Ulises A. MEJIAS et Nick COULDRY, Data Grab. The New Colonialism of Big Tech (and How to Fight Back ) , Londres, WH Allen, 2024, 303 p.
- Par Sébastien Broca
Pages 265 à 268
Citer cet article
- BROCA, Sébastien,
- Broca, Sébastien.
- Broca, S.
https://doi.org/10.3917/res.248.0265
Citer cet article
- Broca, S.
- Broca, Sébastien.
- BROCA, Sébastien,
https://doi.org/10.3917/res.248.0265
Notes
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[1]
Toutes les citations de l’ouvrage sont traduites en français par mes soins.
1 Dans la continuité de leur essai précédent, The Costs of Connection, paru en 2019, le professeur en sciences de l’information et de la communication Ulises A. Mejias et le sociologue Nick Couldry proposent dans cet ouvrage d’aborder le capitalisme numérique en référence au précédent historique de la colonisation. Ils inscrivent ainsi leur propos dans le cadre des débats académiques portant sur l’existence d’un colonialisme numérique, dont les « Big Tech » états-uniennes (Google, Amazon, Meta, Apple, Microsoft) seraient aujourd’hui les puissances dominantes. Bien que relativement peu développée en France – où l’expression « colonisation » en référence aux firmes de la Silicon Valley renvoie en général à la question de la souveraineté numérique –, cette discussion a pris de l’ampleur ces dernières années dans le monde académique anglo-saxon, autour des travaux d’auteurs et d’activistes comme Sareeta Amrute, Christian Fuchs, Michael Kwet, Abeba Birhane et Timnit Gebru.
2 La principale thèse défendue dans Data Grab est que, si le colonialisme est passé par l’accaparement des terres, la configuration socio-économique actuelle se caractérise par l’accaparement des données. Ce colonialisme des données (data colonialism) est décrit comme « un ordre social dans lequel l’extraction continue de données à partir de nos vies engendre une richesse et des inégalités massives à une échelle globale » (p. 11) [1]. Il représenterait « la dernière étape dans le développement du colonialisme » (p. 11). Il en poursuivrait l’œuvre de dépossession et d’injustice, particulièrement à l’égard de certaines populations : les pauvres, les femmes et les personnes racisées. La domination actuelle des Big Tech, tout en exhibant certains traits singuliers, perpétuerait ainsi des logiques coloniales, elles-mêmes considérées comme indissociables du déploiement du capitalisme.
3 Ces continuités sont selon les auteurs de plusieurs ordres. À travers le concept de « territoires de données » (data territories), ils soulignent dans le chapitre 2 que les Big Tech exercent, via leurs plateformes, un contrôle qui rappelle celui exercé naguère par les puissances coloniales. « Tout comme les territoires coloniaux imposaient de nouvelles lois à leurs habitants, les territoires de données exercent leurs propres “lois” fondées sur le code, qui assure le fonctionnement de la plateforme » (p. 61). Les auteurs insistent aussi (dans le chapitre 3) sur les similitudes entre les anciens récits vantant la « mission civilisatrice » de l’Occident et les argumentaires de légitimation qui ont accompagné l’expansion des Big Tech. Ces discours auraient une matrice commune, joueraient fondamentalement le « même rôle » (p. 102) et déploieraient des motifs similaires. Ulises A. Mejias et Nick Couldry interprètent ainsi les développements actuels de l’intelligence artificielle (IA) comme la continuation de la science moderne, elle-même indissociable du colonialisme et d’une volonté de dominer les êtres humains et la nature. Ils soutiennent en outre que « la mission de connecter le monde, promue par quelqu’un comme Mark Zuckerberg, fait écho à la mission religieuse de certains colonisateurs historiques » (p. 103). Ils argumentent enfin, dans le chapitre 4, qu’il existe une « classe coloniale » (colonial class), dont le rôle dans le processus d’accaparement des données est semblable à celui tenu jadis par les bureaucraties des empires coloniaux espagnols, français ou britanniques.
4 Après ce réquisitoire musclé contre les Big Tech, les auteurs concluent en proposant quelques pistes pour construire une résistance intellectuelle, en évoquant des références diverses, allant de scientifiques occidentaux ayant exprimé leurs craintes face à l’informatisation (Norbert Wiener, Joseph Weizenbaum) jusqu’à certains penseurs décoloniaux et postcoloniaux (Aníbal Quijano, Achille Mbembe). Afin de penser un autre numérique et de « réimaginer l’IA » (p. 192), ils proposent surtout de faire une large place aux perspectives portées par des mouvements de la société civile issus des « Suds », par exemple en lien avec le réseau coopératif Tierra Común, qu’ils ont cofondé pour réunir des activistes, des universitaires et des éducateurs, en Amérique latine notamment.
5 Au fil des pages de Data Grab, j’ai souvent pensé au titre d’un ouvrage du philosophe Jacques Bouveresse paru il y a quelques années : Prodiges et vertiges de l’analogie. À l’issue de la lecture, il est en effet difficile de déterminer quel est exactement le lien établi par les auteurs entre le colonialisme, d’une part, le pouvoir des Big Tech, de l’autre. Ulises A. Mejias et Nick Couldry écrivent que les deux réalités « méritent d’être comparées » (p. 4), mais ne sont pas « équivalentes » (p. 17) ; se déroulent à une « échelle semblable » (p. 8) ; exhibent des « parallèles historiques » (p. 8) ; ont des « caractéristiques » (p. 73) communes ; se font « écho » (p. 160) ; se déploient dans des contextes « différents mais reliés » (p. 183), etc. Ils argumentent longuement qu’il existe une continuité entre le « colonialisme des données » et le colonialisme tout court, mais écrivent aussi qu’il s’agit de « deux rivières » qui « s’écoulent l’une à côté de l’autre » et vont peut-être se rejoindre (p. 97) ! Par ailleurs, si certaines analogies apparaissent pertinentes, d’autres sont contestables, voire quelque peu inappropriées. Est-il pertinent d’écrire que, si « en 1945 une personne sur trois à la surface du globe vivait dans un régime colonial, aujourd’hui une personne sur trois à la surface du globe a un compte Facebook » (p. 7) ? Est-il judicieux de rapprocher les conditions d’utilisation de Google et le Requerimiento de 1513, qui affirmait l’autorité du pape sur les terres où débarquaient les conquistadors (p. 13) ? La compréhension des Big Tech est-elle améliorée lorsqu’on compare Amazon à l’Espagne coloniale, Google à l’Empire britannique et Facebook à l’Empire colonial néerlandais (p. 144) ? L’auteur de ce compte rendu en doute.
6 Une autre faiblesse du livre est ce que j’appellerais son « data-centrisme ». Alors même que les auteurs privilégient une analyse globale, à la fois macrohistorique et macroéconomique, ils abordent le capitalisme des Big Tech sous l’angle principal des données, en reléguant à l’arrière-plan les autres actifs qui font la prospérité des entreprises technologiques ; rien n’est dit, par exemple, de leurs droits de propriété intellectuelle. En outre, l’idée selon laquelle nous serions passés d’« un accaparement des terres à un accaparement des données » (p. 34) apparaît simplificatrice, notamment lorsqu’on connaît l’empreinte territoriale des infrastructures numériques et les ressources foncières contrôlées directement ou indirectement par les Big Tech. Ce prisme néglige de surcroît – de manière étonnante au vu du propos des auteurs – que la contribution des « Suds » à la prospérité des entreprises technologiques états-uniennes est loin de ne reposer que sur les données fournies. Il en va aussi d’une appropriation de ressources naturelles et de travail humain ; autant d’aspects que les auteurs n’abordent que brièvement. On l’aura compris, même si Data Grab avance quelques idées stimulantes et relativement originales dans le contexte francophone, il est loin de fournir une théorisation robuste du capitalisme numérique dans une perspective décoloniale. Cet ouvrage-là reste à écrire.