Quelle éthique pour un accompagnement sexuel ?
- Par Denis Vaginay
Pages 66 à 73
Citer cet article
- VAGINAY, Denis,
- Vaginay, Denis.
- Vaginay, D.
https://doi.org/10.3917/reli.029.0066
Citer cet article
- Vaginay, D.
- Vaginay, Denis.
- VAGINAY, Denis,
https://doi.org/10.3917/reli.029.0066
Notes
-
[1]
D. Vaginay, Comprendre la sexualité de la personne handicapée mentale, Lyon, Chronique sociale, 2002.
-
[2]
S. de Kermadec, « Affectivité et sexualité des adolescents trisomiques 21 », dans D. Rotten, H. Decroix, J.-M. Levaillant (sous la direction de), Trisomie 21. Prise en charge, du diagnostic anténatal à l’adolescence, edk, 2005.
-
[3]
Témoignage d’une personne très dépendante ; propos recueillis par M. L., Lien social n° 843, 7 juin 2007.
-
[4]
Le point de vue d’Elisabeth Zucman, propos recueillis par Katia Rouff, Lien social n° 843, 7 juin 2007.
-
[5]
R. Salbreux, « Handicap, climat incestueux et inceste », dans J. Delville, M. Mercier, Sexualité, vie affective et déficience mentale, Paris, De Boeck Université, 1997.
-
[6]
Le point de vue d’Elisabeth Zucman, op. cit.
-
[7]
C. Agthe Diserens, F. Vatré, Accompagnement érotique et handicaps. Au désir des corps, réponses sensuelles et sexuelles avec cœur, Lyon, Chronique sociale, 2006.
-
[8]
Boby Lapointe.
1Après avoir difficilement reconnu le droit à la sexualité pour toutes les personnes en situation de handicap [1], notre société s’inquiète de la forme que celle-ci peut prendre chez des personnes qui sont, par définition, plus ou moins dépendantes d’un tiers. Comment en effet concilier cette dépendance avec une pratique qui relève habituellement de la stricte intimité ?
L’accompagnement érotique
2L’accompagnement érotique cherche à répondre à certaines situations en proposant l’intervention explicite d’une personne tierce dans le champ habituellement réservé de la sexualité. Cette approche non exhaustive est pour l’instant la seule qui accepte d’explorer ouvertement un domaine délaissé et qui veut bien entendre la demande des personnes en situation de handicap.
3Il n’implique pas que l’accès à la sexualité soit un droit : celui-ci s’établit toujours selon les règles édictées par la société et au sein d’une rencontre. L’accompagnement érotique témoigne que la sexualité n’est pas dangereuse, qu’elle doit être source de plaisir et d’épanouissement.
4La question éthique revient à déterminer comment cet accompagnement est possible dans le respect d’une relation. Laisser les personnes en situation de handicap se débrouiller seules et tenter de définir elles-mêmes les conditions de leurs pratiques sexuelles revient à offenser l’éthique. C’est pourquoi il est temps de dépasser les affirmations systématiques des détracteurs qui évoquent les réactions négatives de certaines personnes fragiles ou présentant une pathologie mentale auxquelles des parents ou des professionnels trop zélés ont imposé des situations non voulues et mal vécues. Si de telles réactions existent, elles rappellent simplement qu’il est nécessaire de cerner l’attente des personnes concernées et de ne pas aller au-delà de leur désir.
5La réticence à l’égard de l’accompagnement érotique s’inscrit dans celle touchant à la pratique sexuelle des personnes en situation de handicap, finalement mal acceptée dès qu’elle s’inscrit dans le champ ouvert du social, c’est-à-dire presque tout le temps puisque ces personnes ont beaucoup de difficulté à trouver durablement des espaces d’intimité quand elles souffrent d’un handicap mental ou ont concrètement besoin d’une aide quand elles présentent un handicap physique.
6Dans nos sociétés, la pratique sexuelle est de plus en plus présentée sous forme traumatisante, au moins implicitement. Aux petits, on apprend à se méfier des pédophiles et des penchants incestueux de leurs proches. Aux adolescents, on prescrit le préservatif contre le sida et on présente toute grossesse comme une catastrophe. Aux personnes en situation de handicap, on dit qu’elles sont fragiles et influençables et qu’elles sont donc des victimes désignées. Ou des manipulatrices qui profitent de la faiblesse des premières, puisque que, quand il y a victime, il y a forcément bourreau.
7Ce qui tend à donner à toute expérience sexuelle non conforme une dimension dramatique, la conformité dans ce domaine supposant une relation équilibrée, voulue, consentie, anticipée, agréable, jouissive et épanouissante. Caractéristiques qui sont rarement réunies, notamment lors des rapports qui inaugurent la vie sexuelle. La pression sociale est telle qu’elle incite les personnes peu satisfaites de ces expériences à en faire une relecture en se découvrant victimes. Elles auraient été entraînées ou forcées. Orientation très problématique qui empêche tout travail psychique à partir de l’expérience, travail indispensable à la constitution du sujet. Il est en effet important que tout sujet puisse s’interroger sur ce qui l’a amené à se trouver dans telle ou telle situation et à y jouer tel ou tel rôle.
8Une victime ne devrait être reconnue comme telle qu’en cas d’abus réel, si elle a subi des actes qui contreviennent aux interdits fondamentaux. Dans le cas contraire, sa subjectivation se verrait menacée.
Transparence, tabou et désérotisation
9Pour lutter contre la menace de ce traumatisme, notre société propose la transparence. Elle en appelle à une représentation de la sexualité qui serait confondue avec une affectivité romantique, dans laquelle le corps n’interviendrait qu’incidemment, du côté d’un hédonisme performant qui serait débarrassé des erreurs, des douleurs, des tâtonnements, des odeurs ou des sécrétions. Ce qui revient à privilégier la sublimation ou la pensée au détriment de l’acte et du corps.
10Dans le domaine du handicap, c’est ce qui ressort des approches privilégiant systématiquement la vie affective à la sexualité. Or, tout homme naît sexué et se construit dans et par la sexualité. La vie affective n’est qu’un des modes d’expression de la sexualité.
11Cette réticence à accepter la sexualité comme constitutive de la personne transparaît dans ces propos qui pourraient bien concerner n’importe quel type de handicap : « Pour les jeunes déficients mentaux trisomiques 21, la sexualité est surtout exprimée par une recherche affective de l’autre. Ces patients sont des surdoués de l’amour. Pour les jeunes filles et femmes, l’acte sexuel proprement dit n’est pas essentiel, ni même souvent recherché. Le comble du bonheur, c’est de se tenir par la main, de s’embrasser. Lorsqu’un rapport sexuel a lieu, c’est souvent, pour la jeune fille, une surprise, car ce qui est évoqué dans les conversations ou montré dans les films est le plus souvent mal compris. Et lorsque le jeune homme tente d’avoir un rapport, cela est souvent très mal vécu par la jeune fille, parfois comme un violent traumatisme [2]. » Si cet énoncé se révèle quelquefois exact (il peut l’être pour une frange de la population valide), il l’est rarement.
12Les personnes en situation de handicap insistent pour rappeler que dans la sexualité, il est question de corps. Que même support du désir, ce corps est vivant, c’est-à-dire voué à la mort. Nul sans doute plus que le corps handicapé ne nous rappelle, et avec quelle brutalité, ce lien indéfectible qui existe entre la sexualité et la mort. Lien que nous renforçons en réduisant leur sexualité, même acceptée, à un acte délié d’une procréation dont l’éventualité est presque systématiquement rejetée (ce qui peut entraîner, loin de toute déontologie, une contraception obligatoire ou même une stérilisation camouflée).
13Avec la transparence, l’intentionnalité dans la sexualité serait toujours repérable, formulable et dénuée de tout ce qui ne se réfère pas explicitement à l’amour, c’est-à-dire à tout ce qui peut évoquer la présence d’une agressivité ou d’une violence. Comme si le rapport sexuel pouvait ou devait être dépourvu de ces caractères.
14On retrouve ce désir de transparence dans le regret souvent exprimé que la sexualité, notamment quand il s’agit de handicap, soit encore l’objet d’un tabou. Tabou qui serait préjudiciable à la reconnaissance et au développement de cette sexualité. C’est méconnaître sa nature.
15Le tabou renvoie à une crainte dont l’origine émane d’un mystère et qui entraîne interdits et respect. Or, les représentations liées à la sexualité qui vont conduire à la construction de l’identité sexuelle et à son expression s’élaborent dans la relation à la mère et dans la rencontre de l’interdit de l’inceste. Elles se développent dans des sentiments contradictoires qui déboucheront sur l’ambivalence, dans une intrication inextricable des désirs d’aimer en donnant et de détruire en prenant. Ces représentations vont se nouer aux fantasmes qui soutiennent le désir dans la rencontre de l’autre et constituer avec eux les éléments d’une intimité psychique. Fantasmes et représentations ne sont pas destinés à être dévoilés. Ils ne pourraient d’ailleurs l’être que dans un mouvement exhibitionniste ou lors d’un partage érotique.
16Parce que tous ces éléments, qui constituent l’intimité et qui instaurent la pudeur, ramènent au désir de transgression, ils ne peuvent être portés à la connaissance publique et parce qu’ils relèvent de l’interdit, ils provoquent malaise et crainte. L’ensemble définit le tabou, ce qui permet de comprendre pourquoi sexualité et tabou sont consubstantiels l’un à l’autre.
17Il est donc vain de vouloir déloger la sexualité, celle qui concerne les personnes en situation de handicap pas plus qu’une autre (c’est la même pour tous), du tabou. Le vouloir, c’est croire en une sexualité sans sexe, sans désir et sans corps. C’est sans doute pour cela que la volonté de supprimer les tabous en évoquant clairement les pratiques sexuelles provoque un déplacement des tabous sur le corps lui-même, qui devient intouchable.
18Le tabou ne peut être confondu avec la difficulté de parler de la sexualité qui, elle, n’est pas indépassable. S’y confronter permet de faire évoluer le discours social qui détermine ce qui est possible ou interdit, licite ou pas, moral ou non.
19Plus que toutes les autres, les personnes en situation de handicap ont à souffrir de cette tendance à rendre le corps tabou, parce que leur situation nécessite des soins et des manipulations qui disparaissent dans la vie d’un jeune enfant valide. Toucher le corps devenant de plus en plus suspect, il convient de réduire cet acte à une nécessité fonctionnelle débarrassée de toute ambiguïté.
20Bien sûr, il n’est en rien évident d’assumer ce nursing qui devient plus délicat au fur et à mesure de la croissance de l’enfant, notamment à partir du moment où celui-ci quitte cet état et entre dans la puberté. Difficulté qui ne fait que se confirmer avec les adultes.
21Pour ce qui est du soin médical, le professionnel applique une stratégie qui permet de réduire cette ambiguïté en désérotisant la relation. Il s’aseptise, se neutralise et fait disparaître de la rencontre toute intentionnalité affective. Le patient devient un objet, ce qui autorise justement qu’il soit objet de soins. Ce protocole permet par exemple au médecin de demander à son patient de se déshabiller sans que l’invitation implique un rapprochement sexuel.
22Cette désérotisation est un corollaire indispensable au soin médical comme à la psychothérapie. Elle s’est curieusement généralisée par contamination, jusqu’à atteindre la relation éducative et le nursing.
23Cette évolution s’est peut-être faite en optant pour la suprématie de la parole, initiée dans le domaine de la thérapie. Comme s’il suffisait de parler pour que l’expérience se fasse et se conclue selon le modèle de la parole guérisseuse. Cette parole thérapeutique peut être guérisseuse, mais seulement lorsqu’elle dénoue, ce qui n’appartient pas au domaine éducatif. Pourtant, cette parole omniprésente est devenue en quelque sorte magique, repoussant au loin le corps et ses besoins, notamment d’expérience. Cette parole efficace et suffisante, c’est un peu le retour de la pensée magique, cette croyance infantile dans la force de la pensée.
24Les adultes se sont donc mis à parler aux enfants, beaucoup et pour tout, et, parallèlement, il est devenu explicitement interdit de jouir d’eux, ce qui est la moindre des choses, puisque le faire est une perversion, mais cette conduite a été confondue avec le fait de jouir de la relation avec eux, ce qui est le fondement du maternage.
25Du fait de la suspicion à l’égard de la jouissance effective des adultes comme source de traumatisme possible chez l’enfant, il a fallu désérotiser le lien entre eux. Et c’est ainsi que toute forme de maternage est devenue un soin neutralisé qui ne doit laisser aucune place à l’ambiguïté. Dramatiquement, car la présence du plaisir réel à s’occuper du corps de l’autre est indispensable pour les expériences de la personne à qui appartient ce corps. L’asepsie mécanisée qui est actuellement retenue comme mode d’approche du corps est une source de souffrance supplémentaire, comme en témoigne une « personne très dépendante [3] » : « J’ai supporté une avalanche de mains, regards, désirs, capacités, incapacités, jugés et préjugés. La violation de mon intégrité s’est déroulée par petites touches insignifiantes en elles-mêmes. On fait ce pour quoi on est venu, on agit vite et mécaniquement, selon des normes préétablies et imposées, sans se poser de questions car on est pressé, fatigué et contraint par le fonctionnement fixé. » Cette personne blessée poursuit en expliquant comment elle n’a pu, face à cette manipulation mécanique et déshumanisante, que se faire objet inerte et refuser toute sensation. « Alors, la sensualité n’a plus de sens, la sexualité non plus. » Elle continue, bien consciente de cette dégradation : « Le plus violent est de conserver la conscience de ce phénomène de chosification de soi, de ce vécu de désappropriation permanente. » Et elle nous fait part de sa révolte pour tenter de se retrouver comme sujet, de réapprivoiser ses sensations avec, au bout, peut-être, l’espoir de redécouvrir sa « chair sexuée ».
26Si toutes les personnes ainsi manipulées ne perdent pas leur corps, la plupart d’entre elles éprouvent de grandes difficultés à le placer, vivant et excité, dans une relation qui peut prendre du sens ou, même, à imaginer une relation possible avec un partenaire à venir, dans laquelle leur sexualité trouverait une place, parce qu’elle aurait été reconnue, guidée et projetée dans un avenir possible, plutôt que déniée. Comment peuvent-elles même trouver la voie d’un plaisir solitaire quand leur corps est à ce point instrumentalisé ? Ont-elles d’autres choix que d’oublier leur sexe ou, au contraire, de se masturber de manière compulsive, envahissante et exhibitionniste ? « Les personnes polyhandicapées [devraient] pouvoir bénéficier de nombreuses satisfactions corporelles hors sexualité (massages, bains, soins esthétiques, relaxation…) et de la légitimation de l’autosatisfaction [4]. »
27En revanche, s’il faut s’occuper du corps et le faire le plus possible dans un plaisir partagé, il faut aussi rester extrêmement vigilant à ouvrir le sujet à un maximum d’autonomie et à lui permettre d’acquérir le plus de maîtrise possible de ce corps. La dépendance ne peut pas être un prétexte à oublier l’indispensable intimité, à faire fi de la pudeur, qui doivent l’une et l’autre être respectées au mieux. Trop fréquemment, des personnes en situation de handicap mental se voient traitées comme des personnes lourdement handicapées physiquement et sont assistées très systématiquement dans des actes quotidiens qu’elles pourraient parfaitement assumer. Il n’est pas rare de voir de grands adolescents, ou même des adultes, physiquement valides, encore lavés par des parents soucieux d’efficacité ou convaincus que la déficience rend impotents ceux qu’elle ne fait que ralentir. Il est aussi dommageable de prolonger inutilement un rapport au corps infantilisant que de l’éviter quand il est nécessaire.
Glissement incestueux
28C’est d’ailleurs dans ces temps partagés, quand le corps de leur enfant devenu grand est soumis par nécessité ou par habitude aux manipulations exigées par la toilette, que certains parents ne trouvent pas d’autres solutions que de traiter sa sexualité comme un besoin physiologique auquel il convient de répondre. C’est ce qu’ils font alors, dans un geste masturbatoire, véritable glissement incestueux [5], qui est vécu sans culpabilité puisqu’il reste perçu comme une réponse hygiénique à une tension corporelle à évacuer.
29Sans culpabilité ne veut pas dire sans malaise, d’autant qu’en général, les personnes ainsi « purgées » ne s’épanouissent pas pour autant, témoignant comme elles le peuvent que cette pratique les inquiète ou les déstructure.
30Mais, « il faut bien que quelqu’un le fasse ! », comme le dit ce père contrit en rapportant ce geste prodigué à son fils polyhandicapé.
31Il faut se méfier ici des jugements hâtifs qui condamnent si facilement les parents. Si leur réponse est projective, dictée par leur propre frustration devant la douleur de leur enfant, elle ne peut pas pour autant être dévalorisée. C’est parce qu’elle est insupportable que les parents veulent résoudre une partie des problèmes qu’elle pose. C’est déjà beau que, pris dans cette impasse, ils osent parler. Démarche qu’ils ne peuvent poursuivre que si on les entend.
32C’est un fait, les parents ne trouvent que difficilement quelqu’un qui fasse office de tiers entre eux et leur enfant, et pourtant, c’est ce qu’ils demandent. Ce dont ils ont besoin, c’est de quelqu’un qui soit à même d’indiquer fermement que leur enfant a un véritable avenir en dehors d’eux.
33Ici, les censeurs, les bien-penseurs, ne font pas office de tiers. Le tiers sépare et sort les parents et leur enfant handicapé, quel que soit son âge, de la solitude. Le censeur les y maintient.
34Le tiers, c’est celui qui prend l’affirmation : « Il faut bien que quelqu’un le fasse » à son compte, qui tente d’en comprendre la teneur avec les protagonistes, en sachant qu’il n’y a pas forcément de réponse à la clef. Cette affirmation ramène au centre de la réalité de la situation. Il y a bien un être dont le corps, bouleversé par les hormones et la sexualité, est en tension, en attente et peut-être en demande, ce qu’on ne peut pas négliger. En revanche, « il faut bien » qu’il y ait masturbation risque de réduire cette demande possible à un besoin physiologique et « quelqu’un » indique l’anonymat ou la neutralité d’un intervenant qui n’est pas un partenaire mais un instrument – ce qui évacue totalement la dimension de la rencontre et du partage, soit une bonne partie de ce qui fait la sexualité humaine. Il n’est pas si sûr qu’il faille que « quelqu’un le fasse », mais il est important que quelqu’un se sente concerné. Quelqu’un qui ne soit pas le parent et qui peut dire le besoin de contact et d’amour, qui peut parler des sensations du corps et de la place d’un partenaire dans la relation. Quelqu’un qui peut explorer les souhaits, évoquer des solutions possibles, élaborer des projets, soutenir l’impossible du moment qui n’est pas forcément l’impossible de toujours.
Risques de confusions et craintes devant la sexualité de l’autre différent
35Devant la crainte de nous laisser entraîner, nous avons le réflexe de juger en bloc les situations dérangeantes. Nous proposons alors des solutions qui ressemblent à des espèces d’incantations au pouvoir de résolution. Notamment parler au lieu de toucher (toucher en parlant ou parler en touchant n’est pas la même chose que parler seulement), ou voir de l’inceste là où il n’y a qu’un geste inapproprié.
36Par exemple, Elisabeth Zucman [6], pourtant remarquable par son engagement auprès des personnes en situation de handicap, n’hésite pas à reconnaître à la parole le pouvoir magique que nous évoquions plus haut. Elle réclame, à juste titre, une éducation sexuelle pour les adolescents polyhandicapés pour leur permettre « de comprendre que le désir est légitime et l’emprise sur l’autre interdite ». Et elle semble penser que cela suffit à les protéger « d’éventuelles violences et [met] les équipes à l’abri des demandes d’accompagnement sexuel. Si rien n’est parlé, un jeune peut demander à sa mère ou à son soignant – à l’occasion d’une toilette par exemple – une réponse érotique à ses pulsions sexuelles. Si tout cela n’est pas discuté en équipe, questionné et mis en mots, les soignants peuvent se sentir mal à l’aise, troublés, voire culpabilisés de ne pas répondre à cette demande ».
37Comme si la parole donnée pouvait apaiser tensions et désirs. Parole indispensable, mais pas suffisante.
38La situation de toilette est exemplaire. Toutes les personnes qui ont eu à la vivre ont éprouvé ce sentiment de gêne ou ce trouble bien normal devant une érection ou un tortillement explicite. C’est souvent le seul moment où les personnes en situation de handicap sont nues, touchées et en contact direct avec un autre épiderme. On voit donc mal comment certaines d’entre elles pourraient résister et ne pas chercher à en profiter. Il vaut mieux alors voir ce qu’on a sous les yeux et, au besoin, exprimer son malaise. Il faut aussi penser l’intérêt qu’il peut y avoir pour la personne en situation de handicap à rester nue, confortablement installée, dans la reconnaissance qu’elle peut se donner du plaisir en toute intimité (les professionnels tiennent ici un rôle qui n’existe pas pour les personnes valides). Il est aussi possible que ces moments soient proposés à des couples.
39Aménager ces moments privilégiés vaut mieux que de recouvrir les corps d’armures protectrices, de clore les couches à l’adhésif ou de considérer comme dégoûtante toute tentative de masturbation.
40La parole doit accompagner ces temps de rencontre en donnant une place à la sexualité dans la relation. Pas en tentant de rendre tout clair. Si la sexualité existe, le trouble aussi, auquel le travail d’équipe cherche à donner sens. Ce travail permet de ne pas se trouver seul devant les situations difficiles et garantit autant qu’il est possible contre les débordements.
41Pour ajouter à la croyance en la parole claire, on établit des barrières qui semblent naturelles. Reprenons les propos d’Elisabeth Zucman, finalement pas si certaine de l’efficacité évoquée de la parole : « Les personnes polyhandicapées adressent leurs demandes de satisfaction érotique presque exclusivement à leurs soignants ou à leurs parents qui n’ont pas le droit de les satisfaire. » Il faut reconnaître qu’elles n’ont guère d’autres interlocuteurs près d’elles et se demander pourquoi les seconds n’auraient en aucun cas le droit de les satisfaire. Très souvent, on associe tous les adultes, par contiguïté, à des parents puisqu’on les soupçonne de relation incestueuse. Une telle position, qui ne repose que sur le désir de trouver un argument pratique pour protéger les éducateurs, s’inscrit dans une paresse de pensée, une impossibilité à aborder la complexité réelle de ce qui nous est offert.
42On comprend mieux l’ambiguïté du positionnement des soignants quand Elisabeth Zucman finit par faire cette proposition, qui vient confirmer l’inaccessibilité des adultes valides : « Leurs désirs doivent être exprimés et éventuellement favorisés à l’égard de leurs pairs. Dès l’enfance, il faut faciliter les liens de camaraderie qui permettent l’attachement à l’adolescence, l’amour ensuite. Lors des promenades ou des siestes, par exemple, nous devons tenir compte des affinités des jeunes, favoriser les rapprochements afin qu’ils puissent se prendre par la main, se caresser la joue, s’ils le souhaitent. »
43Donc, non seulement ceux qui gravitent autour des personnes en situation de handicap n’ont pas le droit de répondre à leurs sollicitations, mais en plus il convient que ces dernières trouvent des solutions entre elles. Elles n’auraient de sexualité licite qu’entre pairs ? Pourtant, si les personnes en situation de handicap ont une sexualité et qu’elles peuvent avoir une vie sexuelle, elles devraient pouvoir trouver leur partenaire dans l’ensemble de la population, après avoir souscrit aux rituels de la rencontre et des déclarations, d’intention d’abord, et de sentiments ensuite.
44Cette idée d’interdire les réponses aux personnes de l’environnement, pensées abusivement comme des passages à l’acte, n’est pas sans réel fondement. Elle découle de la nécessité de protéger les personnes fragiles. Mais sa généralisation et la manière de la figer en loi sont des extensions abusives qui servent à mettre à distance les personnes différentes, qui finalement font peur. Pourtant, dans une transmission possible d’une sexualité humaine, qui ne se construit que comme objet de culture dans son expression, il conviendrait bien de penser une communauté de vie, un partage possible de la sexualité par des personnes différentes, la seule restriction résultant de l’inclination que confirmeraient le choix et l’assentiment des partenaires.
45Dans cette optique, l’accompagnement sexuel est à comprendre autrement que dans la neutralité absolue qui est préconisée systématiquement comme base de sa mise en application.
46Prenons l’exemple simple de deux personnes en situation de handicap physique qui peuvent exprimer clairement leur désir d’avoir un rapport sexuel entre elles mais qui n’ont pas les capacités de se rapprocher ni d’assurer seules une pénétration. Elles ont besoin d’un complice, une espèce de comparse qui n’est pas un tiers. La situation n’est pas simple à vivre, ni pour les personnes en situation de handicap qui ne peuvent pas se passer de cette assistance, ni pour la personne qui aide et qui ne doit pas participer au-delà de son nécessaire concours. Tous les discours ouverts autour de cette situation nous disent que chacun des protagonistes doit être clair pour que la situation soit vivable et défendable. Pourtant, pourquoi et comment empêcher les personnes en situation de handicap d’introduire dans leurs fantasmes ce tiers-intrus et de combiner, nécessité faisant loi, des scénarios excitants qui soutiennent leur libido en tenant compte de leur situation de dépendance ? On voit mal comment elles pourraient faire totalement abstraction de la présence, même momentanée, d’un être réel ; autant qu’elles en profitent. L’expédient étant de transformer l’aide en acte médical et froid, ce qui n’a aucune raison d’être. De la même manière, pourvu que ce ne soit pas une façon de vivre sa sexualité en s’imposant dans les pratiques de personnes qui n’ont rien demandé, on ne voit pas pourquoi l’intrus obligé ne prendrait pas un certain plaisir à cet accompagnement et pourquoi il aurait à le vivre comme un soin. Là encore, l’interdit se résume au non-droit à jouir du corps de celui qui nous est confié, mais n’exige pas de le transformer en un objet dont la sexualité ne serait qu’une gymnastique.
47L’éthique de l’accompagnement sexuel ne nécessite certainement pas un appauvrissement du lien. Elle devrait autoriser le plaisir partagé dans le respect de l’autre, ce qui implique une découverte d’un lien particulier, à inventer, dans lequel la satisfaction tranquille d’accompagner l’autre et les autres au bord du jeu sexuel devrait déboucher sur une retraite discrète du tiers-intrus, alors oublieux et désintéressé de ce qui peut bien se passer entre les partenaires.
Conclusion
48L’accompagnement sexuel est un moyen de reconnaître le corps et ses besoins, dans une tout autre dimension que celle de la tension biologique. Il met l’accent sur l’aspect relationnel et ne s’accommode ni des évitements ni des réponses toutes faites. Il est le fer de lance du questionnement devenu inévitable devant les demandes des personnes en situation de handicap elles-mêmes, qui doivent être entendues en fonction de leur capacité de discernement.
49Il n’évite pas la nécessité d’une éducation sexuelle satisfaisante ni la réhabilitation du toucher, notamment dans les moments nécessaires du maternage. Il implique la reconnaissance d’une intimité réelle et respectée.
50L’accompagnement érotique ne répond pas à une misère sexuelle mais plutôt à certains besoins qui, de trouver une réponse, permettront au sujet de mieux se construire et de mieux s’inscrire dans la relation. Il peut être « une réponse sensuelle et sexuelle avec cœur [7] », car « Je dis que l’amour, même sans amour, c’est quand même l’amour ! Comprend qui peut ou comprend qui veut ! [8] »