À propos de l'ouvrage de Charles Gardou : Fragments sur le handicap et la vulnérabilité
Pour une révolution de la pensée et de l'action
- Par David Le Breton
- et Serge Tisseron
Pages 123 à 125
Citer cet article
- LE BRETON, David
- et TISSERON, Serge,
- Le Breton, David.
- et al.
- Le Breton, D.
- et Tisseron, S.
https://doi.org/10.3917/reli.016.0123
Citer cet article
- Le Breton, D.
- et Tisseron, S.
- Le Breton, David.
- et al.
- LE BRETON, David
- et TISSERON, Serge,
https://doi.org/10.3917/reli.016.0123
L’ouvrage de Charles Gardou est un texte de résistance déclinant une série d’analyses à fleur de peau en faveur de ceux que l’on nomme à travers une définition restrictive de l’humain, les personnes handicapées, ou de façon plus expéditive les « handicapés ». Il aborde avec force les multiples dimensions du handicap dans une trajectoire d’homme ou de femme : ses différentes formes et les statuts qu’elles confèrent, les singularités des histoires de vie, ses retentissements sur la famille, la fratrie, la vie sociale, la politique, l’éthique, etc. La vigueur des analyses s’accompagne d’un sursaut de conscience et d’un appel constant à la lucidité et à une transformation des sensibilités. L’ouvrage est aussi un engagement personnel pour changer les choses, restaurer un lien propice à l’altérité. Les sciences humaines ne sont rien si elles ne contribuent pas à changer le monde, à accroître le goût de vivre. Le texte de Charles Gardou est une plongée dans l’infinie vulnérabilité de la condition humaine, une précarité dont nous pensons qu’elle ne touche qu’une poignée d’hommes ou de femmes malades ou handicapées, enfermés dans un destin contraire. Mais nous sommes toujours « quelque part dans l’inachevé » (Rilke), la fragilité est le lot commun de l’humanité, un abîme fissure toujours les certitudes les plus établies de soi. Le sentiment d’identité ne tient toujours qu’à un souffle, de même l’intégrité du corps ou de la pensée. Mais l’existence n’a de prix qu’à travers la rançon de la précarité. « Il reste à rompre avec une forme de pensée dualiste pour accéder à une pensée métisse. Celle-ci voit dans la diversité non le côtoiement des contraires, mais la coexistence du multiple, l’infinité des allures de la vie, le foisonnement de ses formes. Elle reconnaît l’impermanence et l’incohérence comme immanentes à l’humaine » (p.11).
Le discours manifeste de nos sociétés affirme que malgré le handicap d’une personne sa pleine humanité n’est à aucun moment remise en question. Ce sont des hommes ou des femmes comme les autres, ayant les mêmes droits que tous les autres citoyens, mais la réalité objective des pratiques nous renvoie plutôt à une stigmatisation sociale de ces personnes à travers le rejet dont elles sont victimes, ou encore la pitié, la gêne, la réprobation, les myriades de regards qui entourent leur sortie.
La personne handicapée incarne une altérité qui enracine à soi, son corps est un exil, elle est l’Autre le plus proche, parfois le fils ou la fille, la mère ou le père, un miroir cassé où cependant se reconnaître. Elle appelle selon les vœux de Charles Gardou une anthropologie du monde contemporain car elle est d’emblée le dépaysement du regard, le décalage qui brise la logique du même. La confrontation à l’altérité physique ou sensorielle, à la différence mentale, suscite l’angoisse du corps morcelé, l’étonnement effrayé d’être soi. Toute infirmité est barrage à l’identification. S’imaginer à la place de cet « autre » en fauteuil roulant ou aveugle provoque le frisson. L’Autre reste en deçà du stade du miroir.
Le statut de la personne handicapée dans nos sociétés est un analyseur impitoyable des valeurs dominantes de rendement, d’efficacité, de vitesse, d’utilité, de jeunesse, de séduction, etc. Elle est un grain de sable ironique qui rappelle les limites de la prétention de toute puissance de nos sociétés. « C’est grâce à ceux que l’on qualifie de « dépendants » que notre culture se délestera de son poids de sécheresse. Ils peuvent permettre de refonder une société plus humaine, toute humaine, rien qu’humaine, faisant corps par l’inclusion de chacun et l’interaction entre tous » (p.14). Mais le chemin est ardu avant une telle réforme des consciences. La reconnaissance d’une singularité et d’une dignité que rien ne doit mesurer sinon la commune humanité, l’autonomie qui implique le soutien et la solidarité de la communauté, et le refus d’une assignation à la différence qui soit restrictive des droits et des devoirs, sont des impératifs. « En somme il s’agit d’offrir la possibilité à chacun, lorsque la sévérité du handicap n’y fait pas irrémédiablement obstacle, de mener l’existence de son choix, moyennant un accompagnement approprié, susceptible de garantir une qualité de vie, c’est-à-dire la maîtrise de ses actions et de son devenir, la participation au réseau social, la perception positive de soi et de l’image renvoyée par autrui » (p.34). Il ne faut jamais demander à un homme qui il est, mais où il va.
Serge Tisseron [3]
1 « Une déchirure dans l’espace de la vie ». C’est ainsi que Charles Gardou définit le handicap. Pour lui, cette déchirure impose de repenser les catégories qui président aujourd’hui à l’organisation des rapports sociaux. Car celles-ci ne font justement aucune place aux déchirures, et s’emploient au contraire à catégoriser des normes. Elles organisent dans ce sens la vie sociale, mais aussi notre façon de penser et de sentir, et elles nous empêchent de reconnaître comme nos proches et nos semblables ceux qui ne sont « pas comme nous ». Qu’il s’agisse de quotient intellectuel, de tests projectifs ou d’aménagement des espaces urbains, la frontière est toujours étanche entre ceux qui se targuent d’être « bien portants » et ceux qui sont marginalisés sous la catégorie de « handicapés ».
2 Pour sortir de ce ghetto mental qui nous affecte tous, Charles Gardou aborde l’ensemble des questions inhérentes au handicap : organisation sociale et scolaire, vie familiale impliquant notamment les fratries, environnement affectif et professionnel, sexualités, questions éthiques… Il propose à la fois des pistes que chacun est invité à prolonger de ses réflexions personnelles, et des ouvertures à l’usage des formateurs. Son but : nous obliger à considérer enfin le handicap comme une question qui concerne tout homme et tout citoyen.
3 Pour cela, il nous invite à envisager le handicap comme un révélateur des problèmes généraux de notre humanité : place et fonctions de la culpabilité et de la honte, acceptation de la vulnérabilité de chacun, et surtout désapprentissage des attitudes ségrégatives en tous genres. Car si le handicap peut contribuer à la marginalisation dans certaines circonstances, la marginalisation, quant à elle, engendre inévitablement le handicap. Pour nous dégager de ce cercle vicieux, Charles Gardou pointe la nécessité d’une double prise de conscience : de ce que vivent les personnes en situation de handicap, mais aussi de ces nouvelles « bastilles intérieures » que sont aujourd’hui nos habitudes en tous genres, aussi bien mentales que relationnelles. Savoir contester celles-ci est ce qu’il désigne comme une aspiration à de Nouvelles Lumières. Sur ce chemin, la reconnaissance par chacun de sa vulnérabilité et l’acceptation de sa part d’étrangeté sont centrales.
En bref :
Ce livre offre un panorama éclairé des déficiences intellectuelles en s’appuyant sur des données historiques et pluriculturelles comme sur les réalités actuelles. Il apporte un ensemble d’informations pratiques. Ses analyses précises refusent de nier ou de réduire la déficience et proposent une réflexion anthropologique et psychologique sur ce sujet dérangeant, y compris sur certains aspects peu abordés tels que la lecture ou la sexualité.
En affirmant une position résolument éthique, l’auteur propose une rencontre précise, directe et réaliste avec les déficiences, il donne ainsi des repères utiles pour comprendre et agir avec et auprès des personnes vivant avec ce type de handicap.
Jacques Loubet, Récits d’éduc, des vies qui font des histoires, des histoires qui fondent des vies, Toulouse, érès, 2005.
Comment poursuivre un travail éducatif en prenant en compte les sujets dans leur histoire ? Comment survivre dans cette impuissance partagée, matrice de tout travail social ? En quoi la théorie, qu’elle soit psychanalytique ou anthropologique est-elle au service de la pratique ? Pourquoi le travail éducatif, dans son haut degré d’exigence, doit-il rester éminemment créatif ?
Anne Marcellini, Des vies en fauteuil, usages du sport dans les processus de déstigmatisation et d’intégration sociale, Paris, ctnerhi, 2005
Une étude longitudinale menée sur dix années et le recueil d’histoires de vie de sportifs en fauteuil roulant constituent la matière première de cet ouvrage qui propose une modélisation du processus d’intégration sociale des personnes stigmatisées. Centrée sur le point de vue subjectif des personnes en situation de handicap, l’ouvrage suit pas à pas les évolutions des sujets dans leur rapport au corps, au sport, au handicap, à leurs « pairs », à la « normalité », pour mettre en relief les différentes étapes de construction et de reconstruction identitaire, année après année.