La relation bilatérale, un échelon de négociation réactivé dans les années 1970 : l’exemple de la relation franco-britannique
Pages 79 à 90
Citer cet article
- BARATIER-NEGRI, Laurence,
- Baratier-Negri, Laurence.
- Baratier-Negri, L.
https://doi.org/10.3917/ri.170.0079
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Notes
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[1]
Valéry Giscard d’Estaing, conclusion du colloque publié par Serge Berstein, René Rémond, Jean-François Sirinelli (dir.), Les Années Giscard, Valéry Giscard d’Estaing et l’Europe, 1974-1981, Paris, Armand Colin, 2006.
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[2]
The National Archives, Kew (ci-après : NA), Foreign and Commonwealth Office (ci-après : FCO) 33/2880, lettre de l’ambassadeur britannique à Paris au Permanent Under-Secretary, 27 février 1976.
-
[3]
NA/FCO 33/2885, compte-rendu de la réunion du 23 juin 1976.
-
[4]
Laurence Baratier-Negri, Valéry Giscard d’Estaing et la Grande-Bretagne, le couple franco-britannique sur la scène internationale, thèse de doctorat de l’université de Paris-IV, 28 mai 2015, p. 152.
-
[5]
James Callaghan, Time and Chance, Londres, Politico’s, 2006, p. 317.
-
[6]
Idem.
-
[7]
Roy Jenkins, European Diary, Londres, Collins, 1989, p. 23.
-
[8]
NA/FCO 33/2894, questions parlementaires pour réponses orales du Premier ministre, 4 novembre 1976.
-
[9]
Archives nationales de France (ci-après : AN), 5 AG 3 (Archives de la présidence de la République sous Valéry Giscard d’Estaing), 923, note du ministère des Affaires étrangères, 8 novembre 1976.
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[10]
Le sommet de Paris des 9 et 10 décembre 1974 charge Léo Tindemans, Premier ministre de Belgique, de préparer un rapport sur le concept d’« Union européenne ». Ce rapport est présenté le 3 avril 1976 au Conseil européen de Luxembourg. Il plaide pour une consolidation et un développement des institutions et pour un approfondissement des politiques communes. Il veut élargir notamment le pouvoir et l’autorité de la Commission et du Parlement.
-
[11]
AN, 5 AG 3, 923, note du ministère des Affaires Étrangères, 8 novembre 1976.
-
[12]
NA/FCO 33/2885, The Observer, 13 juin 1976.
-
[13]
Valéry Giscard d’Estaing, entretien avec l’auteur rue de Bénouville, 20 septembre 2012.
-
[14]
Valéry Giscard d’Estaing, discours au Congrès de l’Alliance coopérative internationale, Palais de l’Unesco, 28 septembre 1976, discours.vie-publique.fr/notices.
-
[15]
Ibid.
-
[16]
NA/PREM 16/1271.
-
[17]
NA/FCO 33/3957, préparation de la visite de Margaret Thatcher, note du 31 mai 1979.
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[18]
Valéry Giscard d’Estaing, Le Pouvoir et la vie, Paris, Le livre de poche, 2007, p. 123.
-
[19]
Discours de Margaret Thatcher au colloque de Bordeaux, 19 septembre 1980, Politique étrangère, n° 4, 1980.
-
[20]
Noël Bonhomme, « Les Européens au G7 : entre intérêts communautaires et gouvernance mondiale, 1975-1985 », dans Régionalisme européen et gouvernance mondiale au xx e siècle, Actes de la table ronde des 15-16 décembre 2011, Les Cahiers IRICE, 2012, n° 9, p. 83.
-
[21]
Laurence Baratier-Negri, op. cit., p. 477.
-
[22]
Zaki Laïdi, La Norme sans la force, l’énigme de la puissance européenne, Paris, Presses de Sciences Po, 2005, p. 68.
1 Le contexte international des années 1970 apporte une dimension mondiale croissante aux questions nationales. Des problématiques nouvelles émergent, que ce soit dans le domaine de l’économie, de l’énergie, des rapports Nord-Sud ou de la Détente, s’inscrivant dans une perspective de plus en plus mondialisée. La France et la Grande-Bretagne, puissances moyennes d’influence mondiale, sont particulièrement concernées par cette évolution. La nouvelle donne stimule dans ces deux pays des politiques étrangères différentes avec cependant de nombreux points de convergence. En tant qu’anciennes grandes puissances mondiales, elles nourrissent les mêmes ambitions. Pour le président de la République Valéry Giscard d’Estaing, il s’agit de « donner à la France sa juste place dans le monde [1] ». La thématique européenne occupe une place croissante dans les politiques étrangères des deux pays. L’Europe occupe une position-clé dans les relations franco-britanniques car, à Paris comme à Londres, elle est envisagée comme un multiplicateur de puissance.
2 Étroitement imbriquées, les principales sphères d’influence de la Grande-Bretagne à travers le monde ̶ Amérique du Nord, Europe et Empire-Commonwealth ̶ régentent la conduite de la politique étrangère britannique depuis 1945. La Grande-Bretagne y exerce son influence sans y être intégrée complètement et peut modifier l’équilibre entre ces différentes sphères selon ses intérêts. Cette théorie des trois cercles chère à Winston Churchill est amenée à évoluer sous le choc de la décolonisation, de l’affaiblissement des liens avec les pays du Commonwealth et de la crise économique mondiale. Le contexte multilatéral impose une redéfinition de la politique étrangère britannique. La construction européenne constitue un facteur incontournable de ce nouveau contexte et entraîne une modification dans la hiérarchie des trois cercles, en faveur de l’Europe. L’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté économique européenne (CEE) en 1973 constitue à ce titre un tournant et modifie son rapport à la France. En effet, Londres est bien consciente que c’est la France qui a les cartes en mains sur ce terrain, secondée par l’Allemagne. Pour les Britanniques, la France est rapidement assimilée à l’Europe.
3 De son côté, fidèle à son rôle initiateur dans la construction européenne, la France prend la tête de la relance de l’Europe dans les années 1970, grâce à Valéry Giscard d’Estaing qui en fait la priorité de son septennat. Ainsi la Grande-Bretagne et la France sont-elles amenées à se rapprocher, poussées par un contexte qui favorise la convergence de leurs intérêts malgré leur conception différente de l’Europe. Le cadre bilatéral constitue le lieu privilégié de cette évolution. La mise en place des sommets franco-britanniques à partir de 1976 va faciliter le rapprochement des positions entre les deux pays. Le dispositif prévu par la Déclaration commune qui clôture la visite d’État du président français en Grande-Bretagne en juin 1976 prévoit de nombreuses rencontres au sommet et entre ministres. La création de cette structure bilatérale se justifie par la nécessité de renforcer les relations interétatiques pour faciliter les négociations et les prises de décision à d’autres échelles. Ainsi, la relation bilatérale prend-elle une dimension nouvelle dans l’architecture des relations internationales dans les années 1970. L’échelle bilatérale s’insère de plus en plus dans le jeu multilatéral. À ce titre, l’étude de la relation franco-britannique s’avère riche d’enseignements par ce qu’elle révèle du fonctionnement des relations interétatiques au sein du schéma global. C’est à une analyse systémique des relations internationales qu’elle nous convie au cours de ces années qui apparaissent à la fois comme des années de rupture et des années fondatrices.
La création des sommets franco-britanniques
4 La mise en place des Sommets à partir de 1976 permet une évolution des relations franco-britanniques grâce à une concertation régulière, précédée d’une préparation minutieuse à Paris comme à Londres. Le sommet fournit l’occasion de se retrouver pour s’accorder sur des positions communes dans un cadre bilatéral avant les rencontres dans le cadre communautaire. Ceci permet parfois d’apaiser les tensions ou de régler un conflit. En cela, le cadre bilatéral peut jouer en faveur de l’Europe. On comprend ainsi pourquoi l’initiative britannique des sommets a été acceptée et « récupérée » par le président français. C’est en effet l’ambassadeur britannique à Paris, Nicholas Henderson, qui prépare le projet et le soumet à une diplomatie française réticente [2]. La Déclaration commune de 1976 qui en est issue prévoit une rencontre annuelle entre les chefs d’État et de gouvernement associée à des rencontres régulières entre ministres. Le sommet doit se tenir peu avant le Conseil européen, suggère le président français, préparant ainsi le lien entre le cadre bilatéral et le cadre communautaire, lien qui va s’instaurer progressivement [3].
Tableau n° 1 : Rencontres franco-britanniques dans le cadre de la Déclaration de 1976 [4]
Tableau n° 1 : Rencontres franco-britanniques dans le cadre de la Déclaration de 1976 [4]
5 C’est dans l’expérimentation des sommets que leurs avantages apparaissent aux yeux des Français, peu enthousiastes au départ à l’idée d’institutionnaliser leur relation avec la Grande-Bretagne et surtout intéressés à approfondir les liens avec l’Allemagne. Pour les Britanniques en revanche, l’enjeu est évident. Très jaloux de la relation franco-allemande, ils espèrent que la mise en place d’un schéma proche de celui qui a été élaboré par le traité de l’Élysée entre Paris et Bonn permettra à Londres de rééquilibrer sa relation avec Paris. La visite d’État de Valéry Giscard d’Estaing en 1976 est l’occasion de promouvoir ce projet. En effet, cette visite constitue un événement majeur dans les relations franco-britanniques : c’est la première visite d’État d’un président français depuis celle du général de Gaulle en 1960.
Articulation entre échelles bilatérale et communautaire
6 L’institutionnalisation de la relation bilatérale renforce cet échelon de négociation et lui donne un rôle indispensable à l’intérieur du nouveau système des relations internationales, tant au niveau européen que mondial. Parallèlement à la création des sommets franco-britanniques se mettent en place des Conseils européens et des Sommets mondiaux qui prennent le nom de G7 à partir de 1976. Comment l’échelle bilatérale s’insère-t-elle d’abord dans l’échelle communautaire ? Le terme de « multi-bilatéralisme » permet de rendre compte du processus.
7 Créés lors de la Conférence de Paris les 9-10 décembre 1974 à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing, les Conseils européens représentent un instrument diplomatique et intergouvernemental non institutionnalisé. Les chefs d’État et de gouvernement des Neuf confirment alors leur volonté de se réunir en présence des ministres des Affaires étrangères trois fois par an, et chaque fois que nécessaire. Cette structure traduit l’implication directe des dirigeants dans la construction européenne. Le Conseil européen se voit reconnaître un rôle d’impulsion, de coordination et d’arbitrage dans les grandes orientations de la construction européenne et de la coopération politique entre les États membres. L’organisation spécifique du Conseil européen correspond à deux objectifs : préserver un caractère informel et impliquer personnellement ses membres. La politique européenne doit se déployer dans une ambiance qui favorise une discussion en toute liberté et intimité. Ajoutée à cette organisation, la composition restreinte reflète la conception giscardienne de l’exercice du pouvoir, au sommet, en comité réduit, qui caractérise aussi le sommet franco-britannique. Le renforcement de la dimension intergouvernementale recherchée par le président français fait le jeu des Britanniques à un moment où ces derniers ont un besoin urgent de l’Europe, donc de la France, pour affronter la crise économique. Le témoignage du Foreign secretary James Callaghan, lors du Sommet de Paris en décembre 1974, confirme l’importance de cette structure pour l’évolution des relations interétatiques et communautaires. Il souligne le caractère informel des entretiens et insiste sur le fait que les échanges, après le dîner notamment, étaient tout à fait intéressants et irremplaçables :
Je ne pourrai trop insister sur l’aspect informel : il n’y avait ni président, ni agenda, ni débat formel. Des boissons circulaient de temps en temps et il arrivait que quelqu’un s’assoupisse du fait d’une conversation un peu longue ou ennuyeuse. Les échanges nous permettaient d’avoir un aperçu des idées de chacun et de profiter de leur expérience et de leurs relations [5].
9 Le témoignage du Foreign Secretary permet de mesurer l’impact de cette structure sur l’ensemble de l’architecture des relations internationales. Ce type de sommets, qui deviennent Conseils européens l’année suivante, constitue bien un élément déterminant de la politique étrangère non seulement au plan européen mais au plan international. James Callaghan donne un exemple précis de l’utilité du sommet comme élément-clé dans la formulation des politiques et le processus de prise de décisions à toutes les échelles :
Schmidt, après le dîner, s’est lancé devant les autres chefs de gouvernement dans un exposé spontané sur ses conversations à Washington avec le président Gerald Ford. Ses commentaires étaient plus révélateurs que n’importe quel compte-rendu officiel et nous permettaient de mettre au point la stratégie que le président français pourrait adopter lors de sa visite prochaine aux États-Unis […]. Un consensus a commencé à émerger : Giscard devrait encourager le président Ford à coordonner les politiques économiques américaines avec les politiques communautaires dans un effort commun pour lutter contre les effets du choc pétrolier sur l’inflation et le chômage. Connaissant maintenant les vues de ses alliés européens, le président français serait mieux armé pour mener les discussions avec Ford [6].
11 Si la mise en place du Conseil européen introduit le multilatéralisme dans la relation bilatérale, elle favorise le « multi-bilatéralisme ». Le cadre bilatéral s’avère essentiel pour préparer les positions communautaires entre les trois grandes puissances en Europe, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Les autres membres de la CEE ne s’y trompent pas, dénonçant un « directoire des trois grands ». Roy Jenkins, président de la Commission européenne à partir de 1977, défend « les cinq petits » en revendiquant la représentation de la Communauté européenne aux sommets économiques, au nom de sa fonction de « porte-parole de toute la Communauté » [7]. La mise en place des sommets franco-britanniques l’année qui suit celle des sommets économiques éveille d’ailleurs des soupçons sur un éventuel contrôle de l’Europe par les trois grands pays de la CEE. Le calendrier des rencontres entre chefs d’État rend la question du « directoire » très pertinente : le Premier ministre britannique en effet doit rencontrer le président français à Paris les 11 et 12 novembre 1976, à l’occasion du premier sommet entre les deux pays. Il rencontra ensuite, les 29 et 30 novembre, les chefs d’État et de gouvernement à La Haye pour un Conseil européen. Ce calendrier suscite des interrogations. À la Chambre des Communes à Londres, le Premier ministre doit répondre à la question suivante : « Est-ce que vos réunions avec Giscard et Schmidt constituent un début de directoire à trois au sein de la CEE ? » « Non, répond Callaghan. Il y a un schéma régulier de réunion entre le Premier ministre et le chancelier allemand et des réunions annuelles viennent d’être instituées avec la France. Mais je vois aussi les autres chefs d’État et de gouvernement [8]. » La notion de directoire se retrouve sous la plume des diplomates :
L’expérience a montré que le Conseil européen fonctionne, beaucoup plus que le conseil des Ministres, sous le directoire des trois grands pays de la Communauté. Une initiative comme celle qui vient d’être proposée a certaines chances de réussir, si elle est préparée par une concertation avec les Britanniques et les Allemands, alors qu’elle n’en a aucune dans le cadre des réunions normales des ministres où le poids des habitudes prises, l’influence de la mécanique communautaire, et l’activisme des pays du Benelux ̶ que Bonn et Londres hésitent à contrer ̶ freinent les innovations [9].
13 C’est en effet grâce à la diplomatie au sommet que la question est réglée par la France, révélant un fonctionnement triangulaire qui utilise les rencontres au sommet avant de présenter les conclusions au Conseil européen :
Lors du sommet franco-britannique de juin dernier, Giscard et Callaghan avaient envisagé l’élaboration d’un document commun sur la philosophie de l’Union européenne [10]. Les Britanniques ne seront donc pas étonnés si, lors de la rencontre de Rambouillet, nous leur soumettons un projet qui pourrait également être présenté à Hans Dietrich Genscher [Le ministre allemand des Affaires étrangères], lors de la visite du Premier ministre à Bonn le 26 novembre prochain, ou être adressé, avant cette date, par lettre personnelle du président au Chancelier […]. Il faut agir avant le C[onseil] E[uropéen] [11].
15 Cet exemple illustre l’imbrication des échelles de négociation et l’utilisation stratégique du calendrier qui fait alterner les rencontres bilatérales et européennes. L’Allemagne joue un rôle-clé dans la relation franco- britannique surtout dans le contexte européen stimulé par le tandem formé par le président français et le chancelier allemand. L’amitié qui lie Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt ne plaît pas aux Britanniques. Le Foreign Office a beaucoup étudié le schéma institué par le traité de l’Élysée de 1963 entre la France et l’Allemagne pour préparer la Déclaration de 1976 instituant les sommets franco-britanniques. La relation franco-britannique ne s’élabore donc pas dans un système clos. Les Britanniques jalousent l’axe franco-allemand qui régit la politique européenne. Ils comptent sur le renforcement de la relation franco-britannique pour donner de la légitimité à un triangle Paris-Bonn-Londres. L’échelon bilatéral joue donc un rôle essentiel en s’insérant dans l’échelle européenne. Le schéma du « multi-bilatéralisme » peut s’observer à une autre échelle.
L’emboîtement des échelles
16 Si l’échelle bilatérale s’avère de plus en plus utile aussi bien du point de vue de la France que de celui de la Grande-Bretagne dans le contexte européen, il en va de même au niveau mondial. La dimension européenne elle-même s’intègre dans un ensemble plus vaste. Les politiques étrangères française et britannique obéissent en effet à des objectifs plus larges, eu égard aux ambitions mondiales de ces deux anciennes puissances coloniales qui conservent des attributs de grandes puissances grâce notamment à l’arme nucléaire et au siège de membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU. Le renforcement de l’échelle bilatérale se justifie donc également par les ambitions que Paris et Londres nourrissent au niveau mondial. Lors de sa visite d’État à Londres en 1976, le président français souligne que la dimension européenne n’est pas la seule à prendre en compte :
Nos deux pays doivent intervenir dans les affaires mondiales, usant de leur expérience mondiale en particulier dans toutes les instances internationales dans lesquelles on en discute. Je pense que nos pays peuvent avoir une influence et une politique très importantes au plan mondial [12].
18 Le président français résume aujourd’hui la spécificité de la relation franco-britannique par rapport à la relation franco-allemande en ces termes : « Avec l’Angleterre on traitait des affaires mondiales, avec l’Allemagne, des affaires européennes [13]. » Ainsi, le sommet franco-britannique doit-il s’inscrire également dans un schéma plus large afin de permettre aux deux pays de peser plus lourd dans les affaires du monde. Il constitue une échelle de négociation essentielle qui prend sa place dans le nouveau système de relations internationales qui se développe dans les années 1970 à côté de l’échelle européenne, communautaire et mondiale. Progressivement, Paris et Londres utilisent cette échelle en lien avec les autres, l’insérant dans un calendrier précis. Le sommet devient alors le relais d’une politique ambitieuse, reflet des objectifs de puissance de la France et de la Grande-Bretagne.
19 La mise en place des sommets des pays industrialisés à partir de 1975, qui encadre celle des Conseils européens en 1974 et des Sommets franco-britanniques en 1976, illustre l’imbrication entre les échelons de négociation et porte la marque de la politique européenne mais aussi « mondialiste » de Valéry Giscard d’Estaing. La conscience d’une interdépendance croissante tant aux plans économique que politique est présente en particulier chez le président français, qui emploie le terme de « mondialisation » pour désigner ce processus : « Le monde actuel se resserre […] ; la mondialisation s’accélère [14]. » Pour faire face à cette évolution, une nouvelle organisation des relations internationales s’impose :
L’interdépendance des hommes et la mondialisation progressive des enjeux […] pose des problèmes particulièrement difficiles aux responsables politiques des différents pays qui ne disposent pas encore de structures de concertation et de décision mondiales nécessaires pour chercher des solutions [15].
21 La mise en place de nouvelles structures de concertation entraîne une réflexion sur l’articulation entre les différentes échelles de négociation : une logique d’emboîtement des échelles s’élabore progressivement. À partir de 1977, on observe à Paris et à Londres une volonté d’harmoniser les positions avant d’aborder les négociations à d’autres niveaux. La préparation des questions économiques abordées au sommet de Chequers de 1977 permet de mesurer la communauté d’intérêts franco-britanniques dans l’optique du Conseil européen à venir. Les ministres des Affaires étrangères, Louis de Guiringaud et David Owen, se rencontrent pour évoquer leur inquiétude face à l’excédent commercial croissant du Japon. Le sujet doit être repris par Callaghan et Valéry Giscard d’Estaing afin de mener une action conjointe :
Si la France et la Grande-Bretagne pouvaient définir précisément une position commune, il leur appartiendrait de convaincre le gouvernement allemand de s’y rallier et il serait plus facile de parvenir à une position communautaire et d’amener les États-Unis à s’engager dans la même voie [16].
23 Le sommet franco-britannique permet donc, non seulement de mettre au point des positions communes en vue du Conseil européen, c’est-à-dire de « préparer les éléments d’une position communautaire », mais aussi en vue du sommet économique de Londres, c’est-à-dire « créer une coordination franco-britannique dans les relations avec le Japon ». La stratégie menée ici traduit bien l’insertion du cadre bilatéral dans des schémas plus vastes. Elle reflète l’emboîtement des échelles de négociations : bilatérale, trilatérale, européenne, occidentale enfin, les États-Unis inclus. Elle montre également comment la méthode de concertation franco-allemande étend à la Grande-Bretagne la mise en place des sommets franco-britanniques. Les Britanniques favorisent ce fonctionnement qui leur permet de jouer enfin un rôle en Europe et d’exister dans le face-à-face franco-allemand. Les Français y trouvent leur compte tant que cela permet à l’Europe de parler plus fort. La méthode consiste donc à utiliser le cadre bilatéral pour mettre au point des positions communes qui pourront être défendues dans des enceintes plus larges, comme le sommet économique. Le sommet franco-britannique de 1979 permet de vérifier cette stratégie. La visite du Premier ministre britannique à Paris le 5 juin doit être l’occasion pour les Britanniques de « comparer nos notes sur le sommet de Tokyo à venir » ou encore d’« échanger nos vues sur la situation énergétique internationale avant Tokyo » [17]. C’est la méthode qui est suivie par le président français avec le chancelier allemand :
Avant toutes les réunions importantes, et notamment les sommets économiques annuels, nous nous étions fixés pour règle, Helmut [Schmidt] et moi, de nous rencontrer. Nous jugions nécessaire de définir une attitude commune franco-allemande [18].
25 Les Britanniques sont conscients du pouvoir que représente la logique de l’emboîtement des échelles et cherchent à préserver son fonctionnement. Ils sont très attachés au dispositif mis en place par la Déclaration commune de 1976 et tiennent un compte précis des réunions et visites au sommet de l’État et entre les ministres. D’un autre côté, ils reconnaissent l’importance du G7 pour l’Europe. Margaret Thatcher, dans son discours d’ouverture du colloque du conseil franco-britannique à Bordeaux en septembre 1980, reconnaît le bien-fondé de l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing :
Nous devons agir avec les autres grandes puissances économiques de l’Occident, et particulièrement avec les États-Unis et le Japon. Heureusement nous disposons à cette fin d’un instrument informel, à savoir le sommet économique annuel, grâce à la clairvoyance du président français qui en a eu l’initiative à Rambouillet en 1975 [19].
27 Margaret Thatcher a raison de souligner le rôle-clé du président français dans ce domaine. Lors de sa conférence de presse d’octobre 1974, Valéry Giscard d’Estaing avait défini les principes de concertation et de négociation comme la caractéristique essentielle de sa politique étrangère. Ces principes sont mis en œuvre grâce à cette diplomatie des sommets déployée par le président français. Une concertation accrue était nécessaire tant au niveau européen que mondial. Pour assurer l’efficacité de ce système, le président français préconise la souplesse. L’articulation entre le G7 et le Conseil européen par exemple reste flexible. Elle s’observe par exemple dans les efforts des Européens pour faire coïncider les calendriers mais elle ne suit aucune règle préétablie. Cette stratégie apparaît dans la préparation des sommets franco-britanniques. Les archives révèlent le souci constant de respecter un agenda pertinent par rapport aux différentes structures de concertation. On peut observer une articulation pragmatique entre le Conseil européen et le G7 : le G7 est organisé entre mai et juillet, avant le premier Conseil européen de l’année qui traite toujours des relations avec les États-Unis et le Japon ainsi que des initiatives à prendre au niveau européen et international. Ce mode de concertation, informel et restreint aux chefs de gouvernement, convient mieux à une préparation du G7 que les procédures classiques de la Communauté, trop lourdes. D’ailleurs, l’habitude est prise d’organiser le G7 lorsque la présidence du Conseil est tenue par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie, afin qu’il existe une coordination européenne sans ajouter un interlocuteur au sommet [20].
28 L’étude du calendrier synoptique des réunions aux différentes échelles permet de vérifier cette stratégie.
Tableau 2 : Tableau synoptique des réunions : France, Grande-Bretagne, Allemagne, CE, G7 [21]
Tableau 2 : Tableau synoptique des réunions : France, Grande-Bretagne, Allemagne, CE, G7 [21]
29 Ce tableau met en lumière le rôle clé joué par l’échelle bilatérale, renforcée par l’insertion des sommets franco-allemands entre le Conseil européen et le G7. La relation privilégiée entre Giscard et Schmidt permet au cadre mis en place par le traité de l’Élysée de 1963 de jouer un rôle essentiel de coordination, qui s’avère précieux aussi pour le G7. Loin de céder la place, le cadre bilatéral prend ainsi une nouvelle dimension et s’insère dans le schéma général d’un directoire européen et occidental. Les Britanniques en prennent conscience, accordant une importance croissante aux sommets franco-britanniques. Leur préparation fait l’objet de la plus grande attention et à la fin des années 1970, l’idée émerge au Foreign Office d’en doubler la fréquence, idée que ne partagent pas les Français. En effet, la collaboration européenne au G7 est surtout franco-allemande, ce qui ne plaît évidemment pas aux Britanniques. Les sommets franco-allemands, deux fois plus fréquents que les sommets franco-britanniques, occupent dans l’agenda des échelles de négociation une position stratégique.
30 La mise en place du G7 ne reçoit pas immédiatement le soutien de la diplomatie britannique qui craint de ne pas y avoir sa place, d’autant que la proposition de Valéry Giscard d’Estaing est élaborée conjointement avec Helmut Schmidt. Une fois de plus, les Britanniques peuvent constater que le duo franco-allemand fonctionne bien. Lors du sommet de Bonn qui se tient les 25-26 juillet 1975, la stratégie est mise au point et annoncée au président Gerald Ford en visite en Allemagne le 28. Ainsi, le 31 juillet, le projet du sommet de Rambouillet est officialisé, alors que les Britanniques ont été tenus à l’écart des conversations. Les entretiens préparatoires qui se déroulent les 5-6 octobre reproduisent ce schéma Paris-Bonn-Washington. C’est grâce à l’habileté de George Schultz que Londres est associée finalement aux conversations et qu’Harold Wilson lève les réticences britanniques : la tenue du sommet est confirmée.
31 À Londres, la crainte de se trouver isolé persiste. On en trouve une autre manifestation dans le soutien apporté à l’Italie qui revendique une place au sommet économique mondial. Les Britanniques cherchent des appuis au sein du futur G7. Cette stratégie confirme l’emboîtement des structures de concertation qui nécessitent des relais assurant l’efficacité du fonctionnement général. Londres manœuvre en faveur de l’Italie, un pays fragile confronté à de graves difficultés politiques et économiques et qui a donc beaucoup à partager avec la Grande-Bretagne.
Conclusion
32 Au moment de la naissance d’une gouvernance à la fois mondiale et européenne, on peut donc constater que l’échelle bilatérale conserve toute son importance. Les sommets bilatéraux peuvent en effet être utilisés par les États comme un moyen de renforcer leur influence. La revendication récurrente de l’Italie de créer des sommets franco-italiens sur le modèle de ceux qui existent entre La France et l’Allemagne, entre la France et la Grande-Bretagne ou encore entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne, témoigne de l’inquiétude des Italiens d’être exclus de ce fonctionnement.
33 L’initiative britannique de créer un sommet avec la France se révèle très pertinente dans le contexte de restructuration des relations internationales qui caractérise les années 1970. Le président français joue un rôle déterminant dans cette évolution grâce à la mise en place du Conseil européen et du G7. Chaque échelle finalement joue son rôle dans une architecture de plus en plus maîtrisée qui repose sur la complémentarité et la coordination. Le sommet des pays industriels répond donc parfaitement à l’ambition de Valéry Giscard d’Estaing d’organiser les relations internationales en créant des structures qui rapprochent les pays. Le multilatéralisme qui se développe dans les années 1970, et dont le G7 constitue l’expérience la plus novatrice, conduit donc à une redéfinition de la place des relations interétatiques dans le nouveau schéma. Le bilatéral, loin de perdre de son importance, acquiert une nouvelle dimension : il devient un relais indispensable entre les différentes échelles de négociation.
34 Avec des objectifs différents, mais dans la continuité de la politique des puissances, Français et Britanniques y trouvent donc un instrument précieux, dont les méthodes et le fonctionnement constituent alors un véritable enjeu de pouvoir. L’importance donnée à certaines échelles reflète les objectifs des Français et ceux des Britanniques. Parfois, ces objectifs coïncident, mais pas toujours. Valéry Giscard d’Estaing accorde une grande importance à l’échelle européenne, ce dont témoigne la création du Conseil européen. Les Britanniques, conscients du rôle de leadership que jouent les Français dans la CEE, sont en position de demandeurs dans la relation bilatérale, d’où leur initiative de créer le sommet franco-britannique. Mais c’est progressivement que les articulations entre échelles intergouvernementale, européenne, communautaire ou mondiale deviennent de plus en plus pertinentes. Après une période d’expérimentation jusqu’en 1978, le nouveau système se rôde, ce dont témoigne le calendrier de plus en plus serré entre les échelles de négociation.
35 Cette analyse systémique des relations internationales au prisme du couple franco-britannique a permis de dégager des lignes de force en lien avec le statut commun à deux pays à forte tradition réaliste et qui restent donc très « statocentriques [22] ». La crainte d’une perte de pouvoir de l’État, au profit d’acteurs transnationaux notamment, les concerne au premier chef, accélérant la prise de conscience de la nécessité d’une articulation plus rigoureuse du bilatéral et du multilatéral. Le couple franco-britannique se révèle donc tout à fait pertinent pour mettre au jour le système qui se met en place dans les années 1970 : l’architecture eurocentrée des relations internationales lui doit beaucoup.