Pauvreté et inégalités de revenus aux États-Unis
- Par Benoît Sevcik
Pages 141 à 158
Citer cet article
- SEVCIK, Benoît,
- Sevcik, Benoît.
- Sevcik, B.
https://doi.org/10.3917/regar.063.0141
Citer cet article
- Sevcik, B.
- Sevcik, Benoît.
- SEVCIK, Benoît,
https://doi.org/10.3917/regar.063.0141
Notes
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[1]
Poème de 1883 d’Emma Lazarus, The New Colossus, gravé depuis 1903 sur le socle de la statue de la Liberté à New York City.
-
[2]
Compris entre les années 1870 et 1890, le Gilded Age est considéré comme un âge de rapide expansion économique marqué par de nombreux excès et abus du capitalisme américain.
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[3]
New York Times, 24 janvier 2018, Angus Deaton – The US can no longer hide from its Deep Poverty Problem.
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[4]
Michael Harrington, The Other America, Poverty in the United States, New York Penguin books,1962.
-
[5]
À partir des travaux d’une statisticienne de la Social Security administration (SSA), Mollie Orshansky, qui en 1965 détermina la pauvreté sur la base de la part du revenu familial dédié à l’achat de nourriture (comparaison entre le revenu avant impôt et un seuil fixé à trois fois le coût d’un régime alimentaire minimal en 1963).
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[6]
Matthew Desmond, Poverty by America - Penguin Random house, 2023.
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[7]
Le sans-abrisme a évidemment d’autres causes que la seule pauvreté, mais celle-ci est un facteur majeur ou aggravant.
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[8]
Lire à ce sujet le remarquable essai de Matthew Desmond, prix Pulitzer 2017. Evicted, Crown Editions 2016,
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[9]
Rapport 2023 de l’Office of policy development and research de l’US Department of Housing and Urban Development.
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[10]
« Nathaniel Rich, The Lawyer Who Became DuPont's Worst Nightmare », New York Times, 10 Janvier 2016
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[11]
Mona Hanna-Attisha, What the eyes don’t see, Editions One World, 2018
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[12]
Institute for Research on poverty, university of Wisconsin-Madison, Fact sheet Poor and in poor health, 2014.
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[13]
Cf la special address au Congrès du président Johnson en 1964 : « The war on poverty is not a struggle simply to support people, to make them dependent on the generosity of others. It is a struggle to give people a chance. It is an effort to allow them to develop and use their capacities, as we have been allowed to develop and use ours, so that they can share, as others share, in the promise of this nation. »
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[14]
Anne Case, Angus Deaton, Deaths of despair and the future of capitalism, Princeton university press, 2020
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[15]
The Russell sage Foundation. The colors of poverty- why racial and ethnic disparities persist, 2009.
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[16]
voir à cet égard le film Beasts of the southern Wild de Benh Zeitlin (2012) sur un hameau isolé de Louisiane
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[17]
Edin, Kathryn J. ; Shaefer, H. Luke ; Nelson, Timothy J.. The Injustice of Place. Harper Collins, 2023.
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[18]
Sophie Mitra, Poverty in the land of wealth, Politique étrangère. Janvier 2021.
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[19]
Shaefer, H.L., Naranjo, K. & Harris, D. Spending on Government Anti-Poverty Efforts: Health Expenditures Vastly Outstrip Income Transfers. Policy brief for Poverty Solutions. University of Michigan. 2019
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[20]
Max Rose and Frank R Baumgartner, Framing the poor: media coverage and US Poverty policy, 1960-2008, Policy Studies Journal, 2013 ; voir également la très populaire série Shameless (2011-2021) centrée sur une famille pauvre du Southside Chicago.
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[21]
JD Vance, Hillbilly Elegy Harper press 2016. Ouvrage autobiographique récent d’un sénateur de l’Ohio, représentatif de cette approche.
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[22]
CBPP Social Security Lifts More People Above the Poverty Line Than Any Other Program, janvier 2024
-
[23]
National council on disability. Progress report 2023
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[24]
Voté en 1996, le Personal Responsibility and Work Opportunity Reconciliation Act (PRWORA) répond à une promesse de campagne (« end welfare as we know it ») et illustre un compromis bipartisan durable sur les conditions d’activité de l’accès aux prestations de solidarité. (« Because the program created a cycle of dependency that has existed for millions and millions of our fellow citizens, exiling them from the world of work »)
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[25]
Courtney Bernard. Improving Access to TANF Cash Assistance is a Public Health Imperative Georgetown journal on poverty law and policy. Mars 2023.
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[26]
Notamment des aides aux centres anti-avortement en Pennsylvanie, des summer camps chrétiens dans le Maine, des programmes d’éducation sexuelle fondée sur l’abstinence en Arizona…). Le scandale dans le Mississippi fut un exemple extrême de ces déviations dans un État qui présente un taux record de pauvreté chez les enfants (28 %).
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[27]
William H Shrank. et al, Waste in the US health care system, 2019 Journal of the American Medical Association
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[28]
Sheryll Cashin: White Space, Black Hood: Opportunity Hoarding and Segregation in the Age of Inequality, Beacon Press 2021
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[29]
Anne Case, Angus Deaton, ibidem.
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[30]
Thomas Piketty et Emmanuel Saez, Income inequality in the Unites States 1913-1998, Quarterly journal of Economics, 2003, I.
-
[31]
Economic Policy Institute, The productivity pay gap, octobre 2022.
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[32]
Gerald Auten et David Splinter, Income Inequality in the United States: Using Tax Data to Measure Long-Term Trends, JPE 2023
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[33]
Phil Gramm and al, The Myth of American Inequality, Rowman and Littlefield publishing group, 2022
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[34]
Melissa Kollar, Income inequality down, Census bureau. Septembre 2023.
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[35]
Voir ses ouvrages depuis Bowling alone, Simon and Schuster editions 2000.
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[36]
US Census Bureau, Income Inequality Linked to Social Vulnerability to Disasters. Février 2024
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[37]
US Census Bureau Income, Poverty and Health Insurance Coverage in the United States: 2022.
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[38]
Stefanos Chen, Poverty Has Soared in New York, With Children Bearing the Brunt. New York Times, 21 février 2024.
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[39]
The White house, The Anti-Poverty and Income-Boosting Impacts of the Enhanced CTC, 20 novembre 2023.
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[40]
PRnewswire Results of Saint Paul guaranteed income pilot show increased employment, improved outlook. Décembre 2023.
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[41]
Danilo Trisi and Matt Saenz. Economic Security Programs Reduce Overall Poverty, Racial and Ethnic Inequities. CBPP. Juillet 2021
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[42]
Dana Thomson et al. Lessons from a historic decline in child poverty. Child trends. Septembre 2022.
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[43]
James Dean Poverty is a political choice, Michener tells NYS Senate, Cornell chronicle, décembre 2023
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[44]
Chritopher Wimer Biden built the strongest safety net in Us history. Now it’s collapsing around him. New York Times, 12 septembre 2023
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[45]
Le « poverty gap » correspond en l’occurrence à l’estimation des revenus cumulés nécessaires pour que toutes les personnes en dessous du seuil de pauvreté l’atteignent.
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[46]
Selon Matthew Desmond, les familles américaines les plus fortunées recevraient en moyenne 35 000 dollars par an d’exemptions fiscales alors que les plus pauvres reçoivent 25 000 dollars de prestations sociales, ibidem.
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[47]
Voir la plateforme du mouvement People’s campaign https://www.poorpeoplescampaign.org/resource/power-of-poor-voters/
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[48]
Jamila Michener, Fragmented democracy: Medicaid, Federalism and unequal politics, Cambridge university press. 2018.
I. Introduction
« Give me your tired, your poor / Your huddled masses yearning to breathe free / The wretched refuse of your teeming shore. / Send these, the homeless, tempest-tost to me / I lift my lamp beside the golden door ! [1] »
2 C’est un paradoxe difficile à accepter pour la population américaine et à comprendre pour le reste du monde que le pays qui a été une terre d’opportunités pour les démunis venus du monde entier au début du XXe siècle soit, malgré sa prospérité continue, si durement touché par le phénomène de la pauvreté. Ce malaise explique sans doute que le sujet de la pauvreté soit rarement au cœur de l’actualité et des enjeux électoraux.
3 Mi-septembre 2023, des données publiées par le Census Bureau ont montré une forte dégradation du taux de pauvreté en 2022 avec un recul marqué pour les enfants américains. L’arrivée à leur terme des mesures mises en œuvre pour lutter contre l’impact social de la pandémie de Covid-19 (American Rescue Plan [ARP] de 2021 notamment) a placé l’administration Biden face à une impasse politique à quelques mois du début de la campagne présidentielle. Alors que sa présidence s’était ouverte sur des comparaisons flatteuses avec les administrations les plus sociales de l’histoire politique américaine et sur une volonté déterminée de faire mieux pour les classes défavorisées que l’administration Trump, le président Biden a vu les dysfonctionnements structurels du système américain de protection sociale oblitérer progressivement la dimension sociale de son action.
4 De nombreux indicateurs montrent la persistance du paradoxe américain : le pays le plus riche du monde (son PIB est supérieur au PIB cumulé des troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième et huitième économies mondiales) est parmi les pays développés comptant la population pauvre la plus importante. La pauvreté américaine est multidimensionnelle, structurelle et comporte des inégalités raciales et géographiques majeures.
5 Pour sa part, la question des inégalités de revenus demeure fortement controversée aux États-Unis. La dérégulation reaganienne a certes aggravé les inégalités de revenus selon la plupart des experts, mais une tendance croissante dénonce un « mythe américain » des inégalités de revenus et remet en cause les thèses dénonçant leur aggravation récente et leurs conséquences sur les plus démunis. Pourtant, la précarité accrue des travailleurs aux plus bas revenus peut sembler lier ces inégalités croissantes à la persistance de la pauvreté.
6 À quelques mois d’une élection présidentielle durant laquelle le vote des classes moyennes américaines jouera à nouveau un rôle déterminant, l’étude de la pauvreté et des inégalités aux États-Unis fournit des clés de lecture utiles sur la situation de la société américaine.
II. Une pauvreté structurelle dans le pays le plus riche du monde
7 Les États-Unis souffrent structurellement d’un taux de pauvreté élevé et d’importantes inégalités de revenus, qui se sont fortement aggravées à partir du Gilded Age [2]. Au lendemain de la grande dépression de la fin des années 1920, le New Deal du président Franklin D. Roosevelt visa notamment à soutenir les plus pauvres en établissant certaines des bases du système de protection sociale actuel (Social Security Act de 1935 notamment). Trois décennies plus tard, dans le contexte du mouvement des droits civiques, la « War on poverty » du président Lindon B. Johnson fondait un programme social ambitieux qui a marqué l’histoire sociale récente des États-Unis. Pourtant, le taux de pauvreté officiel - qui était encore de 18,6 % en 1967 - n’est depuis jamais passé sous la barre des 10 % de la population.
II.1. Une pauvreté atypique au sein des pays développés
8 Les États-Unis se distinguent parmi les pays les plus développés par un niveau de pauvreté relative très élevé. Si la mesure de la pauvreté présente en soi une difficulté technique incontestable, les différents modes de calcul conduisent à des constats similaires.
9 Selon l’OCDE, le taux de pauvreté correspond à la proportion de personnes dont le revenu est inférieur à la moitié du revenu médian. Les États-Unis présentent ainsi selon l’OCDE un taux de pauvreté de 18 % proche de celui du Costa Rica (21 %), légèrement supérieur à celui du Mexique (16,6 %) et nettement supérieur à celui du Canada (10,1 %) et de la France (8,5 %). En ce qui concerne le taux de pauvreté des 0-17 ans, il est proche aux États-Unis (20,4 %) de celui de l’Espagne (20,5 %), et plus du double de celui de la France (8,5 %) et du Canada (9,5 %). Les plus âgés ne sont pas épargnés avec un taux de 23,2 % pour les plus de 66 ans (contre 5,8 % en France et 14,8 % au Canada).
Taux de pauvreté
Taux de pauvreté
10 Selon plusieurs économistes américains, l’équivalent aux États-Unis du 1,90 dollar par jour défini par la Banque mondiale comme seuil de pauvreté pour les pays les plus pauvres serait de 4 dollars. Le prix Nobel d’économie Angus Deaton a estimé sur cette base en 2018 que 5,3 millions d’Américains souffraient de pauvreté « profonde » [3] selon les critères internationaux, tant en termes matériels que du fait d’un état de santé dégradé. Pour lui, ses compatriotes les plus pauvres se trouvaient dans une situation comparable à celle des populations africaines et asiatiques très défavorisées.
11 Dans la foulée de la publication en 1962 du célèbre ouvrage The Other America [4] de Michael Harrington, qui visait à rendre visible des dizaines de millions d’Américains « perdus de vue » par la société américaine, une mesure « officielle » de la pauvreté aux États-Unis fut définie [5]. L’official poverty measure ou taux de pauvreté officiel demeure aujourd’hui fondé sur les mêmes bases. En 1965, Orshansky établissait que 50 millions d’Américains, dont 22 millions d’enfants, vivaient au-dessous du seuil de pauvreté, chiffre qui choqua la société américaine de l’époque. En 2022, le seuil de pauvreté est sur ces mêmes bases fixé à 13 590 dollars pour un célibataire et 27 750 dollars pour une famille de quatre personnes. En 2022, le taux de pauvreté officiel est de 11,5 %, soit 37,9 millions de personnes en situation de pauvreté. Cette mesure officielle de la pauvreté est souvent considérée comme imprécise et obsolète.
12 Depuis 2011, elle est complétée par le supplemental poverty measure (SPM). Cette nouvelle mesure prend en compte les revenus de solidarité (subventions au logement, aide aux dépenses d’énergie, aides alimentaires en milieu scolaire…) et déduit des dépenses indispensables (impôts, dépenses de santé et de transport…). Le SPM prend en compte la taille des ménages et des critères géographiques de coût de la vie. Le revenu disponible est comparé à un seuil de pauvreté variable selon les régions. En 2022, ce taux de pauvreté relatif était de 12,4 %, soit 40,9 millions de personnes, après avoir chuté à 7,8 % en 2021 du fait des aides liées à la pandémie. Le seuil de la pauvreté profonde (« deep poverty ») est pour sa part fixé en 2022 à la moitié du seuil de pauvreté officiel, soit 6 795 dollars pour un célibataire et 13 875 dollars pour une famille de quatre personnes. Cela concernait cette année-là 18 millions d’Américains, dont 5 millions d’enfants, plus que dans la plupart des autres pays développés.
II.2. Une pauvreté omniprésente et pluridimensionnelle
13 Non seulement un Américain sur neuf et un enfant sur huit vivent dans la pauvreté, mais 108 millions d’Américains se situent dans une situation intermédiaire d’insécurité économique avec un revenu au-dessous du seuil de 55 000 dollars annuels [6].
14 Cette pauvreté est particulièrement visible du fait des difficultés de logement et du nombre [7] de sans domicile fixe au cœur des plus grandes villes américaines, du McPherson Square, à deux pas de la Maison-Blanche, aux avenues cossues des grandes villes de la Silicon Valley ou de New York City. La fréquence des expulsions [8] (3,6 millions par an en moyenne) et le nombre élevé de sans domicile fixe (650 000 une nuit donnée de janvier 2023 [9]) caractérisent ces difficultés. Le nombre d’enfants sans domicile fixe une année donnée a augmenté de 794 617 en 2007 à 1,3 million en 2018. Le coût élevé et croissant des loyers (depuis 1985, l’augmentation des loyers a dépassé celle des salaires de 325 %) est un facteur crucial d’explication : le logement absorbe plus de la moitié des revenus de la quasi-totalité des pauvres, et même 70 % pour un quart d’entre eux. En outre, les logements des plus pauvres sont souvent insalubres : deux millions d’Américains n’ont pas l’eau courante à leur domicile, la pollution des eaux domestiques (les « dark waters [10] » de Virginie-Occidentale ou la contamination des enfants au plomb de la ville de Flint au Michigan [11]) est fréquente, la difficulté d’accès à l’eau potable est majeure pour certaines communautés défavorisées (ainsi pour les Indiens de la nation Navajo dans les États du Sud-Ouest) et les déficiences des réseaux d’eaux usées exposent des communautés rurales à la résurgence de maladies infectieuses (des cas d’ankylostome ont resurgi ces dernières années dans le sud des États-Unis).
15 De même, la précarité de l’emploi contribue à la vulnérabilité des populations à la pauvreté : si le taux de chômage est à un niveau historiquement bas, le taux de participation demeure peu élevé (de l’ordre de 65 % fin 2023) et une part de la population d’âge actif est durablement éloignée de l’emploi. En outre, la moitié des postes créés ne survivent pas à leur première année et l’intérim a fortement progressé dans des secteurs traditionnellement protégés (plus d’un million d’emplois intérimaires dans l’industrie manufacturière, foyer historique du syndicalisme américain). Les revenus sont instables et volatiles et peuvent fortement varier d’une année à l’autre. Le salaire minimum de référence au niveau fédéral est peu élevé et a stagné depuis 2009, faute de consensus politique (malgré la campagne « Fight for $15 ») et les salaires minimaux varient fortement selon les États et les catégories de travailleurs (de quelques dollars pour les tipped-workers à un minimum de 15 dollars par heure pour les employés fédéraux). Un tiers des Américains vivraient de ce fait en insécurité économique, quand bien même ils ne sont pas tous sans emploi ni considérés comme pauvres. Cette instabilité de l’emploi contribue à un basculement rapide dans la pauvreté, retrouver un emploi ne garantissant pas d’en sortir du fait de la précarisation et des bas niveaux de salaire. Selon les données du Bureau of Labor Statistics, les travailleurs pauvres représentaient 6,4 millions de personnes en 2021, soit 4,1 % de la population active (4,5 % pour les femmes contre 3,7 % pour les hommes, 7,3 % pour les Hispaniques et 6,4 % pour les Afro-Américains). Les travailleurs pauvres représentent environ 15 % de la population active dans des États du Deep South (Arkansas ou Mississippi) contre 4 % dans le District de Columbia ou dans le Massachusetts.
16 L’insécurité alimentaire est également majeure : en 2021, 41 millions de personnes ont bénéficié du seul programme SNAP (Supplemental Nutrition Assistance Program, depuis 2009), le programme WIC (Women, Infants and Children) touchait 6 millions de personnes et le NSLP (National School Lunch and school breakfast Programs) distribuait près de 8 millions de repas par jour. Le nombre de ménages sans revenus recevant une aide alimentaire (« food stamps ») a augmenté de 289 000 à 1,2 million de 1995 à 2018, soit un Américain sur cinquante. Les réseaux de banques alimentaires, notamment les « food pantries » financées par la puissante organisation non gouvernementale (ONG) Feeding America, sont fortement sollicités par les ménages au-dessus des seuils de revenus du programme SNAP. En 2022, 12,8 % des ménages américains étaient considérés en insécurité alimentaire, soit 34 millions de personnes selon Feeding America et l’US Departement of Agriculture.
17 La pauvreté a de même un impact important sur l’accès aux soins et sur l’état de santé. Si la réforme de l’Obamacare (2010) a permis de réduire drastiquement le nombre d’Américains sans assurance santé, 26 millions en demeurent dépourvus en 2022. Pour 70 % d’entre eux, ils font partie des pauvres ou des personnes proches des seuils de pauvreté. Les conséquences sont particulièrement néfastes pour les jeunes Américains pauvres qui ne bénéficient pas des soins indispensables à leur développement. Le nombre d’enfants pauvres n’ayant reçu aucun soin une année donnée est ainsi le double de celui des enfants des ménages à hauts revenus. [12]
18 La pauvreté est aux États-Unis bien plus qu’une simple question de seuil de revenus [13]. Elle touche au bien-être, à l’insécurité économique, à la dignité des individus et à l’absence de perspectives. Elle est à l’instar des épidémies d’alcoolisme, d’opioïdes et de suicide [14] le symptôme d’une société devenue plus fragile et plus inégalitaire. Elle fragmente l’« American dream », qui reste au cœur d’un pacte social séculaire. Il est en effet désormais souvent moins stigmatisant pour un Américain de reconnaître une pathologie mentale qu’une situation de pauvreté. Les principaux partis politiques ont eux-mêmes intégré ce stigmate et leurs programmes préfèrent afficher leur volonté d’« aider les classes moyennes » que de « lutter contre la pauvreté ».
III. Une pauvreté qui reflète des inégalités sociologiques et géographiques persistantes
19 Dans le remarquable essai de 2009 The colors of poverty, qui continue à faire référence [15], les auteurs étudiaient les raisons d’une persistance de disparités raciales et ethniques en matière de pauvreté. Leur thèse centrale était que la pauvreté résulterait d’une accumulation de désavantages qui entraîne des vulnérabilités. Si la race n’était plus le déterminant primordial de ces désavantages, son impact historique indirect sur de nombreuses politiques et facteurs de pauvreté aurait un effet particulièrement aggravant sur la situation des communautés les plus défavorisées.
20 La pauvreté n’a pas d’effet « égalisateur » entre les pauvres des différentes communautés. Au contraire, elle est intensifiée par des facteurs cumulatifs de classe sociale et de race. La pauvreté diffère selon les groupes raciaux et ethniques : les Afro-Américains et les Hispaniques ont deux fois plus de chances d’être pauvres que leurs homologues caucasiens ; le taux de chômage des Afro-Américains est deux fois plus élevé également et la discrimination à l’embauche ne s’est pas atténuée au cours des dernières décennies.
21 La pauvreté subie est en outre bien plus intense pour certaines communautés. Ainsi les familles « blanches » pauvres vivent dans des communautés où le niveau de pauvreté est moins élevé (elles sont peu ou pas présentes dans des quartiers où le taux de pauvreté touche plus de 40 % de la population). En moyenne, les enfants blancs pauvres ont accès à des infrastructures publiques mieux équipées, des environnements moins violents et moins insalubres.
22 De fait, les différences de revenu moyen par ménage entre groupes raciaux sont stables depuis les années 1960. Ces différences transcendent les différences de niveaux éducatifs : le niveau de richesse d’un ménage mené par un Blanc ayant un diplôme du secondaire est supérieur à celui d’un ménage mené par un Noir diplômé du supérieur. En dépit d’un recul de la pauvreté dans les communautés les plus touchées, la répartition de la pauvreté par race montre la persistance d’une sur-représentation des Afro-Américains (20,1 % des pauvres contre 13,5 % de la population) et des Hispaniques (28,4 % et 19,3 %), mais sans commune mesure avec celle des Amérindiens.
23 La pauvreté touche en outre très inégalement les genres. En 2022, une femme adulte sur neuf souffrait de pauvreté (15,5 millions). Touchées par les mêmes inégalités communautaires que les hommes, les femmes américaines présentent un taux de pauvreté de 2 à 3 points supérieur à celui des hommes. 32 % des femmes seules avec des enfants se trouvaient sous le seuil de pauvreté en 2022 et les femmes représentaient 60 % des seniors pauvres. La difficulté d’accéder à des dispositifs de garde de jeune enfant et leur coût très élevé sont des facteurs aggravants.
Distribution of Total Population and Poverty by Race Using the Official Poverty Measure : 2022
Distribution of Total Population and Poverty by Race Using the Official Poverty Measure : 2022
* An asterisk denots that the ratio is different from 1.0 at the 90 percent confidence levelNote: Population as of March of the following year. information on confidentiality protection, sampling error, nonsampling error, and definitions is available at < http://www2.census.gov/programs-surveys/cps/techdocs/cpsmar23.pdf >.
24 Contrairement à un préjugé répandu du fait de la forte visibilité des sans domicile fixe dans les grandes villes, la pauvreté n’est pas qu’un problème spécifiquement urbain ou suburbain des grandes métropoles américaines. Elle touche au contraire particulièrement les villes petites et moyennes et les zones rurales.
25 Des inégalités majeures persistent selon une répartition spatiale relativement stable au cours des dernières décennies : le Sud profond (Deep South), le Sud-Ouest central (Arkansas et Nouveau-Mexique) et la Rust Belt sont les régions les plus touchées. Les États où le taux de pauvreté est le plus élevé sont le Mississippi (19,58 %), la Louisiane (18,65 %), le Nouveau-Mexique (18,55 %), la Virginie-Occidentale (17,10 %), le Kentucky (16,61 %), et l’Arkansas (16,08 %). Des facteurs raciaux historiques perdurent dans le Deep South, mais d’autres facteurs entrent en ligne de compte tels que l’enclavement de certains territoires, l’isolement de certaines communautés [16], le niveau éducatif, les reconversions économiques difficiles…
26 Dans un récent essai [17], des universitaires américains spécialistes de la pauvreté ont élaboré un indicateur multidimensionnel de « deep disadvantage », qui mêle les indicateurs classiques de pauvreté (taux de pauvreté officiel et taux de pauvreté profonde), deux indicateurs de santé (faible poids à la naissance, espérance de vie) et le taux de mobilité intergénérationnelle des enfants dans des ménages à faible revenu. La cartographie des counties américains réalisée sur cette base laisse apparaître 200 zones fortement touchées, dont une grande partie en milieu rural. Les auteurs parlent de « colonies internes » pour désigner ces espaces dont l’histoire économique et sociale reproduit des processus similaires : mono-activités à forte intensité de main-d’œuvre non qualifiée dans le secteur agricole (« Cotton Belt ») ; dans le secteur minier (Kentucky, Virginie-Occidentale…) ou dans des counties proches de la frontière mexicaine (Texas) ; retards dans l’accès aux droits civiques et sociaux, inégalités fortes de revenus et sous-investissement chronique dans le système éducatif…
IV. Des politiques coûteuses et peu efficientes de lutte contre la pauvreté
27 Contrairement à un préjugé répandu, la pauvreté aux États-Unis ne résulte pas d’une insuffisance de dépenses sociales. Si l’on ajoute aux dépenses sociales publiques (18,7 % du PIB) les dépenses fiscales (crédit d’impôt pour les familles) et les prestations sociales privées (assurances médicales subventionnées par l’employeur), les États-Unis dépassent les 30 % du PIB et se positionnent parmi les pays les plus dépensiers en la matière. [18]
28 De même, le néolibéralisme impulsé par la présidence Reagan n’a pas eu pour effet de diminuer la dépense sociale contre la pauvreté. Les tentatives en ce sens du leader républicain s’opposèrent à une fin de non-recevoir de la part du Congrès. La part de l’augmentation des dépenses liées à la santé est bien sûr majeure depuis le début des années 1980 et les dépenses liées à Medicaid atteignaient en 2021 521 milliards de dollars contre 61 milliards de dollars pour l’earned income tax credit (EITC) destiné aux travailleurs les plus modestes ayant des enfants. Mais, les prestations sociales sous conditions de revenus non liées à la santé ont également augmenté de 130 % entre 1980 et 2018 (de 630 dollars à 1 448 dollars par personne). [19]
29 Sur le long terme, le taux de pauvreté officiel a certes baissé, mais il demeure durablement supérieur à 10 % et oscille depuis plusieurs décennies entre 11 et 15 % : après une chute spectaculaire de 1947 à 1965 (de 32,1 % à 14,7 %), il est passé de 18,6 % en 1967 à 11,5 % en 2022.
IV.1. Les faiblesses structurelles de la protection sociale américaine
30 Le système de protection sociale américain a paradoxalement contribué à entretenir le phénomène de la pauvreté. Il se fonde en effet sur des traits spécifiques de la société américaine : méfiance structurelle contre l’intervention fédérale, suspicion d’oisiveté à l’égard des plus démunis (concept populaire et pérenne de « welfare queen » créé par le candidat Reagan pour stigmatiser des mères pauvres qui ne vivraient que de l’aide sociale), conditions d’activité (pour les valides) pour l’accès aux prestations sociales, faiblesse des prestations, attachement culturel au rôle central de la mère dans la garde des jeunes enfants, ségrégation entretenue par les politiques du logement et de l’éducation. Perçu transitoirement comme une victime à l’époque de la war on poverty, le pauvre s’est vu de plus en plus stigmatisé par les médias durant les décennies 1970 à 2010 [20]. L’accent a été mis sur la nécessaire transformation de la « culture de la pauvreté », sous-entendant une responsabilité individuelle des plus défavorisés [21].
31 Le taux de recours aux prestations est pour sa part peu élevé du fait d’une réticence culturelle à solliciter des aides sociales et d’une préférence à se replier dans une exclusion silencieuse ou à s’orienter vers l’économie informelle. Seulement 25 % des personnes éligibles aux prestations de la Temporary Assistance for Needy Families (TANF) les sollicitent. De même, 48 % des seniors éligibles sollicitent l’accès mensuel aux aides alimentaires fédérales. Medicaid, le Children’s Health Insurance Program et le programme de crédit d’impôt familial (EITC) ne bénéficient qu’à une famille éligible sur cinq du fait de leur crainte d’être stigmatisées ou par méconnaissance de ces dispositifs parfois complexes.
32 Fondée sur l’idée que chacun peut et doit travailler, la protection sociale est le plus souvent liée à l’emploi : c’est en particulier le cas pour l’assurance maladie à laquelle 57 % des Américains ont accès par leur employeur, mais également pour les prestations familiales, voire pour les prestations pour les travailleurs handicapés (cas de la Social Security Disability Insurance sous condition d’une durée de cotisations salariales). De même, les prestations pour les familles en difficulté (SNAP, TANF) distribuées au niveau des États sont souvent soumises à des conditions d’activité ou de recherche active d’emploi (en l’absence d’activité, elles sont limitées depuis 1996 à trois mois pour l’aide alimentaire SNAP). Ces conditions d’activité ont régulièrement limité l’effet contracyclique des dépenses sociales, la perte de l’emploi entraînant l’interruption d’une grande partie des prestations.
33 Peu de prestations visent les Américains qui ne peuvent pas travailler (personnes handicapées ou âgées) : la Supplemental Security Insurance (SSI) ne verse que des prestations limitées avec un montant annuel moyen de prestations de 6 708 dollars en 2019, soit bien moins que le seuil de pauvreté. Depuis le projet de « Great Society » du président Johnson, des programmes sociaux visent cependant les plus pauvres quelle que soit leur situation d’activité (programme préscolaire Head Start, community health centers…). De même, les programmes d’assurance santé publique (Medicare pour les personnes âgées ou handicapées, Medicaid et Children’s Health Insurance Program pour les plus pauvres, Veteran Health pour les anciens combattants) couvrent plus d’un tiers des Américains. Enfin, 16,5 millions d’Américains âgés échappent à la pauvreté grâce aux pensions de retraite de base versées par la Social Security Administration (SSA) [22].
34 Les limites de ce système de protection sociale apparaissent nettement dans l’exposition des personnes handicapées à la pauvreté. Selon les données du National Council on Disability [23], le taux de pauvreté chez les handicapés serait plus du double de celui du reste de la population. Près de la moitié des 25-61 ans vivant sous le seuil de pauvreté depuis au moins un an avaient un handicap. Les femmes isolées et handicapées sont particulièrement concernées. Dans les milieux ruraux paupérisés, le taux de handicap chez les personnes en âge de travailler est près du double de celui des zones urbaines. Une véritable « ceinture du handicap » est identifiée entre les Appalaches, le Sud profond et le Midwest. La corrélation entre la perception des allocations handicap de la SSA et le niveau d’éducation est également forte, un cinquième des personnes recevant le SSDI n’ayant pas de diplôme de fin du secondaire.
IV.2. La faible efficience de la dépense sociale
35 Un problème récurrent du système américain de protection sociale est le manque d’efficience de la dépense. La décentralisation au niveau des États, renforcée par la réforme de l’administration Clinton en 1996 [24] et confortée par les administrations républicaines successives (dont l’administration Trump), a engendré de grandes variations territoriales de la qualité de la dépense sociale. Seules 21 % des familles pauvres recevaient les prestations du TANF en 2020 du fait des conditions locales d’octroi et de maintien jugées quasiment « punitives » [25]. Selon un rapport de 2021 du Center on Budget and Policy Priorities, pour chaque dollar du programme TANF les familles pauvres recevaient 22 cents (7,1 milliards sur 31,6 milliards de dollars) avec le seul District of Columbia et l’État du Kentucky dépensant plus de la moitié des fonds dédiés. La grande liberté d’action des États dans l’usage de ces fonds les a amenés à privilégier d’autres modalités d’action sans lien avec le programme initial d’aide en numéraire et reflétant les préjugés de leurs dirigeants sur les pauvres [26]. Les États ont en outre accumulé des réserves de fonds non utilisés qui atteignaient 6 milliards de dollars en 2020 (790 millions de dollars dans le Tennessee ou 380 millions de dollars à Hawaï).
36 Il en est de même pour l’accès aux prestations de la Social Security Administration (SSA). En ce qui concerne le SSDI, alors que le nombre de candidats augmentait de 1,28 million en 1996 à 3 millions en 2010, le nombre de bénéficiaires stagnait : un tiers contre la moitié des demandeurs dans les années 1990. Un marché du conseil juridique (1 milliard de dollars) s’est d’ailleurs développé du fait de la difficulté d’accès à ces prestations. Selon les estimations de différents organismes publics, 85 % des financements du SNAP sont finalement dédiés à l’achat de nourriture et 93 % des fonds de Medicaid et du SSDI parviennent à leurs destinataires. En matière de logement, le gouvernement fédéral ne fournirait d’assistance effective qu’à un quart des personnes qui remplissent les critères d’éligibilité pour une aide au logement. Enfin, en matière de dépenses de santé, une étude de 2019 montrait qu’un quart de la dépense totale (18 % du PIB, 10 739 dollars par personne) ne contribuait pas directement à la santé des Américains [27].
37 La dépense sociale est également peu efficiente, car elle reproduit les stigmates pesant sur les populations pauvres et pérennise ainsi la ségrégation historique qui entretient le « cumul des désavantages » évoqué plus haut. Cette situation est frappante en ce qui concerne le logement social pour lequel la mixité sociale est très rarement recherchée (en dépit du Fair housing act de 1968) : 17 % seulement des fonds du Low-Income Housing Tax Credit program sont investis dans des quartiers non défavorisés [28] ; de nombreux propriétaires rejettent les potentiels locataires de bons de logement sociaux « Section 8 » sans que les juridictions d’États se saisissent de ces violations (à la notable récente exception du New Jersey). La crainte des plus favorisés que leur propriété perde de sa valeur a suscité un consensus bipartisan pour limiter toute velléité l’application de la réglementation. Or différentes études et des expérimentations récentes ont montré le bénéfice collectif de plus de mixité sociale sur ces aspects.
V. Les inégalités de revenus : « mythe américain » ou facteur explicatif de la pauvreté ?
38 La société américaine est historiquement fondée sur de fortes inégalités de revenus auxquelles sa population est culturellement plus résiliente que les sociétés européennes. Cette résilience provient notamment de la croyance en la possibilité d’une mobilité sociale intergénérationnelle (« the American Dream »). Or, cette mobilité s’est fortement limitée et transformée comme l’illustre la théorie des « deux ascenseurs » d’Anne Case et Angus Deaton (l’un pour les plus aisés qui va désormais plus vite et l’un pour les moins favorisés qui stagne [29]). Qui plus est, la recherche de mobilité par l’accès à l’enseignement universitaire provoque un endettement massif des étudiants issus des classes moyennes ou modestes, qui est devenu un sujet politique porté (et partiellement atténué) par l’administration Biden ces dernières années, du fait de son impact sur le niveau de vie des jeunes diplômés.
39 Les travaux de Thomas Piketty et d’Emmanuel Saez [30] sur les inégalités de revenus ont durablement marqué les esprits et structuré le débat politique et intellectuel aux États-Unis autour du constat, tiré de l’étude de données fiscales, que la part du revenu des 1 % les plus riches avait plus que doublé des années 1980 à 2021 en passant de 8 % à 27 %. Ce constat est conforté par des données économiques sur la répartition de la valeur ajoutée : la part du revenu national qui va au travail est par exemple passée de 67 % en 1970 à 60 % en 2018, marquant un décrochage de l’évolution de la productivité (+70 % de 1979 à 2018) et des salaires (+12 %) [31].
The gap between productivity and a typical worker’s compensation has increased dramatically since 1979
The gap between productivity and a typical worker’s compensation has increased dramatically since 1979
Productivity growth and hourly compensation growth. 1948—2022Notos: Data arc for compensation (wages and benefits) of production/nonsupcrvisory workers in the private sector and net productivity of the total economy. “Net productivity” is the growth of output of goods and services less depreciation per hour worked.
Economic Policy Institute
40 Au cours des derniers mois, cette analyse a été remise en cause par des économistes [32] qui dénoncent « un mythe américain » lié à des biais méthodologiques : les études auraient, selon eux, notamment ignoré ou sous-estimé l’impact croissant des transferts sociaux et celui des réformes fiscales. Ils concluent à la stabilité de la part de revenu national dévolu aux 1 % les plus riches.
41 De même, les statistiques du Census Bureau sur la pauvreté sont remises en cause par certains analystes pour des raisons similaires : elles ne prendraient pas en compte l’intégralité des revenus de transfert qui bénéficient aux catégories de revenus les plus bas, notamment les avantages en nature comme les aides alimentaires [33]. Les principales études sur l’insécurité alimentaire, fondées sur une base déclarative, sont également contestées.
42 En tout état de cause, selon les derniers chiffres publiés en septembre 2023 [34], l’inégalité des revenus mesurée par l’indice Gini a reculé en 2022 (-1,2 %, à 0,494 contre 0,488 en 2021), pour la première fois depuis 2007, du fait d’une baisse plus marquée des hauts salaires. Les revenus réels des « Blancs » et « Blancs non -hispaniques » ont connu une baisse en 2022 (-3,5 % et -3,6 % respectivement) tandis que la baisse n’est pas statistiquement significative pour les autres groupes. Le revenu après impôts a significativement reculé du fait de l’expiration de certains dispositifs (-8,8 %) et l’inégalité des revenus après impôts a augmenté (+3,2 %).
Money Income Gin? Index and Real Household Income at Selected Percentiles: 1993 to 2022
Money Income Gin? Index and Real Household Income at Selected Percentiles: 1993 to 2022
Notes: The data for 2017 and beyond reflect the implementation of an updated processing system. The data for 2013 and beyond reflect the implementation of the redesigned income questions. The data points are placed at the midpoints of the year. Refer to “Income in the United States: 2O22”report for more information on the Gim Index and percentiles. <www.census.gov/library/publicat?ons/2023/demo/p60o279.html>. Information on confidentiality protection, sampling and nonsampling error and definitions are available at <https://www2.census.gov/programsosurveys/cps/techdocs/cpsmar23.pdf>.43 À l’instar de ce qui a été démontré sur l’impact de la montée des inégalités de revenus sur les « morts de désespoir », les inégalités de revenus n’expliquent pas la pauvreté (économique). Mais le contexte économique et l’analyse des raisons de la progression de ces inégalités sont des facteurs significatifs de pauvreté qui méritent d’être étudiés. Depuis le début des années 1970, le ralentissement de la croissance a rendu la répartition des revenus plus complexe, a favorisé les « rentes » sociales et économiques, et a fragilisé la situation sociale relative des plus bas revenus par un mouvement de moyen terme de dérégulation sociale destiné à relancer l’activité. L’analyse des inégalités de revenus montre pour sa part l’impact de la fragilisation des emplois des hommes de « prime age » aux revenus les plus bas. Cette situation est un facteur très favorable à la progression de la pauvreté tant « économique » que « morale » (sentiment d’exclusion). La détérioration du niveau de vie, jointe à la « désintégration de la classe ouvrière blanche » est un processus lent et souvent invisible que Robert Putnam a comparé au changement climatique [35]. Les deux phénomènes se rejoignent parfois : les inégalités de revenus sur un territoire donné peuvent également être un indicateur de vulnérabilité sociale aux catastrophes naturelles comme l’illustre une récente analyse du Census bureau [36].
VI. L’échec apparent de l’administration Biden-Harris (automne 2023)
44 Après la célébration des effets contre la pauvreté des grands plans publics de soutien mis en œuvre durant la pandémie, l’administration Biden-Harris assiste impuissante à un retournement de situation provoqué par la fin de ces plans d’accompagnement et à l’impossibilité d’obtenir le vote de leur prolongation par un Congrès divisé.
VI.1. Les chiffres inquiétants de la pauvreté en 2022
45 Le Census Bureau a tenu une conférence le 12 septembre 2023 en amont de la publication du rapport intitulé « Revenus, pauvreté et assurance santé » pour l’année 2022 [37]. Les indicateurs traditionnels présentent des orientations contradictoires :
46 Le taux de pauvreté « officiel » (Official Poverty Measure) est stable (11,6 % en 2021) et s’établit à 11,5 % en 2022 avec 37,9 millions de personnes pauvres. Il convient de signaler que le taux de pauvreté des Afro-Américains, historiquement le plus élevé, est celui qui baisse le plus, rejoignant celui des populations hispaniques. Sous l’effet de la fin des mesures de soutien de l’American Rescue Plan (ARP), le taux de pauvreté « supplémentaire » (Supplemental Poverty Measure – SPM) a en revanche augmenté de 4,6 points en 2022, à 12,4 %. Il s’agit de la première augmentation de cet indicateur depuis 2010. Celui des enfants, affecté en particulier par l’extinction du child tax credit, a plus que doublé, passant de 5,2 % en 2021 à 12,4 % en 2022. Selon ce rapport, les seules prestations de la Social Security demeurent le plus important programme anti-pauvreté en permettant à 28,9 millions de personnes de dépasser le seuil de pauvreté (SPM). Les versements pour réductions d’impôts ont permis à 6,4 millions de personnes d’échapper à la pauvreté contre 9,6 millions en 2021.
47 En février 2024, un rapport de Columbia University et de l’ONG Robin Hood [38] sur New York City met en exergue l’impact local de la fin des mesures nationales liées à la crise pandémique, les effets de la crise de la garde d’enfants qui empêche des parents de travailler et les faibles salaires des emplois créés en sortie de pandémie dans les services (le salaire moyen dans les services à domicile est de 32 100 dollars par an contre un revenu moyen à NYC de 75 000 dollars).
VI.2. L’administration Biden affronte un retour de bâtons sur sa politique sociale
48 Les chiffres de la pauvreté publiés en septembre 2023 ont remis en cause la communication de l’administration Biden sur les succès de sa politique sociale. L’effort multidimensionnel entrepris depuis 2021 dans la lutte contre la pauvreté, le soutien aux travailleurs et le renforcement de l’assurance maladie (notamment à travers l’ARP qui aurait accéléré la reprise économique et le gel des sorties de Medicaid pendant l’urgence de santé publique) est pourtant incontestable : le taux de chômage est passé sous 4 % dès fin 2021, soit quatre ans avant la prévision du Congressional Budget Office réalisée en février 2021 ; des dizaines de millions d’Américains ont échappé à la pauvreté, notamment grâce à l’extension du crédit d’impôt pour les enfants et à l’« extension » des dispositions de l’assurance chômage.
49 Mais l’échec du projet de loi Build Back Better ( 6 000 milliards de dollars sur dix ans dans sa version initiale) avait mis fin avant la mi-mandat à tout espoir de transformation profonde du système de protection sociale. Ce projet avait été réduit dans sa version adoptée par la Chambre des représentants en novembre 2021 à 1 750 milliards avant d’échouer au Sénat, puis d’être adopté en août 2022 dans une version expurgée de toutes les grandes mesures de protection sociale (Inflation Reduction Act). La situation des Américains à bas revenus s’est par conséquent mécaniquement dégradée par rapport au pic pandémique de 2021 : les soutiens pour l’accès à l’assurance santé, à la garde d’enfant et à l’épargne se sont achevés. Le renforcement du child tax credit (porté à 3 600 dollars mensuels) avait pourtant eu un impact important (3 millions d’enfants sortis de la pauvreté) sur la pauvreté des enfants.
50 Après les élections de mi-mandat (novembre 2022), le contexte d’un Congrès divisé (étroite majorité démocrate au Sénat, majorité républicaine à la Chambre des représentants) a contraint l’administration démocrate à laisser expirer les programmes sociaux mis en place pendant la pandémie (en dernier lieu, en septembre 2023, le programme de soutien à la garde d’enfants, qui remet en question près de 3 millions de places et 200 000 emplois dans une industrie fragile et stratégique pour l’emploi féminin). Des millions d’Américains pauvres se retrouvent au cœur d’un affrontement idéologique de pure forme entre démocrates et républicains, les premiers accusant les seconds d’avoir favorisé la réduction d’impôts pour les plus favorisés et les entreprises. Tout en soulignant l’impact de la fin des mesures d’extension du child tax credit sur les mauvais chiffres de 2022 [39], la communication de l’administration Biden a pour-tant déjà tourné son attention vers les classes moyennes et l’impact favorable de l’Inflation Reduction Act (IRA) sur les créations d’emplois.
51 Dans le même temps, un certain nombre d’États ont cependant pleinement tiré les leçons de la période pandémique : 14 États ont adopté un système de crédit d’impôt familial renforcé avec notamment des versements aux non imposables ; le Nouveau-Mexique a étendu le système préscolaire en le rendant gratuit pour les ménages gagnant jusqu’à quatre fois le niveau fédéral de pauvreté (120 000 dollars pour une famille de quatre) ; le Minnesota consacrera 250 millions de dollars au financement du système pré-éducatif ; neuf États ont mis en place un accès universel au petit déjeuner dans les écoles ; le gouverneur de l’Illinois dédiera 20 millions de dollars pour financer l’établissement d’épiceries dans des « déserts alimentaires ». Un nombre croissant de municipalités expérimentent pour leur part un dispositif de « guaranteed income » (versements mensuels aux familles pauvres) qui a produit des résultats très positifs sur l’emploi et le logement dans la ville pionnière de Stockton en Californie ou dans celle de Saint-Paul dans le Minnesota [40]. Parfois facteur de manque de cohérence et d’efficience des politiques publiques et cause majeure d’inégalités territoriales, le fédéralisme américain peut également être source d’innovations sociales quand les politiques nationales sont défaillantes.
VII. Conclusion
52 En dépit de leurs limites structurelles et de leur manque d’efficience, les politiques fédérales de lutte contre la pauvreté menées aux États-Unis au cours des dernières décennies ont eu un impact significatif : un rapport du Center on Budget and Policy Priorities de 2021 [41] montre que ces programmes ont permis en 2017 de tirer 39 millions de personnes - dont 9 millions d’enfants - de la pauvreté. Entre 1970 et 2017, le taux de pauvreté (SPM) aurait baissé pour toutes les communautés, mais la baisse a été encore plus marquée pour les plus exposées (noires -27 %, latinos -24 %). De même, sur les trente dernières années, le taux de pauvreté des enfants aurait reculé de 28 % (en 1993) à moins de la moitié aujourd’hui [42] (11,4 % après un point bas à 5,2 % en 2021).
53 Selon une récente audition parlementaire [43], 59 % des Américains de 20 à 75 ans passeront cependant une année de leur existence sous le seuil de pauvreté et ce pourcentage atteint 76 % si l’on prend en compte les personnes juste au-dessus de ce seuil. Des périodes transitoires de pauvreté sont de plus en plus fréquentes pour une part croissante de la population et motivent la recherche d’une meilleure coordination entre politiques de l’emploi et de solidarité. Elles justifient des expérimentations de versements d’allocations en numéraire pour favoriser la constitution d’une épargne de précaution ou éviter d’entrer dans un cercle vicieux d’appauvrissement en situation de chômage transitoire. Aux États-Unis comme dans d’autres pays développés, la pauvreté n’est en effet généralement pas un problème individuel et la conséquence de choix et de comportements pernicieux. Il ne suffit pas ou plus de respecter les grands principes de l’American way of life (« play by the rules » : obtenir un diplôme du secondaire, travailler dur, se marier…) pour y échapper. L’identification et l’accompagnement de proximité des situations de fragilité sociale sont déterminants.
54 Les résultats obtenus dans le cadre des grands plans de soutien social durant la période pandémique ont renforcé la conviction [44] que des politiques publiques mieux ciblées et coordonnées pourraient changer profondément la donne sur ce sujet et avoir un impact fort dans certains États cruciaux politiquement (Caroline du Nord et Michigan notamment). Mais le consensus politique autour de la volonté de diminuer la dépense publique rend peu probable la réduction du « poverty gap [45] » estimé à environ 170 milliards de dollars par un surcroît pérenne de dépense publique. Même la plupart des experts progressistes rejettent l’idée impopulaire d’une redistribution des revenus. Ils plaident en revanche pour une action déterminée pour combattre l’évasion fiscale des grandes entreprises (estimé à 1 000 milliards de dollars par an) et une atténuation des exemptions fiscales (1 800 milliards de dollars) qui bénéficient majoritairement aux plus fortunés [46].
55 Face à la consternation née de la dégradation statistique récente, la pauvreté aurait légitimement pu être un enjeu majeur de la campagne présidentielle de 2024 d’autant plus que la situation économique des classes défavorisées est un point de convergence des plateformes démocrate et républicaine (sur son aile « trumpiste », Make America Great Again). Depuis 2018, des Poor people’s campaigns ont d’ailleurs ravivé dans plusieurs États du Sud le projet du révérend King d’un Bill of Rights économique et permis des avancées sur l’extension de Medicaid (en Caroline du Nord ou dans le Kentucky par exemple) ou l’accès des plus démunis au droit de vote. Mais le taux de participation électorale des pauvres aux élections nationales est estimé de 22 % inférieur à celui des plus hauts revenus du fait notamment de problèmes de santé, de handicap et de transport [47], ou de découragement démocratique [48]. À ce stade, des programmes ambitieux de transformation des politiques sociales fédérales au bénéfice des 140 millions d’Américains pauvres ou en insécurité économique ne semblent cependant pas à l’ordre du jour des programmes des principaux candidats.