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Mercure magicien : une formule pour faire parler les bêtes

Pages 137 à 154

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  • Mothu, A.
(2017). Mercure magicien : une formule pour faire parler les bêtes. Réforme, Humanisme, Renaissance, 85(2), 137-154. https://doi.org/10.3917/rhren.085.0137.

  • Mothu, Alain.
« Mercure magicien : une formule pour faire parler les bêtes ». Réforme, Humanisme, Renaissance, 2017/2 N° 85, 2017. p.137-154. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-reforme-humanisme-renaissance-2017-2-page-137?lang=fr.

  • MOTHU, Alain,
2017. Mercure magicien : une formule pour faire parler les bêtes. Réforme, Humanisme, Renaissance, 2017/2 N° 85, p.137-154. DOI : 10.3917/rhren.085.0137. URL : https://shs.cairn.info/revue-reforme-humanisme-renaissance-2017-2-page-137?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhren.085.0137


Notes

  • [1]
    Dans Œuvres complètes, éd. M. Huchon, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1994, p. 403.
  • [2]
    Rabelais, ibid. ; mais c’est Ambroise Paré qui parle de « paroles bourdonnées » (Œuvres, Paris, Buon, 1585, p. 1062B et 1064A), références que nous empruntons à Guylaine Pineau, « Ambroise Paré et le “beau mot Abracadabra” », dans Monique Léonard, Xavier Leroux et François Roudaut (dir.), Le Lent embrasement des livres, des rites et de la vie. Mélanges offerts à James Dauphiné, Paris, Champion, 2009, p. 601-623, ici p. 605.
  • [3]
    Cymbalum mundi (cité désormais en note : CM), éd. Peter Hampshire Nurse, Manchester University Press, 1957 ; rééd. Genève, Droz, 1983, p. 15 ; éd. Max Gauna, Paris, Champion, 2000, p. 70 ; éditions citées dorénavant « Nurse » et « Gauna » après indication du numéro du dialogue.
  • [4]
    Dans des études précédentes, nous avons confirmé la réalité du blasphème qui fit interdire et honnir le CM dès sa parution, suivant lequel Mercure était sous diverses facettes un masque peu reluisant du Christ : voir notamment « Les visages du Christ dans le Cymbalum mundi », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance [cité dorénavant : BHR], LXXV-3, 2013, p. 429-462.
  • [5]
    CM III, Nurse 30 ; Gauna 85.
  • [6]
    Ibid. Privilège de lecteur : l’observateur direct, lui, n’aura sans doute pas entendu toute la formule. Notons que dans un livre publié à Lyon en 1536, chez Jacques Giunta, et imprimé par celui-là même qui imprimera le CM en 1538, Benoît Bonyn, il était question d’une sorcière qui fut brûlée pour avoir fait parler un chien : Paulus Grillandus, Tractatus de hereticis et sortilegiis omnifariam coitu…, Lugduni, apud Jacobum Giuncti [colophon : « Benedictus Boninus imprimebat »], 1536, Lib. II, Quaest. 7, § 23, fol. 38v-39r. Ambroise Paré puis Jean Bodin (qui précise que la sorcière s’appelait Francisque de Sienne) s’en feront l’écho. Des Périers lui aussi fera parler des chiens au 4e dialogue de son CM, mais sans employer d’autre magie que son écriture.
  • [7]
    Nous avons commenté l’épisode – l’interprétant notamment comme une satire du Magnificat – dans « Les Antipodes du Cymbalum mundi », BHR, LXXVI-3, 2014, p. 543-570, spéc. p. 548-550, 566-567, 569 ; et « Sur le chemin de Dabas », BHR, LXXVII-2, 2015, p. 399-409, spéc. p. 403-406 (« Phlégon ou l’élévation manquée »).
  • [8]
    Ardelio estime notamment qu’un cheval parlant serait un présent digne du roi Ptolémée et même « le plus exquis qu’on vist jamais » (CM III, Nurse 32 ; Gauna 87). Voir en amont Lucien, Prometheus in Verbis, 4 (Chambry, I, p. 29), où est soulignée la passion de Ptolémée pour les choses rares et nouvelles, telles un chameau noir de Bactriane ou un homme bicolore ; passage déjà exploité par Rabelais dans le Prologue du Tiers livre. Pour « povre animau », ou « povres bestes » : CM III, Nurse 31 ; Gauna 86-87.
  • [9]
    Travaux cités supra, n. 7. Pour la « devise », voir Philippe-Louis Joly, Remarques critiques sur le dictionnaire de Bayle, Paris et Dijon, 1748, II, s.v. « Periers (Bonaventure des »), p. 611, qui s’appuie sur ces vers adressés à Marguerite de Navarre : « Loysir, & Liberté, / C’est bien son seul desir : / Ce seroit un plaisir / Pour traicter Verité. // L’esprit inquieté / Ne se faict que moysir. / Loysir, & Liberté. / S’ilz viennent cest esté, / Liberté, & Loysir, / Ilz la pourront saisir / A perpetuité, / Loysir, & Liberté. » (Recueil des œuvres de feu Bonaventure Des Périers, Lyon, Jean de Tournes, 1544, p. 191-192 ; Œuvres françoises de Bonaventure Des Périers, éd. Louis Lacour, Paris, Jannet, 1856, I, p. 169).
  • [10]
    CM III, Nurse 30 ; Gauna 87. La locution proverbiale évoquant le passé aussi lointain qu’improbable (fabuleux) où « les bestes parloyent », amusait volontiers au xvie siècle. Ainsi Rabelais, Pantagruel XI, 1532 (XIV, 1534) : « Au temps que les bestes parloient (il n’y a pas troys jours) ung pouvre lyon, par la forest de Bière… », qu’imitera Noël Du Fail, ou Pantagrueline Prognostication (1533) II : « les bestes parleront en divers lieux ». Henri Estienne perçoit dans la formule une teinte de dérision envers les hommes, « si sots qu’ils se laissoyent persuader que les bestes parloyent » (Apologie pour Hérodote, XXVII, éd. Bénédicte Boudou, Genève, Droz, 2007, [II] p. 654), cependant elle recouvre plutôt chez Des Périers une teinte de nostalgie, soit un idéal primitiviste plus sérieux.
  • [11]
    Lucien, Saturnalia, § 7-8 ; Ovide, Met. III, 138-252.
  • [12]
    CM, IV, Nurse 37 ; Gauna 92 (« bon maistre » réapparaît quelques tirades plus loin) ; les deux chiens sont effectivement cités par Ovide, Met. III, 210 et 224.
  • [13]
    Voir Christiane Lauvergnat-Gagnière, Lucien de Samosate et le Lucianisme en France au xvie siècle. Athéisme et Polémique, Genève, Droz, 1988, p. 13 et 187-188 ; et nos « Antipodes du CM », p. 544 sq.
  • [14]
    « Acteon, leur bon maistre et le nostre, lequel Diane avoit nouvellement transformé en serf », et plus loin : « les chiens qui mangerent de la langue d’Acteon serf » (CM IV, Nurse 38 et 39 ; Gauna 94). Des Périers savait son latin et n’a guère pu confondre le mammifère cervus avec servus, l’esclave, l’homme non libre.
  • [15]
    CM III, Nurse 31 ; Gauna 86.
  • [16]
    Statius est justement un nom d’esclave emprunté à Aule-Gelle (voir « Sur le chemin de Dabas », art. cit., p. 405, n. 24). Mundus inversus
  • [17]
    « Mercure […] veult que nous nous entr’aymions l’ung l’aultre comme freres » (CM II, Nurse 16 ; Gauna 71).
  • [18]
    La nouvelle du cheval parlant sera à porter « là-hault », précisait Mercure au début de l’épisode (CM III, Nurse 30 ; Gauna 85 ; nous soulignons : Mercure, associé au Ciel, l’est apparemment aussi aux Grands de ce monde : les mêmes qui, au 4e dialogue, adresseront une fin de non-recevoir aux Antipodes inférieurs). Et à la fin, nous lisons : « Je suis bien ayse qu’il y avoit belle compaignie de gens, Dieu merci ! qui ont ouy et veu le cas. Le bruit en sera tantost par la ville, quelcun le mettra par escript, et par adventure qu’il y adjoustera du sien pour enrichir le compte. Je suis asseuré que j’en trouveray tantost la copie à vendre vers ces libraires » (CM III, Nurse 33 ; Gauna 88). Ce « bruit » n’évoque-t-il pas le titre du CM ?
  • [19]
    Sur Jésus magicien, voir « Les visages du Christ dans le CM », art. cit., p. 450 sq. On sait que Morton Smith a justifié cette accusation dans son fameux Jesus the Magician, New York, Harper and Row, 1978. Notons que Celse impute, non seulement à Jésus, mais aux chrétiens en général, la prétention d’invoquer des démons (Origène, Contra Celsum, I, 6).
  • [20]
    Voir M.-M. Fontaine, éd. de B. Aneau, Alector ou le coq. Histoire fabuleuse [1560], Genève, Droz, 1996, II, p. 419 (n. 38) à propos du cheval d’Alector qui s’adresse « (comme je pense) en langage cabalistic » à une mule (cf. I, p. 38 ; cabale signifie « tradition » en hébreu). Nous avons abordé ce sujet dans La Pensée en cornue. Matérialisme, alchimie et savoirs secrets à l’âge classique, Paris, SEHA, Milan, Archè, 2012, p. 233 sq. : « Gabalis démasqué ou la cabale dénudée », avec l’appendice sur Bruno.
  • [21]
    « Observations sur le Cymbalum mundi », dans Contes et Nouvelles, et joyeux devis, de Bonaventure Des Périers, Amsterdam, Jean-Frédéric Bernard, ou « Cologne, Jean Gaillard », 1711, t. II, p. 294-295. Remarque reprise dans les « Notes sur le CM » des éditions du CM publiées en 1732 (p. 225) et 1753 (p. 204). Une bonne partie de ces observations sont en fait de Bernard lui-même, comme nous l’avons montré ailleurs (« Règlement de compte à Amsterdam autour du CM de 1711 », La Lettre clandestine, 24, 2016, p. 255-285, ici p. 269-270, 274, et notes).
  • [22]
    Le « Cymbalum mundi » et autre œuvres de Bonaventure Des Périers, Paris, Charles Gosselin, 1841, p. 61, n. 2 ; Paris, Adolphe Delahays, 1858, p. 335, n. 1.
  • [23]
    Lettre de M. Éloi Johanneau à M. le baron de Schonen, ou clef du Cymbalum mundi de Bonaventure Des Périers, dans l’éd. Jacob citée ci-dessus [p. 77-154], ici p. 127-128. Cette lettre datée du 12 mars 1829 a également paru en 1841 en plaquette indépendante, avec une numérotation propre (cf. dans ce cas p. 53-54). Lacour résumera cette opinion dans son édition en 1856 des Œuvres françoises de Des Périers (éd. cit., I, p. 358) : « D’après M. Johanneau, ces mots seroient une allusion moqueuse aux paroles sacramentelles de la messe ».
  • [24]
    Voir sa Lettre, p. 135, où, prétendant avoir « sous les yeux » « les éditions de 1711 et de 1732 », il relève qu’on y lit « Dresitrophus pour Oresitrophus [“nourri dans les montagnes”] et Melancheres pour Melanchoetes [“qui a le poil noir”] ». Melancheres est en effet dans toutes les éditions du xvie et xviiie s. (la faute ne porte cependant que sur le r au lieu du t, Melanchoetes pouvant bien être simplifié Melanchetes), mais Dresitrophus ne se trouve que dans l’éd. Marchand de 1711 et non dans les éd. de 1537 et 1538 (cf. resp. fol. H1r et fol. D1r), ni dans celle que Falconet et Lancelot donneront en 1732 (p. 159), faite sur l’éd. de 1537 du CM. Marchand ne connaissait quant à lui que l’éd. de 1538, où les « O » majuscules ressemblent en effet à des « D ».
  • [25]
    É. Johanneau, ibid., p. 128.
  • [26]
    F. Frank, éd. du Cymbalum mundi. Texte de l’édition princeps de 1537, avec Notes, Commentaire & Index, Paris, Alphonse Lemerre, 1873, p. 106, nous soulignons. Chez Marco Polo, Cathay désigne la Chine du nord.
  • [27]
    Ibid. (de même Introduction, p. LXVI : « la plupart des éditeurs »). C’est inexact : l’édition de 1538 et celle de 1732 n’insèrent, elles non plus, aucune virgule.
  • [28]
    Frank note ici : « Il existe, en grec, des exemples de phorbas, antos, dans les deux sens actif et neutre. »
  • [29]
    Ibid., p. 107. Les nourriciers désignent bien sûr ici le petit peuple nourricier. Frank résume son interprétation à la p. LXVI de son Introduction : « J’explique […] comment cette formule anagrammatique se ramène aux termes suivants : Pantagarado phorbantas Sarcomoragos […]. Le mot grec phorbantas […] figure sans altération dans la formule ; le rapprochement que j’indique entre Sarmotoragos, Sarmororagos & le nom de Sarcomoros emprunté par Des Périers au titre de la Prognostication des prognostications ; le sens de la formule, ainsi devinée, & le sens des paroles du cheval, tout de suite après [il déclare que les siens nourrissent les hommes], concordent à établir la solidité de cette interprétation. » Dans Les Jargons de la farce de Pathelin, pour la première fois reconstitués, traduits et commentés (Paris, Albert Fontemoing, 1903), Louis-Émile Chevaldin résume avec indulgence l’interprétation de Frank : « Nous aurions donc ici du grimoire allégorique, fabriqué de toutes pièces, assez péniblement d’ailleurs. » (p. 62, n. 1.)
  • [30]
    Ibid., Introduction, p. LXVI, et p. 108. Pour Frank, Mercure est bien une incarnation du Christ, mais évolutive au fil des dialogues, d’où il finit par s’effacer (ibid., p. LXII-LXIII). Il ne commente pourtant à aucun moment son rôle de libérateur dans le passage qui nous retient, peut-être pour des raisons idéologiques.
  • [31]
    Ibid., resp. p. 107-108 et Introd., p. LXVI. Frank décèle aussi une « analogie frappante avec le fameux passage de Rabelais où Grandgousier rend justice au peuple dont la substance l’alimente, lui & les siens » (cf. Gargantua, 1542, XXVIII, éd. Huchon, p. 83 ; chap. XXVI en 1534).
  • [32]
    Ibid., Introduction, p. LXV-LXVI.
  • [33]
    Seules exceptions : Bettina L. Knapp, dans son édition anglaise du Cymbalum, New York, Bookman Associates, 1965, p. 79, n. 32 : « According to Éloi Johanneau, these word are intended to mock the sacramental words used in the Mass » ; et Lionello Sozzi, dans son édition franco-italienne (trad. Silvia Persetti), I Cembali del mondo, Napoli, La Scuola di Pitagoria, 2010, p. 92 : « Si tratta di parole verosimilmente prive di senso. »
  • [34]
    J. Céard, « “Dialogues poétiques” : La mythologie dans le Cymbalum mundi », dans Franco Giacone, (dir.), Le « Cymbalum Mundi ». Actes du colloque de Rome (3-6 novembre 2000), Genève, Droz, 2003, p. 151-161, spéc. p. 158-159.
  • [35]
    J. Céard (ibid., p. 157-158) venait de disserter sur le personnage de Gargilius, que Des Périers (CM, IV, Nurse 36 ; Gauna 91) tire d’Horace (Épîtres, I, vi, 58) et qui évoque la garrulitas, le babillage, gazouillis ou gargouillis, soit une vaine série de bruits évoquant la parole, qui fait l’objet de divers adages érasmiens.
  • [36]
    J. Céard allègue respectivement le philologue italien Niccolò Perotti, Cornucopia, sive commentaria linguae latinae, paru posthume à Venise en 1489, souvent réédité (et augmenté), s.v. « Sarmata » ; éd. de Bâle, Joannis Valderius, 1536, col. 410 ; le dictionnaire fameux d’Ambrogio Calepino, 1502 sq.
  • [37]
    J. Céard, « “Dialogues poétiques”… », art. cit., p. 159.
  • [38]
    Ibid., p. 160.
  • [39]
    Frank Lestringant, « La terre percée et la lettre des Antipodes. À propos du IVe dialogue du Cymbalum mundi », dans Monique Léonard, Xavier Leroux et François Roudaut (dir.), Le Lent Embrasement des livres, des rites et de la vie. Mélanges offerts à James Dauphiné, Paris, Champion, 2009, p. 345-358, spéc. p. 347-348. F. Lestringant ne relève en fait que trois « références » à Servius, toutes trois sujettes à caution. Nous repoussons in texto celle à Phorbas. La deuxième recycle l’idée de Christopher Robinson (Lucian and his influence in Europe, London, Duckworth/The Univ. of North Carolina Press, 1979, p. 120), souvent reprise, suivant laquelle, au 4e dialogue du CM, où il n’est plus question de Mercure, l’Égyptien Anubis, invoqué par Hylactor, lui servirait d’avatar (Servius, relève Lestringant, les identifie sous leur fonction psychopompe). Or, a) Servius ne fait que répéter un lieu commun remontant à l’époque alexan drine ; b) Anubis est seulement mentionné, il n’est pas un personnage du 4e dialogue ; c) Mercure, qui s’avère être un double du Christ, doit logiquement briller par son absence dans ce dernier dialogue dont l’univers est tout païen. Plus valable est le rapprochement avec la lettre « Superi inferis salutem » apportée par le vent depuis les Antipodes, que Servius mentionne d’après Tiberianus [ad Aen. VI, 532]. Il s’agit là d’une vraie source, cependant il n’était pas nécessaire de connaître Servius, puisque l’histoire fut rapportée, non seulement dans tous les commentaires de l’Énéide, mais aussi par Pétrarque et était probablement bien connue des humanistes lyonnais. Voir, avant nos « Antipodes du CM » (art. cit.), Gabriella Moretti, « Lettere dagli Antipodi : communicazioni epistolari fantastiche fra Tiberiano et il Cymbalum Mundi », dans Sergio Audano et Giovanni Cipriani (dir.), Aspetti della fortuna del’Antico nelle Cultura Europea, Sestri Levante, Edizioni Il Castello, 2011, p. 77-97.
  • [40]
    F. Lestringuant, ibid., p. 347-348.
  • [41]
    Voir Énéide V, 842 et Servius, ad locum. Johanneau avait déjà songé à ce « Phorbas, fils [bâtard] de Priam » et d’Épithésie.
  • [42]
    Ne citons que le très influent petit livre de Verdun-Louis Saulnier, La Littérature française de la Renaissance, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1942, 8e éd. 1967, p. 68 : « Voici le vrai sens de l’opuscule. La véritable religion se doit de substituer, à l’abus des pratiques et aux vaines ratiocinations (les unes et les autres si souvent intéressées), le pur respect de l’Évangile. Mais il est parfaitement vain d’essayer de prêcher cette vraie foi qui n’est qu’amour : ceux qui n’ont pas la grâce n’y comprendront rien, ou ne voudront rien y comprendre. » Voir en amont, bien sûr, son article sur « Le sens du CM de Bonaventure des Périers » (2), BHR, XIII-2, 1951, p. 137-171.
  • [43]
    Voir, par exemple, Claude-Gilbert Dubois, Mythe et Langage au seizième siècle, Bordeaux, Ducros, 1970 ; Paul Jacopin et Jacqueline Lagrée, Érasme, Humanisme et langage, Paris, PUF, 1996 ; François Rigolot, Les Langages de Rabelais, Genève, Droz, 1996 ; etc. Michel Jeanneret nous décrit une époque fascinée par la malléabilité de la langue : Perpetuum mobile. Métamorphoses des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne, Paris, Macula, [1997], chap. 8 : « Les flexions de la langue », p. 195-214.
  • [44]
    Voir Gabriel-André Pérouse, « Langue quotidienne et langue littéraire à Lyon, au xvie siècle », dans Gérard Defaux (dir.), Lyon et l’Illustration de la langue française à la Renaissance, Lyon, ENS Éditions, 2003, p. 169-181. Voir aussi dans le même recueil l’article de Paul Cohen, « Illustration du français et persistance des langues régionales… », p. 147-167.
  • [45]
    Voir Pantagruel, VI. Pour un historique des jeux de langues mêlées, de l’époque médiévale jusqu’à Teofilo Folengo, alias Merlin Coccaïe, on verra d’Octave Delepierre, Macaronéana ou Mélanges de littérature macaronique des différents peuples de l’Europe, Paris, G. Gancia, 1852 ; et la notice de J. [scil. Gustave] Brunet « sur Théophile Folengo et sur la poésie macaronique en général » en tête de l’Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de Rabelais, éd. Jacob [Paul Lacroix], Paris, Delahays, 1859 ; Garnier frères, 1876. Dans ses Macaronnées (1517), Folengo cultive le mélange du latin de cuisine et du patois toscan.
  • [46]
    Guy Demerson, « Bonaventure Des Périers et les langages privés », La Littérature de la Renaissance. Mélanges Henri Weber, Genève, Slatkine, 1984, p. 101-113, ici p. 101 (la « pithécopédie » désigne la « singepedie » de la nouvelle 88). Demerson s’appuie ici sur Yvonne Rodax, The Real and the Ideal in the Novella of Italy, France and England : four centuries of change in the Boccaccian tale, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1968, p. 56 (Rodax mentionne aussi « a little fun for anagrams »). Il renvoie par ailleurs à Lazare Sainéan (« Les provincialismes de Des Périers », Revue du xvie siècle, 3, 1915, p. 28-59), Walter Pabst (« Patois als “Erlebte Rede” bei Des Périers », Syntactica und Stilistica [Mélanges Gamillscheg], Tübingen, Niemeyer, 1957, p. 411-420) et bien sûr à Lionello Sozzi (Les Contes de Bonaventure Des Périers…, Turin, Giappichelli, 1964, p. 313-326). On peut ajouter Krystyna Kasprzyk, « Des Périers et la communication : proposition d’une lecture des Nouvelles Récréations », Études seiziémistes offertes à […] V.-L. Saulnier, Genève, Droz, 1980, p. 175. L’inscription des Nouvelles récréations au programme de l’agrégation de Lettres en 2009 a suscité un déluge de publications où l’intérêt de l’auteur pour les quiproquos et accidents du langage a été régulièrement souligné.
  • [47]
    Perpetuum mobile, op. cit., p. 206-211 : « Fabrique de mots ». Des Périers est évoqué p. 209, d’après Ferdinand Brunot, qui soulignait la « débauche de provençalismes » contenus dans l’un de ses poèmes (Histoire de la langue française, II, Paris, Colin, 1906, p. 178). Davantage de critiques parmi ceux cités ci-dessus, se sont attardés sur les paysans poitevins des Nouvelles 69 à 71 (éd. Kasprzyk, p. 253-260). Voir aussi Pérouse, « Langue quotidienne… », art. cit., p. 173.
  • [48]
    De φέρβω, nourrir ou se nourrir. D’où aussi φορβάς, nourricier, ou bien qui va paître au pâturage, comme l’avaient noté Johanneau et Frank.
  • [49]
    Ragot ou ragote et le verbe ragoter, ou encore ragonner (grommeler), connotant le reproche malveillant ou offensant, se seraient formés au xve siècle sur le radical rag-, du bas latin ragire ou ragere, pousser des cris, grogner (comme un porc, un sanglier). « Railler » dériverait aussi de ragire. Voir le Dictionnaire Historique de la langue française d’Alain Rey et al. (Paris, Le Robert, 3e éd., 2016), ou le Dictionnaire étymologique & historique du français de Jean Dubois et al. (Paris, Larousse, 2007), s.v. « Ragot » et « Railler ».
  • [50]
    Le nom Abanão signifie grande secousse, sursaut. Comme le notait Octave Delepierre, « la première moitié du xvie siècle fut l’âge d’or de la littérature portugaise » (Macaronéana, op. cit., p. 46).
  • [51]
    Nous avons vu ailleurs que la mythique cité de Dabas de la Lettre préliminaire du CM (Nurse 3 ; Gauna 57), où aurait été prétendument découvert le manuscrit original des dialogues, objectivait la localisation spatiale d’a bas, soit « d’en bas » (« Sur le chemin de Dabas », art. cit., p. 407-409).
  • [52]
    Nous remercions notre amie philologue Juliette Nora de nous avoir mis sur cette piste.
  • [53]
    Dans le patois de la région lyonnaise (comme d’ailleurs aussi en Lorraine, en Bourgogne, dont Des Périers est originaire, et dans la proche Italie pour « mio, tuo, suo », avons-nous constaté sur Internet), « mon, ton, son » sont fréquemment rendus par les formes dénasalisées « mo, to, so » : voir L. Vignon, « Les patois de la région lyonnaise. Les pronoms régimes de la 1re et de la 2e personne du singulier et le pronom réfléchi », Revue de philologie et de littérature, XVI-1, 1902, p. 1-83, ici p. 60 (« Mo to so [cho] »). Par ailleurs, dans son Dictionnaire du patois des environs de Grenoble (Grenoble, Jules Rey, 1911, p. 177), Albert Ravanat note que sarmo signifiait prêche ou sermon (cf. aussi J. Lapaume, Recueil de poésies en patois du Dauphiné, Grenoble, Drevet, 1878, p. 347 : « qu’il lou sarmone tou [qu’il les sermonne tous] »).
  • [54]
    Mc. VII, 31-37 ; nous soulignons. Voir nos « Visages du Christ », art. cit., p. 450-453.
« Et de parler, sous son joug, le cheval aux pieds vive-course,
Xanthe ; il baissa la tête, et soudain sa crinière profuse,
Hors du collier, le long du joug, s’éploya jusqu’à terre.
Elle lui donna voix, Héra, la déesse aux mains blanches :
“Nous te ramènerons aujourd’hui, Achille farouche ! […]” »
(Homère, Iliade, XIX, v. 404-408, trad. Philippe Brunet)

1Sorciers, magiciens, guérisseurs et bien sûr charlatans ont coutume de tisser leurs incantations de certains « motz barbares et d’estrange termination », comme le dit Panurge des paroles de la Sibylle de Panzoust au chapitre XVII du Tiers livre[1]. En outre, ils se gardent bien de les prononcer distinctement, mais ils les marmonnent ou les « bourdonnent » à voix basse, de sorte que l’observateur saisit généralement peu de chose à leurs sonores « remument de badiguoinces » et « fredonne[ment] des babines, comme un Cinge demembrant Escrevisses [2] ». Au deuxième dialogue du Cymbalum mundi de Bonaventure Des Périers, le dénommé Trigabus avait ainsi entendu, sans rien y comprendre, le dieu-magicien Mercure « mormonner entre (s)es levres » quelques mots par la « vertu » desquels celui-ci s’était transformé de jeune homme en vieillard [3]. Il s’agissait alors de se rendre méconnaissable auprès de trois « veaux de philosophes » adonnés à la vaine recherche de miettes philosophales dans une arène sablonneuse.

2Au troisième dialogue, notre magicien va de nouveau opérer. Cette fois, le messager des dieux – et porteur de la Bonne Nouvelle chrétienne [4] – se montre agacé que sur terre comme au ciel il lui soit constamment demandé de rapporter des nouvelles : « Il fauldroit une mer de nouvelles, pour leur en pescher tous les jours de fresches », se plaint-il [5]. Il décide alors de provoquer un événement extraordinaire « à celle fin que le monde ayt de quoy en forger [scil. des nouvelles], et que j’en puisse porter là-hault », sur l’Olympe. La perspective qu’un cheval de trait adresse enfin la parole « à son palefrenier qui est dessus, pour veoir qu’il dira », ne manque pas de piquant. Il n’est que de prononcer les paroles adéquates. Cependant le magicien va négliger un instant la procédure d’opacification et, pour notre grand bonheur de lecteurs rêvant de converser avec leur chat ou leur poisson rouge, il va nous divulguer les très précieuses « paroles qu’il fault dire pour faire parler les bestes » :

3

Gargabanado Phorbantas Sarmotoragos ! O ! quay-je faict ? J’ay presque proferé tout hault les paroles qu’il fault dire pour faire parler les bestes. Je suis bien fol, quant je y pense ; si j’eusse tout dict, et qu’il y eust icy quelcun qui m’eust ouy, il en eust peu apprendre la science [6].

4Avouons que la formule a de l’allure, avec ses multiples sonorités exotiques et ses finales à la grecque (-adô, -tas, -gos), voire à l’hébraïque (as et os pouvant se lire ’ash ’ôsh). Cependant Mercure a-t-il tout dit ? Sa réserve, « si j’eusse tout dict », peut suggérer une réponse négative, sauf si « tout dit » s’applique seulement à « tout hault » mais que tout nous soit écrit. Il n’est, après tout, pas question d’autres mots murmurés à voix basse. L’ambiguïté, certainement délibérée, est insurmontable, mais au moins le résultat est-il là : l’animal ciblé par l’incantation se met aussitôt à parler.

5Il parle et va même se montrer un peu trop bavard, puisqu’il va apprendre à ses dépens qu’un « povre animau » tel que lui ne reproche pas impunément leurs mauvaises manières à des êtres du dessus[7]. On devine qu’il sera sévèrement puni, battu, une fois rentré à l’écurie. Des Périers appelle ce cheval Phlégon le « Brillant » (de φλέγω : briller, brûler, resplendir), du nom glorieux d’un des quatre coursiers du Soleil, par antiphrase évidemment : car sa vie de « povre animau » n’est guère reluisante et s’il se montre réellement éloquent, brillant orateur, personne ne s’en aperçoit vraiment autour de lui. Nul ne l’écoute, à la seule exception de son palefrenier quand celui-ci se sent agressé ad hominem ; la foule empressée et curieuse, représentée par un certain Ardelio, est seulement admirative du miracle que représente un animal parlant et excitée à l’idée de sa valeur marchande [8]. Nous avons pu constater dans des travaux antérieurs que Phlégon semble ici représenter un petit peuple paysan sans voix ni visage (vulgaire cheptel), déconsidéré, exploité, parfois brutalisé et à coup sûr frustré par ceux du dessus dans son désir élémentaire de s’élever à leur niveau pour simplement vivre en « loisir et liberté » – suivant ce qui semble avoir été une devise chère à Des Périers [9].

6Cette parole, Phlégon assurera bientôt dans une remarque équivoque que lui et toutes les « povres bestes » en jouissaient autrefois : c’était le bon vieux « temps que les bestes parloyent [10] », le temps injustement aboli de l’égalité primitive, symbolisé par Cronos et aussi, dans les Saturnalia de Lucien, par des hommes tels que Penthée, Orphée et, plus important pour notre propos, le chasseur Actéon. Celui-ci, en effet, aurait été transformé en cerf par châtiment divin, à cause de sa curiosité, avant d’être dévoré par ses chiens, incapables de le reconnaître [11] ; or les deux chiens parlants du dernier dialogue du Cymbalum, Hylactor et Pamphagus, appartenaient autrefois à cette meute. Actéon fut leur « bon maistre », assurément « ung homme de bien » et « vray gentilhomme », précisent-ils plaisamment ; ils participèrent à la curée en lui dévorant la langue et tiennent de là leur aptitude à parler [12]. Il n’est pas difficile de reconnaître Lucien lui-même sous les traits d’Actéon, puisqu’une légende pieuse remontant à Suidas (xe siècle) fait précisément mourir ce moqueur des choses divines, et authentique athée, sous les crocs de chiens [13]. On peut dès lors comprendre que quand le cheval Phlégon déplore la fin d’un âge où les bêtes parlaient, c’est à une certaine liberté de parole païenne (voire antireligieuse) qu’il rend hommage, la punition divine d’Actéon et sa transformation en serf – ainsi que l’écrit intentionnellement Des Périers [14] – pouvant bien réciproquement s’entendre par référence à la nouvelle loi chrétienne, castratrice et répressive. N’oublions pas que, transformé en cerf/serf, Actéon est d’abord condamné au silence : acculé par ses chiens il voulait leur crier : « Je suis Actéon, reconnaissez votre maître ! », cependant les mots fuyaient l’animal qu’il était devenu, verba animo desunt (Met. III, 229-230).

7Par suite, et fort logiquement, quand Mercure, qui est un double du Verbe christique, propose de « restitu[er] le parler » à Phlégon [15], par voie évidemment miraculeuse, l’aventure ne peut tourner qu’à la mascarade et trahir l’imposture. Il élève certes et humanise le pauvre équidé, mais pour le rabaisser de plus belle. En effet, le « palefrenier qui est dessus » Phlégon et le « chevauche », le dénommé Statius, ne va percevoir qu’insolence dans le discours du brillant animal et il va en représailles alourdir ses peines [16]. Autant dire que la parole de Mercure – parole chrétienne d’élévation des humbles, parole de fraternité et d’égalité de tous, pouvons-nous comprendre [17] – n’était qu’une belle et captieuse promesse : au fond, « le bon Mercure » n’a jamais pris au sérieux l’élévation zoologico-sociale qu’il a tentée avec Phlégon, il n’a souhaité qu’amuser les dieux et les hommes. Non seulement il s’est bien gardé d’intervenir dans l’altercation entre Phlégon et son maître, mais au début comme à la fin de l’épisode, il ne songe qu’au joli coup de cymbales médiatique que son miracle va produire dans le monde, associé à son nom [18]. La morale de la fable, on le voit, n’est pas vraiment édifiante.

8Mais la formule magique elle-même « pour faire parler les bestes », que devons-nous en penser ? Au niveau le plus périphérique, rappelons que Des Périers, tout en jouant volontiers sur la définition canonique du Christ comme Logos – il est celui qui porte et apporte la Parole de Dieu –, n’ignorait pas non plus l’accusation de magie et de sorcellerie dont Jésus avait souvent fait l’objet de la part de ses adversaires juifs et païens : Gargabanado, Phorbantas et Sarmotoragos ne peuvent-ils, par exemple, faire penser à trois noms de démons [19] ? Nous redirons un mot de la magie christique à la fin de cet article. Par ailleurs, nous pouvons remarquer avec Marie-Madeleine Fontaine que les sonorités cabalistiques de la formule sont parfaitement appropriées à un cheval (cabalus) : cette ressemblance phonétique inspirera d’ailleurs Barthélémy Aneau – qui connut peut-être Des Périers à Lyon –, et plus tard Giordano Bruno puis Montfaucon de Villars. Et elle a toutes les chances d’avoir constitué une fort vieille étymologie burlesque [20]. Faudrait-il en conclure que les trois éléments linguistiques composant notre supposée formule ne valent que par leurs sonorités parodiques en étant par eux-mêmes dénués de sens ?

9Les plus récents éditeurs du Cymbalum mundi (Nurse, Delègue, Gauna, Calvié) se sont abstenus de tout commentaire à leur sujet et l’immense majorité des critiques modernes ont adopté la même prudence. Il faut dire, à leur décharge, que certains prédécesseurs avaient quelque peu lâché la bride à leur imagination. Revenons, pour le constater, trois siècles en arrière, aux sources de l’exégèse. Ces mots « ne signifient rien », disait positivement une note à l’édition de 1711, souvent prêtée (peut-être à tort) à Bernard de La Monnoye et plus d’une fois reprise. Pour autant, leur présence ne serait pas gratuite, car ils représentent « une raillerie contre ceux qui, avec des paroles Magiques (ou plutôt des paroles, qui ne sont que de vains sons), pretendent qu’on execute des choses merveilleuses & incroyables [21] ». Paul Lacroix, alias le bibliophile Jacob, émettra la même opinion dans son édition du Cymbalum mundi de 1841, rééditée en 1858 [22]. Vers la même époque, Éloi Johanneau, dans sa « Clef du Cymbalum mundi » publiée en 1841 (mais datée de 1829), considéra lui aussi dans un premier temps que les trois mots comme étaient « corrompus et inintelligibles, ou plutôt ne signifiant rien », tout en apportant un petit amendement à l’explication de Lacroix :

10

une raillerie non-seulement contre ceux qui, avec des paroles magiques, inintelligibles, veulent faire croire qu’ils exécutent des choses merveilleuses, mais contre un livre sacré, objet de controverses et de disputes qu’on ne comprend pas davantage, et contre une cérémonie mystique, la messe, où l’on emploie de semblables paroles, et qui était alors l’objet des plaisanteries et des sarcasmes des réformateurs dans leurs prêches et dans leurs livres [23].

11Décodeur obstiné, Éloi Johanneau ne put cependant se résigner à ce constat d’insignifiance et il lâcha cet essai de décryptage :

12

Si cependant ces trois mots signifient quelque chose, le premier me paraît le mot espagnol Cargaganado, charge-troupeau, charge-bétail, ou plutôt troupeau de charge, bétail de somme : les deux autres sont grecs : Phorbantas doit avoir le même sens que Phorbas, antis [en latin], nom d’un fils de Priam et d’un berger, le même sans doute que Pâris, lequel nom vient du grec φορβάς, nourri dans les pâturages, comme ce berger ; le second doit être corrompu de Σαρματοραγος, qui est à la queue des Sarmates, le serre-file des Tartares, des Cosaques, comme le curé à la queue de la procession. Ces mots ont pu être corrompus à dessein par l’auteur, ou plutôt par ignorance, erreur de copistes ou d’imprimeurs, comme les noms grecs de deux des cinq chiens du dialogue suivant, que j’ai rétablis également [24]. Ce qui confirmeroit que j’ai deviné juste pour le mot magique gargabanado, que je suppose corrompu de Cargaganado, nom composé des deux mots espagnols carga et ganado, c’est qu’il est en rapport avec le rôle du cheval Phlégon, bête de somme, c’est-à-dire du peuple que l’on charge et fait aller comme une bête de somme [25].

13Félix Frank marquera sa désapprobation dans son édition de 1873 : Johanneau avait été « presque sur la voie » en imaginant que les trois mots avaient un sens et que le premier se rapportait au peuple en servitude, « mais il s’est fourvoyé aussitôt » en pariant sur un mot espagnol. Concernant les deux suivants, Johanneau en aurait bien reconnu la « forme grecque », mais jamais Phorbas (le fils de Priam) ne donnera Phorbantas et son interprétation de Sarmotoragos comme renvoyant aux Sarmates et Tartares, serait « incroyable » : elle ferait même peser sur l’exégète un soupçon de « pure folie » si l’on ne remarquait que la Prognostication des prognostications, publiée comme le Cymbalum en 1537, se disait « composée par Maistre Sarcomoros, natif de Tartarie, & Secretaire du […] Roy de Cathai » – détails qui nous renvoient à Europe orientale ou à l’Asie du Nord [26]. Enfin, preuve ultime « qu’en se torturant l’esprit Johanneau n’avait rien trouvé », celui-ci ne décelait aucun lien entre les trois éléments de la formule, « si bizarrement commentés par lui ». Pourtant, « dans le texte du Cymbalum de 1537, les trois mots ne sont pas séparés par des virgules, comme dans les éditions postérieures », ce qui suggère qu’ils forment une phrase (grecque) [27].

14Frappé par ce dernier détail, Frank va se livrer à son tour à un décodage pour le moins acrobatique. Qu’on en juge :

15

Je songeai au goût des subtilités alors régnant, à l’emploi des anagrammes par Rabelais & par Des Periers lui-même, à la forme assurément grecque des deux derniers mots, dont l’un au moins n’était pas dénaturé, car Phorbantas est l’accusatif pluriel masculin du participe φορβάς, αντος, au pluriel, φὀρβαντες, φὀρβαντας, de φερβω, alo, nutrio (je nourris, j’alimente) [28]. Restaient Gargabanado & Sarmotoragos, qui, à l’aide d’une simple transposition de lettres, donnent Gartabanado & Sargomoragos. Or, le γ et le κ étant deux lettres similaires & correspondantes en grec, j’avais enfin le mot Sarcomoragos, formé de Sarcomoros : quoi de plus simple que l’emploi de ce nom, tiré d’un autre nom déjà forgé par Bonaventure pour un opuscule publié dans la même année ? Sur trois mots, j’en avais deux bien constitués ; mais Gartabanado avait un aspect barbare, qui disparut vite par la substitution du π au β, lettres également correspondantes, changeant le mot en Gartapanado ou Pantagarado. Sauf les transpositions, qui sont la loi même de l’anagramme, ces substitutions de deux lettres correspondantes ont suffi pour rendre à la phrase (car c’est une phrase) sa physionomie & sa signification. Qu’on en juge : Πἀντα γἁρ ἄδω φὀρβαντας Σαρκομοραγὀς, c’est-à-dire : Omnia nempe satio alentes humani fati Dux (Σαρκομὀρος signifie humana sors, humanum fatum, ce qui figurait très-bien en tête de la Prognostication des Prognostications. Le mot grec Μὀρος signifie sors, fatum, & Σἀρξ, Σαρκὁς, est pris, chez les Pères de l’Église, non seulement pour la chair, caro, ou le corps humain, mais pour l’homme lui-même, totus homo). On peut modifier légèrement notre phrase, & la lire ainsi : Πἀντα (ἔ)ργα ἄδω φὀρβαντας Σαρκομοραγὁς (omnia negotia satio alentes, &c.). Mais le sens reste le même en bon français : Or ça, je rassasie, je viens pour rassasier les nourriciers de toutes choses (les nourriciers du monde), moi qui conduis l’humaine destinée[29] !

16Il fallait le deviner ! Frank estime modestement avoir découvert « un sens prestigieux, dont on ne s’était pas douté jusqu’à ce jour », un point « d’une importance considérable pour l’intelligence du rôle de Mercure dans ce Dialogue & dans tout l’ouvrage », rien de moins que « la clef de cette partie du dialogue, & l’on pourrait dire, à cet égard, la clef du Cymbalum mundi[30] ». La formule de Mercure avait en effet, selon lui, « de quoi faire parler & se dresser toutes les créatures humaines réduites à l’état de bêtes de somme » : « Ce cri étrange & fatidique, c’est l’appel, le signal de l’affranchissement jeté par Mercure au peuple muet & accablé qui va parler, qui va regimber sous l’aiguillon [31]. » Quel appel, se demandera-t-on ? Il n’est qu’à remarquer que les trois mots, « qui semblent d’abord de vains sons […] contiennent l’impératif latin : Ora, parle, qui va frapper l’oreille de la bête de somme (Le premier mot se termine par o ; le second offre le verbe presque formé déjà : or ; le troisième dit : ora en toutes lettres ; enfin chacun de ces mots, isolés, renferme la formule ora) [32] ».

17Les efforts déconcertants de Johanneau et de Frank pour élucider la formule de Mercure ont à ce point désespéré leurs successeurs, qu’aux xxe et xxie siècles presque aucun éditeur du Cymbalum ne s’aventurera plus à y accoler la moindre note critique, serait-ce pour marquer la difficulté ou la vanité de l’entreprise : rien chez Nurse, Delègue, Gauna, Calvié [33], et les commentateurs du Cymbalum ne seront pas plus loquaces, du moins jusqu’au début des années 2000, où Jean Céard se saisira de nouveau de la question [34]. À son sens, si les mots employés dans la formule sont inintelligibles en eux-mêmes – « on pense à la puissance des mots barbares selon Pic de la Mirandole et Agrippa » –, ils peuvent livrer « à qui veut les examiner, quelques bribes de sens ». Ils « pourraient bien dire à la fois la grandeur et la piètre fortune de Phlégon », coursier du Soleil « tout prêt de connaître l’obscurité de l’étable, où il aura à souffrir des négligences de son palefrenier » :

18

Si Gargabanado nous ramène à nos spéculations sur Gargilius et évoque la garruligas[35], Phorbantas invite tout de suite à corriger ; selon Servius commentant l’Énéide, « comme le dit Homère (Iliade XIV, 490-491), [le guerrier troyen] Phorbas, père d’Ilioneus, combattit avec la constante faveur de Mercure, dieu de l’éloquence » [Ad. Aen. I, 521]. Dans le rapprochement de Gargabanado et de Phorbantas, peut-être faut-il comprendre que la haute éloquence de Phlégon passera pour un bruyant bavardage. Reste Sarmotoragos, où l’on peut s’ingénier à retrouver des Sarmates ou Sauromates, qui ont la solide réputation de se nourrir de viande de cheval : « carne equina vescuntur », dit Perotti ; « carne equina vescuntur », répète le Calepin [36] ; et le cheval Phlégon, à son tour : « Vous nous mangez » ([CM, Nurse,] p. 31). Un être dont la divine éloquence est réduite à un vain bavardage, et qui finit sacrifié : on voit à qui l’on pourrait penser [37].

19Gargabanado évoquant la garruligas ? Phorbantas impliquant l’éloquent troyen Phorbas de l’Énéide ? Sarmotoragos nous renvoyant aux Sarmates mangeurs de chevaux, et finalement Phlégon symbole du Christ sacrifié ? L’interprétation ne paraît à son auteur « ni plus ni moins soutenable qu’une autre », aveu qui nous dispensera de tout commentaire [38].

20En 2009, Frank Lestringant revient sur le problème, pour abonder entièrement dans le sens de son collègue, qui aurait « montré » (sic) que « le commentaire de Servius sur Virgile constitue une excellente introduction au Cymbalum Mundi ». Il cherche alors à développer ce point de vue, avec un bonheur selon nous très discutable [39]. Ne considérons ici que ce qui regarde notre formule, et qui n’ajoute que de micro-détails à la lecture de Jean Céard :

21

À la fin du 3e dialogue, l’un des barbares vocables qui ont le pouvoir de « faire parler les bestes » s’explique par une note de Servius sur le chant premier de l’Énéide : « Comme le dit Homère (Iliade XIV, 490-491), Phorbas, père d’Ilioneus, combattit avec la constante faveur de Mercure, dieu de l’éloquence. » Phorbas a tant d’éloquence qu’il est capable d’en donner à un cheval. D’où la forme reconnaissable de son nom dans la formule magique […]. Dans la même formule magique, que Mercure bavard prononce par mégarde, Sarmotoragos évoque par paronymie le peuple des Sauromates, ou Sarmates, qui se nourrit, comme l’on sait, de viande de cheval. De quoi faire sortir un cheval de ses gonds, et l’on ne s’étonne guère que Phlégon proteste aussitôt dans la langue des hommes. Qui plus est, la chaîne d’allusions contenue dans cette formule suggère une interprétation de portée blasphématoire. Force est de conclure avec Jean Céard : « Un être dont la divine éloquence est réduite à un vain bavardage, et qui finit sacrifié : on voit à qui l’on pourrait penser [40]. »

22Le troyen Phorbas (comment devient-il Phorbantas ?) et les Sarmates (pour Sarmotoragos avec un « o ») étaient déjà mentionnés par Johanneau avant de l’être par Céard [41]. Or ces références, faciles à dénicher dans n’importe quel dictionnaire de grec, sont selon nous égarantes, au même titre que la garruligas (bavardage, caquet) et l’allusion finale à la passion du Christ, visiblement suscitées par l’interprétation dominante du Cymbalum dans la seconde moitié du xxe siècle, suivant laquelle le libelle se laisse lire comme une satire évangéliste des vaines ratiocinations théologiques et religieuses [42].

23Nos trois mots ne voudraient-ils décidément rien dire ? Nous sommes loin de le penser et admettons même, comme Frank, qu’ils s’enchaînent de manière à former une séquence. Reprenons l’enquête depuis le début, pour justifier d’abord l’hypothèse que la formule est susceptible de sens, avant de nous démarquer de celles de nos prédécesseurs.

24Un point de départ doit s’imposer d’emblée, qui a trait au vif intérêt que Des Périers porte au langage, à ses mécanismes, variétés et variations, aux accidents et jeux auxquels il peut donner lieu, comme à ses pouvoirs de séduction et de persuasion – autrement dit ses prestiges. Il est vrai que cet intérêt est d’époque : on peut même dire qu’il se confond avec l’Humanisme [43]. Il est sans doute particulièrement sensible à Lyon, « petite Babel » où tant de parlers se croisent en ce premier xvie siècle : latin, français, italien, patois francoprocençaux, etc. [44]. Un vent venu de la proche Italie n’a alors aucune peine à y faire renaître, sous la forme plus savante des Macaronées, la vieille tradition littéraire des fatrasies ou mixages de langues, procédé que Rabelais va faire briller dans son Pantagruel (1532) avec son inénarrable escholier limousin au patois latinisé [45]. S’inscrivant dans cette ligne, notre auteur porte une attention spéciale à l’opacité du langage, à tout ce qui peut brouiller le sens et perturber la communication en suscitant la confusion ou le quiproquo : mots cryptés (anagrammes), équivoques ou obscurs (homonymes, idiotismes) et, pour reprendre Guy Demerson, « parlers particuliers » constitués des « jargons, latin des clercs, formulaire des spécialistes utriusque juris, pithécopédie, dialectes aux ambiguïtés plus ou moins naïves [46] ».

25En abordant la formule magique du Cymbalum, l’enquêteur ne part donc pas à l’aveugle. Des Périers, non moins que Rabelais, qu’il a lu et certainement fréquenté, a le goût prononcé des parlers étranges et de la « fabrique de mots », comme dit Jeanneret [47]. Il fait donc a priori peu de doutes que l’apparent charabia de sa formule magique recèle quelque sens savamment maquillé, au moyen du mélange de plusieurs langues ou en jouant sur l’ambiguïté phonétique des mots. La présence, à cet égard, de plusieurs phonèmes ou radicaux possiblement signifiants semble pouvoir nous mettre sur la voie : garg-, dans Gargabanado, nous renvoyant à la gorge (Gargantua, Gargamelle, viennent en premier à l’esprit) ; phorb-, dans Phorbantas, se rapportant en grec au pâturage ou au fourrage (φορβή) [48] ; rag-, dans Sarmotoragos, pouvant renvoyer à l’expression vocale de la rage (la colère) ou au ragot, le racontar dénigrant [49]. La valeur ajoutée de ce premier et facile décryptage est qu’il suggère un enchaînement signifiant : ouvrir la gorge, moyen de se nourrir comme d’émettre des sons, peut aussi bien s’articuler à la promesse de fourrage, en guise de récompense, et à l’injonction d’émettre des sons pour enrager ou ragoter.

26Dans un second temps, on peut s’aviser qu’en portugais, le verbe abanar, dont le participe passé est abanado, signifie remuer, ventiler, secouer, agiter, et que par conséquent garg-abanado peut se traduire par « gorge agitée [50] ». La suite s’avère cependant plus difficile à déchiffrer en suivant cette méthode et il faut se demander si Des Périers n’a pas employé un codage plus malin, recourant plutôt à la phonétique. N’a-t-il pas glissé une clef dans son texte en faisant dire à Mercure que la formule pouvait être comprise si l’on « profer(e) tout hault les paroles qu’il fault dire pour faire parler les bestes » ? Prenons donc Mercure au mot pour mieux le comprendre, en découpant bien les syllabes et sans oublier qu’un « s » peut être muet – comme dans le cas de Dabas au prologue du Cymbalum, qui traduit la forme ancienne « d’a bas », soit d’en bas[51] : le « antas » de phobantas ne peut-il pas être tout simplement du français et correspondre à « en tas » (entassé, amassé) [52] ? Ensuite, le même procédé de lecture à haute voix de sar-mo-to-ra-gos suggérerait une forme de français cette fois patoisant traduisible par « sors-moi » ou « sers-moi ton ragot », voire « sermonne ton ragot », des éléments de patois de la région lyonnaise pouvant conforter ces deux versions [53]. En définitive, la pompeuse formule magique aux mystérieuses sonorités grecques ou hébraïques exhiberait des racines bien proches de la terre glaise.

27« La gorge agitée, Le fourrage amassé, Débite ton boniment ! » – voire « crache ton venin ! » : ainsi sommes-nous finalement tenté de traduire en français moderne la formule de Mercure. Nul doute que Des Périers a pris quelque burlesque et malin plaisir à maquiller en un hautain abracadabra du charabia multilingue et rustique venu d’en-bas. Néanmoins l’épisode nous invite surtout à méditer sur la puissance que des imposteurs habiles s’octroient sur leurs semblables au moyen de leur bagou, et sa portée blasphématoire ne peut alors nous échapper, s’il est vrai que Mercure n’est qu’un double du Christ. Nous avons rappelé que celui-ci fut maintes fois accusé par ses ennemis de n’être qu’un imposteur et un magicien. Une touche parodique n’est pas même à exclure, si nous nous remémorons l’étrange formule araméenne Hephathah – « qui est à dire ouvre toy », précise l’évangile de Marc dans la traduction d’Olivétan [54] – par laquelle Jésus, au terme d’un rituel adapté, fit parler un sourd-muet.


Date de mise en ligne : 29/12/2017

https://doi.org/10.3917/rhren.085.0137