L'évaluation des compétences : enjeux et effets en termes de changement Le cas d'un EPST
- Par Franck Brillet
- et Isabelle Sauviat
Pages 75 à 108
Citer cet article
- BRILLET, Franck
- et SAUVIAT, Isabelle,
- Brillet, Franck.
- et al.
- Brillet, F.
- et Sauviat, I.
https://doi.org/10.3917/resg.088.0073
Citer cet article
- Brillet, F.
- et Sauviat, I.
- Brillet, Franck.
- et al.
- BRILLET, Franck
- et SAUVIAT, Isabelle,
https://doi.org/10.3917/resg.088.0073
Notes
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[*]
Avec la collaboration de Jean Pascal Barrau et Jocelyne Abraham.
-
[1]
Conseil d’Etat, (2003), Rapport public 2003 Bilan jurisprudentiel 2002 et perspectives pour la fonction publique, La documentation française, Conseil d’Etat, n°54, p. 253.
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[2]
En collaboration avec Jean-Pascal Barrau, pour son aide précieuse et l’accès aux données collectées au sein de l’INRA - Unité de Recherches Avicoles.
1Depuis les années quatre-vingt, les organisations publiques sont en pleine mutation, et doivent répondre à des défis environnementaux multiples aussi bien d’ordre économique, juridique que socioculturel, géopolitique et technologique (Bartoli, 2009). Ce mouvement les amène à se transformer en interne, pour être en adéquation avec ce contexte en évolution. Sur le plan stratégique, les organisations publiques doivent ainsi mener une véritable réflexion sur leur positionnement. Ce qui les conduit d’un point de vue structurel, à se reconfigurer et à renouveler leurs outils de fonctionnement gestionnaires. Des enjeux culturels s’adjoignent à cette tendance, et s’expriment par une remise en cause des systèmes de valeurs traditionnels au profit de questionnements plus managériaux, qui de fait, donnent une place essentielle aux comportements des acteurs ; acteurs qui sont déterminants pour la capacité de l’organisation publique à évoluer et à modifier leurs services, incarnés par essence par les agents.
2Se pose alors la question de l’acquisition de nouvelles compétences en lien avec les missions actualisées des entités publiques, et en conséquence celle de la réalisation de processus de changements importants. La gestion des ressources humaines apparaît à ce titre, comme un levier privilégié.
3D’ailleurs, dès 2003, le Conseil d’Etat dans un rapport public [1] insistait sur la nécessité d’avoir une véritable GRH au sein de la fonction publique, privilégiant une approche plus individualisée dont la gestion des compétences serait le pivot et l’évaluation des personnels – agents - un outil indispensable.
4Les organismes de recherche n’échappent pas à cette logique. Ils sont soumis à une évaluation de leur production scientifique. Des études ont analysé la problématique de l’évaluation dans le secteur de la recherche scientifique, comme les travaux sur le CNRS d’Iribarne (2004) et de Gabille & d’Iribarne (2002a, 2002b), sur les sciences humaines et sociales de Jeanin et Mouton, (2003) ou sur l’université de Martin et Viale (2007). Pour améliorer leurs résultats, les organismes de recherche doivent miser sur leurs ressources humaines, celles des scientifiques et des techniciens, et mettre en place une démarche compétences conçue comme un système global d’identification, de mobilisation et de reconnaissance des compétences.
5Un tel processus se construit progressivement, en respect du contexte spécifique de chaque organisation. Cependant aucun ne peut faire l’économie d’une définition précise des contenus des emplois. Des études ont cherché à montrer la présence d’invariants dans la mise en place des démarches compétences. Colin et Grasser (2006, 2007) dans leur recherche d’un indicateur de la présence et de diffusion d’une gestion par les compétences au sein des établissements, ont détecté des pratiques récurrentes telles que l’entretien d’évaluation, la présence d’un référentiel, le lien évaluation-formation-promotion. Il apparaît qu’en amont, la démarche compétences nécessite d’avoir des fiches d’emploi, appelées aussi descriptifs d’emplois ou fiches d’activités qui sont un préalable à l’identification des compétences à mobiliser dans le travail. Ce repérage préalable permet à son tour une évaluation plus objective des emplois ou des personnes qui occupent l’emploi. Ces fiches sont donc au cœur du processus. Elles sont précisément au centre de cette étude.
6L’analyse présente les résultats d’une étude empirique longitudinale sur 10 ans (de 1996 à 2006) réalisée dans un grand établissement public français de recherche, l’INRA [2]. Cette étude s’appuie sur l’analyse des pratiques d’évaluation du personnel technique de cet établissement. Centrée sur l’analyse de cas, elle a pour but de comprendre les processus par lesquels le contenu des fiches d’activité et les pratiques ont évolué. Ainsi, nous cherchons à analyser l’impact des outils sur les comportements individuels et les conséquences sur le développement de la démarche compétences. L’étude montre notamment : comment les acteurs se sont appropriés l’outil d’évaluation, les effets observables de cette appropriation ainsi que les facteurs qui ont favorisé cette appropriation.
7Notre étude vient compléter les recherches, peu nombreuses, sur l’évaluation du personnel dans le secteur public. En effet, comparativement aux nombreux travaux existants sur l’évaluation des salariés du privé (Masterson, Taylor, 1996 ; Erdogan, 2002 ; DeVoe, Iyengar, 2004 ; Latham et al., 2005 ; Brutus, 2009), les études dans le secteur public sont plus rares, à l’exception d’études sur des métiers particuliers : le personnel infirmier (Spence, Wood, 2005 ; Roques, Roger, 2004) ; les officiers de police (Lilley, Hinduja, 2007) ; les enseignants et les universitaires (Ustunluoglu, 2008, Chen, Chen 2009). On comprend alors les enjeux des études sur l’évaluation du personnel public.
8De manière parallèle, notre recherche s’inscrit dans la champ du management du changement, parce qu’étudier l’évaluation d compétences dans un EPST, c’est s’intéresser à la capacité d’adaptation, d’anticipation mais aussi de compréhension et de pilotage d’une organisation, et plus précisément dans notre cas, à la capacité de modernisation de la structure publique. C’est également signifier en référence à Pesqueux (2010) que notre objet d’étude est un processus dynamique, au sens d’une pratique en évolution, avec un avant et un après. Sans compter que le management public qui est un fondement transversal de cette étude, est une expression par elle-même « porteuse de changement » (Bartoli, 2009, p. 297).
9Au regard de l’ensemble de ces éléments, notre objectif est de montrer : en quoi l’évaluation peut constituer un outil d’aide à la décision et un vecteur de modernisation, en matière de ressources humaines ? Et par conséquent, en quoi il peut être un outil de mesure de la performance des organisations publiques ? En résumé, la problématique centrale de cette analyse peut se synthétiser autour de la question suivante : quels sont les enjeux et les effets en termes de changement, de l’introduction d’un outil d’évaluation au sein d’un EPST ?
10Dans ce texte, nous présentons le cadre théorique, conceptuel et contextuel de l’évaluation du personnel (1), nous indiquerons la méthodologie adoptée dans cette étude (2) et nous exposons et discutons les principaux résultats (3).
1 – Le cadre théorique : entre concept et contexte
1.1 – L’évaluation du personnel
11L’évaluation du personnel a pris une place prépondérante dans les pratiques des responsables de GRH. Des raisons stratégiques expliquent ce développement. Elles tiennent aux obligations de performance globale et de qualité totale envers les parties prenantes entendues au sens étroit des financeurs ou au sens élargi des acteurs de la sphère sociale et sociétale. Par ailleurs, des raisons managériales propres aux services ressources humaines expliquent que ces derniers aient innové localement pour organiser la visibilité de leurs objets de gestion, qu’il s’agisse du contenu des emplois, des compétences, des individus ou de leur performance …. La professionnalisation de la fonction ressources humaines a conduit à la fabrication d’outils de plus en plus sophistiqués en matière de GRH, la tendance a été à la « systématisation » et à « l’explicitation » des pratiques (Dumond J.P., 2006). L’évaluation fait partie de ces outils.
12La notion d’évaluation du personnel revêt plusieurs dimensions. Il convient notamment de distinguer l’évaluation des compétences (Zarifian, 1999) de l’évaluation des performances, l’évaluation de la performance dans l’emploi « task performance » et l’évaluation en termes de potentiel pour l’organisation « contextual performance » (distinction explicitée par Borman, Motowidlo, 1997a, 1997b). On peut distinguer l’évaluation quantitative et qualitative, notation et appréciation, que Ferris et al. (2008) appellent « mécanismes formels de mesure » (formal accountability mecanism) par opposition à des « systèmes d’évaluation contextualisés » c’est-à-dire imbriqués dans un contexte social, émotionnel, cognitif, politique et relationnel particulier. Considérant la mise en pratique, on distingue l’évaluation unilatérale (évaluation de l’employé par son manager), l’évaluation bilatérale (y compris évaluation du manager par ses subordonnés, 360°), l’évaluation avec ou sans entretien d’évaluation …
13L’approche que l’on peut avoir de l’évaluation en tant qu’objet d’observation peut être statique – l’évaluation comme résultat – ou dynamique – l’évaluation comme processus. Les questions que l’on peut se poser autour de l’évaluation sont également nombreuses et tiennent au lien de l’évaluation avec la performance globale, son lien avec d’autres pratiques managériales (rémunération, promotion, formation …), sa place dans la relation manager/subordonné ou employeur/employé et enfin, le lien entre sa perception par les acteurs et son impact sur leurs comportements et attitudes au travail (motivation, satisfaction et implication). Dans le contexte précis de cette étude, l’évaluation des techniciens concerne une pluralité d’acteurs : les supérieurs hiérarchiques, en tant que managers investis d’une fonction de contrôle ; les chercheurs en tant que partie-prenante utilisatrice des compétences techniques et les évalués eux-mêmes en tant qu’acteurs (et témoins) de leur propre développement.
1.2 – Le contexte du secteur public et le management public
14Les recherches sur l’évaluation, dans leur majorité, s’inscrivent en amont dans une problématique de mesure de la performance globale ou en aval, dans une perspective managériale de cohérence avec les autres pratiques de GRH. Parallèlement d’autres auteurs se sont intéressés au contexte dans lequel le processus d’évaluation est mis en place. Le contexte social (Levy, Williams, 2004 ; Frink et al., 2005), le contexte micro-culturel (Ferris,Treadway, 2008), le contexte émotionnel et cognitif (Ferris et al., 2008) et le contexte politique (Ferris et al., 2007). La prise en compte du contexte est essentielle dans la mise en œuvre des démarches de GRH et le renouvellement de dispositifs de GRH (Brillet, Hulin, 2010) et particulièrement au sein de l’EPST, objet de cette étude.
15Dans la fonction publique, le statut offre aux fonctionnaires des garanties quant à leur emploi afin qu’ils puissent exercer leur fonction, en toute neutralité, à l’abri des pressions et des intérêts particuliers. Le statut est un gage de protection pour l’agent et d’efficacité pour le service. Cependant, il exprime et symbolise un triple assujettissement de l’agent :
- à la puissance publique, soumission qui renvoie à la théorie générale de l’État;
- à la fonction qui marque « la séparation complète entre la fonction et l’homme qui l’occupe, car aucun fonctionnaire ne saurait être propriétaire de sa charge ou des moyens de l’administration » (Freund, 1966, p. 205);
- au supérieur au travers du lien hiérarchique et de sa fonction d’évaluateur.
16Cette appropriation est au cœur du champ du management public, que Bartoli (2009, p. 99) définit comme « l’ensemble des processus de finalisation, d’organisation, d’animation et de contrôle des organisations publiques, visant à développer leur performance générale et à piloter leur évolution dans le respect de leur vocation ».
17La question de l’évaluation des compétences dans un EPST, s’inscrit en cela dans l’analyse gestionnaire des processus de fonctionnement des organisations publiques, et plus exactement dans une dimension de gestion des ressources humaines publique ; étant entendu que l’évolution des comportements des acteurs du secteur public est un enjeu majeur de management public. En effet, compte tenu de leur statut (même s’il tend à se modifier), les agents publics sont décisifs pour la capacité de l’organisation à changer, en devenant des leviers ou des freins aux changements. D’où l’importance d’intégrer les spécificités de contexte de la gestion des ressources humaines publique, qui fait cohabiter à la fois des logiques juridiques (référence aux cadres réglementaires et formels) et managériales (nouvelles pratiques de gestion des ressources humaines).
18En bref, le cadre statutaire, très prégnant, explique souvent les lourdeurs et dérives bureaucratiques qui empêchent la mise en œuvre de pratiques de GRH. Mais le statut n’interdit pas de développer des démarches innovantes, préventives et prévisionnelles qui permettent de dépasser la vision administration du personnel pour accéder à une démarche compétence au sein de la fonction publique. Professionnalisé, le responsable ressources humaines d’une organisation publique doit être en mesure de proposer une démarche adaptée et innovante pour mettre en œuvre une véritable politique de GRH. Les comportements évoluent. Les agents sont forces de propositions et capables de concevoir de nouvelles méthodes de gestion, de mettre en place de nouvelles pratiques ou de nouveaux process de gestion, et ainsi de développer une culture de changement.
1.3 – Le changement
19S’il n’y a pas de fondement conceptuel clair et unanimement admis de la notion de changement organisationnel selon Pesqueux (2010, p. 7), « il traite de la logique d’adaptation de l’organisation au regard aussi bien de son environnement que d’elle-même ».
20A ce titre, l’introduction d’un outil d’évaluation des compétences dans un EPST, soulève la problématique du changement, dans une double perspective : d’une part, d’analyse du contenu du changement au sens de l’identification de ses caractéristiques (antécédents comme conséquences), et d’autre part, d’approche en tant que processus de changement par la compréhension des différents étapes du changement (Brillet, Hulin, 2010b).
21S’agissant du processus de changement, l’évaluation des compétences des personnels techniques dans un EPST, s’inscrit dans un mouvement plus général de modernisation des organisations publiques (Brillet, 2011), qui renvoie à trois démarches majeures que sont :
- le New Public Management, dont la vocation en France (à la différence des pays anglo-saxons) est de permettre le déploiement d’un management adapté reposant sur des méthodes de gestion renouvelées, et cela dans le respect des spécificités et des valeurs de service public.
- La L.O.L.F (Loi Organique relative aux Lois de Finances), avec comme objectifs principaux une gestion publique basée sur la recherche d’efficacité, et une logique de résultats (et non de moyens), et une amélioration de la transparence des informations budgétaires.
- La R.G.P.P (Révision Générale des Politiques Publiques) dont le but est l’analyse et l’évaluation des politiques publiques existantes (c’est un chantier traditionnel du management public).
22On observe donc le développement d’outils nouveaux d’évaluation comme l’entretien annuel : c’est le décret n°2002-682 du 29 avril 2002 qui instaure la légitimité de cette pratique et marque le renouvellement des méthodes d’appréciation dans la fonction publique. L’entretien d’évaluation a pour objectif de mobiliser les personnes et de les faire participer efficacement aux missions de service public. C’est aujourd’hui un outil de dialogue social en plus d’être un outil d’appréciation des performances et des compétences. C’est un outil qui est présenté comme équitable plutôt qu’égalitaire et qui répond à de nombreuses attentes d’agents de la fonction publique.
23Présenté ainsi, on voit l’enjeu managérial de l’entretien d’évaluation. Il s’inscrit dans la mise en œuvre d’une politique de GRH plus individualisée. Il sert de base dans la collecte d’informations nécessaires à de nombreuses pratiques RH telles que la formation et la carrière. Et, il s’inscrit dans une démarche d’objectivation de la relation évalué/évaluateur. Pour que ces enjeux opèrent, les acteurs doivent disposer de bons outils, et parmi eux des fiches d’emplois, standardisées, renseignées et mises-à-jour. De tels outils facilitent la tâche des évaluateurs, supérieurs hiérarchiques ou parties prenantes ; ils renforcent la légitimité des premiers et améliorent l’accès à l’information des seconds.
2 – Présentation de la méthodologie et de l’étude du cas de l’INRA
24Le choix du terrain n’est pas neutre dans la mesure où nous avons opté pour un cadre particulier de la fonction publique en nous intéressant principalement à un établissement public français de la recherche. La particularité du terrain tient à la spécificité du personnel et au caractère stratégique de son évaluation. Il nous a paru important dans la présentation de la recherche de dissocier d’une part les éléments contextuels relatifs à l’INRA, d’autre part les éléments relatifs à la démarche d’évaluation du personnel et la population. Quant à la méthodologie qui consiste en une analyse longitudinale de supports d’évaluation sur une période de 10 ans auprès du personnel technique de cet établissement, elle est détaillée en un paragraphe particulier.
25Afin d’opérer une triangulation des données nous avons complété ces résultats en 2011 par l’analyse de documents internes (de l’époque) disponibles au sein de l’établissement (notes de service, rapports, compte rendus de réunions) et par l’administration de 5 entretiens semi-directifs auprès d’agents de catégorie B et C en poste de notre étude. Au regard des analyses qui seront présentées, des extraits d’entretiens (codés de E1 à E5) attesteront et illustreront les propositions et interprétations effectuées.
2.1 – Le terrain de recherche, l’INRA : l’établissement et la population étudiée
26Les établissements publics de recherche ont soit un caractère industriel et commercial ou assimilé, soit un caractère administratif, soit un caractère scientifique et technologique. Notre étude porte sur un établissement de cette dernière catégorie : l’INRA, Etablissement Public à caractère Scientifique et Technologique (EPST), qui est un organisme de recherche scientifique publique finalisée, placé sous la double tutelle du ministère délégué à l’Enseignement supérieur et à la Recherche et du ministère de l’Agriculture et de la Pêche. L’INRA a été fondé en 1946, il est aujourd’hui le premier institut européen de recherche agronomique.
27Conformément à la loi de 1982, les EPST sont des personnes morales de droit public dotées de l’autonomie administrative et financière. Leur objet principal n’est ni industriel ni commercial. Dotés d’une personnalité civile, ils peuvent donc, en tant qu’entités distinctes de l’Etat, se comporter de manière juridiquement autonome et ainsi : prendre des engagements et conclure des contrats en leurs noms propres, établir en leurs noms des contrats d’acquisition et devenir propriétaires de biens acquis, et défendre leurs droits et leurs patrimoines en justice. Dans le même temps, les organismes publics de recherche font l’objet de procédures d’évaluation périodiques. Les EPST sont administrés par un conseil d’administration comprenant notamment des représentants élus du personnel et des personnalités représentant le monde du travail et de l’économie, ils comportent un conseil scientifique et des instances d’évaluation qui comprennent également des représentants élus du personnel.
28Les effectifs se composent de 1 875 chercheurs, 2 429 ingénieurs, 4 633 techniciens et administratifs, 1 600 doctorants, 1 000 stagiaires et chercheurs étrangers accueillis chaque année dans les laboratoires, répartis entre 21 centres de recherche implantés sur l’ensemble des régions de France.
29L’entité qui fait l’objet de cette analyse est une unité de recherche qui est rattachée au centre de recherche de la région Centre. Créé en 1966, ce centre INRA se consacre entièrement aux recherches sur la reproduction et la santé des animaux d’élevage. Il se compose de 552 agents permanents dont 521 titulaires INRA, 239 Chercheurs et Ingénieurs, 313 Techniciens et Administratifs, 31 permanents non-INRA, répartis sur un domaine de 580 hectares.
30L’homogénéité des thèmes de recherche et l’unicité de lieu font de ce centre un des grands pôles mondiaux de la recherche animale dans des domaines complémentaires : reproduction et santé animale, qualité des produits et sécurité sanitaire des aliments, recherches avicoles, étude des comportements. Les recherches mobilisent plus de cinq cents personnes : chercheurs, administratifs, animaliers, techniciens, ingénieurs…
31En matière d’évaluation, il convient de distinguer schématiquement deux populations faisant l’objet de modalités distinctes. D’une part, il y a les scientifiques et ingénieurs qui soumettent tous les deux ans un rapport d’activité à des commissions d’évaluation composées de pairs. Ils sont considérés dans cette étude comme des parties prenantes - leurs modalités d’évaluation est particulière mais leur performance dépend des compétences des autres personnels. D’autre part, les techniciens et administratifs qui par leurs compétences créent de la valeur pour les premiers ; ils ont un entretien biennal d’activité avec leur supérieur hiérarchique, à l’instar de ce qui se pratique dans les entreprises privées. Cette population a un impact sur la performance de l’EPST car de la compétence de ces personnels dépendent la qualité et les délais dans la production des scientifiques : « nous sommes du personnel stratégique, il est donc normal que l’on s’intéresse à nous. » (E1) ; « sans nous pas de performance et de résultats. » (E4).
32L’étude portant sur l’une des unités de ce centre a concerné 80 agents (scientifiques, ingénieurs, techniciens et administratifs), répartis entre l’unité de recherche (53) et l’unité expérimentale (27). Plus précisément, ce sont les agents de catégorie B et C (non cadres : techniciens, adjoints et agents techniques de la recherche) qui ont été sélectionnés (des agents intervenant soit au sein d’une équipe de recherche, soit du service administratif ou du service documentation). Les personnels de catégorie A (cadres : ingénieurs de recherche, ingénieurs d’études et assistants ingénieurs) étant soumis à un autre dispositif d’évaluation au cours de cette même période ne sont pas pris en compte dans cette étude.
2.2 – Méthodologie et recueil des données
33Notre démarche centrée sur l’analyse de cas a pour but, à l’aide d’une analyse longitudinale sur dix ans (1996 – 2006), de comprendre les processus par lesquels le contenu des fiches d’activité a évolué, dans le contexte particulier de la recherche publique et notamment des EPST. Comme le soulignent P. Roussel et F. Wacheux (2005) : « un point prépondérant de l’analyse contextualiste réside justement dans le fait de pouvoir lier les variables contextuelles, le processus observé et les acteurs du processus. ».
34L’approche méthodologique que nous avons choisie présente plusieurs intérêts :
- en premier lieu, l’accès aux données relatives aux entretiens d’activité sur 10 années, permet d’étudier l’évolution de la prise en compte des compétences des personnels dans le temps et témoigne de l’évolution de cette pratique dans le temps ;
- en second lieu, du fait de la réforme intervenue en 2003, il a été possible de considérer trois analyses : celle des entretiens d’activité avant la réforme (1996-2002), celle des entretiens appréciatifs postérieurs à la réforme (2003-2006), et la période globale (1996-2006) pour mettre en perspective l’ensemble des résultats ;
- en troisième lieu, l’étude privilégiant une analyse de type documentaire, seuls les éléments écrits ont été considérés comme valides. L’analyse documentaire a le mérite de s’appuyer sur des faits et de limiter les interprétations et représentations subjectives. C’est donc sur les fiches descriptives d’activité et les fiches formation que les données ont été extraites et analysées dans cette étude de terrain ;
- en quatrième lieu, les données ont été traitées de façon exhaustive, elles concernent les campagnes d’entretiens (tous les deux ans) des années 1996, 1999, 2001, 2004 et 2006. L’intervalle entre 2001 et 2004 s’explique par une absence d’évaluation liée à la réforme du système d’appréciation des personnels, d’où une absence de données durant cet intervalle ;
- en cinquième et dernier lieu, la population choisie nous permet d’avoir accès à des données homogènes, les fiches des personnels techniques de l’unité de recherche ayant été soumises durant toute la période au même mode d’évaluation (contrairement à celui du personnel chercheur par exemple dont les dispositions sont plus complexes, évolutives et difficiles à interpréter).
2.3 – La méthode et les variables de l’analyse
35Grâce au recueil de données explicité ci-dessus et par l’observation participante d’un des co-auteurs, trois types d’analyses ont été menés.
36Dans un premier temps, une analyse synchronique par année a été réalisée afin d’effectuer des comparaisons entre individus sur une même campagne d’entretiens. L’objectif est de savoir si l’on peut déterminer des types d’agents en fonction de certaines caractéristiques.
37Dans un deuxième temps, une analyse diachronique par période est proposée afin de mettre en perspective les tendances d’évolution de la pratique d’évaluation au cours de la période étudiée.
38Dans un troisième temps, une analyse diachronique globale est présentée afin de mettre en perspective les résultats sur l’ensemble de la période globale considérée.
39Le contenu de l’entretien d’activité porte sur quatre thèmes principaux autour de trois volets :
- l’emploi occupé par l’agent, sous la forme d’une description qui permet de connaître les activités de l’agent (volet 1) ;
- le bilan de l’activité depuis le dernier entretien, qui s’intéresse aux résultats atteints par rapport aux objectifs fixés lors du précédent entretien (volet 2) ;
- les perspectives d’évolution de l’activité, qui fixent de nouveaux objectifs pour la période future (idem volet 2) ;
- la formation, qui prend en compte les exigences futures de l’emploi et les souhaits de l’agent (volet 3).
40Le décret n°83-1260 du 30 décembre 1983 fixant les dispositions statutaires communes aux corps des fonctionnaires des EPST (intervenues en 2002) pose le principe d’une évaluation appréciative des ingénieurs, techniciens et administratifs (ITA) liée aux procédures d’avancement. Ce point a conduit l’INRA dès 2003 à faire évoluer l’entretien des ITA de façon à lui conférer un caractère explicitement appréciatif, tout en lui conservant sa dimension plus large en termes de dialogue entre l’agent et son responsable direct. Dès 2003, cette réforme implique une évolution du support de l’entretien et de son contenu avec :
- une fiche carrière qui a pour objet de retracer le plus complètement possible la carrière de l’agent ;
- une fiche activité comportant deux parties, l’une consistant en une description de l’emploi, l’autre présentant un bilan des réalisations au regard des objectifs fixés à l’agent par son responsable ;
- une fiche d’appréciation constituée de deux volets, dont un volet A portant une appréciation sur l’agent au regard de plusieurs critères et un volet B concernant les propositions d’avancement ;
- une fiche relative aux perspectives d’évolution de l’agent à court terme, incluant ses besoins de formation, et celles à plus long terme.
- une description résumée de l’emploi qui permet de caractériser en quelques lignes la nature de l’emploi occupé par l’agent ;
- un rappel des missions confiées et des objectifs fixés à l’agent, et une description du contexte de travail dans lequel s’inscrit son activité, en précisant les connaissances professionnelles, méthodes, techniques et moyens qu’il est amené à utiliser ;
- les principaux interlocuteurs dans et hors de l’équipe, en indiquant l’objet de ces relations ou collaborations et la façon dont celles-ci s’effectuent ;
- le cas échéant, les autres fonctions exercées et activités complémentaires à l’INRA et éventuellement hors de l’INRA (fonctions transversales et d’intérêt collectif, participation à des instances ou groupes de travail, à des jurys de concours, à l’encadrement de stagiaires, apprentis, ou dans des formations, etc.).
- Rubrique 1 - Missions et principales activités : le nombre de missions et de tâches prises en charge par un agent et leur variété, leurs niveaux d’autonomie et de responsabilité, les niveaux et contenus de formations exigés ;
- Rubrique 2 - Réseau de relations : la diversité des interlocuteurs en interne comme en externe et la communication ;
- Rubrique 3 - Moyens techniques et financiers : la diversité et la sophistication des matériels utilisés et leurs coûts ;
- Rubrique 4 - Contraintes particulières : l’efficience en fonction de l’environnement professionnel ;
- Rubrique 5 - Fonctions transversales : la capacité à s’impliquer dans la vie collective au-delà de son activité principale.
41L’ensemble de ces données ont été mises en relation avec celles collectées au regard des documents internes dont nous disposions et des données extraites des entretiens qui ont été réalisés.
3 – Résultats de la recherche
42Nos résultats ont été obtenus de la manière suivante et en deux temps. Dans un premier temps nous avons procédé à une cotation des fiches pour une analyse globale sur la période 1996-2006 (3.1.) et dans un second temps nous avons comptabilisé les effectifs d’agents pour une analyse synchronique par critères (3.2.). Un troisième paragraphe est consacré à une discussion plus approfondie et à un exposé des explications plausibles de nos résultats (3.3.).
3.1 – Résultats de l’analyse globale caractérisant l’évolution de la démarche d’évaluation
43Dans un premier temps, les fiches descriptives d’activité des agents ont été soumises à une grille de lecture qui quantifie les différents critères retenus pour l’analyse. Pour cela, nous avons élaboré un tableau par année qui reprend par ligne la fiche descriptive d’un agent et la soumet aux critères permettant d’évaluer l’évolution des compétences.
44Les compétences ont été évaluées en fonction de l’évolution dans le grade, le lieu d’activité, le nombre de missions confiées, le nombre de tâches ou activités correspondantes, le niveau de responsabilité intrinsèque, le nombre de familles d’interlocuteurs, la diversité des moyens techniques mobilisés, la présence ou non de missions transversales et les formations éventuelles.
45Nous avons ainsi complété pour chaque année un tableau comptabilisant par ligne l’ensemble des « points » obtenus par un agent et par colonne l’ensemble des « points » obtenus par critère. Les statistiques globales se trouvent dans le tableau 1.
46Par exemple, pour l’année 1996, les résultats de l’analyse concernent 21 dossiers (seuls les dossiers complets ont été retenus) répartis entre 13 agents du laboratoire et 8 agents des services administratifs, documentation et logistique. Les nombres maximum et minimum de points réunis pour l’année sont respectivement 20 points et 8 points.
Statistiques globales
Statistiques globales
47Il est à noter une nette évolution du nombre de points sur la période. La première période de 1996 à 2001 se situe dans une zone de points allant de 8 à 25 points alors que celle allant de 2004 à 2006 va de 12 à 28 points.
48Cette augmentation relative peut s’expliquer :
- d’une part, par un contenu des fiches descriptives assez limité en 1996 du fait du manque d’habitude de l’utilisation de cet outil, un manque d’expérience en la matière (cet outil créé en 1992 ne s’est déployé que progressivement), et par le manque de professionnalisme des hiérarchiques peu formés à compléter ces fiches : « vous savez quand on a commencé, c’était pas évident et en plus nos chefs ne savaient pas trop comment faire, ils n’avaient pas été formés. » (E3) ; « on a un peu appris sur le tas mais à force on s’est tous amélioré au fur et à mesure des années, la première a été la plus difficile » (E5) ;
- d’autre part, par un réel apprentissage autour de l’outil et de la démarche. Au début, les évaluateurs ont principalement effectué des ajouts partiels du contenu des fiches qui reprenaient souvent le descriptif de l’entretien précédent auquel s’ajoutaient quelques informations nouvelles. Durant la seconde période (après la réforme) de mise en application des nouveaux dossiers d’entretiens d’appréciation, on note une cotation plus élevée dès la première année. Le changement de système d’entretien a entrainé (« nous vous prions d’adopter la nouvelle procédure d’entretien tel qu’elle vous est transmise » extrait de note de service transmise aux évaluateurs), outre un changement d’outil, un changement de conception de la démarche et une invitation au dialogue et à la participation du personnel dans le système (« la démarche d’évaluation doit s’inscrire dans une démarche de dialogue social entre les personnels. » extrait note de service). Il est important de noter que sur l’ensemble des deux périodes, on constate qu’une majorité de dossiers connaît une augmentation de points constante (« la nouvelle campagne d’évaluation s’est traduite par une amélioration significative des informations pour chaque entretien. » extrait du rapport de synthèse de la campagne d’évaluation).
49A contrario, les dossiers qui connaissent des baisses aux différentes périodes concernent des agents qui ont subi, soit une reconversion professionnelle, soit à terme un arrêt définitif des fonctions pour cause de départ à la retraite.
3.2 – Résultats de l’évolution de la démarche d’évaluation par critères
50Dans un second temps, les fiches descriptives d’activité des agents ont été analysées en fonction des différents critères retenus pour l’analyse. Pour cela, nous avons regroupé les lignes des différentes années d’évaluation de chaque agent (voir 3.1.) afin de mettre en évidence les tendances par critère. Les pourcentages par critères se trouvent dans le tableau 2.
51Par exemple, pour l’année 1996, sur l’ensemble des agents, plus de 28% exercent au moins 2 missions et près de 24% remplissent plus de 4 tâches. En comparant le grade par rapport au niveau intrinsèque des responsabilités assumées, 4 agents sont sous classés (soit 19%) et 4 sont surclassés. Près de 24% ont plus de 3 niveaux d’interlocuteurs et plus de 28% mobilisent plus de 3 moyens techniques différents dans leurs activités. 57% exercent une mission transversale et 81% ont suivi une formation dans la période d’évaluation.
Statistiques par critères (en %)(*)
Statistiques par critères (en %)(*)
(*) Proportion obtenue en comparant le grade de l’agent par rapport au niveau des responsabilités assumées (grade < responsabilités = sous classé)Graphique relatif au tableau 2
Graphique relatif au tableau 2
52Les statistiques montrent que les pratiques des agents ont réellement évolué sur l’ensemble de la période. On peut en effet penser que la richesse de l’outil d’évaluation et l’apprentissage de cet outil par les acteurs ont eu un effet mécanique sur le nombre de points, du fait de la nécessité de rechercher et recueillir des informations sur les activités des agents : « depuis l’évaluation on dirait que notre métier a changé. » (E2) ; « l’évaluation cela fait bouger et on devient meilleur je trouve. » (E1). Cependant, à l’effet mécanique dû à la recherche « obligatoire » d’information s’est ajouté un effet réel sur l’évolution du travail et des compétences mises en œuvre par les agents. L’analyse des critères en témoigne. Malgré leur diversité, sur toutes les variables, le tableau 2 et le graphique montrent que les tâches et missions des agents se sont accrues en nombre et en valeur.
53Ainsi, à travers l’étude du dispositif d’évaluation, on remarque le développement progressif des compétences de la population du personnel technique dans cet établissement public de recherche. Ainsi, dans notre contexte, nous remarquons que l’évolution de la démarche d’évaluation a eu une influence sur l’objet même de l’évaluation, ce qui invite à une discussion plus approfondie des résultats.
3.3 – Discussion des résultats et synthèse
54De manière à approfondir nos conclusions sur l’évolution constatée des compétences des personnels techniques de notre recherche à l’INRA, il nous a semblé pertinent de reprendre nos résultats au regard du prisme du changement. Nous témoignerons ainsi d’une lecture plus complexe voire paradoxale de nos constats, en aboutissant à deux tendances développées ci-dessous.
3.3.1 – L’évaluation des compétences : une démarche de changement actée par de nouvelles pratiques managériales
55Plusieurs facteurs ont joué un rôle dans l’évolution des compétences des agents : nous les rapportons et les commentons dans un objectif de caractérisation du changement (aussi bien en termes d’antécédents que de conséquences), en distinguant les apports « ressources humaines », des effets sur la performance globale.
56- S’agissant du champ de la GRH, l’évaluation des compétences a conduit à des politiques rénovées et modernisées.
L’évaluation des activités et des compétences des agents a eu des effets bénéfiques sur la façon de gérer la formation
57Dans l’entité concernée par l’étude, le budget de la formation a augmenté de façon linéaire depuis 10 ans. La formation dite « catalogue » a disparu au profit de formations répondant aux besoins liés aux activités des agents (outils bureautiques, outils statistiques, biologie moléculaire, prévention, expérimentation animale, etc.).
58La démarche de formation et la nécessité de se former ont été progressivement intégrées par les agents et par leurs hiérarchiques, d’une part grâce au dossier d’entretien d’évaluation qui prenait explicitement en compte cette dimension, d’autre part du fait d’une prise de conscience de l’importance pour tous les acteurs de penser en terme de compétences et enfin grâce au soutien de structures « locales » de formation chargées d’animer cette activité au niveau des centres de recherche.
59Cette évolution est visible sur les statistiques (Graphique 2) ; le léger déficit de 2001 s’explique par une remise en question du fonctionnement de l’unité, dû à la première évaluation et au changement de son directeur.
L’introduction de l’évaluation a permis de renforcer le besoin de création de référentiels en matière d’emplois, de compétences voire de métiers : référentiel Métiers
60Depuis 1980, l’INRA a eu le souci d’établir une taxonomie des métiers ITA, en aboutissant à l’élaboration d’un référentiel, qui présente l’ensemble des emplois-types de la recherche et de l’enseignement supérieur définis dans REFERENS (base de données unique sur l’ensemble des métiers représentés dans ces établissements), ainsi que ceux issus de la démarche GPEC INRA engagée ces dernières années. Il a vocation à constituer un outil dynamique pour la gestion des métiers et des compétences des ITA dans l’Institut.
61Afin de faciliter l’élaboration des profils de postes, notamment pour ceux plus spécifiques de l’INRA, certains emplois-types de REFERENS sont complétés par une ou plusieurs modalités rédigées en interne. Au-delà de cet usage, le référentiel INRA issu du chantier GPEC est mis à la disposition des directeurs d’unité et des agents afin de permettre une meilleure valorisation des compétences internes. Par sa rédaction adaptée à l’Institut, il doit aider les agents à se positionner et à envisager leurs parcours professionnels à moyen terme.
62Diffusé dans la seconde moitié de notre période de référence, cet outil a assez rapidement eu des répercussions sur la manière de libeller les descriptifs d’activités. Cette formalisation a rendu la rédaction des fiches descriptives plus complexe, certes, mais elle a permis de prendre en compte le cas d’agents ayant des activités relevant de deux emplois-type, notamment dans l’exercice de fonctions transversales. D’où l’augmentation du nombre des missions et tâches par agent dans le tableau 2 de notre étude.
Le système d’évaluation fondé sur les activités et les compétences a permis de mesurer de façon plus réaliste les conséquences des évolutions de la pyramide des âges
63Au même titre que l’ensemble du monde du travail, l’INRA va être touché par un grand nombre de départs à la retraite des générations « baby boom ». Elle précise ainsi dans son étude prospective « INRA 2020 » que : « dans les dix années à venir, plus du tiers des effectifs de l’INRA partira en retraite, provoquant un « séisme démographique » sans précédent depuis la création de l’Institut. ». Pour sa part, l’Unité a connu depuis le début des années 2000 une augmentation de ses départs à la retraite et, dans le même temps une diminution de son budget de fonctionnement. En outre, l’INRA recrute un agent pour trois départs, obligeant les agents restant dans la structure à prendre en charge et à se répartir entre eux les activités des agents définitivement partis.
64Cet argument justifie l’augmentation de la polyvalence des agents et la prise de responsabilités nouvelles. Cette polyvalence a en général engendré une diversification des tâches, de nouveaux réseaux de relations et des moyens techniques supplémentaires. Dans de nombreux cas, cette montée en charge de l’activité a représenté une augmentation du niveau de responsabilité des agents, les sous classant par rapport à leur grade réel comme le montrent nos statistiques (un agent de catégorie B occupant des fonctions d’une catégorie A).
65- Ces acquis en matière de Gestion des Ressources Humaines ont impacté la performance globale de l’INRA, et ce de la manière suivante.
Le système d’évaluation a mis en évidence l’acquisition de compétences individuelles nouvelles et l’enrichissement du portefeuille global de l’unité
66Que ce soit dans le secteur de la bureautique ou dans celui des automates de laboratoires, l’augmentation très rapide des équipements a obligé tous les agents à se repositionner dans leurs activités par rapport à cette dimension. Les outils bureautiques ont fait changer les usages en particulier dans le domaine de la « frappe » par le transfert de la saisie informatique à chaque agent ayant accès à un ordinateur, lui redonnant de ce fait sa propre autonomie.
67En outre, l’essor des nouvelles technologies d’analyses a provoqué le renouvellement de matériels de laboratoire performants avec l’appui informatique et l’abandon d’anciens procédés. Outre l’intérêt que représente la maîtrise de l’informatique pour une plus grande efficacité dans les activités de recherche, certains agents comprirent vite l’avantage de pouvoir en référer sur la fiche descriptive d’activité pour mieux se valoriser ; d’où une énumération parfois « pointue » de tous les logiciels connus et utilisés par un agent sur sa fiche.
68Liée au développement des technologies de l’information, l’évolution des modes de communication a été importante à l’INRA, passant de vecteurs traditionnels (courrier, téléphone, fax), à de nouvelles technologies (mail, web, téléphone portable, …), ce qui a constitué un gain en temps et en efficacité, qualités stratégiques pour la valorisation de la production scientifique.
L’introduction de l’évaluation a permis le passage à un mode de gestion plus autonome, plus responsabilisant et plus orienté vers l’avenir
69Ces innovations locales en termes de bureautique ont eu une influence sur les modes de relations professionnelles et les échanges, d’une part en interne entre les différents niveaux de l’organisation et, d’autre part, en externe vis-à-vis des partenaires. Rendant les agents de plus en plus autonomes, les relations avec les responsables hiérarchiques ont indubitablement évolué. Nous pouvons dire, que cette situation a petit à petit fait éclater la rigueur des liaisons verticales fondées sur la logique bureaucratique au profit de liaisons fonctionnelles moins institutionnalisées (Mintzberg, 1982). Ainsi, le cercle relationnel d’un agent s’est élargi grâce à la nouvelle « légitimité relationnelle » que lui ont conférée les outils de communication modernes. Cette logique trouve toute sa cohérence avec une nouvelle organisation du travail par projet.
Le système d’évaluation orienté compétence a permis de valoriser les compétences transversales stratégiques dans le domaine de la recherche et le contexte actuel
70Le fort développement récent de la démarche « Qualité » à l’INRA a eu des répercussions sur ces fonctions transversales (étant précisé qu’une fonction est dite « transversale » quand l’activité qui en découle, est au service de la collectivité). En effet, il n’est pas rare de constater de nouvelles fonctions transversales en lien étroit avec cette démarche d’« Assurance Qualité Recherche ». La nécessité de la « traçabilité » requise a amené l’Unité à créer des groupes de travail afin de produire des documents formels et validés concernant les procédures, les protocoles, les modes opératoires, … sur toutes les activités exercées dans ce type d’entité.
71Il en est ressorti une recrudescence de nouvelles responsabilités à répartir entre les acteurs concernés. Par exemple, pour augmenter la fiabilité des résultats et leur validation vis-à-vis de l’extérieur, une harmonisation a été opérée dans le domaine de la métrologie, ce qui a impliqué l’engagement de certains agents pour assumer ces nouvelles responsabilités au bénéfice de la collectivité. Ceci explique une forte augmentation des « compétences transversales » dans les critères d’évaluation.
L’ensemble des points précédents aboutit à un élargissement du portefeuille de compétences des agents, avec des enjeux stratégiques pour la recherche
72La majeure partie des fiches descriptives d’activité fait apparaître une pluriactivité, voire une interactivité des personnels qui s’expriment par :
- une superposition de missions principales ;
- une augmentation du nombre de tâches ou activités correspondantes ;
- une élévation du niveau de responsabilité intrinsèque ;
- un plus grand nombre de familles d’interlocuteurs ;
- une plus grande diversité des moyens techniques mobilisés ;
- la présence de missions transversales et des formations diversifiées.
73L’adoption d’un nouveau système d’évaluation des activités et des compétences du personnel technique à l’INRA, a eu des conséquences managériales notables, aussi bien sur les acteurs (agents comme cadres), que sur la performance globale de l’établissement.
74Néanmoins, en tant que processus de changement, et en référence à Lewin (1947), mais aussi à Vas et Jaspart (2010), si cette pratique de Gestion des Ressources Humaines, renvoie à un lancement et à une mise en œuvre validés et réussis, elle témoigne par ailleurs d’une institutionnalisation plus complexe, voire parfois paradoxale.
3.3.2 – L’évaluation des compétences : un processus de changement institutionnalisé selon un double mouvement « adaptation –proaction »
75Pour poursuivre notre analyse sur l’évaluation des compétences des personnels techniques dans un EPST, nous concentrerons notre regard sur la phase d’institutionnalisation de la démarche, et dons sur son intégration dans la vie et les habitudes de l’établissement.
76Dans cet objectif, nous mobiliserons la notion de « capacité organisationnelle du changement » (Soparnot, 2010), qui est considérée comme une approche renouvelée du management du changement, reposant sur le postulat que l’absence d’amélioration significative de la performance des organisations par le changement, s’explique par la rareté du caractère intentionnel de ce dernier.
77Définie comme « l’aptitude de l’entreprise à produire de façon répétée (sur le long terme) des réponses concordantes variées (différents types de changements) à des évolutions environnementales (contexte externe) et/ou organisationnelles (contexte interne) et à rendre effective au sein de l’entreprise la transition induite par ces dernières » (Soparnot, 2010, p. 180), la capacité organisationnelle de changement constitue un cadre de lecture intéressant et pertinent pour notre recherche, avec comme particularité de concerner l’environnement public.
78Ainsi, sans rentrer dans les attributs de cette notion, nous utiliserons la capacité organisationnelle de changement comme fondement à notre discussion, et à nos recommandations managériales.
79- Sur l’institutionnalisation de l’évaluation des compétences du personnel technique dans un EPST, trois grandes observations se distinguent.
Le cadre règlementaire a agi à la fois comme incitateur à l’évaluation et comme stimulateur d’initiatives managériales
80La réglementation a joué un rôle prépondérant dans l’organisation des procédures d’évaluation. A l’INRA, c’est réellement dans les années 80 que le principe de la notation a été remis en question, à travers la mise en application du nouveau statut dérogatoire des personnels de recherche en 1984. Le nouveau dispositif n’a été proposé qu’à partir de 1992 pour les raisons suivantes : les agents contractuels régis par l’ancien statut devaient être intégrés dans le nouveau statut, les nouvelles instances paritaires devaient être mises en place, les procédures de recrutement et d’avancement devaient progressivement être activées pour que le dispositif d’évaluation individuel trouve tout son sens.
81Du point de vue managérial, le processus classique de diffusion de l’information institutionnelle étant principalement fondé sur les notes de service, cette nouvelle procédure d’évaluation n’a fait l’objet d’une sensibilisation auprès des différents niveaux hiérarchiques que très progressivement. Les premières formations à l’animation d’équipe ou au management ne sont apparues que dans la seconde moitié des années 90. Si bien que le dialogue entre l’agent et son responsable hiérarchique s’est, au départ, souvent limité au simple constat réciproque des activités réalisées.
82La direction des ressources humaines (DRH) a eu un rôle à jouer. Dans le cas présent, elle a fait évoluer le formulaire d’entretien en étoffant les critères illustrant le contenu de l’activité des agents. Déstabilisant au départ, cette nouvelle exigence a amené l’agent à se repositionner par rapport à son activité et le hiérarchique à se remettre en question sur son mode d’animation, ceci favorisant une évolution progressive des mentalités. Puisque d’une part, les agents ont investi du sens et reconstruit pour eux-mêmes les schèmes d’utilisation de l’outil et que d’autre part, ils ont fait évoluer l’outil pour l’adapter à leurs buts, intérêts et préoccupations (Martineau, 2009 ; Brillet, Hulin, Martineau, 2010).
L’évaluation des compétences a été institutionnalisée selon une démarche conjointe d’adaptation et de proaction, influencée par le leadership en place dans l’établissement
83Traditionnellement, les origines du changement renvoie à deux figures : soit c’est l’organisation elle-même qui initie le changement en développant « un volontarisme managérial éclairé » (Pesqueux, 2010, p. 7), soit ce sont les pressions de l’environnement qui poussent l’organisation à réagir. En d’autres termes, l’organisation peut s’adapter au changement (l’adaptation étant une action ex-post aux facteurs d’origine du changement), ou bien avoir une attitude proactive (la proaction correspondant à une action ex-ante en matière de changement).
84Dans les faits, « l’entreprise véritablement apte au changement, a donc une habilité à s’adapter aux évolutions de son environnement, comme à les initier » (Soparnot, 2010, p. 181). Telle est la situation illustrée par l’évaluation des compétences. En effet, si à l’origine, l’INRA s’est adaptée à un contexte législatif, elle a opéré derrière une appropriation proactive, dont la forme est soumise en grande partie au leadership en place, ou selon une personne interviewée « dépendante du directeur ». Le leadership étant entendu en référence à Selznik (1957) comme ce qui va permettre de transformer une organisation classique en institution ou en corps social, et le leader comme la personne qui mène cette transformation.
85Ainsi, selon les sensibilités des dirigeants, l’évaluation des compétences à l’INRA, est apparue durant certaines périodes, comme un axe décisif de la politique de gestion des ressources humaines : il est réalisé à ce moment là annuellement, traduit en objectifs et situé dans une logique plus globale de management participatif. C’est la figure du leader transformationnel qui se dégage ici, au sens d’un « processus qui aboutit à motiver les salariés en les sollicitant sur d’autres bases » (Mahieu, 2010, p. 101).
86A d’autres moments, l’évaluation des compétences semble être un acte plus secondaire, et en retrait (sans disparaître pour autant), qui a lieu tous les deux ans (sauf en cas d’avancement). « Il n’y a pas de politique arrêtée » selon les propos d’une personne interviewée, « ce qui rend difficile la motivation ». Dans les faits, « chacun fait ce qu’il sent dans son service ». Dans ce dernier cas de figure, un lien avec le leader transactionnel peut être opéré, en ce sens que son autorité comme la légitimité sont de nature avant tout bureaucratique.
En conséquence des constats précédents, l’évaluation des compétences se présente comme un processus de changement à gérer de manière complexe voire paradoxale
87Depuis son initialisation il ya quinze ans, l’intégration de l’évaluation des compétences dans la vie et les habitudes de l’INRA, n’a pas renvoyé à un mouvement linéaire, elle est avant tout à l’image des acteurs qui l’incarnent ; c’est donc un changement « davantage émergent, hétérogène et incontrôlable dans tous ces détails » (Vas, Jaspart, 2010, p. 88). A ce titre, la conception du changement comme vision planifiée, rationnelle et fondée sur des clés de mise en œuvre, n’est pas adéquate avec la réalité de notre étude, qui reflète un changement créateur de sens où aléas et leviers sont à insérer constamment.
88L’évaluation des compétences s’est donc constituée dans la recherche d’un équilibre entre des raisonnements par définition antinomiques (pression/volontarisme, résistance/appropriation, évolutions/habitudes), qui nécessitent d’accepter les paradoxes, mais également les contradictions résumées dans une interview par la phrase suivante : « nous n’arrêtons pas de changer, tout le temps, alors qu’on a l’impression de ne jamais changer ».
89- Il en découle des préconisations managériales possibles pour le management du changement particulièrement dans le secteur public.
Permettre au changement organisationnel d’avoir un caractère intentionnel
90Le volontarisme doit avoir sa place dans tout processus de changement, par l’existence d’espaces d’initialisation (en cas de proaction), ou d’appropriation (en cas d’adaptation). C’est une attitude qui permet de développer un changement créateur de sens, mais aussi contextualisé, de manière à générer une légitimité de fonctionnement de l’organisation, qui « repose sur la pertinence et la cohérence des choix et pratiques des acteurs de tout niveau (« macro » et « micro »), au regard des besoins et des défis de l’environnement » (Bartoli, 2009, p. 90).
Respecter dans le temps (du moins jusqu’à l’institutionnalisation du changement) les fondamentaux du processus de changement
91Tout processus de changement doit avoir un axe directeur, un cœur de fondamentaux, qui doivent perdurer dans le temps, (du moins jusqu’à l’intégration du changement dans la vie et les habitudes de l’organisation), et cela quelles que soient les décisions qui affectent le changement, à l’image d’un seuil minimal, qui ne pourrait être modifié et qui s’imposerait à tous. Pour ce qui est de notre étude sur l’évaluation des compétences, le rythme de l’évaluation en est un. Il s’agit de créer des règles et des repères partagés, qui s’ancrent dans l’organisation, et à partir desquelles fonctionnerait ou évoluerait la structure. Le changement restant sur ces principes de base, ou faisant l’objet d’évolutions ou d’autres changements en fonction des appropriations et des périodes concernées. Ce qui confère un caractère essentiel au contenu comme au processus d’accompagnement du changement, notamment au moment de leur préparation.
Piloter de manière équilibrée les contradictions, mais également les leviers et les freins du changement
92Notre recherche comme de nombreux autres travaux montrent que la conduite du processus de changement organisationnel exige de dépasser les mécanismes habituels et traditionnels de fonctionnement au profit d’une gestion complexe, fondée sur une multitude et une complémentarité d’approches à la fois planifiées et émergentes. Il convient d’accepter les contradictions, et d’équilibrer les freins et les leviers du changement pour le piloter de manière performante. Les refus ou les dénis initiaux du changement sont autant de moyens de voir pour les acteurs, ce que va apporter le changement, et peuvent être mis en perspective avec des attentes du personnel en termes de reconnaissance au travail, et de style de management.
Conclusion
93Cette étude met en évidence les enjeux de l’adoption d’un nouveau système d’évaluation des activités et des compétences des personnels techniques d’un grand établissement public de recherche. Ces enjeux concernent les agents eux-mêmes qui voient toutes leurs compétences reconnues, celles requises par l’emploi et celles exigées dans l’exercice de fonctions transversales ; cette prise en compte est importante pour la valorisation individuelle (image de soi) et pour la carrière (promotion, avancement). Ces enjeux concernent également les évaluateurs qui grâce à la dotation en outils (descriptif d’emploi, définition de compétences …) sont aidés dans leur mission ; ils peuvent mieux évaluer ce qui les légitime dans leur rôle de manager. Enfin, les enjeux concernent la performance de l’Unité elle-même, puisqu’on constate une montée des compétences, de l’autonomie et des responsabilités des agents, une amélioration de la communication et des relations interpersonnelles, et au final, une plus grande efficacité et des économies de moyens pour la recherche.
94Dans cette étude, l’outil a manifestement rencontré l’attente des agents, ce qui explique son appropriation réussie. L’outil d’avant la réforme était perçu comme inefficace et inutile eu égard aux attentes des agents qui ne le se sont pas appropriés. La réforme a permis d’enclencher une véritable instrumentalisation de l’outil en créant du lien avec des aspects concrets perceptibles pour l’agent comme son évolution et sa carrière. Si dans les entreprises, il y a une recherche accrue d’optimisation de toutes les ressources pour rester performant, cette réalité s’impose aussi (et d’autant plus) aux établissements publics.
95Plus précisément, l’évaluation des compétences est apparue d’une part comme une démarche de changement actée par de nouvelles pratiques managériales (de gestion des ressources humaines et de performance), et d’autre part, comme un processus de changement institutionnalisé selon un double mouvement « adaptation-proaction ». Au-delà, ces constats amènent à d’autres interrogations qui touchent aux réticences de certains agents du secteur public pour qui l’application de systèmes d’évaluation individualisée remet en cause des valeurs traditionnelles publiques (égalité de traitement, non concurrence, corporatisme …). De même, il serait intéressant de se demander si, dans d’autres organisations publiques, et avec d’autres types d’agents, le même processus d’appropriation et d’évolution de l’outil aurait pu s’enclencher.
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Mots-clés éditeurs : changement, compétences, etablissement public à caractère scientifique et technique, evaluation, management public
Date de mise en ligne : 13/11/2013
https://doi.org/10.3917/resg.088.0073