Pour une transversalité dans la recherche
Pages 119 à 130
Citer cet article
- KORFF-SAUSSE, Simone,
- Korff-Sausse, Simone.
- Korff-Sausse, S.
https://doi.org/10.3917/rep.001.0119
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- Korff-Sausse, S.
- Korff-Sausse, Simone.
- KORFF-SAUSSE, Simone,
https://doi.org/10.3917/rep.001.0119
Notes
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Cette démarche rejoint celles d’autres chercheurs, comme par exemple Edgar Morin et Max Pagès qui définissent dans un ouvrage récent (Pagès M. et all., 2003, « Naissance de la complexité clinique : le système sociomental », in La violence politique, Érès) une méthode analogue : « Chaque spécialiste élargit ainsi ses compétences à des champs voisins du sien, de même qu’il peut être amené à des formes de collaboration intéressantes entre spécialistes différents. La pratique clinique et la recherche, ainsi réorientées l’une et l’autre, se nourrissent mutuellement » (Pagès, 2003, p. 22).
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[2]
Une exploration d’un certain nombre de mythes et des œuvres artistiques relatifs aux figures du handicap est proposée dans l’ouvrage suivant : S. Korff-Sausse, D’Œdipe à Frankenstein. Figures du handicap, Desclée de Brouwer, 2000.
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[3]
L’idée d’une telle pratique a été développée par C. Herrou et S. Korff-Sausse, Intégration collective des jeunes enfants handicapés, Semblables et différents, Toulouse, Érès, 1999, dans le chapitre intitulé « La théorie au quotidien ».
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[4]
Il va de soi que toute mon argumentation repose sur ce présupposé, celui du va-et-vient entre clinique et théorie, qui est constitutif de la méthode psychanalytique, et que je tiens pour acquis et qui n’est donc pas développé dans cet article.
1L’hypothèse que je propose est la suivante. Les recherches menées dans un champ clinique spécifique permettent de dégager et d’affiner des méthodes et des concepts qui sont transposables, par des analogies ou des passerelles, à d’autres champs cliniques, favorisant un enrichissement réciproque. Ces croisements d’un champ à l’autre élargissent le champ éclairé en suggérant de nouveaux points de vue et dessinent une méthode de recherche que je qualifie de transversalité.
2Au moyen des confrontations transversales, les outils méthodologiques et conceptuels produits par la recherche vont trouver des applications dans d’autres domaines, où ils se révéleront opérants, tels des clés susceptibles de s’adapter à d’autres portes. On aura donc à examiner de plus près les clés, puis à comparer les différentes serrures de ces portes. Ce faisant, l’articulation entre des champs hétérogènes permettra aux chercheurs de l’un et de l’autre champ de dégager des invariants communs, mais aussi de mettre à jour des variables. Ainsi, la pluralité des modèles permet d’affiner chaque modèle et, en tenant compte en même temps des ressemblances et des dissemblances, d’en préciser à la fois les spécificités et l’universalité [1].
3Du point de vue de la pratique de la recherche, cette conception implique de réunir, au sein des équipes, des chercheurs travaillant dans des secteurs variés et de promouvoir des échanges inter-équipes. Il se constitue alors un réseau, qui met en rapport des points de vue multiples et qui permet d’exploiter les ressources inhérentes à la diversité.
4Non seulement la transversalité permet de valider les recherches des uns et des autres, mais elle a pour effet supplémentaire de favoriser la transmission des résultats de la recherche et de sortir les chercheurs de l’éventuel isolement où ils peuvent se trouver enfermés. Elle apporte au chercheur la satisfaction de sortir d’un champ déterminé en s’apercevant que les recherches spécifiques, détaillées, parfois minutieuses qu’il y a menées, peuvent trouver des élargissements et des résonances. Mais elle impose aussi au chercheur une certaine modestie, puisqu’il sera toujours en position d’avoir quelque chose à apprendre de ses collègues. Inversement il sera aussi celui qui aura quelque chose à leur enseigner.
5Ainsi, le croisement de recherches hétérogènes amène une remise en question des présupposés théoriques et cliniques, dès lors qu’ils sont éclairés et critiqués par des recherches issues d’autres domaines. Des équipes centrées autour de la question du traumatisme, par exemple, ont tendance à accentuer le modèle traumatique comme principe de causalité (la victimologie…). Si elles sont confrontées à des recherches de psychopathologie, qui mettent plus l’accent sur les facteurs liés à l’organisation psychique interne, elles seront conduites à nuancer leur manière de concevoir le traumatisme. Inversement, le champ de la psychopathologie profitera d’un croisement avec des études issues du secteur social, qui les amènera à intégrer la réalité des événements traumatiques, qui continuent souvent à faire l’objet du fameux « désaveu » ferenczien. Par conséquent, la transversalité qui implique de partager son savoir, invite à s’éloigner des explications globalisantes et de renoncer à la toute-puissance de la pensée.
6Promouvoir l’hétérogénéité au sein d’un groupe de chercheurs va apparemment à contre-courant, à l’heure où l’on préconise la spécialisation et un resserrement des thématiques de recherche à l’intérieur d’une équipe. Contradiction apparente, à mon avis, car la démarche transversale est le prolongement naturel de ce qui est par ailleurs préconisé dans les milieux de la recherche, à savoir la pluridisciplinarité. Avec celle-ci, il s’agit de confronter, d’articuler ou de rassembler des recherches effectuées par des chercheurs de disciplines différentes. Avec celle-là, il s’agira de transposer des recherches d’un domaine clinique à l’autre, les chercheurs pouvant d’ailleurs être de la même discipline ou non. Ainsi, pluridisciplinarité et transversalité se croisent et se conjuguent, dans un rapport de complémentarité.
7Ce sont mes recherches effectuées dans le domaine clinique du handicap, qui m’ont amenée à prendre conscience de la nécessité et de la fécondité de la diversité. La raison en est probablement que le handicap est un domaine qui, plus que tout autre, génère l’enfermement, la routine, le burn out des soignants, la sidération des parents, le découragement des familles, l’évitement des psychanalystes, la stérilisation des théoriciens, le rejet de la société, le détournement du regard de tous. Et par conséquent, une place très réduite dans la recherche universitaire.
8Ce n’est pas le lieu de développer ici les raisons de cette situation singulièrement défavorable du handicap, mais dont il faut néanmoins indiquer rapidement les enjeux. D’après mes recherches, le handicap mobilise des représentations inconscientes, aussi bien individuelles que collectives, particulièrement inquiétantes, relatives à des fantasmes de procréation interdite, de filiation fautive et de transmission dangereuse. Ces représentations sont génératrices d’une inquiétante étrangeté, produisant une sidération psychique et une pétrification intellectuelle face à cette personne atteinte d’un handicap, figure terrifiante que, sous couvert du respect affiché, il vaut mieux ignorer ou éviter. Elle nous renvoie, comme un miroir brisé (Sausse, 1996), aux confins de ce qui est considéré comme humain, évoquant les limites de ce qui serait digne ou non d’être vécu, convoquant inévitablement l’idée de la mort, même si celle-ci se présente d’une manière plus « politiquement correcte » sous le visage moderne de la prévention.
9Les contraintes irréversibles dues au handicap, avec les mécanismes de défense massifs qu’elles suscitent, ont des répercussions non seulement sur le devenir psychique du patient et le contre-transfert du psychanalyste, mais aussi sur la modélisation selon laquelle le chercheur va conceptualiser les phénomènes qu’il étudie. Il faut donc se soustraire à l’effet médusant de la réalité irrémédiable, voire monstrueuse, du handicap, afin de constituer un objet de recherche et définir les conditions d’une méthode transversale.
10Les caractéristiques de la recherche autour du handicap rejoignent, par extension ou par analogie, d’autres champs : prisons, hôpitaux, pouponnières, soins palliatifs, points-accueil de banlieue, réfugiés politiques, foyers pour SDF, maisons de retraite…, c’est-à-dire ce que je qualifierais de cliniques de « l’extrême » (dans certains cas de « l’irréversible »). Mais les champs cliniques de la recherche sont habituellement séparés selon des catégorisations : nosologie psychopathologique, territoires institutionnels, appartenances administratives, les âges de la vie. Enfance, adolescence, âge adulte, vieillesse constituent des secteurs qui souvent s’ignorent, ainsi qu’anorexie, schizophrénie, addictions, ou encore les lieux de vie et les lieux de soin (Santé/Éducation nationale) etc. Et pourtant que n’auraient-ils à apprendre les uns des autres ! La recherche transversale que je préconise vise à enjamber les fossés creusés par les répartitions habituelles des modes de pensée et des champs de recherche, et faire éclater les clivages institutionnels qui se reproduisent entre équipes de recherche.
11Ainsi, par exemple, à l’intérieur même du champ du handicap, j’ai soutenu l’idée (Korff-Sausse S., 1995) qu’une typologie des handicaps n’est pas pertinente au regard d’une approche qui se veut psychanalytique. L’écoute du sujet handicapé ne peut que déjouer les catégorisations habituellement admises. Et sur le plan de la recherche, les classifications appauvrissent la problématique, car leur généralisation conduit à un mode d’appréhension de la clinique qui laisse peu de place à l’émergence de l’inconscient, ni à la singularité de l’individu, ni à l’universalité des processus psychiques. Afin de sortir d’un système de pensée de causalité linéaire entre des déterminants biologiques et des effets psychiques, il faut inaugurer des passages qui rétablissent les potentialités évolutives dans un jeu d’interactions dynamiques entre les données biologiques et le devenir psychique.
12Ici, la pluridisciplinarité s’impose peut-être plus qu’ailleurs. L’impact de l’organique et l’envahissement par la réalité produisent une opacité et risquent d’avoir un effet réducteur aussi bien sur l’approche clinique que sur la recherche. Il faut pratiquer les interactions de la psychanalyse avec les recherches anthropologiques, médicales, sociologiques, historiques, esthétiques…, afin d’explorer les axes de l’intégrité, de l’étrangeté, de l’anormalité, de l’altérité et de l’identité, qui sont ici prégnants et qui sont des concepts situés au carrefour de plusieurs disciplines. Il faut s’ouvrir à d’autres champs de recherche afin de maintenir une vitalité de la pensée, qui risque sinon de se scléroser.
13L’intérêt de l’interaction entre psychanalyse et littérature n’est plus à démontrer. L’œuvre de Kenzaburo Oé, de Mishima, de Joë Bousquet, entre autres, apporte des contributions remarquables d’élucidation des processus psychiques mis en jeu par le handicap. L’interaction avec la mythologie, d’autre part, offre d’étonnantes possibilités de figuration et de compréhension des liens de causalité fantasmatiques et des pratiques irrationnelles, voire magiques, que rencontrent les cliniciens-chercheurs dans leur pratique auprès de handicapés [2]. Georges Devereux est un précurseur de ces recherches transversales, avec la notion de complémentarité, qui établit des correspondances entre la vie psychique individuelle et le domaine socioculturel. « Si les ethnologues dressaient l’inventaire exhaustif de tous les types connus de comportement culturel, cette liste coïnciderait point par point avec une liste également complète des pulsions, désirs, fantasmes, etc., obtenus par les psychanalystes en milieu clinique » (Georges Devereux, 1955). Cette idée est particulièrement pertinente dans le domaine du handicap. Mettre en parallèle des œuvres d’art, des récits mythologiques, des pratiques ethnologiques avec le fonctionnement psychique des personnes handicapées ou de leur entourage, s’avère une démarche extrêmement féconde qui éclaire aussi bien la vie psychique individuelle des sujets concernés, que l’étude des œuvres. Ainsi l’étude de la vie et de l’œuvre de Toulouse-Lautrec met en lumière un certain nombre de mécanismes psychiques, tels que la défense maniaque ou l’exhibitionnisme, que l’on observe chez des personnes atteintes d’un handicap ou d’une difformité. Et inversement, la connaissance de la construction identitaire chez des enfants handicapés permet de mieux comprendre la personnalité du peintre et ses tableaux.
14Sans ces croisements, l’approche du handicap risque de se maintenir à un niveau de réflexion d’une pauvreté affligeante – ce qui malheureusement est bien souvent le cas – et de rester confinée dans le secteur médico-social, sans ouverture sur la recherche. Alors que, comme l’écrit Julia Kristeva (2003), dans son remarquable rapport, une réflexion sur le handicap est bien au contraire une réflexion sur le sens de la vie, où, loin d’une logique réparatrice, mais dans l’esprit d’une citoyenneté partagée, il s’agit de reconnaître que « la société se compose de modes d’êtres différents ». Si le handicap sensibilise à « la pluralité des êtres et des vies », j’ajouterai que les chercheurs dans ce domaine sont donc bien placés pour promouvoir une méthode qui exploite les ressources de la multiplicité et introduire la diversité au sein même de la recherche.
15Il faut donc établir des passerelles pour faciliter une circulation des concepts et des méthodes entre des champs hétérogènes, préconisant l’ouverture à la nouveauté et à l’inconnu, dans l’état d’esprit de Bion (1997), qui est à mon avis le psychanalyste qui nous fournit les fondements épistémologiques les plus pertinents pour le modèle de la transversalité. On sait que Bion envisage la psychanalyse comme un univers en expansion, qui s’élargit plus vite que l’analyste ne peut penser. Cette situation contraint l’analyste – en mettant en pratique ce que Bion appelle, en reprenant un terme du poète Keats, la « capacité négative » – à tolérer la part de l’inconnu qui reste immense, et à assumer cette trilogie très ascétique du « sans mémoire, sans désir, sans connaissance ». Cette éthique austère, ardue et toujours asymptotique me semble pertinente dans cette clinique de l’extrême qui sollicite les limites de la psychanalyse et du psychanalyste. Limites de son savoir mis à l’épreuve par l’absurdité scandaleuse qu’évoque toujours le handicap. Limites de son désir – et surtout son désir de guérir – avec un patient porteur d’une atteinte irrémédiable. Limite des pouvoirs de la pensée avec des patients marqués par l’organicité. Limites de la mémoire en ce qui concerne les événements traumatiques précoces ou l’atteinte des capacités de remémoration chez des sujets âgés. « Si une pensée sans penseur se présente, il peut s’agir d’une « pensée vagabonde », ou d’une pensée dépourvue du nom et de l’adresse de son maître, ou d’une « pensée sauvage ». Le tout est de savoir qu’en faire ». Dans le modèle théorique de Bion, il s’agit de constituer un appareil à penser pour « penser les pensées déjà là ». Dans le modèle de la transversalité, il s’agira d’instituer un réseau d’équipes de chercheurs prêts à recueillir et produire des conjonctions croisées.
16Pour que ces excursions transversales soient possibles, un certain nombre de décloisonnements s’impose. Tout d’abord, il est de la plus haute importance de concevoir des passerelles entre le monde universitaire et les professionnels du « terrain », mais force est de constater que ce souhait suscite encore bien des résistances. Les rencontres sont rares. Ce sont deux mondes qui ont tendance à s’ignorer : mépris d’un côté, inhibition de l’autre. Les malentendus sont multiples. Néanmoins, à l’heure où il est beaucoup question de « professionnalisation » des diplômes et de formation continue des salariés, ne pourrait-on surmonter les clivages ? De toute évidence, l’expérience des professionnels nourrit la recherche et inversement les recherches universitaires fécondent les pratiques. De notre point de vue, il faut aller plus loin : tout chercheur en sciences humaines cliniques est forcément un clinicien de terrain et tout professionnel est un chercheur, même s’il l’ignore. Il suffit parfois de révéler les connaissances issues du terrain, pour qu’elles prennent un statut de savoir. C’est ce que j’ai appelé la théorie au quotidien, qui consiste à révéler un savoir « déjà là » [3].
17Le chercheur est non pas celui qui détient un savoir à fournir aux autres, mais celui qui est là pour que le savoir de chacun se développe dans l’échange avec les autres. Le commentaire d’Eugène Enriquez (1980) à propos de la relation éducative s’applique ici avec pertinence. « Ainsi, dans une relation éducative, être en position tierce implique que chacun puisse s’interroger ou être interrogé dans son rapport au savoir et à l’élaboration de ce savoir. Être en relation duelle c’est croire et faire croire, au contraire, qu’on incarne le savoir et qu’il ne reste plus qu’à le transmettre à un autre qui n’aura pas à s’interroger ni sur son propre savoir ni sur le savoir du maître, de même que le maître ne peut ou ne veut s’interroger sur son savoir puisqu’il vit une adéquation parfaite entre son être et le corps du savoir ». Remettre en question le rapport au savoir de chacun et le mode d’élaboration de celui-ci est une des conditions pour que la recherche ne se fige pas dans l’idéologie et la certitude, mais suscite une production conceptuelle à partir d’une expérience clinique, mise en commun.
18Ensuite, il faut envisager un décloisonnement entre les lieux spécialisés et les lieux non-spécialisés, ce qui implique de s’attaquer aux clivages administratifs et les casquettes professionnelles, enfermant les uns comme les autres dans une spécialisation – illusoire compétence ! – qui appauvrit la réflexion et réduit les perspectives. Néanmoins, la pratique de plus en plus étendue de l’intégration des personnes handicapées produit un bouleversement des liens entre milieu ordinaire et milieu spécialisé, par la mise en place des modalités d’échanges où spécialistes et non-spécialistes bénéficient de leurs compétences respectives. Il faut transférer l’expérience des spécialistes dans le milieu des non-spécialistes, dit Henri-Jacques Stiker (1998), afin de les soutenir et éclairer par l’expérience et le savoir-faire acquises à partir de leurs recherches. Inversement, les spécialistes ont besoin d’échanges avec des non-spécialistes : les praticiens de la psychopathologie bénéficient des observations des professionnels qui accueillent des enfants « tout-venant », car cela leur permet de ne pas perdre de vue le développement, qui est une référence nécessaire pour la connaissance du développement entravé par la maladie, la psychopathologie, le handicap, les événements traumatiques ou les circonstances sociales. La démarche transversale contraint à repenser l’opposition entre spécialistes et non-spécialistes, ce qui va de pair avec une dé-hiérarchisation entre faire et savoir, ce qui, somme toute, reproduit le fondement principal de la psychanalyse qu’est l’intrication entre théorie et clinique [4].
19Pour nous, en effet, le fondement épistémologique de la transversalité s’enracine dans la référence centrale à la psychanalyse. Tenir le défi d’une approche psychanalytique des cliniques de « l’extrême », malgré les obstacles, participe au double mouvement qui marque l’histoire et le développement de la psychanalyse : dans un sens les nouvelles cliniques obligent à préciser les pratiques et les concepts de la psychanalyse ; dans l’autre sens le renouvellement de la pensée théorique permet d’aborder des champs cliniques jusque-là inexplorés. D’autre part, la psychanalyse contemporaine est soumise à une double nécessité. Premièrement, celle d’intégrer dans le champ intrapsychique la dimension inter-psychique, c’est-à-dire de penser la vie psychique en incluant l’autre non pas comme un élément rajouté mais comme un élément constitutif, en mettant l’accent sur les apports contre-transférentiels. Deuxièmement celle d’articuler la réalité psychique aux autres modalités de la réalité qui s’imposent avec force dans les cliniques actuelles : celles du corps, de la société, de l’histoire, de la culture. À partir de là, la psychanalyse contemporaine privilégie les processus psychiques plutôt que les contenus psychiques et vise non seulement le dévoilement des représentations inconscientes, mais l’exploration des zones d’émergence de la pensée. C’est dans cet état d’esprit qu’il s’agit de réunir ou de faire se rencontrer des chercheurs qui ont en commun non pas une thématique, mais une démarche : celle de dégager les processus psychiques, de manière transversale, à partir d’objets de recherche différents et multiples. Avec l’approche transversale, des champs cliniques inédits, qui ont la réputation d’être réfractaires aux approches thérapeutiques et à l’investigation psychanalytique, apparaissent alors comme un lieu exemplaire de mise à l’épreuve et d’approfondissement de la théorie et de la méthode psychanalytique.
20On peut repérer les premiers fondements épistémologiques de la transversalité dans la démarche freudienne. En effet le chercheur-psychanalyste reproduit en quelque sorte le renversement inaugural de Freud, qui plutôt que de tenir un discours rationnel et scientifique sur les hystériques, a laissé place à la parole de l’hystérique. Ce renversement a comme corollaire un autre renversement, celui du statut de l’objet et du sujet. Le sujet qui étudie n’est pas dans une position radicalement différente de celui de l’objet étudié et sa subjectivité intervient dans les modalités de prise de connaissance et le contenu du savoir qui en sera dégagé. Ce renversement en entraîne un troisième, qui est celui de la remise en cause de l’opposition entre le normal et le pathologique. Freud a inauguré la possibilité de penser que la connaissance du pathologique peut enrichir la connaissance du normal, et vice versa.
21À ce propos, le texte de Georges Canguilhem (1943 ; 1966) constitue une référence centrale pour penser en termes de transversalité. Les formes de vie « anormales » ne sont pas dans un rapport d’opposition binaire avec la normalité, mais il s’agit de deux régimes de fonctionnement de la vie. « Il n’y a pas de fait normal ou pathologique en soi. L’anomalie ou la mutation ne sont pas en elles-mêmes pathologiques. Elles expriment d’autres normes de vie possibles » (p. 91). C’est l’idée-force de Canguilhem, qu’il a accentuée dans la préface à la deuxième édition de 1966 : « J’insisterais davantage sur la possibilité et même l’obligation d’éclairer par la connaissance des formations monstrueuses celle des formations normales. Je proposerais avec encore plus de force qu’il n’y a pas en soi et à priori de différence ontologique entre une forme vivante réussie et une forme manquée. Du reste peut-on parler de formes vivantes manquées ? Quel manque peut-on bien déceler chez un vivant, tant qu’on n’a pas fixé la nature de ses obligations de vivant? » (p. 4) Cette idée permet d’aborder l’anomalie comme une forme non pas inférieure, mais différente du vivant. Ce discours ne parle pas en termes de manque, mais de potentialités. Bien que ce texte soit déjà ancien, nous n’avons pas fini d’en explorer toutes les implications, en particulier en ce qui concerne une méthodologie de la recherche qui veut s’échapper des carcans dogmatiques qu’impose la pensée binaire.
22Bion a été un précurseur dans ce domaine, lui qui s’intéressait autant à la vie psychique des grands génies que des personnes mentalement très atteintes. Les mécanismes de la pensée dans leur origine et leur déroulement se trouvent éclairés aussi bien (ou mieux : de manière conjointe) par les deux extrêmes : d’une part les œuvres intellectuelles et artistiques de haut niveau, d’autre part la psyché dans ses balbutiements et son inachèvement. Bion montre l’analogie des processus de pensée à l’œuvre dans ces deux cas apparemment opposés. « Les difficultés éprouvées par le patient qui souffre d’un « trouble de la pensée » ne sont pas différentes de celles rencontrées par les savants » (Bion, 1962). En s’inspirant du modèle bionien d’une « vision binoculaire », les chercheurs sur la question du handicap tenteront de rencontrer ceux qui s’occupent de la clinique du trauma, la filiation dans les nouvelles parentalités ou encore l’esthétique, à travers la représentation de soi et le regard de l’autre. Passerelles intéressantes aussi entre la clinique du vieil âge et la petite enfance, entre l’autisme et les processus de la création, entre l’alcoolisme et la psychose, entre les atteintes organiques et l’étude du féminin/masculin…
23Ainsi, une recherche issue d’un groupe qui se consacre au thème de la féminité, porte sur une population clinique composée de jeunes filles atteintes du syndrôme de Turner, qui entraîne entre autres une altération de la capacité de procréation, c’est-à-dire des anomalies qui touchent à vif la question de l’identité féminine. Mais lorsque cette observation a été confrontée à des recherches centrées sur le handicap auprès d’adolescents, filles et garçons, des questions nouvelles se sont profilées. Dans quelle mesure peut-on dire que les atteintes narcissiques dues au handicap toucheraient plus les filles que les garçons, comme la recherche le postulait ? La clinique du handicap montre que les garçons sont tout autant sensibles à ces blessures qui les dévalorisent dans leur capacité de plaire, de séduire, d’être coquets etc. De manière plus générale, dans quelle mesure le handicap réveillerait alors de manière spécifique une composante qui serait de l’ordre du féminin, mais qui pourrait tout aussi bien se trouver chez les filles et chez les garçons ? Ces réflexions amènent alors le clinicien du handicap à s’étendre au-delà de la problématique classique et un peu trop générale de la castration, pour approfondir ce qu’il en est de la passivité et de la féminité chez l’homme, telles qu’elles ont été étudiées dans des écrits récents. On en vient alors à penser que le handicap mobilise la dimension du féminin aussi bien chez les filles que chez les garçons, c’est-à-dire le féminin non pas comme l’opposé du phallique, mais comme une formation spécifique et originale, non exclusive au sujet féminin. Et par conséquent, le handicap ne sera plus perçu uniquement comme un manque, mais comme la source de processus psychiques originaux, dégagés par les études sur le féminin.
24De la même manière, la confrontation entre des études sur le vieillissement et sur le développement chez le jeune enfant suggère des analogies dans le fonctionnement psychique. L’intérêt de l’analogie n’étant, précise Bion (1974) dans les Brazilian Lectures, pas la similarité entre une chose et une autre, mais le rapport entre les deux. Les connaissances sur les compétences du nouveau-né issues de la méthode de l’observation du bébé peuvent être mises en rapport avec les études sur la perte des compétences dans la démence sénile. La clinique du très jeune enfant a rendu les cliniciens attentifs à des modes de fonctionnement en train de se constituer, et non encore constitués, ce qui peut s’appliquer au processus inverse des modalités psychiques en déconstruction.
25On peut aussi mettre en parallèle les difficultés spécifiques liées au handicap avec les troubles qui apparaissent dans le vieillissement. La rencontre d’un article de François Villa (2002) avec la clinique du handicap montre à quel point il peut être intéressant de dégager des positions théoriques, des apports cliniques et des fondements épistémologiques, à la fois communs et différents. Face aux phénomènes du vieillissement et de la mort, F. Villa fait l’hypothèse, en se tenant de manière rigoureuse dans une dimension économique, que la mort n’est pas la conséquence du vieillissement, mais l’incapacité du sujet à continuer à assumer le processus du vieillissement qui est en fait présent tout au long de la vie. Ce faisant, il opère un renversement épistémologique, qui est analogue à celui qu’impose la clinique du handicap, en postulant l’existence d’une vie psychique, même en cas de grave atteinte corporelle. L’étude du vieillissement, tout comme le handicap, contraint à tenir compte du biologique et du psychique et à étudier les modalités de l’organisation libidinale en fonction des déterminismes biologiques, compte tenu du fait que, comme F. Villa le souligne très justement, « la pulsion ne renonce jamais ». Les chercheurs des deux domaines se rejoignent sur l’étude des processus que met en jeu cette lutte pulsionnelle face à l’inéluctable du handicap ou de l’âge, dans un réseau où les découvertes des uns peuvent instruire les autres.
26L’analogie dans ce domaine s’impose d’autant plus qu’il y a une tendance actuelle dans le secteur médico-social à penser que les personnes âgées posent les mêmes problèmes et pourraient relever des mêmes professionnels que les personnes handicapées. L’expérience des psychologues-chercheurs auprès de l’enfant ou l’adulte handicapé, qui remonte maintenant à quelques dizaines d’années, peut en effet bénéficier à ceux qui travaillent depuis peu – et de plus en plus – auprès des personnes âgées. Les psychologues s’occupant du handicap, ont été obligés de réfléchir à la question de l’irrémédiable et la mobilisation contre-transférentielle très particulière que cette limite – qui est toujours vécue comme une blessure narcissique – amène. Apparaît alors la possibilité, aussi bien clinique que théorique, d’envisager les difficultés non seulement en termes de déficiences, mais aussi de potentialités. Il s’agit en reprenant la perspective de Canguilhem, de voir en quoi ces formes détériorées de la vie psychique constituent des « modalités du vivant », des phénomènes qu’il faut étudier comme des processus, ayant une dynamique propre et une fonction. C’est la notion de fonction, très présente dans la pensée de Bion, qui permet de sortir de l’impasse que serait une étude purement descriptive et donc très pessimiste de ces phénomènes. Dès lors la déficience apparaît non seulement comme une perte, mais aussi comme la mise en place d’alternatives ; non pas seulement quelque chose qui se déconstruit, mais une fonction qui se construit. Ce qui rejoint encore une fois la pensée de Bion, qui conçoit la vie psychique comme pouvant se dérouler aussi bien dans un sens progrédient que dans un sens régrédient, sans valoriser l’un ou l’autre des axes. La différence est bien sûr que dans un cas – chez l’enfant ou le jeune adulte – il y a l’anticipation sur une vie à venir alors que dans l’autre – la personne âgée – il y a l’approche de la mort. Mais dans les deux cas il s’agit d’explorer des possibilités d’investigation et d’intervention de la vie psychique, sans être entravé par l’échéance soit de la mort soit du handicap. Dans le même esprit, les observations recueillies auprès d’enfants atteints de maladie évolutive contribuent à la réflexion sur les soins palliatifs ou la cancérologie, pour ce qui est des possibilités de l’être humain à se représenter sa propre mort imminente, et à maintenir les investissements libidinaux jusqu’au dernier instant de la vie.
27Ainsi la rencontre transversale qui élucide aussi bien les points communs que les différences, permet d’affiner la connaissance des processus psychiques qui sont en jeu. Repérer en quoi on est différent et semblable à la fois me semble la condition d’un mode de pensée qui ne soit ni globalisant, avec la toute puissance de la pensée qui en découle, ni totalement spécifique, avec le risque d’isolement de la recherche qui pourrait en découler. Il y a des virtualités dans chaque champ de recherche qui se révèlent grâce à l’exploitation de la diversité, par la confrontation de champs hétérogènes.
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Mots-clés éditeurs : handicap, recherche en psychanalyse, transversalité
Date de mise en ligne : 01/06/2004
https://doi.org/10.3917/rep.001.0119