Éditorial
Repenser « l'événement »
Pages 5 à 8
Citer cet article
- THEOBALD, Christoph,
- Theobald, Christoph.
- Theobald, C.
https://doi.org/10.3917/rsr.141.0005
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- Theobald, C.
- Theobald, Christoph.
- THEOBALD, Christoph,
https://doi.org/10.3917/rsr.141.0005
« Composer un récit des événements accomplis parmi nous... »
1À lire le prologue de l’évangile de Luc (Lc 1,1), on se convainc aisément de ce que les « événements » sont l’élément le plus propre des Écritures juives et chrétiennes et ce qui les a suscitées. Ils sont pourtant restés, des siècles durant, dans l’oubli, recouverts par la Parole ou intégrés d’emblée dans une conception du monde qui ne connaît pas d’événements nouveaux mais des actualisations de possibilités prévues ou annoncées. Or, le XXe siècle a vu subitement émerger les événements; et au singulier, sous la forme du lexique, plutôt luthérien, d’« événement-Parole » (Wortereignis), ou sous la forme d’« événement-Christ » (Christusereignis), de coloration plutôt catholique. Le concile Vatican II, dans la constitution Dei verbum, a pour sa part insisté sur le lien intrinsèque entre « événements et paroles », tout en réactivant le singulier patristique de l’« économie de la révélation », et non sans courir le risque que ce qui était perçu de manière nouvelle soit ici rabattu sur du déjà connu.
2Car la focalisation contemporaine sur l’« événement » ne connote pas seulement un nouvel intérêt pour l’histoire et ce qui est contingent ; elle s’accompagne fortement d’une façon inédite de s’y rapporter et de penser la « nouveauté irruptive » de ce qui, dans « le monde de la vie », advient par surprise et défie toute explication. Les écrits du dernier Heidegger (l’être comme Ereignis), l’herméneutique philosophique (Hans- Georg Gadamer, Paul Ricœur), la phénoménologie française récente (Jean-Luc Marion, Claude Romano), ainsi que les travaux d’un Alain Badiou, comme certains développements de la philosophie analytique (D. Davidson), dessinent les contours d’un « pensable contemporain ». Celui-ci, certes différencié, est cependant bien loin de la fondation ontothéologique du contingent, univers dont Leibniz est sans doute l’un des derniers représentants.
3Paradoxalement, et pour une part non négligeable, une certaine lecture philosophique des Écritures a joué un rôle de « catalyseur » pour penser « l’événement », un penser qui, en retour, a marqué de son empreinte la théologie chrétienne : qu’on se souvienne ici de la théologie d’un Rudolf Bultmann et de celle d’un Gerhard Ebeling (pour ne nommer que ceux-là) dans leur débat sur l’eschatologie chrétienne et sur l’influence qu’il faut accorder ou non à l’apocalyptique juive. Il y a là un exemple de cette sorte de circulation entre philosophie et théologie qui, sous le signe d’une attention inédite à « l’événement », a pris ces dernières années une figure nouvelle et sans doute plus radicale.
4L’objectif de ce numéro est d’abord d’informer nos lecteurs sur ces évolutions, en précisant surtout les multiples significations du terme « événement » et ce que Jean Greisch appelle ses « zones d’émergence ». Repensant l’« événement » sur cette base, il y aura à traverser plusieurs « niveaux » (phénoménologique, herméneutique, réflexif, voire ontologique) et à circuler entre des disciplines aussi différentes que la philosophie et la théologie, l’histoire et l’exégèse biblique. Ainsi, le lecteur pourra percevoir les options de fond qui se présentent au sein du « pensable contemporain » et les manières spécifiques de la théologie chrétienne de s’y inscrire.
5Deux articles de ce dossier, le premier et le dernier, répondent plus particulièrement à cette visée proprement théologique. Ingolf U. Dalferth (de l’Université de Zürich) met en relief la nouveauté d’une approche « événementielle » du réel, inaccessible dans l’univers leibnizien (dont il relève d’ailleurs le caractère aporétique). Il distingue surtout la terminologie sémiotique de l’« événement », telle qu’on la trouve chez un Badiou, de ses propres concepts d’« événement d’existence » et d’« événement de parole ». Ceux-ci lui permettent de repenser, dans une tradition herméneutique, l’existence « devant Dieu », et le passage de la vie ancienne à la vie nouvelle qu’elle implique.
6Pierre Bühler (de l’Université de Zürich), tout en se situant dans une même tradition herméneutique, élargit le terrain plus réflexif de la première approche (enracinée dans la philosophie contemporaine) en faisant dialoguer des traditions théologiques et philosophiques, telles celles de Gerhard Ebeling et de Paul Ricœur. Cette confrontation lui permet de découvrir la dimension de « procès » dans l’événement de parole, susceptible d’être explicité par une pragmatique de la communication. C’est l’eschatologie chrétienne qui, sous des formes bien différentes, qualifie ici « l’événement ».
7Ces deux articles dessinent en quelque sorte un « arc » philosophico-théologique – plus ou moins tendu – qui « enserre » trois autres études, lesquelles se situent dans les champs de la philosophie de la religion, de l’histoire et de l’exégèse biblique.
8Jean Greisch, que je remercie d’avoir collaboré à la conception de ce dossier et d’avoir traduit l’article d’Ingolf U. Dalferth, nous offre un parcours qui, dans le sillage de la formule de Kant et de Ricœur « le symbole donne à penser », déploie un type de pensée donnée à elle-même par autre chose qu’elle, en l’occurrence par « l’événement ». Cela lui permet de croiser dans son propre itinéraire les approches de Jean-Luc Marion et de Claude Romano, chacune à son propre niveau, avant de s’interroger avec Alfred North Whitehead, Martin Heidegger et Alain Badiou sur le statut ontologique de l’événement. Le versant théologique du questionnement paraît là plutôt en filigrane, grâce surtout à « la force d’interpellation de l’événement » qui hante toutes les pensées croisées en chemin.
9S’imposait alors de donner la parole aux premiers concernés par l’événement, les historiens, afin de débusquer une manière trop facile de faire jouer l’intérêt pour la « série » et la « structure » contre « l’événement » (ou vice-versa). S’imposait également de faire parler leur pratique et leur manière de réfléchir le rapport entre perception ou construction de certains événements du passé, et historicité propre, celle des « traces » produites par les acteurs du passé et utilisées par eux au plus proche de l’événement pour être saisies par leur travail.
10À partir de leur propre point de vue d’historiens de l’écrit, Christian Jouhaud et Dinah Ribard (EHESS, Paris) rendent donc compte du cheminement de trente années de réflexion historienne sur ce rapport et sur la fonction spécifique des traces. On confrontera leur parcours (greffé sur des analyses de l’époque révolutionnaire dans la Sarthe, de l’actuelle surproduction événementielle, de la bataille de Bouvines… et de la publication d’un ouvrage d’arboriculture au temps de la Fronde) à celui de Simon David Butticaz (de l’Université de Lausanne). Ce dernier aborde la toute première histoire du christianisme, le diptyque lucanien consacré aux « événements qui se sont accomplis parmi nous », leur « trace » étant inscrite explicitement dans leur accomplissement – l’« après coup » (Jouhaud et Ribard). La face sombre, voire « traumatique », de l’histoire des origines chrétienne, à savoir la séparation entre Église et synagogue, passe ici au premier plan, l’accomplissement paradoxal comportant à la fois l’annonce de « l’événement » et sa contestation.
11Par moments, le lecteur de ces cinq études pourra avoir l’impression que l’« arc » philosophico-théologique se brise en raison de la tension produite par le pluriel des perspectives, la force d’interpellation de l’événement-Parole ou de l’événement-Christ risquant d’y disparaître. Mais il percevra aussi les options « raisonnables » que peut prendre, dans cette nouvelle situation, la théologie chrétienne. Le dossier présenté ici en annonce ainsi un autre sur les nouvelles configurations des rapports entre philosophie et théologie, dossier qui paraîtra dans le dernier numéro de cette année.
12Dans les numéros 2 et 3 de cette même année, le lecteur trouvera les Actes du 24e colloque des Recherches de Science Religieuse : « Penser la différence dans la crise culturelle de l’Europe - L’expérience chrétienne sollicitée ». Nous lui signalons également que les contributions du colloque précédent, le numéro préparatoire et les Actes, sur les raisons d’être de l’Église, viennent d’être revues par leurs auteurs et regroupées dans un seul volume (Pourquoi l’Église ? La dimension ecclésiale de la foi dans l’horizon du salut, Bayard, 2014). Espérons qu’un tel ouvrage honore la césure de la pensée ecclésiologique, produite il y a cinquante ans par la constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium, promulguée le 21 novembre 1964.
13Par ailleurs, on aura constaté que le nombre des Bulletins critiques de notre revue a augmenté ces dernières années, en particulier dans les domaines de l’histoire et de la théologie systématique. Signe de la belle vitalité des recherches en science religieuse, cette augmentation a inévitablement perturbé une certaine régularité de parution. Pour éviter le désagrément et créer davantage de cohérence et de lisibilité, grâce à une parution simultanée de Bulletins bibliques, historiques et systématiques « voisins », la Rédaction a décidé de passer désormais d’une parution biannuelle de chaque Bulletin à un rythme trisannuel.
14Remercions ici tout particulièrement notre collaborateur et ami, Jean-Marc Aveline, pour tout ce que, depuis 2002, il a apporté aux Recherches de Science Religieuse, en particulier dans le domaine de la théologie des religions. Nommé évêque auxiliaire du diocèse de Marseille, il ne pourra plus participer à notre Conseil de rédaction. Il continuera à servir la théologie et l’Église d’une autre manière ; c’est en tout cas ce que nous souhaitons de tout cœur.
15Nous ne pouvons terminer ce premier éditorial de 2014 sans exprimer toute notre gratitude à nos lecteurs pour leur fidélité, espérant vivement qu’ils continuent à accompagner notre recherche par leur curiosité et leurs suggestions toujours bienvenues.