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Article de revue

De l'« éthique du care » à la « société du soin » : la politisation du care au Parti socialiste

Pages 87 à 104

Citer cet article


  • Chahsiche, J.-M.
(2014). De l'« éthique du care » à la « société du soin » : la politisation du care au Parti socialiste. Raisons politiques, 56(4), 87-104. https://doi.org/10.3917/rai.056.0087.

  • Chahsiche, Jean-Michel.
« De l'“éthique du care” à la “société du soin” : la politisation du care au Parti socialiste ». Raisons politiques, 2014/4 N° 56, 2014. p.87-104. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raisons-politiques-2014-4-page-87?lang=fr.

  • CHAHSICHE, Jean-Michel,
2014. De l'« éthique du care » à la « société du soin » : la politisation du care au Parti socialiste. Raisons politiques, 2014/4 N° 56, p.87-104. DOI : 10.3917/rai.056.0087. URL : https://shs.cairn.info/revue-raisons-politiques-2014-4-page-87?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rai.056.0087


Notes

  • [1]
    « Martine Aubry dévoile le projet socialiste », Mediapart, 2 avril 2010.
  • [2]
    Entre autres : « La société du care de Martine Aubry fait débat » et « Martine Aubry cherche à redynamiser la pensée sociale progressiste », Le Monde, 14 Avril 2010, « Les neurones de Martine », Journal du dimanche, 11 avril 2010, « La gauche que veut Martine Aubry, Mediapart, 15 avril 2010, « Comment Aubry se blairise », Marianne 2, 19 avril 2010, chronique de Jean-Michel Apathie sur RTL : « Le care ou la nunucherie en politique », 15 avril 2010.
  • [3]
    Carol Gilligan, In a Different Voice, Cambridge, Harvard University Press, 1982.
  • [4]
    Carol Gilligan est aussi élue femme de l'année par le magazine américain Ms en 1984. D'après Watstein (1984) : « le nom même, Gilligan, est devenue une sorte de slogan branché dans les cercles académiques et féministes », cité par Sandra Laugier et Patricia Paperman (dir.), Le souci des autres. Éthique et politique du care, Paris, Éditions de l'EHESS, 2005, p. 26.
  • [5]
    Carol Gilligan, Une si grande différence, Paris, Flammarion, 1986.
  • [6]
    Patricia Paperman, « La contribution des émotions à l'impartialité des émotions », Informations sur les sciences sociales, vol. 39, no 1, p. 29-73.
  • [7]
    Sandra Laugier et Patricia Paperman (dir.), Le souci des autres..., op. cit.
  • [8]
    Carol Gilligan, Une voix différente, pour une éthique du care, Paris, Flammarion, 2008.
  • [9]
    Nous adoptons ici la définition proposée par Jacques Lagroye, qui définit la politisation comme « requalification des activités sociales les plus diverses, qui résulte d'un accord pratique entre agents qui, pour de multiples raisons, sont enclins à transgresser ou à remettre en cause la différenciation des espaces d'activité » (Jacques Lagroye, La politisation, Paris, Belin, 2003, p. 360-361). La politisation du care doit donc d'abord être entendue comme un déplacement repérable dans l'évolution des lieux et des acteurs qui investissent le care. Cette définition de la politisation par les acteurs a le mérite d'évacuer le problème de savoir si le care est par essence politique, et de déplacer la question vers les usages différenciés et conflictuels du concept au sein d'espaces sociaux distincts, et les conditions sociales de la circulation entre ces espaces.
  • [10]
    Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulations internationales des idées », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 145, 2002, p. 4.
  • [11]
    Voir à ce sujet : « Le care, une éthique féminine ? », in Marie Garrau et Alice Le Goff, Care, justice et dépendance. Introduction aux théories du care, Paris, PUF, 2010, et Carol Gilligan, « Hearing the difference : Theorizing connection », Hypathia, vol. 10, no 2, 1995.
  • [12]
    Carol Gilligan, « Un regard prospectif sur le passé », in Vanessa Nurock, Carol Gilligan et l'éthique du care, Paris, PUF, 2010.
  • [13]
    Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009 (Moral Boundaries. A Political Argument for an Ethic of Care, New York, Londres, Routledge, 1993).
  • [14]
    Professeure de philosophie à Paris 1, Sandra Laugier constitue, avec Patricia Paperman, maître de conférence en sociologie à Paris 8, et Pascale Molinier, professeure de psychologie au CNAM, la tête de pont d'un réseau de diffusion dans le champ académique. Ensemble, elles ont notamment dirigé Qu'est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, Payot, 2009.
  • [15]
    Sandra Laugier, « La voix des femmes et l'expérience », Cités, no 9, 2002.
  • [16]
    Voir Patricia Paperman, « Perspectives féministes sur la justice », L'Année sociologique, vol. 54, no 2, 2004, p. 416.
  • [17]
    Mathieu Hauchecorne, « L'expertise d'État rattrapée par l'université ? Les usages de la théorie de la justice de John Rawls au sein des organismes d'étude ministériels », Raisons politiques, no 33, p. 81-102. Romain Pudal, « La difficile réception de la philosophie analytique en France », Revue d'histoire des sciences humaines, vol. 11, 2004.
  • [18]
    Patricia Paperman, « Perspectives féministes sur la justice », art. cité, 2004, p. 429-430.
  • [19]
    Sandra Laugier et Patricia Paperman, préface à Carol Gilligan, Une voix différente, pour une éthique du care, op. cit., p. XXXI.
  • [20]
    Fabienne Brugère constitue la tête d'un réseau dans lequel on trouve également Guillaume Le Blanc, collègue philosophe de Fabienne Brugère à Bordeaux 3, et Serge Guérin, sociologue enseignant à l'École Supérieure de Gestion. Tout trois ont participé, à des degrés divers, aux travaux du Laboratoire des idées.
  • [21]
    La légitimation de l'engagement politique par le capital universitaire est flagrant dans le communiqué de presse qui annonce la nomination de Fabienne Brugère à la présidence de la CUB : on y trouve retracé le parcours (« marqué du sceau de l'excellence ») de la philosophe universitaire, sa formation, titres, bibliographie. C'est comme brillante universitaire que Fabienne Brugère est présentée par la CUB : « Fabienne Brugère nommée présidente du Conseil de développement durable », Communiqué de presse de la Communauté urbaine de Bordeaux, 26 juin 2008.
  • [22]
    Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Essai sur l'obéissance politique, Paris, La Découverte, 2005.
  • [23]
    « Sortir d'une logique exclusivement marchande », interview de Fabienne Brugère et de Guillaume Le Blanc, Libération, 28 avril 2010, « Pour une écologie générale du care et de la bienveillance », Le Monde, 12 mai 2010, « Le care, Acte 1 », Laboratoire des idées socialistes, 9 juillet 2010.
  • [24]
    « Martine Aubry dévoile le projet socialiste », art. cité.
  • [25]
    « Sortir d'une logique exclusivement marchande », interview de Fabienne Brugère et de Guillaume Le Blanc, Libération, 28 avril 2010, « Pour une écologie générale du care et de la bienveillance », Le Monde, 12 mai 2010, « Le care, Acte 1 », Laboratoire des idées socialistes, 9 juillet 2010.
  • [26]
    Bien que toujours en ligne, le site internet du LIS n'a plus été alimenté depuis novembre 2011, quelques semaines après la primaire socialiste pour l'élection présidentielle.
  • [27]
    « Martine Aubry cherche à redynamiser la pensée socialiste », Le Monde, 14 avril 2010, « Les neurones de Martine », Le JDD.fr, 11 avril 2010.
  • [28]
    Au sein du PS, il est plus proche de cette dernière, et a publié en 2006 dans Le Monde une tribune intitulée « Le péril Royal », prenant position contre la future candidate socialiste à l'élection présidentielle.
  • [29]
    « Comment le PS tente de renouveler sa pensée », L'Express, 13 mai 2009.
  • [30]
    Entretien avec Romain Beaucher, 10 mars 2011.
  • [31]
    Ibid.
  • [32]
    Agathe Cagé, « Vers une nouvelle figure de l'intellectuel de gauche ? », Mémoire de recherche en science politique, Université Paris 1, 2008, p. 92.
  • [33]
    Jacques Chevallier, « L'entrée en expertise », Politix, vol. 9, no 36, 1996.
  • [34]
    Sandra Laugier, « Yes, We care ! », Tribune sur le blog Mediapart de Sandra Laugier, 21 juin 2010.
  • [35]
    Entretien avec Patricia Paperman, 14 avril 2011.
  • [36]
    Sur les différents modes d'intervention « autonomes » ou « hétéronomes » des intellectuels, voir la synthèse effectuée par Gisèle Sapiro, « Modes d'intervention politique des intellectuels. Le cas français », Actes de la recherche en sciences sociales, no 176-177, 2009.
  • [37]
    Agathe Cagé, « Vers une nouvelle figure de l'intellectuel de gauche ? », mémoire cité, p. 31.
  • [38]
    Entretien avec Fabienne Brugère, 27 avril 2011.
  • [39]
    Sandra Laugier, Patricia Paperman, Pascale Molinier, « Politique du care contre société du soin », art. cité.
  • [40]
    Fabienne Brugère, L'éthique du care, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2011.
  • [41]
    Entretien avec Fabienne Brugère, doc. cité.
  • [42]
    Ibid.
  • [43]
    Collectif, Pour changer de civilisation, Martine Aubry avec cinquante chercheurs, Paris, Odile Jacob, 2011.
  • [44]
    Alice Le Goff et Marie Garrau, Care, justice et dépendance..., op. cit. ; Vanessa Nurock (dir.), Carol Gilligan et l'éthique du care, op. cit.  ; Serge Guérin, De L'État-Providence à L'État accompagnant, Paris, Michalon, 2010, Laugier Sandra et Patricia Paperman, Le souci des autres, éthique et politique du care, Paris, Éditions de l'EHESS, coll. « Raison pratique », 2011 [2005], Fabienne Brugère, L'éthique du care, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2011.
  • [45]
    Empruntée à Skinner, la notion de « contexte argumentatif » est particulièrement utile pour saisir ici ce en quoi la compréhension du care au PS relève d'enjeux totalement différents de ceux qui avait présidé à son introduction académique. Voir Quentin Skinner, La liberté avant le libéralisme, Paris, Seuil, 2000.
  • [46]
    Dans le discours du PS, la notion de « personnalisation des services publics » renvoie à la fois à la nécessité d'une réforme de l'État-providence et d'une meilleure adéquation des services publics aux besoins des usagers. Comme le note Catherine Fieschi, le projet de personnalisation des services publics, largement inspiré du programme de la première mandature de Tony Blair en Grande-Bretagne, renvoie à l'idée « d'obtenir de meilleurs services au même coût, et non des services moins chers. », Catherine Fieschi, « Du New Labor de Blair à la Big Society de Cameron : chronique d'une récupération idéologique », in Collectif, Martine Aubry avec cinquante chercheurs et citoyens..., op. cit., p. 119.
  • [47]
    Christian Paul, « Il faut repenser la solidarité », Laboratoire des idées socialistes, 10 septembre 2010.
  • [48]
    Think tank anglais proche du New Labour.
  • [49]
    Entretien avec Romain Beaucher, 10 mars 2011.
  • [50]
    Ibid.
  • [51]
    « Convention égalité réelle », 2 novembre 2010.
  • [52]
    « Redresser la France, retrouver la justice, rassembler les français. L'intégrale des propositions des socialistes pour changer la France », 5 avril 2011, chap. 2 : «  Retrouver la justice pour bâtir l'égalité réelle ».
  • [53]
    Fabienne Brugère, « Quelle société voulons nous ? Du bon usage du care », in Collectif, Martine Aubry avec cinquante chercheurs et citoyens..., op. cit., p. 151.
  • [54]
    Fabienne Brugère, « Parvenir à l'égalité réelle, un beau projet de société. L'État doit réinvestir ses territoires abandonnés », Le Monde, 30 novembre 2010.
  • [55]
    Fabienne Brugère, « Quelle société voulons nous ? Du bon usage du care », art. cité.
  • [56]
    Aucune des bibliographies d'ouvrages et d'articles traitant du care que nous avons répertorié ne fait référence à Amartya Sen. Le seul texte associant le care et l'économiste indien est la contribution de Fabienne Brugère au livre collectif préfacé par Martine Aubry (Collectif, Martine Aubry avec cinquante chercheurs et citoyens..., op. cit.).
  • [57]
    Pour une analyse détaillée de la réception et du marquage politique d'Amartya Sen en France, voir Mathieu Hauchecorne, « Le "professeur Rawls" et le "Nobel des pauvres". La politisation différenciée des théories de la justice de John Rawls et d'Amartya Sen », art. cité, p. 112-113.
  • [58]
    Martine Aubry, « Le futur de nos idées », préface au Collectif, Martine Aubry avec cinquante chercheurs et citoyens..., op. cit., p. 14.
  • [59]
    Entretien avec Romain Beaucher, doc. cité.
  • [60]
    Ibid.
  • [61]
    Fabienne Brugère, in « Le care, Acte I », Laboratoire des idées socialistes, 9 juillet 2010.
  • [62]
    Fabienne Brugère, « Parvenir à l'égalité réelle, un beau projet de société », art. cité.
  • [63]
    Alice Le Goff et Marie Garrau, Care, justice et dépendance..., op. cit. ; Vanessa Nurock (dir.), Carol Gilligan et l'éthique du care, op. cit. ; Serge Guérin, De l'État providence à l'État accompagnant, op. cit. ; Sandra Laugier et Patricia Paperman, Le souci des autres, éthique et politique du care, op. cit. ; Fabienne Brugère, L'éthique du care, op. cit.
  • [64]
    Frédéric Worms, Le moment du soin. À quoi tenons-nous ?, Paris, PUF, 2010.
  • [65]
    On entend par « faire école » la possibilité pour un concept universitaire de se transmettre par le biais de travaux d'étudiants dirigés par des professeurs : mémoires et thèses de doctorats.
  • [66]
    Voir Mathieu Hauchecorne, « Le professeur Rawls... », art. cité.
Français

Résumé

Au printemps 2010, la première secrétaire du Parti socialiste défend dans une interview au journal Mediapart une « société du soin » qu’elle fonde sur l’éthique du care théorisée par la psychologue américain Carol Gilligan. La violence des réactions qui suivent cette première mention médiatique du care en France conduit à une série de prises de position publiques des acteurs de l’introduction initiale du concept en France. Alors que les introducteurs académiques initiaux dénoncent la « misogynie » des élites intellectuelles, politiques et médiatiques françaises et « l’amateurisme » du PS dans son utilisation du care, les artisans de la politisation du concept tentent d’apporter des correctifs aux premiers échos médiatiques.
L’article se concentre sur la séquence de politisation du care au PS : nous reviendrons sur l’investissement politique du concept dans le cadre du Laboratoire des idées socialistes afin de rendre compte des formes et logiques de la soumission des intellectuels à la commande politique (1) par lesquelles les significations attachées à la notion de care se transforment radicalement (2) : éthique féministe opposée à la fois à la tradition déconstructiviste du féminisme français et à la théorie de la justice de John Rawls, le care devient au PS l’instrument théorique d’une rénovation de l’État-providence autour de la mission de services publics personnalisés.


English

From “Ethic of Care” to “Welfare Society”: politicization of the ethic of care in French Socialist Party

From “Ethic of Care” to “Welfare Society”: politicization of the ethic of care in French Socialist Party

In an interview for online newspaper Mediapart in spring 2010, First Secretary of the French Socialist Party Martine Aubry promotes a “society of care”, rooted in the ethic of care theorized by American scholar Carol Gilligan. Facing violent reactions in newspapers following this interview, actors of the introduction of the ethic of care in France adopted two distinct positions: the actors of the academic reception denounced the “misogyny” of the French political and intellectual elites as well as the “amateurism” of the PS on the matter, whereas actors of the political receptions tried to fix misunderstandings in the first public reactions.
The paper focuses on the political sequence of the introduction, particulaly on the political investment of the ethic of care in the think tank Laboratory of socialist ideas. By looking into forms and processes through which scholars accept to submit themselves to a political command (1), one can highlights how the meanings of the ethic of care are radically transformed, depending on the social fields it is invested in (2) : first opposed to deconstructivist tradition of French feminism and John Rawl’s theory of justice, the ethic of care becomes the theoretical instrument of a new conception of the welfare State in the Socialist Party.


Date de mise en ligne : 24/12/2014

https://doi.org/10.3917/rai.056.0087

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