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Article de revue

À travers quelques livres

Pages 122 à 124

Citer cet article


  • Pfefferkorn, R.
(2026). À travers quelques livres. Raison présente, 237(1), 122-124. https://doi.org/10.3917/rpre.237.0122.

  • Pfefferkorn, Roland.
« À travers quelques livres ». Raison présente, 2026/1 n° 237, 2026. p.122-124. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2026-1-page-122?lang=fr.

  • PFEFFERKORN, Roland,
2026. À travers quelques livres. Raison présente, 2026/1 n° 237, p.122-124. DOI : 10.3917/rpre.237.0122. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2026-1-page-122?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.237.0122


Notes

  • [1]
    Une réédition revue de Conquistadors à paraître en mars 2026 dans la collection Babel.
  • [2]
    Par exemple par Denis Robert, Mohicans. Connaissez-vous Charlie ? Julliard, 2015.
  • [3]
    Suivi trois jours plus tard d’un dessin tout aussi ignoble s’en prenant aux Suisses et tournant en dérision le recours au droit.
  • [4]
    Sur ce point voir l’essai de Daniel Schneidermann, Le Charlisme. Raconté à ceux qui ont jadis aimé « Charlie », Seuil, 2025.
  • [5]
    Autre voix chez le même éditeur, Dead Drop de la rappeuse La Gale, celle d’une squatteuse dealeuse de cannabis qui se transforme en justicière et nous emmène dans les recoins cachés de Lausanne…
  • [6]
    Il s’agit du texte « Le stade grotesque du capitalisme, la langue du néolibéralisme », qui s’en prend à l’outrance aux discours hors-sol du personnel politique, à la rhétorique boursouflée de la « culture d’entreprise » ou encore au jargon « start-upiste » new age.

Manières de gangster

1 Au mois de novembre dernier la ville de Ludwigshafen a décerné le prix Ernst Bloch 2025 à Éric Vuillard pour l’ensemble de son œuvre. Le jury a souligné à cette occasion « sa manière unique, d’une grande finesse littéraire, de revisiter les événements historiques ». Vuillard, explique encore le jury, « contribue à la renaissance d’une conception dialectique de l’histoire, dans la lignée d’Ernst Bloch, (…) il ne vise pas une simple reconstruction, mais bien à éclairer les mécanismes sociaux et politiques, tout en lançant un appel implicite à la critique des structures autoritaires ». Dans ses récits, de Conquistadors [1]à Une sortie honorable, Vuillard condense les bouleversements historiques et met à nu les structures du pouvoir.

2 Son dernier livre, Les Orphelins. Une histoire de Billy the Kid (Actes Sud, 2026) s’inscrit dans cette perspective. Il raconte deux histoires étroitement liées : celle d’un orphelin pris dans la « conquête de l’Ouest américain », un garçon pauvre hors-la-loi mort à l’âge de 21 ans, devenu figure mythique de cette conquête ; et celle de la naissance violente des États-Unis. Une jeunesse démunie venue de toute l’Europe déferla pour participer à l’immense ruée vers la fortune (ou vers le néant ?) et au plus grand accaparement de terres de l’histoire, le tout au bénéfice exclusif des puissants. Le récit de Vuillard met à nu les fondations corrompues de la première puissance mondiale. Il fait ainsi écho tant aux manières de gangster des actuels potentats d’outre-Atlantique qu’aux crimes commis en Palestine par la colonie de peuplement israélienne.

3 Nous retrouvons l’auteur en compagnie de Joseph Andras, Patrick Chamoiseau, Annie Ernaux, Nan Goldin et quelques autres écrivains, français, palestiniens ou franco-palestiniens, dans l’ouvrage collectif Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie. 17 écrivains pour la Palestine (Seuil, 2025). Pour donner voix aux victimes et ne pas garder le silence alors que Gaza meurt de faim. Pour exprimer et rendre audible l’indignation collective éprouvée face au sort réservé au peuple palestinien.

4 La BD Chacal Hebdo (The Hoochie Coochie, 2025) retrace l’histoire d’un naufrage et d’une trahison. Un hebdomadaire, longtemps contestataire et irrévérencieux, qui s’en prenait à tous les pouvoirs au cours des années 1970, s’est transmué, après sa renaissance dans les années 1990, en un « hebdo besogneux à textes inintéressants », sous la houlette de son nouveau directeur, croqué en opportuniste inculte et vaniteux, assoiffé d’argent et épaulé par un avocat sans scrupules. La satire est librement inspirée de faits réels parfaitement documentés [2], elle offre un portrait saisissant des retournements de veste qui ont contribué à la dérive droitière et raciste à l’œuvre en France. Les protagonistes sont reconnaissables et présentés pour la plupart d’entre eux sous un jour peu sympathique. Chacal Hebdo, on l’aura compris, est le cryptonyme à peine voilé de Charlie Hebdo qui s’est encore illustré récemment avec une caricature raciste de l’essayiste Rokaya Diallo dans le droit fil de l’imagerie coloniale et, quelques jours plus tard, par un dessin glaçant d’une rare obscénité visant les jeunes victimes de l’incendie du bar de Crans-Montana, dessin diffusé par Charlie Hebdo le 9 janvier, jour du deuil national, comme « dessin du jour » [3]. La BD salutaire de d’Alex Baladi (illustrations) et Dominique Ziegler (scénario) a l’immense mérite de déconstruire le mythe Charlie Hebdo que l’atroce tuerie de 2015 a fait naître avec la proclamation du slogan niaiseux « Je suis Charlie » [4]. Publiée par une petite maison d’édition de Luc-en-Diois dans la Drôme, la BD a été nominée pour le Prix Töpffer Genève 2025 qui « distingue le meilleur de la bande dessinée genevoise ». Elle a convaincu le jury par « ses illustrations facétieuses et sa verve ».

Histoires de pauvreté et de violences

5 Le livre de José Carlos Agüero, Après la violence. Réflexions d’un fils du Sentier Lumineux (éditions Terres de feu, 2025) est particulièrement troublant. C’est un texte hybride, entre autobiographie et essai, qui aborde les questions complexes liées à la mémoire de la violence. Le titre original : Los rendidos. Sobre el don de perdonar (Ceux qui se rendent. Sur le don de pardonner) rend plus explicitement compte de son contenu. L’auteur, historien, poète et défenseur des droits humains est le fils de deux « membres ordinaires » de cette guérilla péruvienne. Son père, prisonnier politique, a été torturé et fusillé suite à une mutinerie de prisonniers du Sentier Lumineux en 1986. Sa mère a été tuée en 1992 par des membres de l’armée. Ce livre leur est dédié. Dans un style sobre, dépouillé et sensible, ce texte « écrit dans le doute » est composé de fragments éclatés qui interrogent les stigmates de cette période violente, la culpabilité, les ancêtres, les complices et les victimes, mais aussi la justice et la réparation associées à cette histoire meurtrière. Les interrogations de l’auteur traquent « les recoins sombres d’une société post-conflit », ses « zones grises », ses « tabous » et ses « fausse évidences ». Ces réflexions relatives à la conflagration violente qu’aura connue le pays andin gardent toute leur pertinence à propos d’autres affrontements armés dans d’autres contextes.

6 Près de la ville de Manaus, des corps mutilés de jeunes autochtones sont retrouvés dans une décharge, abandonnés aux rapaces. Le roman de l’anthropologue Pedro Cesarino, Les vautours n’oublient pas (Rivages, 2025) a pour décor une Amazonie où cohabitent différents mondes, ceux des Blancs et des autochtones, celui de la drogue, celui du chamanisme… Corruption, trafics en tous genres et racisme règnent sur la ville. La mère de l’une des victimes se lance à la recherche de son enfant perdu et parvient à communiquer avec le monde des esprits. Son parcours l’amène sur la piste d’un puissant cartel… Dans le dernier roman de l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, Bréviaire des anonymes (Actes Sud, 2026), la langue des puissants alterne avec celle des rues. Dans une ville côtière abandonnée, un jeune fonctionnaire fait l’inventaire d’ouvrages célébrant les « grands esprits » qui ont marqué l’histoire de l’île. Il écrit à son oncle, politicien roublard – pléonasme – qui lui a servi de père de substitution et de père spirituel ; s’y glissent les délires du gérant du bar du bord de mer, les récits de la petite bossue de la rue des Fronts-Forts ou les propos vengeurs d’un ancien condisciple d’école…

7 Changement de décor avec deux courts romans venus de Suisse romande. D’abord un huis clos d’altitude étrange, Le hameau de personne (éditions Zoé, 2025) du Valaisan Jérôme Meizoz qui donne à entendre les angoisses, les obsessions et la violence sourde de trois êtres solitaires qui vivent à l’écart du monde : un homme à tout faire, producteur d’herbe bio « qui deale en plaine et stocke en altitude », une artiste-styliste en « rupture existentielle » et un écrivain fantasque qui « lui file le train »… Ensuite Notre-Dame-des-Démolies (La Veilleuse, 2025) du Fribourgeois Olivier Vonlanthen, un roman très noir qui suit par fragments le parcours à rebours de Marthe, une dame de compagnie très pieuse qui tua sa patronne de neuf coups de couteau avant d’être internée. Le destin de Marthe, brutalisée par les violences sociales, exploitée et humiliée, est retracé avec des mots puissants qui sonnent très justes. L’auteur donne une voix à une femme qui en fut privée toute sa vie [5].

8 ***

9 Le livre de Leslie Kaplan, Les Armes de la fiction (POL, 2025), rassemble des textes publiés dans des ouvrages collectifs et des revues. Grâce à Fabienne Bock, l’un d’eux [6] avait été publié dans le n° 221 de Raison présente, dans le dossier « Le français dans tous ses états ». Le recueil forme un tout cohérent qui se précise au fur et à mesure de la lecture. L’usine, la psychanalyse et l’histoire, le cinéma, la littérature et le langage. Ces thèmes forment un livre éminemment politique, puisque la politique « ça traverse tout ». Kaplan s’en prend au capitalisme « où seul compte ce qui se compte ». Elle fustige « la foire médiatique », ses mensonges, ses clichés et sa vulgarité, ses truismes, son avachissement langagier... Elle expose aussi les armes que la littérature et le cinéma peuvent constituer pour contrer la dictature de la bêtise, armes indispensables pour inventer et imaginer, vivre et lutter.


Date de mise en ligne : 22/04/2026

https://doi.org/10.3917/rpre.237.0122