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Article de revue

Étymologie & sémantique

Pages 107 à 108

Citer cet article


  • Casevitz, M.
(2026). Étymologie & sémantique. Raison présente, 237(1), 107-108. https://doi.org/10.3917/rpre.237.0107.

  • Casevitz, Michel.
« Étymologie & sémantique ». Raison présente, 2026/1 n° 237, 2026. p.107-108. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2026-1-page-107?lang=fr.

  • CASEVITZ, Michel,
2026. Étymologie & sémantique. Raison présente, 2026/1 n° 237, p.107-108. DOI : 10.3917/rpre.237.0107. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2026-1-page-107?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.237.0107


Nuisances et pollution

1 Il me semble qu’actuellement on parle de plus en plus de nuisances et de pollutions environnementales. Les transports contemporains, le trafic routier et aérien, les technologies en tous genres ont développé de nouvelles nuisances (pollution de l’air, des sols, des eaux, pollutions sonores, visuelles et lumineuses) qu’il conviendrait de prévenir lors des planifications urbaines ou territoriales. Leur gestion est devenue un enjeu de santé publique. Il n’est donc pas inutile d’étudier quelques mots que la langue connaît depuis longtemps mais qui connaissent, hélas, un regain d’actualité.

2 Le substantif nuisance est dérivé du participe présent du verbe nuire (attesté depuis le xiie siècle), qui provient du latin nocere (avec le premier e long abrégé en latin populaire) ; le même verbe latin a donné en ancien français le verbe nuisir (attesté au xiie siècle aussi et parfois transitif). Nuisance a signifié d’abord « le caractère nuisible d’une chose » et, par métonymie « le dommage, le tort, le préjudice » (Trésor de la langue française informatisé, TLFi s.u.) ; au singulier le mot est considéré dès le xviie siècle comme vieilli. Depuis le xixe siècle, on emploie le synonyme nocivité, dérivé de l’adjectif nocif, ou, rarement, le synonyme nocuité, dérivé depuis le même siècle de l’adjectif latin nocuus -i, -a, -um « nuisible ». L’antonyme innocuité est d’usage courant, depuis la même époque. Les verbes latins noceo, -ere « nuire » et neco, -are « tuer » ainsi que le nom racine nex, necis « mort, meurtre » sont formés sur la racine *nek- « tuer » (cf. grec νεκρός, , -όν [necros, -a, -on] « mort » et le nom racine νέκες « morts. » Le singulier nuisance est encore employé de nos jours au moins dans une expression : dépouillé de tous ses pouvoirs, un individu, une société ou un État menace encore, ouvertement ou implicitement, d’exercer son « pouvoir de nuisance. » Au pluriel, le mot désigne l’ensemble des phénomènes, naturels, techniques ou sociaux, qui nuisent à la qualité de la vie. Et quand la violence accompagne les nuisances, on parle d’atteintes ou, plus fortement, d’agressions, qui s’abattent sur des individus ou des sociétés.

3 Les synonymes de nuire et de nuisance sont nombreux. Ainsi la locution faire tort, ou porter tort, ou faire du tort, est attestée depuis le xiie siècle ; le nom tort dérive du latin populaire tortum, participe passé passif substantivé du verbe torquere « tordre » : celui qui a tort est parfois tordu (du participe du verbe tordre, tordu est adjectif et, dans la langue familière, substantif) et contraire à ce qui est droit et au droit.

4 Une déprédation, mot attesté depuis le xive siècle (le préfixe précise l’arrachement), est tiré du bas latin depraedatio, -onis, nom d’action féminin, dérivé du verbe depraedo, -are « piller, voler » (le deuxième terme praido est le verbe dérivé du nom praeda, -ae « proie, butin ») ; la déprédation est une atteinte au bien d’autrui, un pillage, un butin pris à l’ennemi, un ensemble de dégâts faits, sans qu’il y ait guerre, aux biens d’autrui ou à la nature (la simple prédation implique la collecte brutale de nourriture, de proies chez les animaux, ou le mode de vie des chasseurs-cueilleurs ; aujourd’hui, on parle morale en pourfendant un « prédateur sexuel »).

5 Un dommage, attesté depuis le xiie siècle, d’abord sous la forme damage, c’est, comme le définit le TLFi, « ce qui résulte d’une action qui nuit » ; le mot dérive de *dam- « dommage préjudice », issu du latin damnum, -i et attesté dès le ixe siècle, mais il n’existe plus aujourd’hui que dans l’expression « au grand dam de » (le passage de damage à dam(m)age » n’est pas clairement expliqué).

6 Un préjudice, synonyme propre au droit civil, peut être matériel ou moral et il peut être porté à une personne ou à une chose ; le mot préjudice est connu depuis le xiiie siècle, il dérive du latin praejudicium, -i « jugement préalable » (*prae > français pré-) et désigne une atteinte au droit, qui nuit à qui le subit.

7 Ajoutons encore l’adjectif pernicieux, à partir duquel a été créé le nom perniciosité, mot connu du Littré mais qui est absent actuellement du Petit Larousse, si j’en juge par mon édition de 2022 , et qui exprime à l’origine le caractère des fièvres fatales (seul sens indiqué par le Littré). Le mot n’est guère employé aujourd’hui, le TLFi l’ignore. L’adjectif est courant, attesté depuis le xive siècle , il dérive du latin perniciosus, -a, -um « dangereux, funeste », lui-même dérivé du nom féminin pernicies, -ei « meurtre, massacre, ruine », nom composé du préfixe per- signifiant « de bout en bout, complètement » et du nom dérivé de la racine *nek- « tuer » (cf. supra). L’adverbe de manière pernicieusement est attesté lui aussi depuis le xive siècle et n’est plus guère employé. L’adjectif signifie « dangereux, malfaisant, mauvais, nocif » (TLFi s.u.) ; il appartient surtout au vocabulaire médical pour désigner une maladie qui risque fort d’avoir une issue fatale. Son emploi s’est étendu aux personnes jugées malfaisantes.

8 Toutes les nuisances, dont le temps accroît les apparitions, les durées et la persistance sont sources de pollution, un des mots les plus employés maintenant : attesté depuis le xiie siècle, il est emprunté au latin pollutio, -onis, dérivé tardif du verbe polluo, -is, -ere « souiller, salir » au sens physique ou moral, et « profaner » dans la langue de l’Église. À l’origine, le verbe est composé du préfixe intensif por-, alternant avec per- et pro-, et d’un verbe luo apparenté au nom lutum, -i « boue salissure » (cf. grec λύθρον, -ου « souillure »). Le nom pollution désigne une souillure, une profanation, une infection provoquée par la présence d’éléments altérant la pureté de l’eau ou de l’atmosphère, tels des déchets. La pollution peut être aussi sonore, et par analogie, idéologique : physique ou morale. Le verbe polluer « souiller, profaner, déshonorer » est apparu au xve siècle, et d’autres mots de la famille sont apparus au xxe siècle, correspondant à l’extension de la pollution, à l’échelle de la terre : le participe passé passif pollué, le dérivé pollueur et le participe présent employé comme adjectif polluant.

9 L’abondance croissante des nuisances rend de plus en plus malaisé l’espoir de voir disparaître toute pollution.

10 20 février 2026


Date de mise en ligne : 22/04/2026

https://doi.org/10.3917/rpre.237.0107