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Article de revue

D’après…

Pages 115 à 117

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  • Bruit, G.
(2023). D’après… Raison présente, 226(2), 115-117. https://doi.org/10.3917/rpre.226.0115.

  • Bruit, Guy.
« D’après… ». Raison présente, 2023/2 N° 226, 2023. p.115-117. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2023-2-page-115?lang=fr.

  • BRUIT, Guy,
2023. D’après… Raison présente, 2023/2 N° 226, p.115-117. DOI : 10.3917/rpre.226.0115. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2023-2-page-115?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.226.0115


1 « D’après » est le titre de ma chronique, pour en finir avec mon irritation devant tant de spectacles annoncés, « d’après Tchékhov, d’après Maeterlinck, d’après Romain Gary », que sais-je encore…

D’après Racine, Bérénice, adaptation et mise en scène d’Isabelle Lafon, au Théâtre 71 de Malakoff.

2 J’ai connu Isabelle Lafon à une époque un peu lointaine où elle participait au Théâtre de la Tempête à cette manifestation annuelle qu’étaient les « Rencontres à la Cartoucherie ». En ce temps-là, elle avait présenté un spectacle sur le Rwanda et le génocide qui s’y était commis, tout à fait remarquable. J’avais eu l’occasion d’apprécier l’extrême exigence qui était la sienne face aux textes qu’elle choisissait. « D’après Bérénice de Racine » : j’avais tout de même une petite crainte, vite dissipée.

3 Isabelle Lafon, dans son texte de présentation, cite Racine pour qui « l’invention consiste à faire quelque chose de rien ». De l’histoire de Bérénice, où en vérité il ne se passe rien, il va faire une de ses plus belles tragédies. Pour les comédiens, le problème est de faire une représentation de cette comédie. Isabelle Lafon ne se pose pas la question « classique » de la distribution ; elle se pose la question d’un « groupe capable de recevoir la confidence de Racine ». Le présent groupe se compose de cinq comédiens, deux hommes et trois femmes. Assis autour d’une table, ils écoutent Racine, ils s’écoutent et nous les écoutons, ils se regardent, nous les regardons, ils sont « prêts à bondir et à nous lancer dans la pièce ».

4 Nous lancer dans la pièce, c’est-à-dire dans la langue de Racine qui est une langue inventée. Les comédiens vont nous transporter dans cette langue, dans son souffle, dans sa singularité. Gide, je crois, a dit que l’art classique français est tout entier dans la litote. Chimène ne dit pas à Rodrigue « je t’adore », mais « Va, je ne te hais point ». Ici Antiochus ne dit pas « je veux être aimé », mais juste « va lui dire que je l’aime ». Dire le plus en disant le moins. Isabelle Lafon parle de « l’hospitalité sans merci de la langue ». C’est parce que cette langue nous accueille en hôtes sacrés que nous pouvons, nous femmes et hommes du xxie siècle, entendre l’histoire de Bérénice.

5 Quand les cinq comédiens (Karyll Elgrichi, Pierre-Félix Gravière, Johanna Korthals Altes, Judith Périllat et Isabelle Lafon), ont investi le plateau, bondissants, s’échangeant les rôles sans considération de genre, donnant parfois l’impression de parler tous à la fois, la metteure en scène ordonne le spectacle, dessine sa ligne directrice. Partant de la gauche, un peu en retrait de ses camarades, elle traverse la scène en oblique, lentement, arrive à droite au premier rang et impose son autorité : c’est autour d’elle que l’espace s’est structuré, c’est elle qui a réglé la marche des émotions.

6 Isabelle Lafon écrit, comme pour résumer : « Tout avance en même temps. En même temps (les comédiens) jouent, en même temps ils sont le regard, en même temps la préface… Le Théâtre écoute. »

Molière, Le Tartuffe ou l’Hypocrite, représentation donnée le dimanche 14 mai dans la cour du Château Sainte Barbe à Fontenay-aux-Roses, par la compagnie Veilleur, dans une mise-en-scène de Matthieu Roy.

7 La « comédie » que nous avons pu voir est une restitution, ou plus exactement un essai de reconstruction par Georges Forestier, de ce qu’on appelle commodément « le premier Tartuffe ». Avec beaucoup de talent et de savoir érudit, l’auteur de cette reconstruction s’est attelé à un travail d’archéologue : sous la comédie en 5 actes que nous connaissons pour l’avoir étudiée à l’école, retrouver les traces de celle, initiale, en 3 actes qui fut à l’origine de la guerre du Tartuffe. Une guerre de cinq ans, qui dut être épuisante et au cours de laquelle Molière produisit Dom Juan et Le Misanthrope. La version proposée par Georges Forestier est tout à fait convaincante par sa fidélité aux passages conservés. Molière dut atténuer la noirceur des trois actes pour sauver ce qui pouvait l’être de son projet initial, un projet dont on peut penser qu’il ne pouvait, malgré sa lucidité, prévoir les conséquences sur son œuvre et sa « carrière ».

8 Donc une version convaincante : il n’en reste pas moins que le texte de Molière ne nous est pas parvenu. Ce qui a, pour le metteur en scène d’aujourd’hui, l’avantage de pouvoir pousser plus avant dans la violence noire l’hypothèse de Gorges Forestier. Matthieu Roy ne s’en est pas privé et, disons-le, sans plus attendre, avec beaucoup de bonheur.

9 Précisons d’abord le dispositif scénique. Une belle façade de style classique, percée en son centre d’une grande porte vitrée à double battant par laquelle on entre dans la maison très bourgeoise d’Orgon. Pour y accéder, il faut monter trois marches. Deux ailes, également de belle facture, font retour et il semble que les domestiques y aient leurs appartements. Le metteur en scène va savoir adapter le jeu de ses comédiens à ce qui n’est pas un décor construit, mais plutôt une proposition que lui aurait faite l’architecte du château Sainte Barbe. Une fois cette proposition reçue il a su voir quelles modifications du texte elle allait permettre.

10 La fin de la version de Georges Forestier va être modifiée et une autre conclusion va être imaginée. C’est là de la part d’un jeune metteur en scène une belle audace ! En IV, 7, quand Tartuffe est démasqué et qu’enfin les yeux du maître de maison se dessillent, Orgon intime l’ordre à Tartuffe de vider les lieux : « Il faut, tout sur le champ, sortir de la maison ». La version de Forestier coupe ici ; il efface la célèbre tirade (8 vers) : « C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître ». D’abord troublé par sa surprise, Tartuffe fait preuve d’un sang-froid et d’une audace qui sont bien d’un escroc aguerri. Il renverse la situation : Orgon, qui comprend maintenant les dangers qui l’accablent, n’a plus d’autre choix que de prendre la fuite et nous n’avons pas besoin de toutes les explications que Molière nous donne à l’acte V et qui lui permettent un dénouement de comédie. « J’ai de quoi confondre (…) / Ceux qui parlent ici de me faire sortir. » : intense jubilation intérieure du criminel, et ce sont ses derniers mots. À ce moment, Tartuffe signe la défaite de la famille. C’est pourquoi Matthieu Roy a bien raison de rétablir ces fameux 8 vers.

11 À ce moment, Tartuffe ne sort pas : il prend position en haut des marches d’où il assiste, impassible, à la déroute d’Orgon et des siens. Debout et arrogant, « maître de lui comme de l’univers », il domine la situation. Maintenant seul, il se tourne vers la porte et entre dans la maison, dans SA maison. C’est le triomphe du « vice » contre la « vertu » : Orgon ou les malheurs de la vertu, Tartuffe ou les prospérités du vice. Nous comprenons que cette fin ne pouvait plaire aux dévots et que Louis XIV ait dû reculer devant ce qui s’apparente à une véritable cabale.

12 Il faut ici dire quelques mots des comédiens et c’est un plaisir de sentir un groupe de camarades qui ont l’habitude de travailler et de penser ensemble. C’est un plaisir que nous ressentons peut-être plus qu’à tout autre moment dans la scène où Tartuffe est confondu et où il se prépare à violer Elmire sur le toit de la voiture automobile avec laquelle Orgon est arrivé de la campagne. Elmire, Orgon, Tartuffe pourront dire plus tard « on s’est bien amusés », comme se le disent, dans le beau film d’Ariane Mnouchkine, Molière, Madeleine et Molière qui sentent venir la fin de leur vie. Et avec eux nous nous amusons bien.

13 Orgon est peut-être le meilleur Orgon que j’ai pu voir. Ensorcelé par une canaille dont tout son entourage a compris l’hypocrisie, il sait garder dans son jeu une distance qui laisse entrevoir que son naturel est celui d’un bon époux, d’un bon père et d’un sage bourgeois. Un vent de folie a soufflé un grand coup sur lui, mais le jeu de François Marthouret, d’une grande subtilité, sait nous laisser entendre que, si nous grattons bien, nous continuerons de trouver que sous l’écorce de la déraison il sera capable un jour de retrouver les siens et leur raison. Cléante a-t-il vraiment perdu la partie ?

14 Une certaine incertitude me paraît flotter sur Tartuffe par instant. Habile manipulateur, celui-ci laisse voir qu’il craint de se laisser surprendre par un goût pervers des femmes. Les dévots du temps de Molière étaient mis en garde, par ceux qui les préparaient à devenir des directeurs de conscience, contre les faiblesses de la chair, et c’est bien là ce qui le perd dans la comédie en cinq actes. Dans le premier Tartuffe, on peut penser qu’il était mieux armé. Son costume m’a surpris parce qu’il est un peu exotique et manque de la discrétion qu’il devrait savoir s’imposer. Le costume peut-il être ici la marque de cette faiblesse ? Yannick Jaulin excelle à montrer ce trouble qui l’empêche de maîtriser jusqu’au bout ses pulsions.

15 Elmire est une épouse trop modèle dans sa volonté de ne pas porter le trouble dans l’esprit d’Orgon. Ne pourrait-on pas soupçonner chez cette femme encore jeune un désir de se laisser un jour ou l’autre la possibilité d’une dernière aventure ? Comme chez beaucoup de personnages de Molière, la sexualité d’Elmire demeure une énigme. Tantôt sage à l’excès, tantôt malicieuse et séductrice comme une jeune fille, Johanna Silberstein est excellente.

16 Miraculeusement placé entre deux journées de pluie, ce Tartuffe restera une heureuse surprise et un beau souvenir.


Date de mise en ligne : 04/07/2023

https://doi.org/10.3917/rpre.226.0115