De la résistance à la résilience
- Par Michel Casevitz
Pages 108 à 110
Citer cet article
- CASEVITZ, Michel,
- Casevitz, Michel.
- Casevitz, M.
https://doi.org/10.3917/rpre.222.0108
Citer cet article
- Casevitz, M.
- Casevitz, Michel.
- CASEVITZ, Michel,
https://doi.org/10.3917/rpre.222.0108
Notes
-
[1]
Glosé « élasticité, ressort » par le dictionnaire Robert et Collins senior, 3e éd., 1993. En anglais, Bacon l’utilisait dès le xviie siècle à propos des sons capables de se propager en rebondissant sur une surface (Sylva sylvarum, 1625).
-
[2]
Cette étymologie, trouvée dans le Bloch-Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, 6e éd., Paris, 1975, s.u., est acceptée dans le TLF ; mais voir, pour des problèmes de formation, Le Dictionnaire des étymologies obscures, de P. Guiraud (Paris, 1982), p. 131-132.
-
[3]
L’emploi pronominal n’est pas mentionné dans le TLF ; pour le verbe simple, cet emploi y est indiqué avec un sujet non personnel.
-
[4]
Thomas More déjà évoquait au 17e siècle la résilience comme une guérison de l’âme face au mal (Divine Dialogues, 3e, 1668).
-
[5]
Glosé « qui réagit, élastique… », ibidem.
-
[6]
Ce même verbe a donné par ailleurs le verbe résilier, terme juridique désignant le mouvement en arrière, le renoncement.
1 Quand on entend parler avec respect ou admiration d’une attitude ferme face aux aléas, difficultés ou catastrophes, un mot est de plus en plus souvent employé, le mot résilience.
2 Ce mot n’est pas ancien : il a été emprunté à l’anglais resilience [1] au début du xxe siècle (d’abord sous la forme résélience en 1906, puis résilience), signifiant la capacité de se relever d’un choc, d’un traumatisme, d’y résister (depuis le xixe siècle). Nous terminerons par lui, parce qu’il éclipse à l’heure actuelle ses concurrents, à tort ou à raison, le lecteur en jugera.
3 D’autres mots peuvent bien sûr être employés pour exprimer la capacité à tenir bon : ainsi, Persister marque la permanence et la fermeté dans la pensée ou l’action ; attesté depuis le xive siècle, il est issu du latin persistō, -is, -stiti, -ere, même sens, composé de per- marquant la permanence et du simple sisto, -is, -steti, -ere « s’arrêter » ou « arrêter, fixer ». Le dérivé persistance est attesté depuis le xve siècle.
4 Les verbes rebondir et rejaillir peuvent aussi exprimer cette fermeté, avec les noms rebondissement et rejaillissement. Le premier, attesté depuis le xiie siècle, est proche du sens de ressauter, donc du verbe à la base de résilience. Rebondir c’est, pour une personne, reprendre de la force (à l’origine, le verbe latin, avec préfixe re-, bombitire, dérivé de bombus, -i « bruit des abeilles », onomatopée auditive, cf. grec βόµβος, -ου [bombos,-i]) [2]. Rejaillir (attesté depuis le xiiie siècle) est plutôt employé avec un sujet non personnel (l’origine du verbe n’est pas sûre ; peut-être du verbe gaulois *gali-, selon le Bloch-Wartburg, s.u., mais P. Guiraud, op. cit., p. 360 évoque le latin jaculum « jet ».
5 On pourrait aussi penser au verbe pronominal se reconstruire [3] ou, plus exactement, au verbe se reconstituer (l’emploi pronominal est attesté dans le TLF au sens métaphorique avec sujet la France, citation d’un texte de J. Bainville). Et on approche alors du mot résilience sur lequel nous allons revenir.
6 Mais nous gardons avant lui la plus belle variante de la résilience : la famille du verbe résister, « ne pas céder à la force, à la pression, ne pas reculer » ou pour employer une expression positive : « refuser la force, se défendre » ; le verbe (du latin resistere, cf. supra) est attesté depuis le xive siècle et son dérivé résistance (emprunté au bas latin resistentia, même sens, depuis le xiiie siècle) exprime déjà une bonne part de ce que résilience dit dans la langue contemporaine. Le mot résistance a désigné, avec une majuscule initiale, l’ensemble des mouvements qui se sont opposés, à l’intérieur et à l’extérieur, à l’occupant allemand ; il était difficile, croyons-nous, de désigner avec le même mot la force intime qui permit après la guerre de reprendre force, de se reprendre sans se renier. L’un des plus célèbres vulgarisateurs du mot résilience, Boris Cyrulnik (né en 1937), éthologue et psychologue, a lui-même conté quelle force de résilience lui fut nécessaire pour mener une vie « normale » au sortir de la guerre qu’il vécut comme enfant caché.
7 Le mot en français, résilience, est surtout employé depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Il avait un sens concret, dans le domaine de la mécanique physique, pour un matériau qui résiste aux chocs, ou dans le domaine de l’environnement, pour une population animale menacée mais capable de se reproduire si les conditions s’y prêtent. Il va prendre un sens moral et devenir un terme de psychologie [4]. L’origine du mot est claire : c’est un dérivé de l’adjectif résilient [5], emprunté au xxe siècle à l’anglais resilient (attesté depuis le xviie s.) ; à l’origine, ce sont des emprunts au latin, où le verbe resilio, -is, -silui, -sultum, - īre, « rebondir [6] » est un composé de salio, -is, - īre, -salui, -saltum « bondir, jaillir, sauter », avec le préfixe re-, désignant un changement de direction : soit « en arrière », soit « de nouveau ». L’adjectif résilient est issu, en passant par l’anglais, du participe présent resiliens.
8 Cette image du rebond traduit bien cette faculté de dépasser la résistance en y ajoutant une dynamique, une capacité d’adaptation, qui permettent de survivre à l’épreuve. C’est cette résilience que B. Cyrulnik rendit célèbre.
9 Les résistants ont combattu, les résilients mènent un combat sans armes, ils ne sont pas des héros dans les récits, ils reconstruisent leur récit en résistant à leurs traumatismes et en les surmontant.
10 Sigmund Freud avait déjà étudié avec ce concept les traumatismes qui déchiraient les structures psychiques chez les soldats au lendemain de la Première Guerre mondiale, Anna Freud fera de même dans les années 30 avec les enfants victimes de traumatismes, et le concept de résilience fera son chemin lors de la Seconde Guerre mondiale, par exemple grâce à la psychologue britannique Mildred Clare Scoville, puis aux États-Unis chez la psychologue Emmy Werner, toujours à propos des enfants dont la résilience permet le changement positif et la croissance personnelle.
11 Reste qu’il est permis de se demander si ce mot n’est pas un peu trop galvaudé actuellement. Résilience psychologique, mais devenue aussi politique, économique, écologique, quand la biodiversité des écosystèmes, par exemple, leur permet de surmonter les catastrophes. À force d’en faire un concept qui englobe tout, ne risque-t-il pas de perdre son dynamisme, sa nécessaire implication dans l’action ? Quelles sont les causes de la résilience ? Certainement pas la simple attente ni la passivité. La résilience doit garder sa force de résistance…
12 21 avril 2022