Sur les dictionnaires et les néologismes
- Par Michel Casevitz
Pages 55 à 62
Citer cet article
- CASEVITZ, Michel,
- Casevitz, Michel.
- Casevitz, M.
https://doi.org/10.3917/rpre.221.0055
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- Casevitz, Michel.
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https://doi.org/10.3917/rpre.221.0055
Notes
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[1]
On remarque que l’orthographe de ce mot tend à faire comprendre qu’il s’agit d’un condensé de il et de elle ; mais que la prononciation (comme monosyllabe) fait du i initial une consonne (on aimerait écrire *yel, puisqu’on ne dit pas cet i-el mais *ce yel).
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[3]
Voir récemment les opinions contraires de M. Candéa et de B. Cerquiglini dans l’hebdomadaire L’Obs (numéro 2980, 2 décembre 2021, p. 24-25).
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[4]
En ce sens, la langue dispose de néologie, attesté aussi depuis le xviiie siècle, peu après néologisme.
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[5]
Voir : 24heures.ca/2021/05/05/nouveaux-mots-de-2022-nounounerie (consulté le 20/12/2021). Nounounerie, au Québec, désigne familièrement la bêtise dans le vocabulaire tel que les nounounes, les niaises, l’emploient (le mot est tiré de nounou, « nourrice » dans la bouche des enfants en France comme au Québec. Le mot nounounière trouvé dans certains comptes-rendus (L’Obs en ligne le 4/5/2021) est dû à une erreur de lecture, pour nounounerie.
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[6]
Voir aussi par exemple J. Caroline dans sortiraparis.com ou H. Resse dans 7x7.press/les-nouveaux-mots-du-larousse-2022 (consultés le 20/12/2021).Voir aussi https://www.ladepeche.fr/2021/06/07/decarbonation-deconsommation-locavore-comment-certains-neologismes-parviennent-a-sintegrer-durablement-dans-la-langue-francaise-9591487.php et https://www.projet-voltaire.fr/divers/nouveaux-mots-du-petit-larousse-et-du-petit-robert-2022-que-disent-ils-de-nous/.
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[7]
Le mot dérive de l’ancien français escouve « balai », dérivé du latin classique scōpae, -ārum, féminin, « balai » (cf. latin vulgaire scopō, -ās, -āre « balayer »), dont le singulier est rare en ce sens ; le mot « technique et familier » signifiait anciennement « brins, brindilles, balayures » (Ernout-Meillet, DictionnaireÉtymologique de la Langue Latine, Histoire des mots, 4e éd. retirée, Paris, 2001, s.u.).
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[8]
Le verbe écouvillonner, attesté depuis le xviie siècle, a été d’abord employé dans le vocabulaire militaire, puis, par analogie, dans la langue médicale ; il signifie en général « nettoyer, purifier » mais n’est guère courant. Il y a deux dérivés nominaux, écouvillonnement et écouvillonnage, inconnus du PLi (aussi bien en 2022 qu’en 2000).
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[9]
À l’origine, il s’agit d’un bâton avec « une boule de métal percée de trous » qu’on agite « pour asperger d’eau bénite » (TLF, s.u). Par analogie, hors du domaine religieux, il est parfois employé comme synonyme d’écouvillon. Le mot, attesté dès la fin du xiie siècle (guipellon), est d’origine normande et provient du scandinave vippa, et sa forme a subi l’influence de écouvillon.
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[10]
Le PLi mentionne à cette place 7 sigles : PC (sigle anglais) « ordinateur personnel », PC « poste de commandement », PCB (abrégé de polychlorobiphényle), un terme de chimie organique, PCS, sigle désignant les « professions et catégories socioprofessionnelles », PCV abrégé pour les communications téléphoniques à PerCeVoir. Il manque un sigle ancien PCB, usité jusqu’en 1968, qui évoque encore, pour les personnes âgées, l’année précédant les études de médecine (Physique-Chimie-Biologie).
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[11]
Acronyme féminin (le d représente l’initiale de disease « maladie »), plus couramment, en français, masculin. L’Académie française donne à Covid le genre féminin et constate seulement que le genre de « l’agent pathogène » (coronavirus) a été donné par métonymie à la maladie, usage qui ne peut probablement pas être maintenant renversé : https://www.academie-francaise.fr/le-covid-19-ou-la-covid-19.
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[12]
Cf. pour une définition plus précise le Larousse de la musique, sous la direction de M. Vignal, Paris, 2017, s.u. À l’origine, dans la musique contemporaine, c’est une attaque de plusieurs notes ensemble, au piano ou sur un instrument à cordes. Puis le mot a désigné toute grappe de sons mêlés.
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[13]
Ajoutons qu’il est possible que le mot cluster qui provient d’un radical germanique *klus-/ klas-, « grappe, groupement, évoque pour un Français le cloître, bien que ce dernier mot soit en anglais cloister (vieil anglais clústor, cf. aussi allemand Kloster ) ; le fait est que le verbe latin dont cloître dérive, claudō, -is, -ere, signifie « fermer, clore » (cf. aussi en français clausule), et que le mot cloître qu’évoque plus ou moins consciemment en français cluster connote l’idée de confinement… Sur l’étymologie de cluster et de cloître, voir en ligne le dictionnaire en ligne linternaute.com, consulté le 20/1/2022, ou le site etymo-logique.com, consulté le 21 /1/2022, pour le mot du jour publié le 8/5/2020.
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[14]
Le mot est défini seulement par traçage dans le PLi ; et c’est ce dernier mot qui est défini en détail dans un article différent du traçage mécanique, avec précision sur la « technique de suivi des interactions sociales » avec un smartphone et l’utilisation dans la lutte contre la pandémie actuelle est mentionnée.
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[15]
Ce snobisme ne date pas d’hier ! Il a été raillé aussi souvent : par exemple, dans le film très célèbre en France Les tontons flingueurs, notamment pour les dialogues de M. Audiard, un des acteurs, J. Lefebvre essaie de menacer son interlocuteur qui [se prépare] « des nuits blanches, des migraines, des nervous breakdown, comme on dit », alors que la dépression nerveuse est un mot bien connu des moindres locuteurs français : l’anglais ici sert à rendre la menace plus impressionnante, selon ce que croit le locuteur.
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[16]
« Plutôt que click and collect, utilisez cliqué-retiré », sur le site https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Langue-francaise-et-langues-de-France/Actualites/Plutot-que-click-and-collect-utilisez-clique-retire, consulté le 22/1/2022.
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[17]
Voir https://www.lemonde.fr/blog/correcteurs/2020/06/25/larousse-le-dictionnaire-republicain-et-le-feminicide/, consulté le 20/1/2022. Dans le « blog de Martine et Olivier, camarades de casse », daté du 23 novembre 2019, on avait pu lire l’interpellation suivante : « Larousse, encore un effort pour reconnaître féminicide ! » ; en 2020, l’édition du PLi 2021 a introduit le mot. Le Robert l’avait devancé en 2014 (mais le mot n’y désignait que le crime, non son auteur), cf. décolonialisme.fr/?p=6267, l’observatoire du décolonialisme, publication du 27 novembre 20121, consulté le 22/1/2022 : « Quand « le Robert » trahit Alain Rey », sur les diverses conceptions de l’usage, à propos de iel et de féminicide, par G. Pronesti.
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[18]
Notons que le latin n’a évidemment pas de mot composé pour noter aussi bien le meurtre d’une femme en tant que femme que l’auteur de ce meurtre : le français a créé feminicide par analogie avec parricide et matricide.
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[19]
Le premier terme de ce composé hétéroclite, *seno- (pourquoi pas *sino- ?), provient du latin sinus, -us, « pli > giron, sein » (cf. A. Ernout-A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, 4e édition révisée, 2001, s.u), le second, *log, du grec. À notre connaissance, aucun autre composé français n’a un tel premier terme. En outre, *seno- peut évoquer les dérivés du latin senex, -is « vieillard. »
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[20]
Voir lesoir.be, article de M. Colinet du 28/12/21, consulté le 20/1/2022.
1 Le domaine de la langue est libre et semble toujours être gêné par la liberté : il y a toujours eu demande de règles formulées par une autorité et contestation dès qu’elles sont formulées, sans oublier qu’aucune autorité n’est unanimement reconnue. Et qui va édicter les règles, et comment faire respecter ces règles ? L’idée même de police linguistique fait sourire ou frémir, selon le tempérament. Le pouvoir a toujours essayé, plus ou moins fermement, de légiférer en ce domaine. Et toujours l’usage a continué d’ignorer les règles ou de s’y opposer. Le domaine de la langue est aussi le champ libre à l’évolution, au mouvement dont personne ne peut revendiquer la responsabilité : la langue est indifférente aux personnes, même aux linguistes, qui sont toujours en retard sur l’usage (Le dictionnaire intègre les mots nouveaux en usage en 2020 et jusqu’au début de 2021 ; l’édition de 2022 a été imprimée en avril 2021).Les dictionnaires sont les acteurs de la lutte que mènent les linguistes pour être au courant du mouvement, pour feindre de l’organiser, alors qu’ils décrivent les faits sans en être les initiateurs ou les auteurs, étant toujours à la poursuite de l’usage qui, comme l’amour, ne connaît pas de loi. Ainsi, par exemple, les dictionnaires – les plus populaires, les plus consultés – changent chaque année d’édition (le Petit Larousse illustré [PLi] en est à la 170e), en y incluant chaque fois de nouveaux mots, dont des néologismes, tout en faisant disparaître des mots « hors d’usage », morts de désuétude : introduire de nouveaux mots a pour contrecoup – sans ordre mathématique – le bannissement d’autres mots, désuets ou vieillis (bannissement dont on parle peu : voir B. Pivot, 100 mots à sauver, Paris, 2004). Les dictionnaires d’usage courant, « scolaires » ou « familiaux », sont un peu comme les bibliothèques, dont on ne peut repousser les murs ou agrandir les étagères : quand un livre entre, il faut en sortir un. Il en est de même pour les mots, pour que les dictionnaires gardent un gabarit facile à manier et restent financièrement accessibles. Il ne faut pas oublier non plus que les dictionnaires sont soumis à la concurrence – ce qui n’est pas le cas du seul dictionnaire qui peut prendre son temps pour se renouveler, réfléchir et juger de l’usage : le Dictionnaire de l’Académie avance lui à petits pas. La première édition du dictionnaire de cette illustre compagnie (fondée en 1635) date de 1694, et la dernière édition complète date de 1935, la neuvième, encore incomplète (elle va de A à Savoir), est de 1992.
2 La concurrence pousse les dictionnaires « familiaux » à multiplier les annonces de nouveautés, à utiliser l’édition en ligne sans attendre l’impression de l’édition annuelle. Et on remarque certains écarts entre les deux. Exemple récent : le pronom personnel neutralisant l’opposition « genrée » iel [1] a été mis en ligne par Dico en ligne Le Robert [2] et comme on dit, cette addition a fait le buzz avant que le dictionnaire soit imprimé, tandis qu’était déjà paru le PLI (Petit Larousse illustré, édition de 2022). Quelques jours après l’introduction de ce mot sur internet, Charles Bimbenet, le directeur général des éditions Le Robert, a mis en ligne le 17 novembre 2021 une lettre adressée aux : « chères lectrices, chers lecteurs » pour expliquer l’ajout de ce iel et pour prendre acte des sentiments divers des lecteurs dont la majorité, selon lui, « a fait part de sa satisfaction à voir apparaître ce mot dans un dictionnaire Le Robert » mais indique que d’autres ont été « surpris, sinon indignés. » C’est, ajoute-t-il, l’usage « croissant » du mot iel, observé par « les documentalistes du Robert », qui a motivé l’addition de ce mot, après débat « en comité de rédaction Le Robert » [3].
3 Le mot néologisme, péjoratif d’abord (il est attesté depuis 1734, d’après le Trésor de la langue française informatisé [TLF], s.u.), désigne à l’origine l’habitude d’user de mots nouveaux, la création de mots [4], le mot nouveau lui-même ou le sens nouveau d’un mot existant. Ainsi iel est un néologisme de forme et de sens. Asymptomatique était un adjectif qualifiant une maladie, le néologisme (de sens) consiste à l’employer comme substantif, désignant un malade qui ne présente pas les signes de la maladie. L’aventure de iel indique que le néologisme, introduit dans la version « numérique » du dictionnaire, sera introduit ensuite dans la version imprimée, puisque les réactions que la première introduction a suscitées sont positives et que l’usage du mot continue de croître. Mais qu’en est-il des néologismes trouvés dans l’édition de 2022 du Petit Larousse illustré ? D’après l’éditeur, selon ce que rapporte par exemple Andréa Lubeck dans 24heures.ca [5], une centaine de mots nouveaux ont été intégrés dans la nouvelle édition. En fait, l’éditeur parle de 170 nouveaux mots [6], noms communs et noms propres. Comme l’indique le linguiste B. Cerquiglini, conseiller scientifique du PLi, dans son article liminaire « Des mots contre les maux. Comment la langue française a triomphé de la crise sanitaire », les néologismes enregistrés par le dictionnaire témoignent de la capacité d’adaptation de la langue à l’actualité ; l’ouvrage est le reflet des événements qui ont fait la une des journaux et occupé les conversations en 2021 : l’usage est la raison d’être des néologismes. Et nous nous attarderons à ceux qui sont liés à la pandémie actuelle.
4 Cerquiglini indique d’abord que le PLi a admis quelques acronymes ou sigles précédemment réservés aux professionnels, tels COVID-19, SARS-CoV-2 ou VPN (sigle emprunté à l’anglais et qui « permet au télétravailleur d’accéder sans risque à son réseau professionnel »). D’autres mots existaient mais leur sens s’est élargi ; parmi ces 14 mots répertoriés par l’auteur, nous choisissons d’abord l’écouvillon : le mot, attesté depuis la fin du xiie siècle [7], a toujours désigné un instrument pour nettoyer un espace fermé, four de boulanger où l’on introduisait un linge autour d’un long bâton, âme d’un canon dans laquelle on introduit une brosse métallique et, emploi banal le plus répandu de nos jours, une brosse avec manche pour nettoyer les bouteilles [8]. Curieusement, on n’a pas employé un mot d’argot pour cet objet familier (on aurait pu employer, fouille-nez, gratte-nez, cure-nez, ou remplacer le second terme de ces composés par nase ou blair…). Le synonyme goupillon [9] fait encore aujourd’hui partie du vocabulaire religieux. L’écouvillon est depuis longtemps passé du vocabulaire de la cuisine au vocabulaire du cabinet médical : le Trésor de la langue française informatisé (TLF) cite un texte de P. Bretonneau (1778-1862), auteur notamment de Des inflammations spéciales du tissu muqueux, et en particulier de la diphtérite, ou inflammation pelliculaire, connue sous le nom de croup, d’angine maligne, d’angine gangréneuse, etc. (Paris, 1826), où on lit, à propos de trachéotomie, à la page 325 : « Avec ce petit écouvillon, introduit dans l’orifice de la canule et jusque dans son intérieur, on enlevait sans peine les mucosités et les concrétions qui s’y trouvaient engagées. » Parmi les mots déjà existants mais employés avec néologisme de sens signalé par le PLi, Cerquiglini signale quarantaine : l’isolement imposé à un navire transportant des objets ou des êtres « en provenance d’un pays où règne une maladie contagieuse » s’applique maintenant à l’habitant du pays infecté par la pandémie. Comme l’isolement initial durait, par définition, quarante jours, et que l’isolement actuellement imposé est souvent moins long, on a, par analogie, adopté des mots strictement adaptés à la durée réelle, tels quatorzaine – la quinzaine, mot employé couramment pour signifier deux semaines, ne pouvait servir pour indiquer la durée réelle de l’isolement – ou la septaine, pour la durée réelle d’une semaine ; curieusement quatorzaine (mot employé ailleurs que dans le domaine sanitaire, ce qui n’est pas indiqué) a droit à une entrée dans le PLi, où sont mentionnées la durée de l’isolement dû à la Covid et aussi la réduction d’isolement en France « à sept jours pleins (septaine) », mais la septaine n’apparaît pas à sa place alphabétique : de toute façon, il semble que ni quatorzaine ni septaine ne sont employés dans le langage courant. On peut dire que septaine (qui ne désigne que la semaine !) est un néologisme avorté.
5 L’emploi de certains mots réapparus à la faveur, si l’on peut dire, de l’actualité, peut évoquer chez les personnes assez âgées pour l’avoir connue, la Seconde Guerre mondiale ; un passé qui n’évoque pas ce souvenir angoissant parmi la population la plus nombreuse : il en est ainsi du mot couvre-feu qui, nanti de l’adjectif sanitaire, locution qui constitue un néologisme de sens, parmi ceux signalés par Cerquiglini. Ainsi employé, le mot déclenche une sorte de terreur rétrospective chez les anciens… Si le sigle PCR (de l’anglais polymerase chain reaction « réaction de polymérisation en chaîne ») est mentionné à sa place alphabétique [10], pour désigner la technique de tests permettant de déceler rapidement une maladie (en particulier la [11] covid-19) ou de révéler un fait en matière de police scientifique, l’adjectif antigénique, employé pour une autre technique utilisée pour déceler rapidement la covid-19, avec une substance chimique qui déclenche une réaction du système immunitaire, n’est pas signalé dans cet emploi spécifique. Parmi les tests utilisés pour révéler la covid ou bien l’immunité vaccinale, il faut aussi indiquer le test sérologique (à partir du sérum sanguin), indiqué dans le PLi, et le test salivaire, absent du PLi, et dont le résultat est le plus rapidement acquis mais sans autant de certitude que les tests précédents. Quant à l’autotest, il est indiqué dans le PLi, sans référence à la covid, mentionnant seulement qu’il est « réalisable et interprétable à domicile » sans qu’intervienne un « professionnel de santé », comme on dit.
6 L’anglais contribue aux « néologismes sanitaires », on l’a vu en signalant les sigles ou acronymes à la mode. Mais des mots entiers se sont aussi glissés dans la langue française : par exemple, le cluster est bien vivant dans le vocabulaire de la pandémie, pour désigner « un foyer de contagion » (PLi, s.u) ; le mot, provenant de l’anglais, où il signifie amas, agglomérat, groupement, était déjà enregistré en 2000 comme terme de musique provenant de tone-cluster « attaque de plusieurs notes sur un instrument [12] ». Dans le « vocabulaire sanitaire actuel », cluster désigne un lieu où le virus attaque un groupe de personnes. Malgré l’assertion de Cerquiglini, il semble que le mot n’a pas cédé « du terrain devant le foyer de contagion », la langue préférant un mot simple, même étranger, à une locution [13]. Le tracking qui « recule face au traçage [14] » selon Cerquiglini, est en chute, pour deux raisons, croyons-nous : d’abord le mot français, traduction très facile, existait avant, même si le sens en était différent ; et puis le tracking a fait long feu, apparemment, et l’échec du procédé a peut-être tué le mot d’origine. D’ailleurs, il n’est pas exclu que le néologisme constitué par un mot étranger, en particulier, anglais, soit dans l’usage préféré à une traduction mot-à-mot, peut-être par une sorte de snobisme [15]. En tout cas, la locution click and collect (« anglicisme déconseillé » par le PLi, s.u.) concernant à la fois l’internet et le monde physique réel) n’a pas été remplacée par cliqué-retiré, malgré la recommandation gouvernementale [16], recommandation assumée dans le PLi. On peut penser, sans en être sûr, que l’expression anglaise économise les syllabes (4 syllabes contre 5 en français), ce qui favorise son maintien ; de plus l’allitération rend l’expression plus séduisante. Si la distanciation physique s’est imposée contre la social distanciation, c’est bien parce que, comme l’indique Cerquiglini, l’adjectif anglais ne concerne pas les rapports de classes mais concerne seulement la société ; et ici, la locution française n’est pas plus riche en syllabes que l’anglaise.
7 Le français a donc fait la démonstration de sa souplesse et de sa réactivité en matière de néologisme. Et le PLi en est témoin, qui essaie de refléter l’usage, bien qu’il soit toujours en retard, vu le délai technique qui s’impose au dictionnaire imprimé. Cela dit, on peut s’étonner que le dictionnaire soit en retard pour enregistrer certains mots ou surtout certains sens particuliers des mots. Ainsi en 2018, féminicide, mot de l’actualité, était encore absent du PLi [17]; l’article existe depuis 2022, défini comme « meurtre d’une femme ou d’une jeune fille, en raison de son appartenance au sexe féminin », en indiquant que ce crime n’est pas reconnu comme tel dans notre code pénal [18]. La formation du mot, provenant de mots latins (femina et cid-, de cædō, cædere, cecīdī « tuer ») est parallèle à celle de parricide et de matricide ; mais ces deux mots avaient deux sens indiqués : ils désignent l’un, substantif, le crime lui-même (nom d’action, cf. latin parricinium, matricinium, neutres), l’autre, substantif ou adjectif, l’auteur du crime (nom d’agent, cf. latin parricida, matricida). Certes, le dictionnaire a bien fait dans la définition du crime : s’il s’agissait seulement du meurtre d’une épouse, actuelle ou ancienne, ou d’une concubine, on aurait employé *uxoricide ; or, l’usage montre qu’on a voulu désigner pour victime une fille ou une femme en raison non de son statut social mais de son sexe. Notons quand même que féminicide s’emploie aussi comme nom d’agent, ce qu’ignore le PLi.
8 Voilà qui nous amène à constater que l’usage n’est pas une raison bien nettement définie ni suffisante pour faire entrer un mot ou le sens d’un mot dans le dictionnaire, en particulier dans le PLi. Il nous semble que le mot entrant est employé parfois dans un milieu très étroit : ainsi nous trouvons dans le PLi la sénologie [19], « spécialité médicale, qui étudie et traite les pathologies du sein », mot introduit dans l’édition de 2018. Or, le mot mastopathie, « maladie du sein », composé de deux termes issus du grec, et le mot mastose, dérivé, « affection non cancéreuse du sein », existaient déjà et le grec mastos- convenait mieux que le latin sinus pour désigner précisément le sein. Curieusement, en ligne, Larousse.fr indique la mastologie, définie « étude de la physiologie et de la pathologie des glandes mammaires. » Une édition ultérieure du PLi pourrait signaler dans chaque entrée (sénologie, mastologie) l’autre terme. La justification de l’usage pour l’entrée d’un mot ou d’un sens dans le dictionnaire n’est pas constante : dans le vocabulaire sexuel par exemple, on trouve des mots ou un sens de mot affublés d’un jugement de valeur péjoratif (« vulgaire », « familier » ou « très familier », « injurieux ») : par exemple, pour désigner un homosexuel, le mot pédé, article autonome, ou les mots tapette et tante dont le sens insultant est ajouté en fin d’article. Dans le domaine des injures ou des mots employés comme tels, le dictionnaire n’intègre pas en général les injures racistes (et on peut le comprendre), dont l’usage est répandu, souvent anti-islamistes ou antisémites : pour ne prendre qu’un exemple, au mot bicot, qui désigne un chevreau (c’est le diminutif de bique), le PLi ne mentionne pas l’emploi injurieux.
9 L’étude des néologismes entrant dans le dictionnaire et l’étude systématique des entrées et des sorties de mot (ou de sens d’un mot existant) pourraient certainement préciser les règles qui gèrent ce qu’on peut appeler ces « mouvements lexicographiques ». Un rapide examen nous a déjà appris ce que nous soupçonnions : que l’usage ne peut être le seul critère pour les expliquer ; la consultation du PLi ne rend pas inutile celle d’un dictionnaire d’argot, entre autres. En tout cas, l’ultracrépidarianisme [20] n’y est pas encore indiqué, bien qu’il soit, selon le journal belge et la RTBF (Radio-Télévision belge francophone), « le nouveau mot de l’année 2021 ».