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Compte rendu

Lucie Taiëb, Freshkills. Recycler la terre, Éditions la Contre Allée, 2020, 142 p.

Pages 136a à 143a

Citer cet article


  • Bock, F.
(2021). Lucie Taiëb, Freshkills. Recycler la terre, Éditions la Contre Allée, 2020, 142 p. Raison présente, 220(4), 136a-143a. https://doi.org/10.3917/rpre.220.0136a.

  • Bock, Fabienne.
« Lucie Taiëb, Freshkills. Recycler la terre, Éditions la Contre Allée, 2020, 142 p. ». Raison présente, 2021/4 N° 220, 2021. p.136a-143a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2021-4-page-136a?lang=fr.

  • BOCK, Fabienne,
2021. Lucie Taiëb, Freshkills. Recycler la terre, Éditions la Contre Allée, 2020, 142 p. Raison présente, 2021/4 N° 220, p.136a-143a. DOI : 10.3917/rpre.220.0136a. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2021-4-page-136a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.220.0136a


1 Au début du xxie siècle, Lucie Taïeb travaille à Berlin au sein d’une commission qui traite des demandes d’indemnisation des proches ou descendants des victimes de la Shoah. Elle lit dans les dossiers les descriptions d’objets perdus, souvenirs des activités humaines de la vie des disparus. Plusieurs années plus tard, dit-elle, « c’est de nouveau une présence invisible qui me préoccupe, m’inquiète, me hante ». La lecture du livre de Don De Lillo Underworld (traduction française Outremonde, Actes Sud 1999) lui révèle l’existence de la gigantesque décharge de Freshkills que le roman érige en emblème des États-Unis. Lucie Taïeb décidé alors d’aller constater sur place ce qu’était devenu ce site.

2 Situé à Staten Island (un des cinq Burroughs de New York City), ce terrain marécageux et inconstructible a été utilisé pendant plus d’un demi-siècle (1948-2002) comme décharge pour les millions de tonnes de déchets – domestiques et industriels – que produit journellement la ville de New York. Fermé en mars 2001, le site est brièvement rouvert pour recevoir les débris des Twin Towers (y compris les corps des victimes) puis définitivement abandonné en 2002. Les habitants de Staten Island ont donc été confrontés durant toute cette longue période à l’accumulation de véritables montagnes d’immondices, laides, nauséabondes et toxiques, tandis que la zone humide originelle, (un type de zone dont les vertus sont célébrées aujourd’hui, mais rarement avec succès, par les défenseurs des équilibres naturels), disparaissait à tout jamais avec sa flore et sa faune, dont les oiseaux migrateurs constituaient la part la plus remarquable.

3 En 1992, le maire de New York, Giuliani (futur avocat de Trump), avait jugé qu’il fallait en finir avec cette décharge. Ses motifs étaient essentiellement d’ordre politique, le vote des habitants de Staten Island étant décisif pour le maintien des Républicains à la tête de la mairie de New York. Commence alors un projet de « réhabilitation » du site visant à créer un parc récréatif ouvert à tous les New-Yorkais, mais d’abord aux habitants de Staten Island auxquels il est présenté comme une compensation des dommages subis. L’achèvement des travaux est prévu pour 2036 mais le parc fait déjà l’objet d’une promotion publicitaire et Lucie Taïeb a pu participer à une visite organisée pour un groupe d’étudiants en design. L’association qui patronne le parc a pour slogan « Recycler la terre. Révéler l’avenir ». Mais la terre est-elle recyclable, se demande Lucie Taïeb ? La visite est édifiante : des « monts » ouest, nord et sud rappellent les hauteurs qu’atteignaient les ordures accumulées qu’isolent cinq couches de matériaux différents, tandis que des cheminées assurent l’évacuation des gaz que continue de produire la décomposition des matières enfouies. En surface, herbes, buissons et même des arbres ont déjà poussé et des oiseaux reviennent… Partagée entre le malaise que lui inspire le lieu et l’attention qu’elle prête aux réactions d’une ancienne habitante de Staten Island qui n’oublie pas le passé mais croit en l’avenir du parc, Lucie Taïeb poursuit sa visite new-yorkaise en parcourant la High Line, une ligne de chemin de fer désaffectée transformée en coulée verte où les aménageurs ont prévu jusqu’aux interstices du sol destinés à être ensemencés en herbes folles.

4 Mais elle n’en a pas fini avec cette expérience. Des années plus tard, « après avoir creusé encore, inlassablement, la question du rapport entre nos lieux de vie et les lieux de relégation des déchets, (…) je saisis enfin, pour moi, la nature de Freshkills (…) ce n’est pas simplement le lieu qui dénonce le simulacre de la ville propre, où se redouble, dans le processus de réhabilitation, le mensonge de la disparition des déchets » (p. 83). Freshkills incarne « le territoire lisse et policé de la ville normalisée » où la vie est quadrillée, toute vie sauvage détruite, où s’implante un espace de loisir conforme, en attendant le retour des promoteurs immobiliers. Elle conclut cependant ce passage sur une note « infime d’espoir », espoir que quelques usagers ne se conformeront pas aux objectifs affichés du parc.

5 Dans l’avant-dernier chapitre, intitulé « Revenir », elle évoque aussi bien la grève des éboueurs de Paris que le discours lénifiant des gestionnaires urbains pour qui « plus rien ne tremble, plus rien ne vit. Plus rien ne menace ni n’inquiète. Tout est géré ». Dans son dernier chapitre, Lucie Taïeb fait place à d’autres voix que celle des promoteurs du parc : celles d’anciens habitants de Freshkills ou d’employés des services sanitaires de la ville de New York, de chercheurs et d’artistes invités dans le parc qui contribuent à l’élaboration d’une autre mémoire.

6 Elle n’en a cependant pas fini avec notre monde de déchets. La parution du livre en France (initialement diffusé seulement au Québec) lui donne l’occasion d’ajouter trois notes rédigées en 2018 lors d’un séjour de recherche à Berlin : réflexion sur les mots qui désignent le déchet et leur traduction en trois langues (allemand, anglais, français) mais aussi sur les friches urbaines, les plastiques que nous absorbons et qui font de nous tous des déchets… Elle termine par une note rédigée à Paris au printemps 2020 pendant le premier confinement. Elle y évoque la soudaine reconnaissance du travail des éboueurs, en même temps que la peur de la souillure et de la maladie, de la contamination, qui tracent d’autres frontières entre ceux qui doivent arpenter le dehors et ceux qui peuvent se préserver à l’intérieur. Et elle conclut : « J’essaie aussi désormais de penser notre proximité au rebut et de prendre en compte, dans leur matérialité, les restes corrompus, persistants et fugaces qui peuplent notre monde. L’un des enjeux serait ici de parvenir à accepter la perte, à assumer le risque de la disparition et, sur un mode non mélancolique, et sans recherche de salut, de faire face au monde, avec ce risque en poche ». Conclusion apaisée d’un voyage dans le temps et l’espace dont le déchet a été le médium. Un beau livre.

7 Fabienne Bock


Date de mise en ligne : 10/01/2022

https://doi.org/10.3917/rpre.220.0136a