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Compte rendu

Roger EkirchLa. Grande Transformation du sommeiltraduit et préfacé par Jerôme VidalAmsterdam, 2021, 190 p., 17 €

Pages 131d à 143d

Citer cet article


  • Bock, F.
(2021). Roger EkirchLa. Grande Transformation du sommeiltraduit et préfacé par Jerôme VidalAmsterdam, 2021, 190 p., 17 € Raison présente, 218(2), 131d-143d. https://doi.org/10.3917/rpre.218.0131d.

  • Bock, Fabienne.
« Roger EkirchLa. Grande Transformation du sommeiltraduit et préfacé par Jerôme VidalAmsterdam, 2021, 190 p., 17 € ». Raison présente, 2021/2 N° 218, 2021. p.131d-143d. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2021-2-page-131d?lang=fr.

  • BOCK, Fabienne,
2021. Roger EkirchLa. Grande Transformation du sommeiltraduit et préfacé par Jerôme VidalAmsterdam, 2021, 190 p., 17 € Raison présente, 2021/2 N° 218, p.131d-143d. DOI : 10.3917/rpre.218.0131d. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2021-2-page-131d?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.218.0131d


1 Le sous-titre, comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits, annonce la thèse que soutient l’historien américain : loin d’être une donnée « naturelle » comme le suppose la croyance commune, un sommeil nocturne de 7 ou 8 heures d’affilée n’est qu’une habitude qui remonte seulement à quelques deux siècles. La publication en français réunit deux articles. Le premier a été publié en 2001 dans l’American Historical Review, intitulé dans la traduction française « Dormir à l’époque préindustrielle dans les îles britanniques ». Ses thèses essentielles ont été reprises dans une tribune du New York Times en 2006 et ainsi portées à la connaissance d’un plus large public. Remarquant que le sommeil, malgré son importance indéniable pour chacun, n’avait guère fait l’objet des recherches des historiens, il a entrepris de rassembler les informations que pouvaient donner la littérature, les journaux intimes, les sources judiciaires, essentiellement britanniques, sans exclure quelques incursions dans d’autres sources européennes. Son enquête porte sur trois siècles, du xvie au xviiie siècle.

2 Il a ainsi établi que ces références signalaient généralement l’inconfort qui affectait les conditions du sommeil, surtout dans les classes populaires, mais évoquaient aussi une nuit fragmentée, avec un premier sommeil (first sleep), suivi d’une période de veille d’environ une heure, vers minuit, où l’on pouvait se livrer à diverses activités, la nuit s’achevant par une seconde période de sommeil jusqu’au lever matinal. Citant quelques auteurs latins (Tite Live, Virgile) à l’appui de son argumentation, l’auteur suggère que le sommeil fragmenté était la norme dans les périodes antérieures à celle de son enquête, et il ajoute que l’habitude se maintient dans quelques sociétés africaines comme le rapportent aujourd’hui plusieurs anthropologues. Il insiste sur l’importance de la période de veille, plus propice aux relations sexuelles que le moment du coucher où le travailleur est écrasé par la fatigue de la journée et suggère que ce fait n’est pas étranger à la croissance démographique de l’Europe de la fin de l’époque moderne. Il insiste enfin sur l’importance de la période de veille, un moment où chaque individu pouvait prendre conscience de soi et se rappeler ses rêves, sujets à l’époque à de multiples réflexions comme en témoignent les nombreux ouvrages qui proposaient des « clés » d’interprétation.

3 À la suite de ce premier essai, Roger Ekirch s’est interrogé sur les raisons et le moment où cette pratique a disparu pour faire place au régime actuel du sommeil. Il a donc repris son enquête en la centrant sur le xixe siècle et en utilisant essentiellement les sources nord-américaines, presse, littérature, largement accessibles grâce à la numérisation de nombre de ces documents. Il a publié ce travail en 2015 dans la revue britannique Past and Present, traduit dans le volume des éditions Amsterdam sous le titre La Modernisation du sommeil. L’insomnie a-t-elle une histoire ?. Il relève d’abord que dans les 15 années qui se sont écoulées depuis la parution de son premier article, les travaux sur le sommeil se sont multipliés, en histoire, sociologie, anthropologie, littératures, en même temps que se développaient les études menées par diverses branches de la médecine, largement suscitées par la fréquence de ce qui est ressenti comme des troubles du sommeil.

4 Il ressort de ces nouvelles recherches, comme du travail mené par Ekirch, que les références à un premier sommeil se font de plus en plus rares au cours du xixe siècle, la dernière mention de cette habitude étant repérée en 1912 dans un village anglais. L’auteur attribue cette évolution aux progrès de l’éclairage artificiel, au gaz au début du xixe siècle, puis électrique. La nuit se fait donc moins inquiétante et s’ouvre à de nouvelles activités, ce qui a pour effet de retarder l’heure du coucher. Les classes supérieures et les classes moyennes étant les premières à pouvoir s’offrir ce nouveau confort, c’est en leur sein que se repère d’abord la nouvelle habitude de se mettre au lit cers 11 heures ou minuit, soit vers l’heure où l’on s’éveillait d’un premier sommeil dans le régime antérieur. La généralisation de l’éclairage public dans les villes et la baisse du coût de l’éclairage individuel contribuent ensuite à étendre ce nouveau mode de repos nocturne qui coïncide parfaitement avec le développement de la révolution industrielle. Roger Ekirch ne s’attarde pas sur l’extension du travail en usine qui imprime son rythme à la journée de l’ouvrier. On doit pourtant noter qu’en France à la fin du xixe siècle, le principal mot d’ordre du mouvement ouvrier vise à réduire la journée de travail à 8 heures en s’appuyant sur une division du temps : 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil. Le nouveau régime du sommeil semble donc alors bien établi. Rien d’étonnant en revanche à ce que ce soit dans les campagnes, où le travail reste tributaire des rythmes naturels et où l’éclairage artificiel ne pénètre que lentement, que le sommeil fragmenté résiste plus longtemps.

5 L’insomnie de milieu de nuit (à ne pas confondre avec la difficulté de l’endormissement initial) est-elle une conséquence de ce changement du rythme du sommeil ? Quoiqu’il en soit, le phénomène attire l’attention des médecins vers la fin du xixe siècle et n’a cessé depuis de les préoccuper, ainsi que nombre de leurs patients, et de susciter une abondante pharmacopée. Erkich relève aussi qu’un nouvel intérêt pour le rêve, essentiel dans la pensée freudienne, surgit également à cette période, alors que le dormeur ne dispose plus de cette heure de réveil nocturne où il pouvait s’interroger sur leur importance…

6 Le volume s’achève par une postface du sociologue Matthew Wolf-Meyer qui s’emploie à réfuter toute idée d’un sommeil « naturel ». Ni le sommeil fragmenté, ni le sommeil consolidé en un bloc, n’échappent aux déterminations sociales dans lesquelles s’inscrit chaque individu. Le travail de Roger Ekirch, même limité par la relative rareté des sources (mais il n’est pas sûr qu’on en trouve jamais d’autres) a attiré l’attention sur l’historicité d’un phénomène qu’on a spontanément tendance à « naturaliser ». En situant le changement des modalités du sommeil au moment du développement de la révolution industrielle, il s’inscrit dans le renouveau des études sur ce moment clé de l’anthropocène – ou du capitalocène – qui amène à revoir bien des idées reçues. Peut-être sa lecture aura-t-elle aussi un effet apaisant pour les insomniaques qui pourront se raccrocher à un autre mode de sommeil…

7 Fabienne Bock


Date de mise en ligne : 09/07/2021

https://doi.org/10.3917/rpre.218.0131d