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Article de revue

« Une pensée pour les familles des vitrines ». Symboliques contemporaines de la destruction

Pages 55 à 66

Citer cet article


  • Bertho, A.
(2020). « Une pensée pour les familles des vitrines ». Symboliques contemporaines de la destruction. Raison présente, 216(4), 55-66. https://doi.org/10.3917/rpre.216.0055.

  • Bertho, Alain.
« “Une pensée pour les familles des vitrines”. Symboliques contemporaines de la destruction ». Raison présente, 2020/4 N° 216, 2020. p.55-66. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2020-4-page-55?lang=fr.

  • BERTHO, Alain,
2020. « Une pensée pour les familles des vitrines ». Symboliques contemporaines de la destruction. Raison présente, 2020/4 N° 216, p.55-66. DOI : 10.3917/rpre.216.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2020-4-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.216.0055


Notes

Graffiti sur les murs, 2019-2020 : image virale

Description de l'image par IA : Graffiti rouge sur un mur blanc : "Une pensée aux familles des vitrines..."

Graffiti sur les murs, 2019-2020 : image virale

1Sur Radio Campus, le 20 mars 2019 [1], le chroniqueur affirme « que nous pensons tous au Fouquets et que nous avons une pensée émue pour les familles des vitrines ». Où et quand cette inscription à la peinture rouge sur un volet est-elle apparue ? Depuis quatre ans, elle est devenue virale [2]. Elle se met en musique [3]. La formule fait écho à celle, moins sarcastique et plus explicite, apparue le 23 juin 2016 et reprise plusieurs fois depuis sur une banderole : « casseurs de vitres vs casseurs de vie » [4]. Le message est simple : la violence d’État et la violence des manifestants sont sans commune mesure. Ce message, porté avec détermination, signale une rupture dans le rapport à la casse des manifestantes et des manifestants, voire du rapport à la confrontation avec les forces de l’ordre, dans la séquence de la mobilisation contre la « Loi travail » en 2016.

Le bon grain et l’ivraie

2Depuis environ un demi-siècle, il est en effet convenu, dans une démocratie parlementaire comme la France, de condamner comme une sorte d’incongruité démocratique « l’émotion populaire » qui manifeste encore sa rage par la casse matérielle. Seules les manifestations d’agriculteurs semblent bénéficier d’une sorte d’immunité morale.

3La rage ouvrière qui déferle dans les rues de Paris lors de la manifestation des sidérurgistes le 23 mars 1979 est ainsi condamnée par les organisations syndicales organisatrices, CGT en tête. Les « Casseurs » font la une de Paris Match du 6 avril, Le Monde parle de « provocation politique » [5]. Trente ans plus tard, l’Humanité Dimanche argumente encore sur la thèse de la présence de casseurs « extérieurs à la manifestation » et sur la manipulation policière [6].

4Les émeutes qui secouent les quartiers populaires à partir des années 1980 subissent le même sort. Après la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005, les élus communistes des premiers territoires concernés par les émeutes prennent sans hésiter la posture de la respectabilité contre les émeutiers. Le 2 novembre, la sénatrice communiste de la Seine-Saint-Denis Eliane Assassi condamne « tous ceux qui s’affrontent à la police » et le maire de Blanc Mesnil, Daniel Feurtet, dénonce les détériorations « inacceptables », notamment de voitures, commises dans sa ville. L’affaire est entendue. Rares seront les voix « autorisées » durant ces trois semaines qui remettront en cause cette évidence établie : les incendies de voitures sont plus condamnables que la mort de deux adolescents.

5Le 23 mars 2006, lors de la mobilisation étudiante contre le projet de Contrat première embauche (CPE), les organisations étudiantes et lycéennes condamnent d’une même voix ces casseurs, « n’ayant rien à voir avec la manifestation ». La manifestation du 28 mars a lieu sous « protection policière » et sa dispersion voit la collaboration des services d’ordre syndicaux et des forces de l’ordre. En 2016, le débat traverse Nuit Debout.

6De fait, cette injonction moralisatrice est une injonction au silence. Car l’émeute, la casse, le pillage, l’affrontement symbolique avec les forces de l’ordre sont aussi « le langage de ceux qui ne sont pas entendus » selon la formule célèbre de Martin Luther King [7]. La morale démocratique renvoie à leur exclusion du débat public celles et ceux qui ont tenté de sortir de l’invisibilité. Leur message est criminalisé, leurs actes essentialisés en violence irraisonnée.

7L’injonction de respectabilité accompagne (et autorise) la judiciarisation et la répression grandissantes des actes et des acteurs. Dans la suite des événements de mai-juin 1968, la loi n° 70-480 du 8 juin 1970 « tendant à réprimer certaines formes nouvelles de délinquance » [8] restera dans l’histoire comme la première « loi anticasseurs ». Le mot entre alors dans le vocabulaire journalistique et politique.

Contre l’exceptionnalité méthodologique

8Comme « la violence politique est le terrain d’élection des jugements de valeurs » [9], la recherche universitaire elle-même n’est pas à l’abri [10]. Si la violence peut être analysée par des historiens du xviiie siècle [11], elle reste un objet problématique pour les anthropologues, les politistes et les sociologues. En janvier 1999 [12], Lionel Jospin fustige ainsi les « excuses sociologiques » à la délinquance. Cette « culture de l’excuse » sera étrillée après le massacre du Bataclan. Manuel Valls déclare en novembre 2015 « en avoir assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications » [13]. Il s’attire les foudres d’une partie des chercheurs [14]. Le degré d’horreur franchi par les attentats de 2015 laisse néanmoins dans les milieux académiques un malaise certain. Celles et ceux qui en ont fait un objet de recherche se sentent toujours comme l’obligation de donner des gages quant à leur condamnation morale des actes qu’ils étudient, situation exceptionnelle en sciences sociales. Cette injonction morale entrave la reconnaissance académique de l’étude d’actes beaucoup moins sanglants, et beaucoup plus fréquents, que sont les répertoires émeutiers.

9Il nous faut pourtant prendre au pied de la lettre la sentence de Martin Luther King. Car si l’émeute est un langage, si la violence a son lexique et sa grammaire, il nous reste à décrypter son propos avec « les outils ordinaires des sciences sociales » et, comme le propose Laurent Bonelli [15], à « refuser une sorte d’exceptionnalisme méthodologique » qui en ferait d’emblée un « dysfonctionnement », une « subjectivité pathologique ». À l’instar de Didier Lapeyronnie, à propos des émeutes françaises d’octobre novembre 2005, il nous faut considérer l’émeute comme un « répertoire “normal” d’action politique [qui] conduit donc à percevoir les comportements “ordinaires” à partir d’elle et non l’inverse » [16].

10Tel est le sens de mes recherches depuis quinze ans. Je tiens quotidiennement à jour une base de données publique sur les émeutes et affrontements civils dans le monde [17], à partir de laquelle je peux procéder à un travail statistique thématique, diachronique et géopolitique. D’autre part, je multiplie des observations de terrain [18] sans lesquelles le travail statistique serait proprement illisible.

Un langage en situation

11Ces observations imposent une évidence : le répertoire émeutier n’est pas un répertoire standardisé. S’il mobilise des gestes reproductibles (brûler une voiture, casser une vitrine, saccager un abribus, lancer un projectile, piller un magasin), ces gestes de base se combinent en situation pour constituer un propos qui est toujours singulier, situé et adressé.

12En novembre 2005, lors des émeutes qui ont suivi la mort de Zyed et Bouna le 17 octobre, des centres commerciaux ont été visés, comme celui de Bobigny le 2 novembre [19]. Ainsi, les vitrines du centre commercial du centre-ville de Saint-Denis ont été cassées en série un soir, de façon systématique et rapide. Ce qui m’avait alors frappé, c’est que rien n’avait été pillé et que les « casseurs » mystérieux avaient à un moment suspendu leur geste et épargné le cinéma municipal qui se trouve dans le prolongement des boutiques. Il y avait du sens dans cette violence sélective et ce sens n’était pas celui des pilleurs des magasins de Londres six ans plus tard en août 2001 après la mort de Mark Duggan.

13Avec l’apparition du smartphone, l’usage rapide des nouvelles possibilités de YouTube ou Dailymotion, Facebook, bientôt détrônés par WhatsApp ou Instagram, l’image numérique est venue démultiplier les destinataires de ce langage corporel. Là où le cinéma militant s’attardait peu, sauf à héroïser ou victimiser les cibles de la répression, les émeutiers qui agissent maintenant « smartphone au poing » montrent et partagent d’abord l’acte lui-même comme le lexique d’un propos devenu universel.

14Le 26 octobre 2011, la ville de Huzhou en Chine connaît de violentes émeutes sur lesquelles les informations sont assez aléatoires. Or, la précision des documents vidéos diffusés par les acteurs via les blogs chinois et les sites de Hong Kong est assez saisissante. Une même scène d’attaque de véhicule officiel est filmée sous trois angles différents, visibles sur trois chaînes YouTube tenues par des activistes mystérieux, localisés à Hong Kong, voire hors de Chine. Les trois vidéastes anonymes filment de trois endroits distincts, comme de nombreux autres à en croire le nombre de smartphones dressés. À certains moments, ils se sont filmés les uns les autres. Ils ne nous montrent pas la répression mais la puissance d’une foule innombrable (que l’on voit sur d’autres documents, notamment des photos). L’addition des actes individuels produit du commun en situation, l’image, et surtout son partage, le prolonge au-delà de l’événement. Avec les recherches d’Ulrike Riboni, on dispose d’un excellent travail d’analyse de cette dimension nouvelle de la révolte sur le terrain tunisien en 2011 [20].

Les feux de la rampe : éclairer la scène sociale

15La syntaxe émeutière mobilise abondamment la symbolique du feu. Ce fut l’essentiel du propos des émeutiers de 2005. Partout en France, les voitures ont été incendiées dans les quartiers des émeutiers et ont initié un répertoire récurrent lors des nuits de la Saint-Sylvestre en France, notamment à Strasbourg. Quelques années plus tard, j’ai trouvé une vidéo sur YouTube de plusieurs minutes montrant en plan fixe, sans commentaire, une voiture en train de brûler comme seul message lancé au monde. Le plan séquence à la Antonioni s’achève avec l’extinction des flammes.

16Le feu est là pour marquer la gravité du propos mais aussi pour éclairer les lieux jusqu’ici invisibles. On s’est beaucoup interrogé sur la localisation des feux de 2005. Pourquoi brûler son quartier et ne pas monter à l’assaut des quartiers aisés ? Sans doute, au sens propre comme au sens figuré, pour être enfin vus et regardés. J’ai été directement témoin de ce « nous sommes là » quelques semaines après les émeutes de 2005 devant le Lycée Paul Éluard de Saint-Denis au moment de la mobilisation contre le CPE. Plusieurs jours durant, l’agitation lycéenne, avec blocage de route nationale, n’avait de cesse que de « convoquer » la police comme on enjoint un pouvoir adulte à porter attention à une situation négligée : celle de ces jeunes. L’incendie de voitures qui intervenait en fin de matinée était l’argument ultime, celui qui provoquait la charge policière et la dispersion… jusqu’au lendemain. J’ai observé le même scénario les 18-19-20 octobre 2010 en marge de la mobilisation contre la réforme des retraites. Mais j’ai été frappé de le retrouver dans ses grandes lignes, à des milliers de kilomètres de là, lors d’une émeute de collégiens à Thiaroye, au Sénégal, le 19 janvier 2012. Faute de voiture, ce sont des pneus et des palettes qui ont été incendiés pour bloquer la route et « convoquer » les forces spéciales. L’intervention de ces dernières a conduit à la mort de l’un des jeunes manifestants qui réclamait… la fin de la grève des enseignants.

Les feux de la colère : prendre ou détruire la richesse qui s’expose

17En 2018-2019, la casse des voitures et de vitrines par des manifestations de Gilets jaunes se transporte dans les centres villes, les lieux de pouvoir et d’exhibition de la richesse et s’accompagne de pillage. Le message est nouveau. Ce passage au pillage en Europe contemporaine peut être daté des émeutes anglaises après la mort de Mark Duggan d’août 2011 à Londres, Birmingham, Leeds, Liverpool, Manchester Salford, Nottingham et Bristol. Les images du grand magasin Carpetright incendié le 6 août à Tottenham font le tour du monde. L’étude effectuée par le journal The Guardian[21] pointe une localisation particulière de ces émeutes à la frontière des quartiers pauvres et aisés. Le sociologue Zygmunt Bauman y diagnostique les émeutes « de consommateurs disqualifiés » [22]. La réalité mondiale est sans doute plus complexe.

Description de l'image par IA : Graphique montrant le nombre de pillages par année et par continent de 2012 à 2020.
© Alain Bertho

18De janvier 2012 à juin 2020, j’ai comptabilisé 332 pillages de masse dont 276 en Amérique Latine et 121 au Venezuela. Dans ce pays, et sur ce continent en général, ils répondent à des périodes de pénurie grave et sont plus proches des émeutes de la faim que de la colère des « consommateurs disqualifiés » Les 29 situations recensées en Afrique ont plus une tonalité communautaire, religieuse ou xénophobe comme les rares cas asiatiques. Il s’agit alors de détruire la place de l’autre dans l’espace urbain. Ces situations s’inscrivent dans le répertoire d’un racisme exacerbé qui comprend bien sûr des incendies de mosquées (en Inde, en Éthiopie, en Palestine ou en France) et d’églises (en Égypte ou au Niger).

19Dans tous les cas, il s’agit d’une logique d’action directe, concrète et locale, contre l’organisation sociale que l’on refuse. Cette contestation de l’ordre social investit d’autres répertoires plus symboliques, ceux par exemple du règne de la finance. Ainsi, les émeutes qui ont suivi en Grèce le meurtre d’Alexis Grigoropoulos par la police athénienne le 6 décembre 2008 ne se distinguent pas seulement des émeutes françaises par leur localisation dans les universités et les centres villes. Elles s’en prennent directement aux bâtiments des banques. Cet assaut symbolique sera très présent durant les soulèvements de l’automne 2019, notamment au Liban mais aussi en Iran. Au même moment, les émeutiers chiliens s’en prennent aux universités privées, héritage de la dictature, qui comptent parmi les plus chères du monde. Le 9 novembre 2019, l’Université Pedro de Valdivia de Santiago est en flamme.

Les feux de l’indiscipline urbaine et politique

20Les manifestants chiliens s’en prennent aussi à quelques églises, symboles de l’ordre moral et politique hérité de Pinochet. Ils ne sont pas les seuls. Un tabou semble levé sur ce subcontinent si marqué par l’empreinte des églises catholiques ou réformées. Les marches mexicaines contre le féminicide, de plus en plus violentes, franchissent le pas. Le 8 mars 2020, des « encapuchadas » de Mexico s’attaquent à l’église Corpus Christi défendue par des militantes anti-avortement, cassent des vitraux, incendient un portail avant de mettre le feu au bâtiment de la banque voisine. [23]

21Au-delà des cibles symboliquement identifiées, c’est à l’ordre urbain, symbole global et matériel d’une discipline biopolitique, que s’attaque le vandalisme. Il s’agit de « déchirer la ville » au sens que les graffeurs, adeptes du « graff vandale » (illégal), donnent à cette expression. Il agit de marquer par les tags et les destructions la présence d’une vie indisciplinée, désobéissante. La rage se visibilise en s’inscrivant dans la matière même de la ville, en y laissant des traces béantes. Le mobilier urbain, les abribus, les caméras de vidéosurveillance sont les premières cibles. Les monuments commémoratifs et les statues viennent avec un discours politique plus explicite comme aux USA dans la mobilisation Black Lives Matter. Dans ce répertoire, les barricades enflammées sont plus des blocages symboliques que les ouvrages stratégiques difficilement pris d’assaut par la police en mai juin 1968. L’émeute vandale tient moins de l’insurrection révolutionnaire que de la performance théâtrale.

22Le saccage de l’Arc de Triomphe par les Gilets jaunes le 1er décembre 2018, l’attaque rageuse d’un des symboles d’une République qui n’a pas tenu ses promesses est en excès de la simple performance. Dans certaines situations, plus rares mais fortes, se manifeste ainsi la tentation insurrectionnelle. Celle-ci est évidente lorsque le 1er décembre 2018 au Puy-en-Velay (Haute-Loire) des Gilets jaunes prennent d’assaut et incendient la préfecture de Haute-Loire. Elle est là lorsque, le 5 janvier, d’autres Gilets jaunes forcent l’entrée d’un ministère avec un engin de chantier et investissent le bâtiment.

23Que dire des incendies de péages comme à Bessan le 6 janvier 2019 ? Que dire des incendies et destruction de portiques électroniques lors de la révolte des Bonnets rouges contre l’Écotaxe en Bretagne en novembre 2013 ? On évalue alors à plus de 50 % la proportion de radars routiers détruits dans la région durant cette mobilisation. Le plus frappant durant ces dix dernières années reste la récurrence des attaques et incendies de locaux de police, de mairies ou d’autres bâtiments officiels.

Description de l'image par IA : Graphique montrant les incidents impliquant la police, les mariages et les bâtiments officiels de 2011 à 2020, par continent.
© Alain Bertho

24La progression est nette au cours de la décennie, mais la pratique est très localisée : essentiellement Tunisie et Sénégal en Afrique, Venezuela, Mexique, Colombie Argentine en Amérique. La France se singularise sur le continent Européen. Ces assauts sont le plus souvent liés aux violences policières et à la mort d’un jeune, aux élections locales et aux mobilisations anti-fiscales.

Les feux du stade

25La violence qui accompagne certaines rencontres de sport collectif, majoritairement en Europe et secondairement en Amérique latine, n’est pas hors de notre champ. Elle a sans doute le répertoire le moins riche et la syntaxe la plus élémentaire. Il s’agit d’imposer une présence visible des corps, de leur puissance dans des moments qui prolongent la fête. Elle n’est pas éloignée de la catharsis des carnavals d’Ancien régime. Ses acteurs sont pour une part les mêmes que ceux de la violence émeutière. Les pillages en France en 2018 sont liés à la Coupe du Monde. Une part du répertoire des Gilets jaunes en 2018-2019 est directement issue de celui des ultras des stades.

Description de l'image par IA : Graphique à barres montrant les violences en marge des rencontres sportives de 2012 à 2019, par continent (Europe, Asie, Amérique, Afrique).
© Alain Bertho

Sismographie émeutière

26La carte du tendre du xviie siècle cartographiait les étapes de la vie amoureuse. Notre carte du répertoire émeutier contemporain nous permet de cartographier les étapes de la rage collective, ses humeurs et ses cibles, sa géopolitique.

27La légitimation de la casse et de la confrontation au sein des mobilisations sociales en France à partir de 2016 intervient dans une séquence mondiale de hausse du nombre d’affrontements civils, de leur intensité, de leur ampleur au sein de chaque pays concerné. Pour être plus précis, elle intervient à un moment charnière. Après 2011, année du printemps arabe, des indignés et d’Occupy Wall Street, une première vague d’émeutes d’ampleur et de soulèvements avait traversé les continents : au Canada (« Printemps érable », au Chili (région d’Aysen), en Turquie (conflit de la place Taksim), en Ukraine (Place Maidan), au Brésil (contre la corruption et le Mundial), à Hong Kong (mouvement des Ombrelles), aux USA après la mort de deux jeunes afro-américains tués par la police à Ferguson et Baltimore. Le moment de décrue de 2014-2015 a été propice au développement du terrorisme. À partir de 2016 une seconde vague commence qui culmine en 2019 avec des soulèvements d’ampleur dans 20 pays : la France (Gilets jaunes), l’Espagne (en Catalogne), l’Algérie (le Hirak), la Guinée, le Soudan, l’Éthiopie, le Liban (taxes sur internet), l’Iran (prix des carburants), l’Irak (corruption), l’Indonésie (réforme du code civil et révolte des papous), l’Inde (réforme constitutionnelle islamophobe), Hong Kong (loi sur l’extradition), Haïti (corruption), le Honduras (privatisation de la Santé et de l’Éducation), Panama (défense du mariage gay), le Venezuela (pénuries), la Colombie (réforme du code du travail et des retraites), l’Équateur (prix des carburants), la Bolivie (fraude électorale) et le Chili (hausse du prix du métro). Si les détonateurs semblent parfois plus anecdotiques que d’autres, partout la colère est massive, durable et devient vite globale. Presque partout la confrontation avec le pouvoir est d’une grande violence et le répertoire émeutier atteint des sommets d’intensité. En France, à Hong Kong, au Chili, en Bolivie, en Équateur, au Liban, en Irak, en Iran, en Inde la syntaxe de la performance a parfois voire souvent, cédé la place à celle de l’insurrection.

Description de l'image par IA : Graphique à barres montrant les affrontements dans le monde de 2012 à 2019.
© Alain Bertho

28Si le Covid 19 a mis l’année suivante un couvercle brutal sur cette cocotte planétaire, tout laisse à penser que le bouillonnement n’a pas cessé pour autant. La situation américaine prouve que les temps de pandémie peuvent aussi être des temps de colère. Écoutons ce que nous diront les peuples dans les mois et les années qui viennent. Les vitrines qu’on brise nous font toujours entendre les cassures du monde.


Date de mise en ligne : 12/01/2021

https://doi.org/10.3917/rpre.216.0055