« Radicalisation » ou « fanatisme » ? Réflexions critiques sur un terme pernicieux
Pages 75 à 83
Citer cet article
- BLANCHET, Philippe,
- Blanchet, Philippe.
- Blanchet, P.
https://doi.org/10.3917/rpre.212.0075
Citer cet article
- Blanchet, P.
- Blanchet, Philippe.
- BLANCHET, Philippe,
https://doi.org/10.3917/rpre.212.0075
Notes
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[1]
Une première version de ce texte est parue sur le site Les Mots sont Importants : « La radicalisation : réflexions critiques sur un concept pernicieux », août 2016, en ligne sur http://lmsi.net/La-Radicalisation. Il fait partie des termes analysés dans Philippe Blanchet (2018), Les Mots piégés de la politique, Paris, Textuel.
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[2]
Caroline Guibet Lafaye et Pierre Brochard (2016), La radicalisation vue par la presse : fluctuation d’une représentation, Bulletin de Méthodologie Sociologique / Bulletin of Sociological Methodology, SAGE Publications, 130(1): 1-24, disponible en ligne sur HAL-SHS.
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[3]
Socialiste avait d’ailleurs à l’époque un sens plus proche de « communiste ».
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[4]
Mais le parti radical était à l’époque considéré comme trop modéré par le parti socialiste.
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[5]
Voir Maurice Tournier (1994), « De gauche à droite le balancier radical » in Des mots en politique. Propos d’étymologie sociale, en ligne sur http://books.openedition.org/enseditions/1733.
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[6]
Farhad Khosrokhavar (2014), Radicalisation, Paris, Édition de la Maison des Sciences et de l’Homme.
- [7]
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[8]
S. Al Matary (2016), « Radical-e » en ligne sur http://selp.eu/lexique/radical-e/ (site de la Société d’étude du langage politique).
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[9]
Saisir les mécanismes de la radicalisation violente : pour une analyse processuelle et biographique des engagements violents, Rapport de recherche pour la Mission de recherche Droit et Justice, avril 2017, p. 9 et 10.
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[10]
Joëlle Bordet, psychosociologue collaboratrice de la PJJ, interview dans Hommes et Libertés n° 178, juin 2017, p. 12.
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[11]
P. Rimbert, « Le mot qui tue », Le Monde Diplomatique, février-mars 2017.
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[12]
Le Monde, 23 février 2017.
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[13]
Robert Redeker, « Plaidoyer pour la “radicalisation », Le Point du 23 décembre 2015. http://www.lepoint.fr/chroniques/redeker-plaidoyer-pour-la-radicalisation-23-12-2015-2004828_2.php.
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[14]
Source des informations linguistiques : dictionnaire Trésor de la Langue Française Informatisé du CNRS (TLFI), en ligne sur http://atilf.atilf.fr/tlf.htm.
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[15]
En Islam, le djihad n’est pas forcément une guerre contre les non musulmans, mais il peut l’être et c’est en ce sens qu’il est majoritairement compris et utilisé en français.
1Le terme radicalisation et ses associés radicaliser, radicalisé, ont été répandus de façon massive par les politiques et les médias à partir de l’attaque du siège de Charlie-Hebdo et relancés en permanence à propos de tout ce qui touche aux agressions, attentats et activités revendiqués par des fanatiques au nom d’une certaine conception de l’islam et de l’organisation djihadiste dite Daech. Presque inexistant dans la presse dans les années 1990, il y est développé à partir des années 2000 (suite à l’attentat du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers à New York) et la fréquence de son traitement médiatique est multipliée par 4 à partir de 2011 et surtout de 2014, notamment à propos de l’islam, du terrorisme dit islamiste, et deux fois plus dans les journaux de droite que dans ceux de gauche [2]. Les crimes commis en 2015 et 2019 au nom de Daech en ont encore augmenté les usages de façon exponentielle. Tout aussi inexistant dans les politiques publiques jusqu’en 2014, il est devenu l’un des intitulés majeurs de plans d’action du gouvernement notamment dans la justice et l’éducation pour « prévenir et détecter la radicalisation » (cf. le Plan national de lutte contre la radicalisation violente et les filières terroristes, présenté par le ministre de l’Intérieur en avril 2014).
Aux origines du mot et de ses usages
2Le mot radical est un emprunt au latin qui désigne à partir du xviie siècle, conformément à son étymologie, ce qui est relatif à la racine de quelque chose, à son origine, à ses causes profondes, surtout dans les domaines scientifiques. Par extension, il a ensuite qualifié ce qui est intense, puissant.
3Dans le champ politique, il a désigné à partir du xixe siècle ce qui a trait au radicalisme, c’est-à-dire en France au Parti Radical et en Angleterre aux idées de J. Bentham, qui ont en commun d’avoir un projet politique profondément réformiste, voire révolutionnaire, très ancré à gauche (attachement à la démocratie, à la laïcité, à l’égalité, au suffrage universel, voire au socialisme), et qualifié d’extrémiste par leurs opposants. Mais être radical, c’était être trop modéré du point de vue d’un socialiste [3]. Par extension, il a été utilisé pour désigner une attitude intransigeante et jusqu’auboutiste. C’est à propos du radicalisme qu’est inventé le verbe radicaliser, au xixe siècle, pour désigner le fait d’adhérer au Parti Radical ou aux idées de ce parti, d’où par extension le sens « rendre fondamental » (retour à l’étymologie de la racine) ou « rendre extrémiste ». Le mot radicalisation a été dérivé du verbe à partir des années 1930, pour nommer le fait de (se) radicaliser, notamment donc en relation avec le Parti Radical [4] ou, plus largement, des mouvements révolutionnaires de gauche [5].
4Ce n’est qu’à partir des années 2000 et surtout 2010 qu’il a été utilisé avec ce sens actuel, à la fois beaucoup plus large (tout projet sociétal) et beaucoup plus caractérisé (action violente) :
« Par radicalisation, on désigne le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel » [6].
6On notera, non sans un sourire ironique, que c’est un député radical socialiste, Aristide Briand, qui a fait adopter la version « soft » de la laïcité en 1905 et que la ministre de la Justice en poste jusqu’en 2016, Mme Taubira, est membre du Parti Radical de Gauche…
De quoi est-ce qu’on parle aujourd’hui ?
7Si l’on examine de près les documents officiels diffusés par les institutions dans leurs actions de « prévention et de détection de la radicalisation », on remarque très rapidement un amalgame simpliste, d’autant plus grave qu’il est véhiculé par des textes particulièrement flous. Sur un prospectus du ministère de l’Intérieur diffusé dès janvier 2015 et que l’on retrouve sur le site indiqué, on voit écrit ceci en première page (page qui a également été placardée comme affiche) :
« Radicalisation violente, enrôlement djihadiste. Familles, amis, agissez sans attendre. http://www.stop-djihadisme.gouv.fr ».
9En page 2, on trouve la définition suivante :
« La radicalisation est un changement de comportement qui peut conduire certaines personnes à l’extrémisme et au terrorisme ».
11La radicalisation n’est donc pas forcément violente, extrémiste, terroriste. Du coup, on voit mal sur quoi se fonder pour justifier de lutter contre cette radicalisation qui ne serait qu’un « changement de comportement », tant qu’elle n’a pas conduit à ces excès – sauf à sous-entendre une politique d’hygiénisme de la pensée qui ne tolèrerait que des idées modérées et qui condamnerait des faits avant même qu’ils soient commis (grave violation des Droits humains qu’a instauré l’état d’urgence en France en 2016). Le voile est évidemment levé (c’est le cas de le dire) avec l’intitulé du site : stop jihadisme. En fait, c’est exclusivement une « radicalisation » musulmane à potentialité djihadiste qui est visée et le « changement de comportement » est implicitement celui de musulmans qui adopteraient des comportements religieux plus marqués, décrits de façon allusive à la page 3 du prospectus : « changement de comportements familiaux, sociaux, scolaires, alimentaires, vestimentaires, linguistiques… »
12Cet implicite est permanent et confirmé par d’autres documents du même type. Ainsi, les 13 et 14 janvier 2016, l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice et le comité interministériel de prévention de la délinquance organisaient à l’École militaire de Paris un séminaire intitulé La radicalisation en France. La première journée portait sur « Les ressorts de la radicalisation » et la deuxième sur « Les réponses des pouvoirs publics ». La radicalisation en question n’est jamais précisée : on pourrait croire qu’il s’agit de toute forme de radicalisation dans tous domaines (ce qui serait inquiétant en termes de liberté d’opinion, de pensée, d’expression, de convictions politiques ou religieuses). Les titres des interventions et des intervenants permettent de décoder facilement l’implicite : « délinquance, fondamentalisme musulman, radicalisation violente, islamologie, salafisme, imam, cultes, terrorisme, sûreté de l’État, criminalité, prosélytisme radical ». En fait « LA radicalisation » visée est seulement celle, potentielle ou avérée, de musulmans dits « fondamentalistes salafistes violents, délinquants ou criminels, portant atteinte à la sûreté de l’État par du terrorisme… ».
13En mars 2016, le Comité interministériel de prévention de la délinquance a publié un long document (109 pages) intitulé Guide interministériel de prévention de la radicalisation, qui couvre et mobilise en 26 fiches la totalité des services de l’État dans cette prévention. Si LA radicalisation n’y est toujours pas précisée (malgré l’usage du terme des dizaines de fois dans le texte), une définition en est donnée (celle de Khosrokhavar citée ci-dessus), et l’on voit très vite qu’il ne s’agit, une fois de plus, que de musulmans : dès l’introduction sont nommés la Syrie et l’Irak, le site stop-djihadisme, puis les cadres religieux musulmans…
14En 2016 a ouvert le premier « Centre de déradicalisation », là aussi sans aucune précision sur la « radicalisation » visée, mais qui ne concerne que des musulmans, puisque les règles annoncées par les autorités aux journalistes sont que « la prière et le port du voile seront cantonnés dans les chambres » [7].
15Enfin, le ministère de l’Éducation nationale a publié parallèlement en 2015 son propre livret de prévention de « la radicalisation des jeunes ». La radicalisation n’y est pas non plus précisée et certains passages peuvent même laisser penser que d’autres « radicalisations » que djihadiste y seraient concernées. On y trouve une autre définition, encore plus large de la radicalisation :
« La radicalisation, c’est l’action de rendre plus intransigeant le discours ou l’action ».
17On chercherait donc à empêcher toute intransigeance dans les convictions (me voici donc radicalisé puisque je ne transige pas à propos des Droits humains). Le document ajoute aussitôt que :
« La radicalisation peut s’exprimer par la contestation violente de l’ordre public et de la société, ainsi que par la marginalisation vis-à-vis de celle-ci. »
19Tout.e militant.e. altermondialiste est donc considéré.e comme « radicalisé.e », d’autant que la notion de violence (verbale ?) n’est pas précisée. Mais le document ajoute que « La radicalisation relève d’un processus “d’emprise mentale” (…) » et cite la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires : nous voilà, allusivement, dans le champ du religieux et plus précisément du djihadisme, auquel renvoient aussi plus loin les termes d’endoctrinement, de terrorisme, de religion (mais on y ajoute idéologie), et bien sûr le fameux site stop-djihadisme.com… Il est inacceptable que le document le plus inquiétant idéologiquement et le moins clair soit celui de l’Éducation nationale.
Des critiques de plus en plus fréquentes
20D’autres analystes des discours politiques aboutissent à la même conclusion :
« Graduellement utilisé dans notre pays pour désigner une sensibilité, puis une formation républicaine intransigeante, peu à peu ralliée au compromis, l’adjectif « radical.e » caractérise désormais majoritairement des modes d’expression politiques qu’une bonne part de ceux qui se disent républicains aimerait tenir en marge de la République : les musulmans soupçonnés de pratiquer un islam non « modéré » ; la gauche révolutionnaire et l’extrême droite. Dans le premier cas – qui fournit aujourd’hui l’essentiel des occurrences –, un autre déplacement s’est opéré, puisque « radical », qui qualifiait à l’origine un discours anticlérical, est devenu un marqueur de l’extrémisme religieux, que d’aucuns confondent avec le « fondamentalisme » » [8].
22Dans la même étude, à propos du lexique de l’administration pénitentiaire, Sarah Al Matary relève un passage progressif entre 2000 et 2010 de « prosélyte », puis « islamiste » à « PRI » (signifiant « personne radicalisée islamiste ») à « radicalisé » qui nomme les personnes auparavant désignées par « islamiste ». Le terme est même critiqué dans un rapport officiel :
« Si le terme séduit, il est aussi l’objet de critiques qui tiennent à la fois à ses effets politiques et à une certaine imprécision quant à sa signification. La notion de radicalisation a pu d’abord être dénoncée comme un outil de stigmatisation et de sécurisation d’une communauté (musulmane) dont les pratiques culturelles étaient ainsi associées à l’usage de la terreur. C’est donc aussi à une critique épistémologique que le terme renvoie, soulignant une forme de confusion entre des phénomènes divers comme le fondamentalisme, l’extrémisme et le terrorisme. La notion a pu également sembler trop large, débordant les seuls comportements violents (…) tout comportement radical n’est pas forcément violent et établir un lien d’automaticité entre conduite religieuse stricte (le salafisme) et activisme violent (le djihadisme) relève d’un dangereux raccourci qui ne tient pas compte de la multiplicité des formes de l’engagement salafiste. Enfin, toute radicalisation violente lorsqu’elle s’exprime n’est pas nécessairement terroriste. L’usage du terme «radicalisation» a pu servir également à disqualifier certaines formes radicales de contestation politique opérées par des mouvements sociaux mais sans ambition terrorisante (…) Ce point conduit à une inévitable réflexion sur la relativité du terme » [9].
24On retrouve les mêmes insatisfaction chez des professionnels :
« Le terme “radicalisation” a conduit les professionnels, impliqués au quotidien auprès des jeunes des quartiers populaires, à beaucoup d’interrogations. Il est a priori « flou »… » [10].
26Et jusque dans la presse et chez des politiques :
« Radicalisation, c’est d’abord (…) l’expression d’une capitulation intellectuelle (…) Rien ne sert de comprendre quand on peut châtier (…) La radicalisation décrit tantôt l’adhésion à des idées radicales, tantôt la marginalisation sociale, tantôt la perpétration d’actes violents (…) L’équivoque est commode (…) l’imputation de radicalisation offre aux dirigeants un outil de disqualification à large spectre » [11].
« En 2017, parmi les appellations piégées qui ruinent le langage et rongent la pensée, celle de “radicalisation’’ occupe sur le plateau du Scrabble idéologique la case du mot compte triple (…) La prise en charge de la déradicalisation en France est un “échec’’ et les pouvoirs publics doivent changer de “concept’’, selon un rapport des sénatrices Esther Benbassa et Catherine Troendlé » [12].
Un terme ambigu, aux sous-entendus hypocrites et aux conséquences dangereuses
29Radicalisation n’est décidément pas un terme adapté. Premièrement parce que, dans le champ politique, il désigne historiquement des progressistes humanistes tout à fait opposés aux obscurantistes religieux tyranniques et inhumains. Deuxièmement parce qu’il embarrasse au point que ses utilisateurs et promoteurs principaux n’arrivent ni à le définir de façon claire ni à se mettre d’accord entre eux. Troisièmement parce qu’il laisse entendre que toute radicalité est en soi dangereuse et pourrait conduire au terrorisme. Quatrièmement parce que son usage non spécifié mais implicitement réservé à un fanatisme religieux précis crée à la fois de la stigmatisation et de l’injustice pour les populations concernées par cette religion, en lien avec la nouvelle conception excluante de la laïcité. Cinquièmement parce qu’il laisse penser que les fanatiques en question ne font qu’appliquer leur religion de façon intransigeante et intense (sens de « radical »), ce qui fait croire que leurs comportements outranciers trouvent leurs fondements dans leur religion elle-même (dont on encourage ainsi le rejet par le reste de la population).
30Trois hypothèses me semblent possibles pour expliquer un choix terminologique aussi mauvais :
- soit les autorités cherchent effectivement à connoter négativement toute radicalité pour, à cette occasion, essayer d’empêcher toute contestation de leur autorité et de l’ordre établi (c’est-à-dire jusque dans ses fondements, ce qui nous renvoie au projet du radicalisme de gauche) et ce ne serait pas surprenant de la part des gouvernements Valls puis Philippe, clairement conservateurs et réactionnaires, qui en ont fait la preuve lors des contestations de la loi dite « Travail » et du mouvement des « Gilets Jaunes » ;
- soit les autorités font semblant de viser « LA radicalisation » en général pour ne pas dire qu’elles ne visent que le fanatisme djihadiste musulman et donc, hypocritement, pour exacerber le rejet global des musulmans et musulmanes déjà bien présent dans la France xénophobe à la laïcité ciblée (depuis la loi de 2004), et pour le récupérer sur le plan électoral ;
- soit les gouvernants sont tellement focalisés sur le terrorisme djihadiste, apparemment instrumentalisé pour servir l’extension de leur pouvoir et l’hégémonie de leur idéologie nationaliste, qu’ils ne pensent même pas qu’il peut y avoir d’autres « radicalisations ».
32L’une des conséquences les plus dangereuses de cette conception de « LA radicalisation » qui amalgame musulman.e.s, djihadisme, radicalisme et terrorisme et ne vise que ce fanatisme-là, c’est une fois de plus la relégation globale de personnes et populations stigmatisées de façon injuste et discriminatoire. Et cela vient s’ajouter à l’ensemble des discours politico-médiatiques manipulateurs dont la terminologie est maladroite ou malintentionnée et qui dresse l’opinion contre l’islam dans l’« après Charlie ». C’est donc potentiellement susciter d’autres ruptures, d’autres désocialisations, d’autres vengeances à prétexte identitaire. Parmi d’autres conséquences, on peut craindre la diffusion d’une opinion forgée par un amalgame grossier, qui est le contraire de la pensée claire et distanciée nécessaire à la vie commune et au respect de chacun.e.
33Une autre analyse critique du terme est proposée par Robert Redeker [13] :
« L’imaginaire transporté par le mot de “radicalisation”, qui est un imaginaire de l’authenticité, entre en contradiction avec le message que la société veut envoyer à cette jeunesse. Se servir du mot de “radicalité” pour désigner l’islamisme djihadiste revient à le valoriser plutôt qu’à le condamner, à le rendre attrayant. C’est en effet laisser supposer que la vérité (l’adéquation à l’origine) de la religion musulmane réside dans cet islamisme (…) Le même vocable désigne le Parti radical, les radicaux de gauche et les assassins du Bataclan. Cette confusion signale que quelque chose est inadéquat – et, par suite, inopérant – dans notre lexique politique. Radicalité est un mot qui ennoblit la cause que l’on défend. Radicalisation est un mot qui enjolive jusqu’à l’absolu le combat que l’on mène ».
D’autres mots à envisager : « fanatisme » ?
35L’un des termes qui est également employé est fondamentalisme. Il pose lui aussi problème puisqu’il désigne avant tout le fait d’en (re)venir à ce que les tenants d’une religion ou d’une idéologie politique considèrent comme étant fondamental, ces fameux « fondamentaux » dont se gargarisent les politiques… On voit mal pourquoi le fondamentalisme serait présenté comme une bonne chose à propos de l’école ou d’un programme politique, mais une mauvaise chose pour une religion précise, l’Islam… Sauf à penser et laisser penser que les fondements même de l’Islam sont la violence, le djihadisme guerrier, le terrorisme, ce qui est manifestement faux et manipulateur. Le terme intégrisme, plutôt utilisé pour parler des catholiques traditionnalistes, pose le même problème : il évoque un respect de ce qui est conçu comme une intégrité (et donc aussi d’une entièreté) de la religion, et fait donc porter sur la religion dans son ensemble une de ses interprétations et de ses mises en œuvre particulières et outrancières.
36Le terme fanatisme est probablement beaucoup plus approprié. D’origine religieuse (il désigne au Moyen Âge des « illuminés » qui se croient inspirés par Dieu, des « fous de Dieu »), il désigne communément aujourd’hui « l’adhésion à une cause ou à une doctrine religieuse, politique ou philosophique avec une conviction absolue et irraisonnée et un zèle outré poussant à l’intolérance et pouvant entraîner des excès » [14]. Et pour préciser de quel fanatisme il s’agit (mais il n’y a pas de raison de ne chercher à prévenir, détecter et combattre que celui-ci), on peut préciser djihadiste (au sens de « musulman qui prétend faire la guerre au nom de Dieu » [15]) voire salafiste (« musulman qui adhère à une interprétation ancienne ou archaïque des textes religieux ») mais ce deuxième terme tend à faire porter la responsabilité sur les textes et, partant, sur la religion elle-même, au lieu de la faire porter sur les personnes fanatiques à qui ce fanatisme fait perdre toute mesure. On a vu apparaître le terme djihadisation dans des dispositifs de l’Éducation nationale, plus précis et nettement plus adapté que radicalisation, mais trop exclusivement centré sur l’Islam et sur une certaine acception, guerrière, du mot djihad, qui n’est pas la seule possible.
37Pour conclure, je propose plutôt une formulation comme « fanatisme à prétexte X » (X = « religieux – musulman, catholique – national, politique, etc.) et l’abandon du terme « radicalisation » ainsi que de ses dérivés (« radicalisé, déradicalisation,… »).