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Article de revue

Jean-Pierre Kahane (1926-2017)

Pages 7 à 9

Citer cet article


  • Bruit, G.
(2017). Jean-Pierre Kahane (1926-2017) Raison présente, 203(3), 7-9. https://doi.org/10.3917/rpre.203.0007.

  • Bruit, Guy.
« Jean-Pierre Kahane (1926-2017) ». Raison présente, 2017/3 N° 203, 2017. p.7-9. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2017-3-page-7?lang=fr.

  • BRUIT, Guy,
2017. Jean-Pierre Kahane (1926-2017) Raison présente, 2017/3 N° 203, p.7-9. DOI : 10.3917/rpre.203.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2017-3-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.203.0007


1Comment éviter les mots convenus pour rendre hommage à Jean-Pierre Kahane, mort le 21 juin 2017 ? Mathématicien, membre de l’Académie des sciences, militant politique et rationaliste, président de l’Union Rationaliste de 2001 à 2004, il était un lecteur attentif de Raison Présente où il avait publié un remarquable article, « Théétète, le Galois grec » (RP n° 171). À l’été de 2008, il m’avait envoyé une « pochade » écrite en 1997, retrouvée, me disait-il, dans ses papiers. Elle lui était venue « à la suite d’une audition de Deleuze enregistrée, et de méchantes piqûres de tiques ». Juste pour lire et rire… À mon tour, je viens de retrouver ce texte, qui montre un homme de culture, attentif au discours des philosophes et se livrant au plaisir du jeu avec les mots et les concepts, non sans humour à l’égard de la pratique scientifique. C’est pour évoquer le rire discret et le sourire amical de cet homme si courtois que nous avons pensé publier ce texte.

Éloge de la tique

2Écartons d’un revers de main les allusions faciles à l’histoire ancienne ou à l’actualité. Athènes a mieux fait que dominer la tique, et si aujourd’hui les tiques médicales, les tiques scientifiques, les tiques de l’information, font la une des journaux, ce n’est pas de notre propos. Pas plus que le passage de la tique polie, la poli-tique, à celle de la tique-robot, la robo-tique.

3Non, notre éloge de la tique s’inscrit délibérément dans la démarche deleuzienne d’un rapport animal avec l’animal. Et si nous devons confier au papier cet éloge de la tique, c’est avec l’intention, la volonté de parler de la tique pour la tique, de parler au sujet de la tique à la place de la tique, de plier notre usage de la langue des hommes et, s’il le faut, de plier notre papier lui-même, à la nécessité de faire vivre la tique dans un rapport animal avec la tique.

4Et cependant, l’éloge de la tique se doit de dépasser l’approche deleuzienne. Car si Deleuze a décrit avec la plus grande pertinence et la plus grande finesse le monde de la tique comme constitué de trois phases (la branche de l’arbre, la chute sur le mammifère, et la recherche du coin de peau où s’incruster) et des trois stimuli correspondants (la quête de la lumière, l’excitation olfactive, l’excitation tactile), il semble avoir exclu la tique du domaine, par lui si magistralement exploré, de la territorialisation, de la déterritorialisation et de la reterritorialisation. Or, quel exemple plus frappant et plus pur de territorialisation, déterritorialisation et reterritorialisation que la fixation de la tique à l’extrémité d’une branche, pendant des jours ou des mois, puis le brusque abandon de cet étroit territoire pour la luxuriante exubérance d’un monde de poils et de fourrure, et enfin, dans la clairière enfin conquise, la percée vers les abîmes intradermiques de l’hôte choisi !

5Selon Deleuze, c’est dans ce processus de territorialisation, déterritorialisation et reterritorialisation que se trouve l’origine de l’art, et les exemples qu’il donne sont le chant des oiseaux, les postures des mammifères, les couleurs éclatantes dont les singes font usage en affichant leur derrière. Au regard de ces exemples glorieux, la tique, avec sa sensibilité à la lumière, aux odeurs et au toucher des poils, fait un peu parent pauvre.

6Mais si nous creusons la pensée deleuzienne sans nous arrêter à l’apparence, nous voyons clairement que si l’apport de la tique à l’art et à la culture est encore largement sous-estimé, c’est qu’au lieu d’avoir avec la tique un rapport d’animal à animal, nous avons avec elle un rapport humain. Nous qui entendons le chant des oiseaux et l’éloquente mimique du derrière des singes, nous restons sourds et aveugles devant les moyens d’expression des tiques. Or, la quête de la lumière à l’extrémité d’une branche ne figure-t-elle pas à l’évidence la quête du bonheur ? La chute dans le monde des poils ne représente-t-elle pas, dans l’univers des tiques, la source des grands mythes et des grandes épopées, l’équivalent d’Adam ou d’Icare ? Et enfin, la vigoureuse percée intradermique n’est-elle pas, pour la tique, l’accomplissement du devoir par excellence, qui est la connaissance de l’Autre ?

7Il est temps, il est grand temps que nous parlions pour la tique. Et cela devrait nous être particulièrement facile, lorsque la tique élit domicile chez nous. Nous vivons alors avec elle un véritable rapport d’animal à animal, nous lui fournissons à manger, et elle nous enseigne à souffrir avec elle. La tique est pour nous l’apprentissage même de la sympathie, de la souffrance avec elle. Il s’agit là d’une sympathie de type amoureux : nous souffrons avec elle en ce qu’elle nous fait souffrir, mais elle ne souffre pas avec nous. Au contraire, elle se nourrit de notre souffrance. C’est pourquoi, imitant l’exemple glorieux de Deleuze et de Félix n’hésitant pas à introduire le terme de déterritorialisation pour exprimer un concept philosophique nouveau, nous voyons qu’il convient d’introduire un nouveau vocable, rejetant la connotation symétrique de la sympathie prise au sens banal, pour désigner la souffrance que nous éprouvons avec une tique dans la peau. Nous proposons le terme de « parasympathie ». La science moderne a d’ailleurs développé la théorie du système parasympathique, inspirée par les démangeaisons que nous cause la tique.

8Est-il besoin d’insister ? L’apport de la tique à l’art, à la culture, à la religion, à la science, n’est comparable qu’à celui des représentants les plus éminents du monde animal. Nous n’hésitons pas, dans cet esprit, à placer la tique au premier rang, avant même le pou et l’araignée, même s’il faut pour cela bousculer l’ordre alphabétique.

9À la lueur de ce qui précède, il convient de réexaminer avec sérieux la question que nous avions écartée au départ comme indigne de nos réflexions : celle des calembours impliquant la tique. Au-delà de leur aspect ludique, ces calembours nous semblent traduire une sorte de reconnaissance presque universelle du rôle de la tique dans la langue et dans la pensée françaises. Et surtout, ils nous poussent à considérer avec gravité, sur un cas typique, la place des animaux dans notre vision de l’avenir. C’est pourquoi nous conclurons ce trop bref éloge de la tique par la proposition que soit créé dans les plus courts délais, sous l’autorité d’un biologiste prestigieux, et avec la collaboration des représentants les plus qualifiés des principales communautés dont celles des poux et des araignées, une commission d’études qui prendrait le nom de « comité national consultatif des tiques ».

10Jean-Pierre Kahane, 28 décembre 1997


Date de mise en ligne : 01/01/2019

https://doi.org/10.3917/rpre.203.0007