Avis de tempête démocratique : Rodrigo Duterte, nouveau président des Philippines
Pages 109 à 118
Citer cet article
- SANCHEZ, Jean-Noël,
- Sanchez, Jean-Noël.
- Sanchez, J.-N.
https://doi.org/10.3917/rpre.199.0109
Citer cet article
- Sanchez, J.-N.
- Sanchez, Jean-Noël.
- SANCHEZ, Jean-Noël,
https://doi.org/10.3917/rpre.199.0109
Notes
-
[1]
Julliane Love De Jesus, Duterte: Abu Sayyaf are not criminals, Inquirer.net, 8 juillet 2016, http://newsinfo.inquirer.net/795092/duterte-abu-sayyaf-are-not-criminals, consulté le 20 juillet 2016.
-
[2]
Associated Press, Duterte asks US on sea feud with China: ‘Are you with us?’, The Philippine Star, 21 juin 2016, http://www.philstar.com/headlines/2016/06/21/1595505/duterte-asks-us-sea-feud-china-are-you-us, consulté le 20 juillet 2016.
-
[3]
Benedict Anderson, The Spectre of Comparisons: Nationalism, Southeast Asia, and the World, Londres, Verso, 1998, p. 206-211.
-
[4]
Human Rights Watch, « You Can Die Any Time ». Death Squad Killings in Mindanao, https://www.hrw.org/sites/default/files/reports/philippines0409webwcover_0.pdf, consulté le 20 juillet 2016.
-
[5]
Gabriel Dominguez, Who are the Philippines’ top presidential candidates?, DW, 09 février 2016, http://www.dw.com/en/who-are-the-philippines-top-presidential-candidates/a-19035071, consulté le 20 juillet 2016.
-
[6]
Précisément, la méthamphétamine connue sous le nom de shabu, très populaire aux Philippines.
-
[7]
Inquirer.net, http://www.inquirer.net/elections2016, consulté le 19 mai 2016.
-
[8]
The Daily Tribune, http://www.tribune.net.ph/headlines/marcos-aquino-clash-on-vp-poll-fraud-claim, 24 mai 2016, consulté le 01/06/2016.
-
[9]
COMELEC Transparency Server, http://election2016.ppcrv.org/wall/president.php, 18 mai 2016, consulté le 18 mai 2016.
-
[10]
Philippine American Press Club, Duterte’s careless rhetoric undermines press freedom, Inquirer.net, http://globalnation.inquirer.net/139914/dutertes-careless-rhetoric-undermines-press-freedom, 5 juin 2016, consulté le 10 juin 2016.
-
[11]
AFP, Philippines : le président Duterte « n’a pas peur des droits de l’homme» » L’OBS, http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20160718.AFP1847/philippines-le-president-duterte-n-a-pas-peur-des-droits-de-l-homme.html, 18 juillet 2016, consulté le 19 juillet 2016.
-
[12]
Politiko, Duterte finally admits millions in secret BPI accounts from bday gifts but all spent for ‘happy-happy’, http://politics.com.ph/duterte-finally-admits-millions-secret-bpi-accounts-bday-gifts-spent-happy-happy/, avril 2016, consulté le 10 mai 2016.
-
[13]
Voir par exemple, Max Margan, Mailonline, 15 juillet 2016, http://www.dailymail.co.uk/news/article-3691692/Drug-addicts-Philippines-surrender-authorities-president-Rodrigo-Duterte-urges-citizens-ahead-kill-drug-users-dealers.html, consulté le 17 juillet 2016.
Épiphénomène ou symptôme ?
1Jusqu’à cette année, les Philippines faisaient essentiellement parler d’elles pour trois raisons. Tout d’abord, pour leur catholicisme fervent, puisque, chaque année, les sanglantes processions de pénitents et les spectaculaires crucifixions « réelles » qui ne se pratiquent plus que dans l’archipel sont abondamment diffusées par les médias du monde entier. Ensuite, pour les actions des groupes armés musulmans qui opèrent en son Sud, dont les prises d’otages, exécutions de touristes et déclarations d’allégeance aux enseignes globalisées de la terreur islamique constituent autant d’occasion de faire parler d’eux. Enfin, du fait des catastrophes naturelles de grande envergure qui frappent régulièrement le pays.
2Depuis la chute du dictateur Ferdinand Marcos en 1986, la politique locale, en revanche, malgré le fait qu’elle ne manque assurément pas d’aléas, ne fait que rarement l’objet d’une couverture médiatique en dehors de l’Asie. Or, c’est précisément ceci qui vient de changer puisque, depuis le mois d’avril 2016, les faiseurs d’actualité ont très abondamment relayé la campagne présidentielle du candidat Rodrigo Duterte, rapidement qualifié de « Donald Trump asiatique ». Le 9 mai, celui-ci remportait effectivement les élections pour la direction du pays et, depuis lors, chacune des déclarations ou annonce de future décision de ce politicien outrancier et inquiétant fait l’objet d’une large diffusion dans les pays occidentaux.
3Le qualificatif de « Donald Trump asiatique » est bien évidemment inadéquat, voire franchement ethnocentrique, puisqu’il donne à penser que le personnage ne saurait être interprété qu’à la lumière d’un référent extérieur qui, pour sa part, n’a pas encore remporté la charge présidentielle qu’il brigue. De surcroît, Donald Trump est un phénomène originaire des États-Unis, nation qui a effectivement historiquement assumé un rôle tutélaire auprès des Philippines, mais vis-à-vis de laquelle le président Duterte semble justement chercher à se désolidariser sur trois sujets. D’une part, Duterte semble vouloir réintégrer les groupes insurgés communistes, notamment la New People Army, à l’espace de la légalité politique, alors que la lutte contre ceux-ci avait largement justifié les bonnes grâces nord-américaines dont a pu bénéficier le dictateur Marcos jusqu’au début des années 1980. En second lieu, il faut ici évoquer la volonté du président philippin de négocier avec les insurgés musulmans, qu’il refuse de qualifier de criminels [1] alors qu’ils viennent de décapiter deux touristes canadiens, et dont la présence dans l’archipel avait justifié au début des années 2000 un retour des forces nord-américaines sur le sol national moins de dix ans après le démantèlement de la base militaire de Subic Bay. Enfin, dans le cadre des conflits territoriaux en mer de Chine méridionale qui opposent l’archipel au géant du Nord, notamment autour des îles Spratleys, Duterte a récemment déclaré préférer négocier directement avec la Chine plutôt que de chercher à s’appuyer, comme l’avait fait son prédécesseur, sur un hypothétique soutien des États-Unis en cas d’escalade armée [2].
4Malgré tout, et en dépit du fait qu’elle soit de moins en moins employée depuis que Duterte a accédé au pouvoir et à mesure que le personnage est davantage connu en propre, cette expression de « Donald Trump asiatique » demeure intéressante.
5Souvent utilisée à proximité de l’adjectif « populiste », sans que l’on ne parvienne nécessairement à définir clairement ce dernier, celle-ci nous semble chercher à qualifier à sa façon le phénomène dit de « décomplexisation » du discours politique. Il s’agit là de la remise en cause d’un socle institutionnel et discursif préexistant, stable, supposément préalable à toute discussion et partagé par tous, sous le coup des injonctions d’un « parler vrai » dont la véracité même autoriserait à passer outre les institutions historiquement garantes des droits et des libertés communes ou, pour le moins, d’une vie démocratique viabilisée. Aux États-Unis, ce socle n’est autre que le système bipartite que la candidature de Donald Trump au sein du parti républicain est venue miner de l’intérieur. Aux Philippines, ce socle est l’équilibre politique sur lequel s’est construit la vie démocratique depuis la chute de Marcos, voire même celui qui a servi de cadre à la vie politique depuis l’accession du pays à l’indépendance, en 1946, à l’exception de la longue parenthèse précisément représentée par la dictature de ce même Marcos. En somme, aux Philippines, c’est l’ordre postcolonial que Duterte viendrait bouleverser.
À l’aune du destin national
6On le voit, on ne saurait penser ce phénomène nouveau qu’est Rodrigo Duterte sans l’inscrire dans la longue durée de l’histoire politique des Philippines.
7Lorsqu’il devient colonie espagnole à partir de 1565, l’archipel, à l’exception des espaces islamisés, ne possède pas d’unité politique, le pouvoir s’exerçant sur un espace restreint à partir de structures fondamentalement claniques. Afin d’assoir leur suprématie, les Espagnols ne vont pas bouleverser ces structures indigènes mais au contraire s’appuyer sur elles en les institutionnalisant dans le cadre d’une entreprise coloniale atypique, puisque les Philippines vont être, jusqu’au xviiie siècle tout au moins, largement déficitaires, très peu attractives pour les candidats européens à la migration et particulièrement déterminées par l’entreprise missionnaire, les religieux étant les véritables porteurs du processus d’hispanisation.
8Au début du xixe siècle, l’Espagne, qui vient de perdre la plupart de ses colonies américaines, va s’attacher à maximiser ses profits économiques dans les territoires qui lui restent. Aux Philippines, se met alors en place une agriculture intensive vouée à l’exportation, qui s’appuie sur l’exploitation de propriétés agricoles détenues par des Espagnols et notamment par les institutions religieuses qui s’étaient constitués d’immenses latifundios, mais aussi par de riches propriétaires terriens autochtones, souvent métissés de chinois, qui occupent dans bien des cas les charges politiques locales accessibles aux indigènes. C’est de cette classe aisée que va provenir pour l’essentiel l’intelligentsia anticléricale qui va penser et planifier l’indépendance du pays, virtuellement assurée le 12 juin 1898 avec la déclaration d’indépendance du pays, à l’issue de la défaite de l’Espagne face à des forces étatsuniennes venues théoriquement appuyer le mouvement d’émancipation local. Mais c’est bien un protectorat que le nouvel empire américain met en place aux Philippines. L’Église catholique va être restaurée dans son ancienne préséance tandis qu’une génération d’hommes socialement bien établis mais politiquement nouveaux va trouver une formidable plateforme ascensionnelle dans la collaboration politique avec le nouvel occupant.
9Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, marquée par une rude occupation japonaise, l’archipel doit être reconstruit. Les présidents successifs peinent cependant à résoudre les problèmes de pauvreté, d’exode rural et d’agitation politique, qui s’expriment tout particulièrement dans une insurrection armée d’obédience communiste. Surtout, qu’ils en soient directement issus ou non, c’est bien à l’hégémonie économique et sociale des grandes familles qu’ils travaillent, puisque ce ne sont pas les partis mais bien les personnalités politiques, et les clans qui les soutiennent au niveau local, qui importent dans ce jeu politique philippin. Surgit alors l’homme providentiel, le jeune Ferdinand Marcos, qui a su corriger ses origines humbles par un mariage avec la riche et belle Imelda Romualdez. Se gagnant l’engouement populaire grâce à un discours prophétique dénonçant la corruption des élites et annonçant un ordre nouveau, Marcos va se hisser au pouvoir en mettant en place un système de patronage dans lequel tous les clans devront dépendre en ultime instance du sien afin de pouvoir espérer se maintenir de quelque manière au pouvoir [3].
10En 1972, face au péril de la subversion communiste, Marcos proclame la loi martiale, logiquement soutenue par les États-Unis en cette fin de guerre du Vietnam et en ces années d’ascension de Ronald Reagan, ami intime des Marcos. Mais au début des années 1980, la mésentente du dictateur avec l’Église catholique, notamment autour du thème du contrôle de la natalité, va amener celle-ci à sortir de sa réserve et à soutenir de plus en plus ouvertement la militance démocratique. Le cap fondamental est franchi en 1983, lorsque Marcos fait assassiner sur le tarmac de l’aéroport de Manille l’opposant Benigno – Ninoy – Aquino, qui revenait de son exil aux États-Unis. Dès lors, Marcos perd tout soutien et sera poussé vers la sortie en 1986, lorsque, suite à des élections truquées, un immense mouvement populaire, connu sous le nom de People Power Revolution et largement appuyé par l’Église, va réclamer le départ du dictateur et la reconnaissance du vainqueur légitime du suffrage, la veuve Corazon Aquino.
11L’ordre moral peut désormais reprendre place. Mais toute forte qu’elle soit d’un puissant mouvement de sympathie nationale et internationale, la présidente Aquino a les plus grandes difficultés à restaurer l’ordre politique et économique. Surtout, les clans écartés par Marcos, dont font partie les Aquino-Cojuangco (la richissime famille sino-philippine dont est issue la veuve Corazon) reviennent sur le devant de la scène. Après la présidence plutôt positive de Fidel Ramos, c’est au tour de l’ancien acteur et idole des classes populaires Joseph – Erap – Estrada d’assumer la fonction suprême en 1998. Il sera destitué en 2001 sur des soupçons de corruption et avec l’appui de l’Église catholique qui mobilise un People Power II, ce qui suscitera un contre-mouvement populaire parfois appelé People Power III en vue de le maintenir au pouvoir. En vain. C’est alors sa vice-présidente, Gloria Macapagal Arroyo, qui prend sa place. En 2004, celle-ci remporte de façon douteuse les élections contre Fernando Poe, acteur et ami intime d’Estrada, et se trouve rapidement cernée par d’innombrables affaires de corruption.
12C’est précisément sur un programme axé sur la lutte contre la corruption que Benigno – Noynoy – Aquino III, fils de Ninoy et Corazon Aquino, va être élu en 2010 dans une course à la présidence qui l’opposait notamment à Estrada, qui deviendra maire de Manille en 2013. Macapagal Arroyo, malgré de gros problèmes de santé, va être incarcérée, tandis que de nombreux hommes politiques, tant au niveau national que local, vont devoir rendre des comptes. Pendant ce temps, l’économie philippine va connaître un taux de croissance soutenu de près de 8 % par an. En outre, Aquino va s’attacher à mener à bien une politique de planning familial malgré l’opposition farouche de l’Église catholique. Par ailleurs, les négociations de paix avec les musulmans séparatistes du Sud vont globalement avancer tandis que les instances internationales vont être efficacement saisies afin de régler la question des îles disputées et illégalement occupées par la Chine. En somme, à la veille de l’élection présidentielle, le bilan de la présidence d’Aquino est flatteur, et l’élection de son successeur déclaré, Mar Roxas, lui-même petit-fils de président, semble assurée. Et pourtant…
Un succès fulgurant et largement inespéré
13Rodrigo Duterte n’est évidemment pas un inconnu dans l’horizon politique philippin puisqu’il a été pendant 20 ans maire de Davao, dont l’agglomération fait à peu près jeu égal avec celle de Cebu avec plus de 2,5 millions d’habitants. Grâce à lui et aux escadrons de la mort dévoués au « nettoyage social » qui ont vu le jour sous ses mandats [4], Davao serait passée du statut de la ville la plus dangereuse à celui de la ville la plus sûre du pays.
14Cependant, lorsque nous avons visité l’archipel en février dernier, rien ne laissait présager, dans les discussions pas plus que dans la couverture des médias, que la candidature de Dirty Harry, aussi connu sous le doux sobriquet de Punisher, pouvait déboucher sur une victoire. Même si les prospectives de vote en sa faveur avaient beaucoup progressé en quelques mois, puisqu’il n’a déclaré ses ambitions qu’en novembre 2015, sa candidature était encore souvent appréhendée avec ironie ou mépris, tandis que les sondages étaient encore favorables à Grace Poe, fille adoptive du candidat malchanceux, Mar Roxas et Jejomar Binay, vice-président d’Aquino, Duterte n’arrivant encore qu’en cinquième position dans les intentions de vote [5].
15Que s’est-il donc passé en quelques mois ?
16En premier lieu, le succès du mandat d’Aquino a peut-être paradoxalement préparé la défaite de son dauphin adoubé. En effet, c’est largement sur la lutte anti-corruption que s’est légitimé la présidence d’Aquino, avec un succès certain. Mais en plusieurs occasions, et notamment au sujet de l’hacienda Luizita, une immense propriété appartenant à la famille Aquino-Cojuangco qui a donné lieu à de violents litiges avec des paysans, clos par décision de justice en 2012, l’opinion publique a pu avoir l’impression que les écuries d’Augias avaient pour seuil infranchissable les intérêts de la famille au pouvoir. Or, cette famille, dont le père avait déjà son portrait sur les billets de 500 pesos et la fille est la star incontestée des talkshows télévisées, s’étaient trouvé quasiment sanctifié après la mort de Corazon Aquino en 2009 par le biais d’une énorme campagne de publicité politique tendant à assimiler le destin de la famille martyre au destin national.
17En outre, le succès économique global de son administration ne s’est pas forcément traduit par une amélioration significative du quotidien des catégories sociales les plus défavorisées, pour lesquelles les problèmes du sous-emploi, du coût de la vie et des conditions concrètes d’existence demeurent entiers. Le progrès du pays a pu ainsi donner l’impression de ne profiter qu’aux catégories moyennes et supérieures de la société.
18En second lieu, il convient de noter que si les espoirs de succès du candidat Duterte étaient assez maigres au début de l’année 2016, en revanche, dans le cadre d’un système où les élections des présidents et vice-présidents sont indépendantes l’une de l’autre, Ferdinand Marcos Junior, sénateur, comme sa mère Imelda, avait déjà à ce moment-là le vent en poupe dans la course à la vice-présidence. Il semble ainsi qu’on puisse dire que la possibilité d’un Duterte président a été facilitée et colportée par la possibilité d’un Marcos vice-président. En effet, les moins de 25 ans, qui représentent une portion substantielle des votants, n’ont pas connu l’époque d’une dictature qui, vue de loin, peut sembler constituer une époque dorée si l’on fait abstraction des malversations qui permettaient au régime de maintenir des apparences fastueuses. Surtout, à bien y regarder, les candidats véritablement « choisis par les classes populaires » n’ont que rarement été élus, et parmi ces heureux derniers se trouve précisément Marcos père en 1965.
19Dans ce contexte, Rodrigo Duterte s’est présenté comme un homme simple, issu de la province, qui n’a pas d’amis dans les hautes sphères politiques manillaises et qui s’est fait tout seul, dans et par une politique locale qui a fait l’objet d’une vaste publicité dans tout le pays. Cette réputation d’homme fort l’a situé directement dans le contexte fantasmatique attaché à des figures telles que Marcos, Estrada, Poe et bien sûr le boxeur multi-champion du monde Manny Pacquiao, désormais sénateur et très certainement candidat aux prochaines élections présidentielles.
20En ce qui concerne l’axe de sa campagne, il était tout trouvé : le trafic de drogue [6] comme manifestation la plus visible de la décrépitude du pays, ce qui permettait en outre d’établir un lien direct entre la corruption des élites, coupables d’accointances avec des druglords souvent d’origine chinoise, et le quotidien des Philippins, à savoir le petit vendeur de doses du quartier.
21À partir du moment où constat socio-politique, situation de crise et solution paradigmatique convergeait en un seul homme providentiel, la machine était inexorablement en marche. Dès lors, ce qui pour tout autre candidat eût été rédhibitoire devenait inexorablement un atout pour le Punisher. Ses difficultés à s’exprimer en anglais, et même en tagalog, sa grossièreté, son machisme éhonté ? Autant de gage de sa nature de provincial honnête et entier. Ses insultes vis-à-vis de l’Église et même du pape, traité de « fils de pute » ? L’audace d’un homme du peuple qui ne pliera devant aucune autorité artificiellement consacrée. En outre, le cebuanophone Duterte pouvait compter sur les sentiments identitaires de cette communauté linguistique majoritaire au niveau national et qui n’a pourtant vu que deux de ses membres devenir présidents au cours de l’histoire de la république des Philippines. Et effectivement, les régions où le cebuano est majoritaire vont massivement voter en sa faveur [7].
22Lorsqu’en avril, les premiers sondages le donnant en tête sont sortis, ces mêmes autorités politiques et religieuses se sont affolées, faisant front contre lui et confirmant d’autant plus l’existence d’une coalition des forces sociales hégémoniques en vue d’étouffer les aspirations légitimes du peuple. Mais n’était-ce pas déjà ce qui s’était passé en 2004 au détriment d’Estrada ? Et finalement, n’était-ce pas aussi ce qui s’était en fin de compte advenu en 1986 ?
23Quand il est apparu clairement que la victoire de Duterte était inexorable, il a fallu sauver les meubles et éviter à tout prix un binôme Duterte-Marcos. Maria Robredo, la vice-présidente du malheureux Mar Roxas, a finalement pu l’emporter par une très courte avance (quelques 300 000 votes sur 41 millions de votant) sur Marcos Junior, qui s’est empressé de dénoncer une fraude électorale [8] et que Duterte a consolé en promettant d’inhumer la dépouille de son père dans le mausolée des héros de la nation.
Et maintenant ?
24Rodrigo Duterte a donc été élu, et très bien élu, avec 38,6 % des suffrages contre seulement 23,45 % pour son principal rival le 9 mai 2016 [9]. Il y a donc eu tempête, et même ouragan, mais dans un cadre pleinement démocratique qui ne saurait être nié et qui constitue en outre une réponse populaire effective et fructueuse à un blocage historique de cette même vie démocratique philippine.
25D’un côté, donc, on ne saurait sans injustice ignorer le fait que l’élection de Duterte représente une victoire contre un ensemble de blocages nuisibles à la démocratie philippine. Sa dénonciation des oligarchies locales et de leur corruption, son opposition à l’hégémonie de la hiérarchie catholique sur les consciences, sa volonté de généraliser les pratiques contraceptives dans un pays où vivent dans la précarité des millions de mères célibataires, son souhait de réhabiliter la gauche résistante historique, son ambition de régler par la négociation et l’adoption d’un modèle fédéral et décentralisé le problème du séparatisme musulman sont autant de perspectives d’avenir très positives.
26D’un autre côté, il y a l’homme. Il y a sa vulgarité et ses provocations, mais là ne saurait être la question. Il y a ses déclarations tout aussi récurrentes qu’inquiétantes sur la relativité de la liberté de la presse [10] et des droits de l’homme [11]. Il y a surtout l’ultra-personnalisation de chacune de ses postures : sa position sur l’Église au regard de son intimité avec Apollo Quiboloy, le fondateur de l’église Kingdom of Jesus Christ, The Name Above Every Name, sa position vis-à-vis de la rébellion communiste au regard du fait que son leader, José Maria Sison, a été son professeur, sa position vis-à-vis du problème séparatiste au regard des relations clientélistes qu’il entretient avec un certain nombre de chefs musulmans de l’île de Mindanao. Dès lors, que penser lorsqu’il déclare initialement avoir 17 000 pesos (325 euros) sur un compte bancaire qui s’avère en réalité avoir abrité 211 millions de pesos (4 millions d’euros) qu’il aurait reçu selon son propre aveu de riches amis pour son anniversaire ? [12] Surtout, il y a chez lui une certaine pratique du discours politique, qui de fait constitue la solution idéale au dilemme du mensonge de l’homme d’État : faire une déclaration sans préciser s’il s’agit d’une provocation virtuelle ou d’une assertion réelle et attendre de voir si les résultats autorisent à confirmer ou au contraire impose d’infirmer le sérieux de la prise de position initiale.
27Enfin, au milieu, il y a des boucs-émissaires et des victimes collatérales puisque, si ce sont des barons de la drogue qu’on a promis d’éliminer, ce sont fondamentalement des petits délinquants qui sont exécutés froidement en des simulacres de situations de légitime défense. Le lecteur trouvera abondamment matière à s’informer dans la presse sur ce thème [13]. Nous nous contenterons donc d’évoquer une seule dimension du problème, sans doute peu visible à travers les tonitruantes déclarations officielles et les photos de cadavres ensanglantés et pourtant d’une importance capitale : l’adhésion populaire que ces chasses à l’homme suscitent, particulièrement visible dans les forums de commentaires aux articles présentant les dernières avancées de la politique nationale de nettoyage social.
28Aux Philippines, donc, les pauvres pensent sincèrement que la solution à leur destin de victime d’un système social injuste passe par l’élimination pure et simple d’autres victimes de ce même système social. Doit-on alors espérer que l’Église parvienne à imposer à nouveau son ordre moral sur les populations ou que l’armée décide de lancer un coup d’État contre le président élu ? Doit-on en somme espérer que les classes populaires baissent à nouveau la tête afin qu’on puisse penser plus raisonnablement à leur place ?
29On le voit bien, la violence du personnage Duterte n’est plus ici le problème principal, aux Philippines et même au-delà. Sur les forums de commentaires attachés aux articles rapportant dans les médias occidentaux les dernières déclarations fracassantes du président philippin, nombreux sont ceux à appeler de leurs vœux des dirigeants politiques faisant montre du même courage que cet obscur chef d’État sud-est asiatique. Duterte, épiphénomène ou symptôme ?