Éditorial. Le monde est-il devenu un grand stade ?
Pages 3 à 6
Citer cet article
- HANNEQUIN, Nicolas,
- MAACHA, Rayan
- et RUBY, Christian,
- Hannequin, Nicolas.,
- et al.
- Hannequin, N.,
- Maacha, R.
- et Ruby, C.
https://doi.org/10.3917/rpre.197.0003
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- Hannequin, N.,
- Maacha, R.
- et Ruby, C.
- Hannequin, Nicolas.,
- et al.
- HANNEQUIN, Nicolas,
- MAACHA, Rayan
- et RUBY, Christian,
https://doi.org/10.3917/rpre.197.0003
1 Elles sont mises à l’honneur à l’occasion des matchs télévisés. Ces grandes coques lissées au cœur desquelles se jouent des tensions permanentes entre équipes, entre supporters ou entre nations, sont cependant rarement soumises à des questionnements, hors interrogations techniques dans les revues d’architecture notamment. Elles font plutôt l’objet de valorisations photographiques, de reportages aux vues époustouflantes, de dithyrambes pseudo-poétiques, destinées à célébrer les mutations technologiques (enveloppes gigantesques sans ornements, polissages de surfaces, verres, miroirs, translucidité) de ces dernières décennies.
2 Néanmoins, en dehors de contestations de rue vite étouffées et de quelques ouvrages délibérément critiques/railleurs, il existe aussi des critiques moins confidentielles. Par exemple, lorsque Brian Helgeland (2013) réalise un film sur Jackie Robinson, légende du baseball, brisant la ségrégation dans le stade même, en évoluant dans les années 1950, en ligue majeure, et répondant aux insultes des Blancs par les puissantes frappes de la balle qui le conduisent à la victoire (42, avec Chadwick Boseman) ; ou encore, lorsque Samuel Collardey (2012) met en scène un jeune sénégalais, recruté par un entraîneur bidon, en lui faisant miroiter un contrat, lequel entraîneur l’abandonne dans un stade (Comme un lion, avec Mytri Attal). Il ressort fort bien de ces films que « stade » recouvre autre chose qu’une enveloppe plus ou moins esthétique, telle qu’on nous en montre pour le bonheur de l’architecture. Ce terme renvoie à un dispositif articulant plusieurs dynamiques et tensions politiques, dont on connaît largement certains effets depuis leur valorisation par Hitler, leur exaltation par les films de Leni Riefensthal, mais aussi leur démaquillage par Elias Canetti, engageant à l’occasion une réflexion sur « la masse en anneau » et la visualisation réifiée dans les stades (Masse et puissance).
3 En somme, Mes que un club, « plus qu’un stade », selon l’expression consacrée par le club de football de Barcelone. Un stade n’est pas uniquement un stade – et d’ailleurs un stade n’est plus réservé au sport, ni au seul foot (des coupes de tennis s’y jouent, à Lille, par exemple), il est emprunté pour des concerts, des manifestations publiques. Même si, en effet, depuis quelques années, lorsqu’on consulte la presse à l’occasion de l’inauguration d’un stade, de ce qu’on appelle aussi Aréna, et pas uniquement dans les sociétés occidentales, on nous sert toujours des commentaires sur ces « bijoux » technologiques, pourtant onéreux – le budget de construction de l’enceinte de Tokyo 2020, dessinée par l’architecte irako-britannique Zaha Hadid, s’envole déjà pour atteindre 1,8 milliards d’euros, alors que les travaux n’ont pas encore commencé. Comme si le stade pouvait se résumer à n’être qu’un équipement, avec ses propriétés d’enceinte, plus ou moins sacralisées, ainsi que l’on va commencer à en célébrer si Paris gagne la possibilité d’organiser de plus en plus de jeux réunissant des foules.
4 Or le nouveau stade, c’est autant le sport actif que le spectacle sportif ; autant le concert que l’ambiance du concert ; autant le meeting que le moment du commerce. Entre les « dieux du stade », les corps glorieux des individus exposés, les meetings politiques (le président Obama à Nairobi, 2015) et le « divertissement de masse ». L’enveloppe technologique remplit une fonction plus large qu’on ne le commente habituellement. Surtout lorsque le stade se répète d’un lieu à l’autre, et participe de la nouvelle « urbanisation du monde » (Marc Augé) par laquelle le monde devient une ville-réseau, une immense ville télétopique (Paul Virilio) où travaillent les mêmes architectes, où se retrouvent les mêmes entreprises, les mêmes produits, mais aussi toutes les contradictions et les conflits de la planète. La totalité mondiale est sans aucun doute contenue dans les liens entre les stades répartis dans le monde, et dans chaque stade qui forme pour lui-même un centre autonome de gestion des flux, qui n’est pas toujours relié au territoire urbain (ou devient un acteur des projets de sa mutation). Après la circulation des biens, de l’argent, celle des corps individuels devenus mobiles.
5 Aussi le nouveau stade concentre-t-il et articule-t-il des énergies, dans une structure flexible, traversée par des flux d’émotion brutaux, intenses, des émotions maximales, poussées à bout, et indéfiniment modulables. L’exaltation en lui d’une pulsion particulière met désormais le stade à l’écart des anciens projets de représentation des choses. Le dispositif émotionnel supprime la distance avec ce qu’on voit. Les spectateurs de stade font corps avec le stade, emportés et précipités dans le maelström pulsionnel.
6 C’est bien aussi le « lieu » des idéologies (fut-elle l’idéologie de n’en pas avoir) : on dit que le stade est le lieu du rapprochement entre les peuples ou entre les classes. Leurre démocratique ou preuve exhibée de la démocratie régnante ? Albert Camus disait que le terrain de foot est l’école de la vie (parce que lieu du conflit mais maîtrisé). Sans nous contenter d’évoquer, a contrario, les cérémonies esthético-politiques nazies, les pulsions sportives nationalistes existent bien, comme les actes racistes dans les stades et les ségrégations de masse (voire les ségrégations des corps fragiles, et des précarités). Alors, quelle légitimité sociale et politique peut justifier le stade contemporain ?
7 Le vocabulaire des stades lui-même déborde désormais les stades : le vocabulaire de la « performance » envahit la société et les manières d’exister (ou les corrobore, selon les liens de causalité que l’on veut privilégier). L’humain est voué à gagner, à réussir, à produire toujours plus d’efforts, tandis que chacun est sommé de devenir son manager, ou d’en avoir un,… Ce qui à une autre époque se déroulait entre les corps se joue désormais sur le corps individuel, signe d’une réduction de toutes choses à la surface d’un sujet de performance exposable dans le stade à la vue de tous.
8 Enfin, le mot d’ordre triomphant de l’époque fait du stade contemporain le lieu de tous les échanges commerciaux qu’il peut rassembler et englober, en absorbant les zones commerciales, sportives, culturelles en un conglomérat intégré. Le règne du consensus y conduit les citoyennes et les citoyens qui y adhèrent et s’y consacrent à une réinvention de la vie de plaisir.
9 Néanmoins, pour ne pas devenir un observateur accablé d’un monde dont on risque de ne voir que le côté détestable tout en le réduisant au pratico-inerte, il reste à étudier les transgressions des pratiques établies et les résistances potentielles à ce monde. Des stades par exemples qui résistent à Daesh, sans ballon (Timbuktu, de Abderrahmane Sissako, 2014). Des réunions collectives qui inventent un lieu en stade sans structure et déjouent le miroir technologique (les réfugiés de Sangatte dans Le Dernier Caravansérail d’Ariane Mnouchkine, 2003). Des femmes qui bravent l’interdiction de stade en mettant au jour moins des signes de répression que la compréhension politique d’une transformation nécessaire. Sans doute aussi des projets critiques, et peut-être des actions particulières des spectateurs faisant droit à quelque logique transgressive dans les flux et les réseaux.
10 Doit-on juger pour autant que notre rapport aux stades a massivement changé ? Jadis, une critique radicale faisait des stades des lieux d’aliénation des peuples, et beaucoup s’en détournaient. Ce régime d’interprétation des stades se faisait dénonciateur et espérait d’ailleurs voir naître de cette dénonciation un mouvement général de transformation du monde. Il s’avère que l’efficacité de cette critique puisait sa puissance dans les mobilisations politiques de l’époque. Les deux s’épaulaient. Or, ces mobilisations ont perdu leur évidence. Est-ce à cela que l’on doit un regard devenu positif sur les stades ? Ce n’est pas certain ou pas suffisant. Sans doute cette critique était-elle finalement un peu manichéenne.
11 Et pour ajouter un dernier mot (optimiste) européen à cette somme : Albrecht Sonntag souligne que le football dans les stades, cette passion partagée par un très grand nombre d’individus, montre ce que la culture populaire, au sens le plus large, pourrait apporter à une meilleure connaissance des rapports affectifs entre Européens, ouvrant ainsi des pistes intéressantes pour la recherche (in Le Spectateur européen, 2008, en ligne).
12 Cette livraison de Raison présente – qui nous vaut la plume de spécialistes de l’urbain, de la mondialisation, ainsi que celle de professionnels et d’amateurs de la vie des stades – s’attache à montrer quelle cohérence d’ensemble préside à ce « dispositif » Arénas (et le terme mériterait qu’on s’y arrête), relativement aux sociétés de masse, mais aussi ses contradictions. Pour en préciser l’ampleur, il est bon de consulter d’abord le tableau qui suit et ouvre ce dossier.