Smart stadium
- Par Marc Perelman
Pages 27 à 36
Citer cet article
- PERELMAN, Marc,
- Perelman, Marc.
- Perelman, M.
https://doi.org/10.3917/rpre.197.0027
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- Perelman, Marc.
- PERELMAN, Marc,
https://doi.org/10.3917/rpre.197.0027
Notes
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[2]
En termes de normes d’éclairage, par exemple, la FIFA oblige les stades à s’équiper de lumières d’une puissance de 2 000 lux pour les retransmissions télévisuelles en haute définition, système d’éclairage dit classe V. Aucune ombre ne doit être portée sur le terrain.
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[3]
Lille est associée à Eiffage, Marseille à Bouygues, Bordeaux à Vinci-Fayat, Nice également.
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[4]
Le AT&T Stadium (anciennement Cowboys Stadium) près de Dallas a intégré un dispositif visuel impressionnant grâce à un écran géant suspendu au-dessus du terrain. Ses dimensions : 49 mètres de long et 22 mètres de haut (soit 54 mètres de diagonale) pour un coût de 40 millions de dollars.
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[5]
Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Paris, Éditions Gérard Lebovici, 1988, p. 38.
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[6]
Dans un récent numéro du Moniteur (n° 5817, 22 mai 2015, p. 58), le nouveau stade de Bordeaux construit par le duo magique Herzog-De Meuron (architectes du stade de Pékin, le fameux « nid d’oiseau » aujourd’hui presque à l’abandon) est magnifié car « la visibilité est optimale, quelle que soit la place. Avant, pendant ou après le match, les spectateurs peuvent déambuler à l’arrière des tribunes, le long d’une coursive qui donne sur le terrain d’un côté et sur le paysage de l’autre. Ils peuvent s’y restaurer, acheter un maillot de leur équipe ou participer à des animations. […] Lors des rencontres sportives (football, rugby) et des concerts, le regard du public se focalise sur le cœur de l’arène. »
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[7]
Cf. Éric Sadin, La Réalité augmentée, Paris, Éditions l’Échappée, 2013. Le Smartphone représente « le premier objet qui va généraliser à terme le phénomène de la réalité augmentée, induisant un double régime de perception, celui directement appréhendé par nos sens et celui simultanément alimenté par des myriades de serveurs » (p. 63).
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[8]
Le ballon de football et pourquoi pas les crampons des joueurs pourraient devenir intelligents qui, bardés de capteurs, donneraient des informations sur la vitesse des joueurs, l’amplitude de leurs frappes, etc. et jusqu’à leurs maillots indiquant leurs battements de cœur.
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[9]
Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Paris, Éditions du Seuil, « La couleur des idées », 2014, p. 99-122.
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[10]
Paul Virilio, L’Administration de la peur, Paris, les Éditions Textuel, 2010, p. 37.
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[11]
PTZ est l’acronyme de Pan, Tilt, Zoom (Panoramique, Inclinaison, Grossissement) et indique les options de déplacement de la caméra.
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[12]
Éric Sadin, La Vie algorithmique, Paris, Éditions L’Échappée, 2015, p. 188.
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[13]
Gérard Wajcman, L’Œil absolue, Paris, Denoël, 2010, p. 71.
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[14]
Paul Virilio, La Vitesse de libération, Paris, Galilée, 1995, p. 112.
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[15]
Desports, n° 5, 2014. Dans cette interview du Chef de l’État, le stade est comparé à une forme d’« éducation » (p. 16), quant au « football, c’est une culture » (p. 18). Dans ce même numéro, il faut lire la longue interview de Rudy Ricciotti, la nouvelle coqueluche de la tribu des architectes, qui tient à nous préciser qu’il « hurle comme un hooligan au stade » (p. 51). Les beuglements de la populace, la vulgarité de ses slogans appréciés comme de l’humour lui procurent une profonde joie parce que « celui qui ne voit pas l’humour qu’il y a dans le stade, il lui manque une clé de compréhension du monde » (p. 58). En effet, les « Paris, Paris, on t’encule ! », « Bordeaux, Bordeaux, on t’en branle ! » et à nouveau « Bastia, Bastia, on t’encule ! », l’architecte aime à les répéter pour s’en repaître jusqu’au rassasiement ; tous ces braillements scandés d’hooligans frustes le ravissent au plus haut point. L’architecte-histrion évoque même qu’à « l’époque de Tapie, à la mi-temps, ils faisaient venir une danseuse, presque à poil [sic]. […] Il y avait de la musique langoureuse, et tout, oh putain ! Quelle époque, quand même ! » (p. 58) R. Ricciotti, en subtil démocrate, nous rappelle enfin que « s’il y a un dernier territoire où le peuple décide, c’est les arènes, dans le spectacle en plus exceptionnel d’une mise en scène de la mort qui renvoie aux arènes antiques. […] quand le taureau mort a été embarqué, tu avais le sang qui se mélangeait avec les fleurs… » (p. 53) Exhibitionnisme et sexualité, arène et stade, taureau et footballeur, in fine : « Blut und Boden ». On reconnaît là l’antienne fasciste typique.
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[16]
Sherry Turkle, Seuls ensemble, Paris, Éditions L’Échappée, 2015.
1 1. Dans le « Rapport de la commission Grands stades Euro 2016 [1] », présidée par feu Philippe Seguin (rapporteur Jean-Louis Valentin), en date du 24 novembre 2008, il est indiqué, dès les premières pages, qu’« on est passé d’une vision du stade comme équipement exclusivement destiné à l’accueil d’une compétition sportive hebdomadaire à une conception du stade comme une Aréna susceptible d’accueillir des spectacles multiples, des congrès ou conventions et s’intégrant dans un projet urbain. Les stades récemment sortis de terre intègrent cette évolution et proposent parfois, grâce à l’apport des nouvelles technologies, une série de prestations qui en font des modèles de confort et de sécurité. […] » (p. 23). Tout doit être mis en œuvre pour « faire du stade non seulement le lieu du spectacle, mais un élément même de celui-ci » (ibid.). Autrement dit, « le stade est appelé à être un lieu de vie et de convivialité, un élément clé de la civilisation urbaine, un espace où il fasse bon rester avant et après le match, voire aller en dehors même du match, ce qui implique des conditions d’accueil et d’exploitation optimales, sans rapport avec celles qui prévalent aujourd’hui dans la majorité de nos enceintes » (p. 77). Le constat du « Rapport » est donc sans appel quant à la possibilité de l’Euro 2016 de se dérouler dans les meilleures conditions de sécurité et de confort. En cas de choix positif – et l’Euro 2016 se déroulera bien en France du 10 juin au 10 juillet –, les stades, qu’ils soient rénovés ou nouvellement construits, auront intégré ce cahier des charges qui correspond d’ailleurs aux orientations générales de la FIFA et de l’UEFA [2]. On peut déjà affirmer que lorsque certains comparent le stade à l’église, ils sont très éloignés de la réalité, non seulement d’un point de vue historique mais surtout quant à la puissance intrinsèque de chacun de ces lieux. Les capacités et les possibilités technologiques, marchandes, sinon idéologiques générées par le stade au sein de la réalité capitaliste contemporaine sont en effet sans comparaison avec celles de l’église ou encore avec le théâtre, cet autre lieu auquel les architectes n’hésitent curieusement jamais à l’associer.
2 Le développement qui suit porte avant tout sur la tournure technologique du stade en tant que système visuel nouveau, façonnant un ordre politique non plus de contraintes subies mais acceptées,et même recherchées par ceux-là qui en sont les principaux protagonistes, en l’occurrence les spectateurs.
3 2. La thèse que je défends est de soutenir que le stade n’est plus seulement un moyen pour permettre le bon déroulement des compétitions sportives. Il n’est pas qu’un instrument au service d’un public intéressé par les matchs que se livrent des équipes opposées ou les luttes qui opposent des individus sur la piste ou les sautoirs, etc. Le stade est en effet bien plus qu’un moyen et davantage qu’un instrument. Il est désormais l’édifice d’une intense élaboration technologique qui en fait la matrice, exemplaire, d’une concentration audiovisuelle unique, d’un spectacle inégalé ; le stade est parfois caractérisé comme une « boîte à spectacle ». C’est le sport de compétition et sa logique interne de confrontation en vue de record ou de victoire qui, toujours, oriente toute l’organisation des stades jusque leur technologie propre. Or, cette technologie est, précisément aujourd’hui, débordante, irréversible jusqu’à atteindre une forme de délire en regard de ses nombreuses prouesses : gigantesque porte-à-faux, gradin et toit rétractables, climatisation, pelouse chauffée, hypervision, etc., ainsi que dans les financements auxquels elle oblige. Certaines municipalités, dans le cadre de contrats « PPP » (Partenariat Public-Privé), n’hésitent pas à engloutir d’énormes sommes d’argent qui pèseront durablement sur leur trésorerie [3].
4 Le stade est surtout devenu en quelques années le laboratoire unique de la mise en œuvre des technologies de l’informatique et du numérique. Le but est d’« optimiser le stade » pour une expérience du spectateur la plus longue possible, enrichie dans le sens d’une interaction généralisée : le spectateur est partout présent et ne manque de rien. Il doit avoir la possibilité d’interagir avec les autres spectateurs, être proche des joueurs, savoir ce que pensent les coachs, obtenir des informations et des statistiques sur le match en cours ou sur d’autres matchs. L’objectif est de sans cesse approfondir l’expérience globale (émotionnelle, physique) du spectateur. Le stade devient alors le lieu non seulement de grandes dépenses liées à ces nouvelles technologies mais aussi d’une grande démence technologique. Il tend, en outre, à fabriquer une communauté spectatrice hybridée à un ensemble de systèmes qui lui sont intimement liés façonnant une véritable structure audio-visuelle connectée. Par exemple, l’hybridation corps/machine-écran est un pas supplémentaire dans cette possible fusion, sinon confusion, de la perception sensorielle (les yeux, les oreilles) avec des écrans partout présents. Ces derniers proposent une réalité non pas différente de celle vue, mais augmentée dans une ambiance de compétition permanente. L’écran, qui est tenu en mains (le portable) à proximité ou vu à distance (l’écran géant [4]), institue une redoutable visibilité d’imprégnation technologique des consciences désormais acceptantes, redéfinissant les frontières du moi en les rendant poreuses. Le stade est le lieu technologique de l’excès d’un spectacle qui ne se rassasie plus de sport mais de son accès sans cesse augmenté, amélioré ; en quelque sorte, le stade n’est même plus le lieu du seul spectacle sportif mais le spectacle permanent mettant en œuvre sportifs et spectateurs dans le cadre d’une compétition totale.
5 On assiste ainsi à une transformation anthropologique majeure : nos gestes sont « libres » d’être commandés. Ce qui est mis en œuvre dans le stade ressortit, de fait, à une acceptation sinon à une fascination pour une technologie informatique participant d’une vaste régression des consciences désormais atrophiées. Guy Debord en avait la nette conscience, lui qui, déjà en 1988, ne trouvait plus surprenant que « dès l’enfance, les écoliers aillent facilement commencer, et avec enthousiasme, par le savoir Absolu de l’informatique : tandis qu’ils ignorent toujours davantage la lecture, qui exige un véritable jugement à toutes les lignes [5] ». La technologie audio-visuelle du stade, le techno-stade, est omniprésente et remet en cause tout jugement sur ce que l’on voit ; elle s’affirme comme la négation de tout jugement, et même de toute possibilité de jugement. Et c’est dans ce lieu interdit au regard interrogateur, investigateur et scrutateur, mais ouvert à une technologie de la vision orientée et captée par un dispositif d’écrans d’échelles variées et par la mise en œuvre de contacts plus ou moins importants, que se met en place – si l’on peut dire – une nouvelle vision du monde : une vision totale ou une hypervision mais sur un monde fermé, clos. La fusion sinon la con-fusion entre voir et être vu, la fausse intimité – le stade comme maison, le spectateur comme sportif, l’écran comme miroir, etc. – engendrée par une visibilité prégnante et obsédante [6], la démesure (hybris) du stade transforment les spectateurs en vecteurs de leur propre aliénation. Le stade surgit tel le creuset ou le microcosme à la fois hypermoderne et archaïque d’un « totalitarisme technocratique » (Günther Anders) généralisé centrifuge et centripète. Il est la matrice visuelle d’une technologie totalitaire et ne cesse de nous faire fabriquer des images qui nous entourent, nous submergent, nous pénètrent, l’air de rien, et de les diffuser, mais avec une force qu’aucune résistance ne vient contrarier. Le stade est, de fait, cette immense structure visuelle, ce lieu de concentration visuelle voire de centration devenu le lieu privilégié d’une civilisation sportive de l’image qui se reproduit dans les images sportives qu’elle ne cesse de produire.
6 3. Il y a d’abord eu le constat que les stades se sont dépeuplés au fur et à mesure du développement intramuros, soit au cœur du stade lui-même, de la télévision. Il y a eu aussi les nombreux drames qui se sont déroulés dans ces enceintes et qui ont fait fuir les familles (Heysel, Scheffield,…). Sans parler de l’atmosphère délétère dans des enceintes livrées à des supporters vite devenus hooligans, qu’ils soient présents à l’intérieur ou à l’extérieur des stades du monde entier. Bref, ramener les spectateurs dans les stades devenait l’objectif principal concomitamment au développement d’un public pour le coup, lui, en plein devenir : les téléspectateurs de la planète football. Quitter le confort du canapé pour retrouver le stade, soit le berceau sportif des grandes émotions, tel était l’objectif. Sans les premiers, les seconds ne pouvaient exister.
7 On avait vite pressenti une concurrence avec la télévision. Il fallait par conséquent offrir un vrai bénéfice par rapport à celle-ci tout en régénérant des revenus supplémentaires. Autrement dit, dans le jargon du sport business, « monétiser les stades ». Les calculs ont été rapides, les chiffres parlant presque d’eux-mêmes. En France se sont vendus 69,3 millions de portables et 28 millions de Smartphones. Et surtout 8 des 25 des « top social landmarks » sont des stades, c’est-à-dire que 8 des 25 lieux du monde les plus « checkés » (consultés) sur Facebook sont des enceintes sportives, et parmi elles : le Camp Nou à Barcelone, l’Eden Park d’Auckland, le Staples Center de Los Angeles et aussi le Tokyo Dome. Alors pourquoi pas le Stade-de-France et les autres stades de l’Euro 2016.
8 Toute la question est de savoir comment capter ce public ; on parle plutôt de « clientèle ». Comment la faire venir dans les stades ? et aussi la retenir ? Comment également l’intercepter, canaliser ses émotions grâce, entre autres, aux Smartphones. Car il ne s’agit plus seulement de voir un match en direct, mais de la capacité de vivre une émotion, et aussi de la partager (les réseaux sociaux sont parfaits pour multiplier à l’infini l’émotion sportive). L’un des problèmes à résoudre pour tirer un profit substantiel de cette masse d’individus, c’est celui de l’après match. Que faire des spectateurs ? Les laisser partir, rentrer chez eux ou aller au café d’en face ne peut être la réponse. Au contraire, il faut les maintenir dans leur état d’excitation émotionnelle acquise durant le match en leur proposant une suite d’événements qui viendront se couler naturellement.
9 4. Le stade représente l’apothéose du projet technologique dans un monde sans projet. La technologie du stade et les techniques corporelles sportives se sont substituées à la jouissance directe de la nature, gratuite, et du corps, libre de toute entrave. On n’est désormais plus face au réel mais intégré à lui par un dispositif de réseaux fiables, de capteurs, de serveurs et de systèmes traitant les flux de données, de Smartphones géolocalisés, de protocoles de « réalité augmentée » [7].
10 L’architecture du stade est, elle aussi, intégrée au dispositif d’une connexion généralisée. Par exemple, au MetLife Stadium de New York est associée une application qui permet de maîtriser en temps réel les flux de circulation des personnes et des marchandises et de cibler les promotions de divers produits en fonction de sa place dans les tribunes et de leur propre typologie. Ce sont les technologies de pointe, une connectique généralisée, la numérisation à travers de véritables agences digitales qui cherchent sans cesse à intensifier l’intégration du spectateur dans le stade par une mise en œuvre d’une prestation à laquelle est associé un état d’émotion vive et permanente induit par le sport. Le spectateur n’est plus un élément passif de la masse du stade au cœur du spectacle sportif ; il est désormais l’élément actif de sa propre aliénation non plus seulement vis-à-vis de ce spectacle sportif – visualiser des mercenaires qui, par exemple, se disputent un ballon [8] –, mais visualiser en permanence son portable, répondre à ses sollicitations continues, autrement dit être durablement indexé à la technologie idoine. De spectateur, il devient téléspectateur, tout comme le téléspectateur devant son écran aura l’impression d’être un spectateur. On parlera ici d’une numérisation de l’attention, comme le suggère Yves Citton [9]. Et pour cela on n’hésitera pas à faire entrer en compétition, par exemple, les spectateurs eux-mêmes dans le cadre de « batailles de tweets » entre des supporters supposés dès lors tisser de nouveaux liens par le truchement de communautés d’aficionados connectés.
11 Grâce à la technologie du numérique, soi-disant dématérialisée, le spectateur est fixé à son siège dont il ne doit pas sortir, et ce par une gamme de services dont il peut rapidement disposer ; ce sont cependant les services qui viennent à lui. Ainsi, il n’aura plus besoin de se déplacer vers la buvette, la boutique, etc. Le but est de le visser à son siège dans la position du handicapé astreint à une prégnante technologie qui bloque les corps, une technologie qui immobilise les corps dans une posture conditionnée par l’écran noyé dans une compétition sportive incessante. Le spectateur doit se sentir comme « chez soi », soit ce modèle dans le jargon actuel du « living room effect », c’est-à-dire du « comme à la maison ». Dans le nouvel environnement de la Smartcity, on assiste à la mise en œuvre du « parcours client » vers le stade intégré au Smartphone et ce dès qu’il sort de chez lui ; le client est donc téléguidé par son Smartphone ou son Ipad, peu importe. En chemin, il pourra à tout moment le consulter, ce qui lui permettra le règlement de son billet d’entrée (e-ticket) de façon dématérialisée : « any time anywhere any device » (n’importe quelle heure, n’importe où, n’importe quel appareil), voici la formule miracle sinon le sésame abrégé – « atawad ». Autrement dit, le stade est déjà dans le parcours qui y mène. Le stade est dans ma poche. La temporalité induite par l’écran est, elle aussi, nouvelle : le stade sur écran, mieux encore le stade dans l’écran sinon comme écran répond d’un temps ample, étendu, presque spacieux. L’application qui répond à ce type d’objectif a été développée pour le stade du Barclays Center de New York (Brooklyn), un édifice construit entre autres par l’architecte Frank Gehry. Il faut aussi noter la collaboration entre le club de football de Manchester City et le réseau social Foursquare. Dans l’Etihad Stadium (Melbourne, Australie) ou dans plusieurs points de vente officiels du club les spectateurs peuvent se géolocaliser leur permettant de partager avec la communauté spectatrice, ses émotions, ses photos, et de bénéficier de remise sur les boissons, la nourriture et, bien sûr, des produits sponsorisés. L’expérience du stade doit devenir la plus longue possible et la plus intense aussi. L’accès sur le Smartphone permet de s’informer sur les buts, le rythme cardiaque, les statistiques en pagaille, les votes sur tout type d’événements, des points permettant d’acheter des places, etc.
12 5. Le spectacle du sport accompagné sinon cadré par la multiplication des écrans finit par modifier notre rapport au sport qui n’est plus vu que comme un vaste écran sans aucune possibilité de latéralisation. « Les écrans, nous précisait déjà Paul Virilio, sont l’équivalent du pare-brise de la voiture : nous perdons, avec la vitesse, le sens de la latéralisation, ce qui est un élément d’infirmité de l’être au monde, de sa richesse, de son relief, de sa profondeur de champ [10]. » À la vision opérée par le truchement de l’œil s’est substituée celle de l’écran, une vision de l’écran qui s’est comme projeté sur le terrain ; le terrain devenant lui-même un écran, un écran dans l’écran de télévision. À cela s’ajoute, à l’évidence, l’abolition de la langue ; ne plus se parler, en finir avec la conversation et le dialogue mais tchatcher par écran interposé via les réseaux.
13 Cette expérience unique s’est développée dans les stades américains. Ainsi, parmi ce qui est considéré comme les cinq meilleures innovations digitales dans les stades, on trouve :
- « Tweet a beer », un livreur vous apporte la bière que vous avez commandée, ce qui permet de collecter nombre de données sur les comportements et habitudes des supporters ;
- À certains moments importants d’un match, un SMS est envoyé sur le Smartphone de chaque spectateur qui, une fois appuyé le bouton idoine, se met à vibrer et à lancer des flashs de façon synchronisée émettant un grondement massif et faisant jaillir un feu d’artifice de flashs lumineux ;
- Grâce à l’application « At the ballpark », possible dans trente stades de baseball américains, le spectateur est automatiquement reconnu à l’entrée du stade et un plan s’affiche sur son portable lui permettant de se déplacer rapidement vers son siège ; là, il peut commander des contenus vidéos, des ralentis et autres statistiques ; le spectateur est noyé dans la masse mais il « jouit » d’une expérience personnalisée ;
- Les parquets animés de la NBA (basket) constituent le show sportif par excellence. Il s’agit d’une projection en 3D d’animations visuelles de présentation des joueurs avant le début de match et pendant les mi-temps ;
- Enfin, dernière invention, et non des moindres : l’Urinal Gaming System du Coca-Cola Park (Allentown, États-Unis). Les spectateurs (seuls les hommes sont admis et pour cause), tout en urinant dans les toilettes, jouent à un jeu vidéo. Si le jet urinaire s’oriente dans la partie gauche de l’urinoir, la piste de ski qui défile devant leurs yeux sur un écran placé juste au-dessus du réceptacle, se met à basculer à gauche, et à droite lorsque le spectateur urine à droite ; il en est de même pour le tir au but pour le penalty, appelé « pee-nalty »…
14 6. Le stade 2.0 est un terrain d’expérimentation sécuritaire. Le stade est devenu le lieu d’un dispositif de vidéosurveillance dont la pointe avancée est la caméra. Par exemple, la caméra haute définition SNC-DH180 de Sony équipée d’un illuminateur infrarouge pour une protection optimale garantit l’enregistrement d’images de qualité y compris dans l’obscurité la plus totale (en service au stade brésilien du Mineirão). Les caméras mobiles Rapid Dome SNC-ER520, toujours de Sony, permettent une qualité d’images panoramique continue avec un angle de 360°, un large champ visuel, des fonctions optiques PTZ 36x et un zoom numérique qui grossit 12 fois [11]. Ces caméras, plusieurs dizaines, sont disposées dans des lieux stratégiques : couloirs intérieurs, parking, portillons d’accès au stade, le terrain lui-même. Les images captées dans le stade sont suivies en temps réel afin de renforcer la sécurité du stade également en temps réel et ce pour anticiper la capacité et la réponse de l’intervention des forces de sécurité. La connexion généralisée permet le suivi de chaque spectateur qui se transforme en téléspectateur ; l’individu informé devient informateur. On sait tout de ses déplacements, de ses souhaits, de ses goûts. Il est même désormais possible dans le stade de neutraliser les communications. Paradoxalement donc, l’utilisation trop importante voire exclusive de l’Ipad ou du Smartphone risque de ne plus permettre de voir la compétition sans passer par l’obstacle d’un écran.
15 Grâce à l’équipement individualisé que fournit le Smartphone, à la réception globale des informations et à leur mise à disposition, c’est l’organisation on ne peut plus fine de la surveillance par la géolocalisation qui se met en place. La surveillance est généralisée ; et les caméras disposées tout autour du stade ne sont plus qu’un élément parmi d’autres de ce contrôle. C’est l’individu lui-même qui permet son propre contrôle. Il n’est plus seulement surveillé d’en haut par des caméras de vidéo mais il est surveillé par lui-même. Plus il est présent, plus il est surveillé. On atteint le stade ultime de l’auto-surveillance.
16 Après l’appareil photographique, le cinéma, c’est le stade qui se métamorphose en un appareil de vision, un quasi média à lui tout seul. Avec le stade, il ne s’agit plus seulement de permettre de voir dans les meilleures conditions possibles mais tout en voyant de participer à sa propre surveillance, être vu, et ainsi « favoriser la fluidification et la sécurisation générale des sociétés [12] ». Il s’agit non pas de la possibilité de tout voir mais de l’impossibilité de ne pas voir. On assiste ainsi à l’émergence d’une forme nouvelle de fétichisme de l’optique et, parallèlement, à « la dissolution de l’espace de l’intime [13] » au profit d’une collectivité soumise à la technologie de l’écran. Paul Virilio parle, de son côté, de la « pathologie de la perception immédiate qui doit tout, ou presque, à l’essor récent des machines à voir, photo-cinématographiques et vidéo-infographiques [14] ». Le stade en fait partie.
17 Avec les yeux constamment rivés à l’écran proche ou plus lointain et dans un aller-retour permanent de l’un à l’autre, ce n’est plus l’œil mais au final tout le corps propre qui subit l’assaut technologique dans un temps reconfiguré. Ce temps ne ressortit d’ailleurs plus à la durée de la compétition, même augmentée de l’avant et de l’après compétition. Le temps est comprimé par le verrouillage technologique de l’écran ; il participe d’une nouvelle intimité sportive médiatisée par l’écran. À la « standardisation de la vision » annoncée par Paul Virilio, on doit ajouter la « stadification » de la vision.
18 7. « Au stade, on n’est jamais seul. La foule est une merveilleuse compagne », affirme en fin connaisseur l’actuel Président de la République, François Hollande, interviewé dans la revue Desports [15]. On est ensemble, c’est-à-dire rassemblés dans un même lieu et vivant les mêmes émotions. Mais pour être plus exact, on soutiendra qu’on est certes ensemble dans le stade contemporain à haute puissance technologique mais plutôt « seuls ensemble » pour reprendre le titre du remarquable ouvrage de Sherry Turkle [16].