De « l’illumination du 8 décembre » à la « fête des lumières ». Considérations sur un rituel urbain
Pages 83 à 91
Citer cet article
- DUJARDIN, Philippe,
- Dujardin, Philippe.
- Dujardin, P.
https://doi.org/10.3917/rpre.196.0083
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« Nous pouvons l’affirmer sans exagération : depuis quinze ans, nous avons sous les yeux un vrai prodige.
Rien de plus inexplicable que l’origine et que la perpétuité de cette fête. Aujourd’hui, comme à la date mémorable du 8 décembre 1852, point de préparation, point d’organisation, point de caractère officiel.
A peine la nuit tombe-t-elle qu’apparaissent quelques cordons lumineux sur les étages des maisons qui bordent la Saône, puis la ville entière s’embrase comme par enchantement. »
2L’auteur de ce texte, rédigé en 1868, sous le titre L’illumination du 8 décembre à Lyon, est Joannès Blanchon. Rédacteur du quotidien légitimiste La Gazette de Lyon, fondateur de l’hebdomadaire politique et religieux L’Echo de Fourvière, il est, aussi, secrétaire de la Commission de Fourvière.
3Cent cinquante ans et plus après l’événement initial, consentons, comme Blanchon, à nous étonner. Mais à « l’inexplicable », substituons l’interrogation sur les conditions d’apparition et sur les conditions de pérennisation de ce surprenant rituel, dit de « l’illumination du 8 décembre », aujourd’hui désigné comme « Fête des lumières ».
Sur les conditions d’apparition
Le motif de la fête
4Il est prévu, au cours de l’année 1852, d’inaugurer une statue de la Vierge coiffant le clocher rénové d’une chapelle, sise sur le plateau de Fourvière. Le site est, en fait, occupé par une double chapelle, l’une, dédiée à Saint Thomas Beckett, l’autre, à la Vierge Marie. La statue est voulue « colossale » : la dimension colossale a vocation sémaphorique et idéologique. Joannès Blanchon compare, en effet, la statue à un « phare dressé dans les orages ». La statue est censée faire fonction de signal visuel pour la région tout entière, et fournir le gage de la protection que la Vierge accorde à Lyon : protection contre les épidémies mais aussi protection contre « la fureur des guerres civiles ». On notera que, par sa position et sa dimension, cette statue de la Vierge déroge aux usages cultuels de la tradition catholique : la Vierge de protection (telle est la figure adoptée, la Vierge tendant ses mains vers la ville) se substitue à l’emblème usuel, la croix de son fils. Dans les milieux catholiques eux-mêmes se trouve alimenté un soupçon de « mariolâtrie ». Le débat rebondira, quarante ans plus tard, lié cette fois à l’appareil symbolique de la basilique de Fourvière.
Les circonstances : Un double contretemps, providentiel
5Les circonstances qui augurent du futur rituel tiennent à un double contretemps, qui s’avérera, paradoxalement, « faveur du ciel ».
6– 1er contretemps : l’effigie « colossale » doit être installée le 8 septembre 1852, sur le clocher de ladite chapelle mariale. Mais la Saône est en crue, l’atelier du fondeur est noyé et l’on reporte l’inauguration de la statue, du 8 septembre – fête de la nativité de la Vierge, à la fête liturgique la plus proche, soit le 8 décembre – fête de la conception de la Vierge. Le programme festif du 8 décembre reste identique à celui initialement prévu pour le 8 septembre : bénédiction de la statue à midi, processions, messes ; en soirée, pause de lampions autour de la chapelle et de la statue, feux de Bengale, sonneries de fanfares, tirs de fusées, tandis qu’un gigantesque Ave Maria en lettres de 10 mètres de haut doit s’inscrire sur la colline de Fourvière.
7– 2e contretemps : le mercredi 8 décembre 1852, la foule est bien présente pour la bénédiction de la statue, à la mi-journée. Mais le maître de cérémonie décide à 6 heures du soir, compte tenu des intempéries, de reporter les illuminations prévues en soirée au dimanche 12 décembre. Clercs et laïcs s’empressent de faire connaître le message : les festivités nocturnes prévues sont annulées et reportées. Or, le ciel se découvrant vers 8 heures du soir, une l’illumination privée, familiale, commence. La « sainte colline » reste dans l’ombre, tandis que les illuminations se répandent le long des quais de Saône. La foule, « joyeuse et animée mais calme et détendue », selon les dires de Blanchon, se répand dans la ville. Les festivités religieuses et civiles nocturnes, accordées au régime concordataire du temps, sont bien, quant à elles, reportées au dimanche 12 décembre. Ce différé a un premier avantage : l’émir Abd el-Kader, récemment élargi par Louis-Napoléon Bonaparte, est de passage à Lyon, le général de Castellane, gouverneur militaire, lui faisant les honneurs de la cité. L’émir, rendant compte de l’émotion éprouvée par le spectacle d’une ville illuminée en l’honneur de la Vierge, se trouve investi de la qualité de premier « grand témoin » de l’advenue de la fête urbaine, populaire, du 8 décembre.
8C’est donc dans le hasard total, la contingence météorologique la plus complète, d’un double contretemps, que s’origine la conversion d’un cérémonial d’inauguration en un geste inaugural. Geste inaugural d’une étonnante série, puisque ses effets courent jusqu’à nos jours. Or, cette conversion du geste d’inauguration en geste inaugural peut être pensée non seulement comme « mise en série », suite quasi ininterrompue de 1852 à 2014, mais aussi comme une quasi immédiate « entrée en légende » (à entendre au sens littéral du terme légende, legendum ou legenda désignant ce qui doit être rapporté, ce qu’il faudra dire de). Entrée en légende sans doute inspirée par les commentaires de la presse, autant que par une lettre du cardinal archevêque de Lyon, Louis de Bonald, attestant son émotion au spectacle de ce « prodige marial » ; entrée en légende sans doute due, aussi, à ce que la tradition orale n’a pas pu ne pas façonner de relation et interprétation du phénomène « prodigieux », voire « miraculeux ».
9Mais prolongeons, un instant, la réflexion sur ces conditions d’entrée en légende de l’illumination du 8 décembre 1852. Ces conditions relèvent d’une aptitude à « maintenir » : maintenir un ordonnancement, malgré tout, malgré les aléas climatiques, malgré les consignes officiellement transmises. Elles relèvent d’une initiative diffuse, anonyme, « populaire ». Elles relèvent encore de ce paradoxe que condense si bien la formule de Joannès Blanchon « Tous complices, mais tous surpris ». Cette formule permet de faire apparaître l’autre condition fondamentale de la mise en légende : il va falloir oublier que tous avaient été complices ou que, du moins, beaucoup avaient été complices. La condition expresse de la mise en légende, ce n’est peut-être pas la mise en oubli mais, à tout le moins, la mise en réserve, de tout ce temps de la préparation, de la mobilisation, qui avait été nécessaire, et pour le 8 septembre, et pour le 8 décembre 1852. La presse en atteste largement : le dispositif cérémoniel est très soigneusement préparé, les adresses des ferblantiers sont communiquées, chacun sait où s’approvisionner en lumignons, mais l’illumination du 8 décembre est déclarée « inattendue, sublime, inouïe et improvisée ». La mise en légende tient, encore, à ce qui s’apparente à un escamotage : escamotage de la fin, l’honneur que l’on rend à la Vierge, au profit du moyen, l’illumination ; escamotage de la visée sous le procédé.
10Quant à l’effet de ce dispositif, il est de constituer les cérémonies officielles du 12 décembre en première reconduction du 8. Le 12 ne viendrait que confirmer « qu’en un seul coup, la manifestation a conquis les privilèges et les honneurs d’une fête traditionnelle. » L’événement légendaire semble contemporain de son « entrée en tradition » !
Sur les conditions de pérennisation du rituel
11Malgré les doutes initiaux, « L’enchantement est-il renouvelable ? », « Pourquoi s’exposer à la déchéance et aux sarcasmes éventuels ? », « A quoi bon le dispendieux ? », les éditions de 1853, 1854 (année de la proclamation du dogme de l’Immaculée conception) et 1855, auraient suffi, aux dires de Blanchon, à convaincre les acteurs du rituel que la fête serait à jamais « éclatante et vouée à la perpétuité ».
12Cent soixante ans plus tard, comment interpréter ce qui, de fait, s’apparente à un possible effet de perpétuité ? À l’analyse, les conditions de la pérennisation relèvent d’ordres de réalité multiples et profondément hétérogènes.
13La première condition de cette pérennisation est tout simplement anthropologique. Il y a eu retournement, lors des différés des 8 septembre puis 8 décembre 1852, d’un inconvénient patent en un avantage insigne. L’inconvénient est patent : comment organiser une festivité publique un 8 décembre, en soirée, quand on est exposé à la pluie, à la neige, au vent, au brouillard, aux inondations ? Quand quelques-unes de ces conditions sont parfois combinées comme les Lyonnais le savent, et comme la presse en atteste tout au long de l’histoire. L’avantage tient au fait que la date du 8 décembre permet de jouer d’une symbolique puissante : celle du rapport de l’obscurité à la lumière à l’approche du solstice d’hiver. Cette symbolique est une pierre d’angle du rituel : elle lui fournit la condition première de son efficacité « esthésique ». Le jeu de la réponse par la lumière à un effet d’obscurcissement saisonnier maximal opère indépendamment de toute affiliation religieuse ou idéologique, de toute considération d’âge, de tout statut social, de toute compétence culturelle. L’efficience du rituel tient à une mobilisation préverbale des sens, à un rapport intuitif à la polarité du positif et du négatif, du déclin et du renouveau.
14La deuxième condition tient à l’attractivité du lieu. Une attractivité symbolique du lieu est là, disponible, pré-constituée : attractivité religieuse, mais aussi attractivité profane.
15L’attractivité religieuse tient à un passé légendaire. Sur le lieu où est édifiée la chapelle, aurait été installé, au ve siècle, un oratoire, là même où le sang des martyrs lyonnais aurait coulé. Ces assertions sont invérifiables, ou controuvées par l’histoire, mais la légende est là. Par contre, on sait, de source certaine cette fois, que le lieu est cultuellement investi depuis le xiie siècle : six siècles d’histoire religieuse y sont donc sédimentés, et organisés cultuellement, notamment sous la forme de pèlerinages mariaux : on va implorer la protection de la Vierge ou lui rendre hommage pour ses bienfaits. Le fameux « vœu des échevins », institué en 1643, s’inscrit dans cette tradition, tradition suffisamment assurée pour qu’elle « s’impose » à l’actuel maire de Lyon, qui a pourtant inauguré son mandat en faisant publiquement état de son appartenance maçonnique.
16Le lieu est là, aussi, comme lieu haut. Cette éminence a été, à la charnière des xviiie-xixe siècles, constitué en haut lieu profane, point de passage obligé de visiteurs aussi prestigieux que Stendhal ou Michelet. Il faut avoir considéré, de ce surplomb naturel que constitue le plateau de Fourvière, les vestiges de la présence romaine dans la capitale des Gaules, aussi bien que la ville médiévale et renaissante ; il faut avoir contemplé le panorama impressionnant qui s’offre, depuis ce belvédère, de la plaine du Dauphiné jusqu’aux Alpes. On relèvera, ici, que la symbolique du Lieu haut est telle que la hauteur de la tour du Crédit Lyonnais, sise dans le nouveau quartier de la Part-Dieu, a été, dans les années 70 du xxe siècle, calée sur celle du plateau de Fourvière et de ses édifices religieux, de telle manière qu’il n’y ait pas de sur-éminence de l’une par rapport aux autres.
17La troisième série de conditions tient à la qualité des groupes d’acteurs que le site et son culte marial ont mobilisés. Et paradoxalement peut-être, les acteurs qu’il convient de considérer ne sont pas tant des clercs que des laïcs : ce sont les laïcs membres d’une confrérie, la confrérie de « Notre Dame de Fourvière », confrères qui vont se regrouper, dès 1853, au sein d’une Commission, dite Commission de Fourvière. Cette Commission n’a eu de cesse par le rachat des terrains, par la destruction de certains édifices, de s’assurer de la propriété même du site et de son bâti et d’y garantir un usage cultuel exclusif. Sait-on assez que les laïcs qui siègent à la commission sont propriétaires du site et de la basilique elle-même ! Les membres de ce patriciat lyonnais ont récemment converti le statut de leur vénérable Commission en celui d’une Fondation, la Fondation de Fourvière.
18La quatrième série de conditions de la pérennisation du rituel tient, à sa très précoce politisation. Fortement politisé, idéologisé, le rituel a même fait l’objet d’un surinvestissement idéologique et politique dans la période 1852-1905. Les enjeux étaient considérables : ils portaient sur la nature des régimes, régime impérial puis républicain ; ils portaient sur la politique de ces régimes, à laquelle on opposait encore très franchement une souveraineté et un droit d’origine divine. Toute une conception organique et hiérarchique de la société va s’exprimer dans les cortèges, les processions, les pèlerinages qui se rendent à Fourvière. À dater de 1880 et des premières mesures de laïcisation des espaces publics, la « manifestation » du 8 décembre fournit aux catholiques ultramontains le moyen d’actionner un principe de visibilité que leur contestent les autorités municipales. Ces autorités d’obédience radicale exigent, en effet, le retrait des insignes religieux, interdisent les processions, prohibent les rassemblements. Le 8 décembre, à l’occasion duquel sont dénoncés l’emprise de l’hydre maçonnique, ou les méfaits de la libre pensée, se pose comme un contre 14 Juillet, tenu pour une fête « octroyée » et licencieuse. À cette fête étatique octroyée, les catholiques opposent les propriétés d’un rituel authentique, décent, calme, digne, spontané. Cet investissement politique atteint son paroxysme en 1903, la confrontation des manifestants et des contre-manifestants conduisant à la mort d’un militant catholique. Pareil investissement décroît après 1905. Ce désinvestissement tient à l’effet de la politique de pacification des relations entre cléricaux et anti-cléricaux que tend à mettre en œuvre Edouard Herriot dès son accession à la magistrature municipale. Il tient, dans l’après première guerre mondiale, à la multiplication et à la fragmentation des espaces symboliques : à gauche, les célébrations de la Révolution d’Octobre ou de la mort de Jaurès, s’ajoutent à celles de la Commune ou du 14 Juillet, tandis qu’à droite, la fête de Jeanne d’Arc fournit le motif d’une mobilisation patriotique-nationaliste.
19C’est sous la troisième République qu’apparaît un autre facteur de pérennisation du rituel, celui de sa marchandisation. De cette instrumentalisation commerciale des illuminations du 8 décembre, nous avons les premières attestations dès 1875. La formule mise au point consiste à faire jouer aux illuminations du 8 décembre la fonction d’ouverture d’une « quinzaine commerciale » étirée. Il s’agit, littéralement, de « faire étalage », du 8 décembre aux festivités profanes de la nouvelle année. Les moyens mis en œuvre jouent de l’éclairage urbain, et surtout du décor des vitrines ; ces décors donnant lieu à des concours, exercice particulièrement prisé du public pour les métiers de bouche.
20Les effets de cette emprise commerciale sont considérables : la géographie de la fête change, passant de la colline-qui-prie et des bords de Saône à l’intégralité de ce territoire que l’on nomme à Lyon, la presqu’île, soit l’espace compris entre la rivière, à l’ouest, le fleuve, à l’est. Le sens de la fête change, pour autant que l’un de ses ressorts est désormais celui de « l’exposition », rapporté au jeu de l’abondance, de la profusion. Une relation d’incongruité se construit qui polarise le culte de la Vierge immaculée et les plaisirs ordinaires, communs, notamment ceux de la gastronomie. Mais, ce faisant, l’appropriation de l’espace festif ne dépend plus des dévots de Marie ; il ne dépend plus, non plus, de ceux qui reconnaissent là, sous enrôlement marial, l’espace de la « patrie » lyonnaise. Advient une formule de fête démocratique, au sens rousseauiste du terme : la ville est à elle-même sa propre scène et la foule est à elle-même son propre spectacle.
21Cette situation, à tant d’égards étonnante, va induire l’idée, bonhomme, d’une polarité originale, entre un « 14 Juillet d’été » et un « 14 Juillet d’hiver ». Mais elle va, aussi, entraîner des jugements extrêmement désapprobateurs dès 1880 : « l’usage dégénère ! ». La presse n’a cessé de porter trace de ces jugements qui vont de la restriction ou de la réserve à la condamnation de ce qui est pensé comme une profanation, profanation du sens du rituel originel. À ce point, nous sommes rapportés à un paradoxe puissant offert à l’interprétation sociologique et anthropologique. Le paradoxe est celui de l’altération du sens du rituel comme condition de la pérennisation du rituel. Il ne fait guère de doute, en effet, que le rituel a trouvé, dans son expression marchande, l’un de ses plus sûrs volants d’inertie. Le paradoxe invite, à un plus haut niveau de généralité, à penser le mélange, voire la confusion des genres, comme condition d’efficacité symbolique.
22Le dernier des types de conditions méritant d’être évoqué a trait à la « communalisation » de la fête. « Communalisation » s’entend dans le sens attesté depuis 1842 : « mettre sous la dépendance d’une commune, un terrain, une opération ». La communalisation du rituel, ressortit à une instrumentalisation de la fête par la collectivité publique territoriale, en l’espèce la ville de Lyon. On entrevoit les prémisses de cette instrumentalisation sous la troisième République et dans l’entre-deux guerres. Mais, pour autant que les sources permettent de l’établir, c’est dans les années 70 du xxe siècle que cette communalisation s’institue, communalisation « faible », jusqu’au départ du mandat municipal de Michel Noir en 1989, puis communalisation « forte », de 1989 à nos jours.
23La communalisation faible est celle qui, de 1970 jusqu’à nos jours, permet de penser le 8 décembre comme un attracteur symbolique, appelant à lui toutes sortes de manifestations, notamment celles qui ont rapport à l’inauguration des équipements urbains. Se trouve ainsi justifiée l’appellation journalistique du 8 décembre : la « saint Équipement » . Il en va, en effet, des inaugurations du tunnel de Fourvière (1971), de la rue Saint Jean piétonnisée (1978), de la place Louis Pradel (1982), de la place des Terreaux rénovée (1994). Mais ce jour est aussi celui de la tenue de manifestations scientifiques : les entretiens du Centre Jacques Cartier ; de manifestations sportives : la SaintéLyon, course de nuit ; de manifestations culturelles : le Festival musical du Vieux Lyon ; d’opérations politiques fortes : ainsi de la déclaration publique de Michel Noir rompant avec le RPR, en 1990 ; voire, d’opérations symboliques majeures : la commémoration du bicentenaire de la Révolution se jouant étrangement, dans sa dimension symbolique la plus probante, non pas le 14 juillet, mais bien entre le 8 et le 10 décembre 1989 !
24Avec Michel Noir, dont le mandat de maire débute au printemps 1989, s’amorce le temps d’une communalisation forte. La politique conduite alors ressortit à une visée, celle du rayonnement national et international d’une ville qui prétend désormais au statut d’eurocité et dont l’attractivité, notamment touristique, est supposée être effet et condition de ce statut. Les moyens mis au service de cette visée de notoriété, et plus spécialement au service de l’événement du 8 décembre, sont humains, par implication directe d’un adjoint de la mairie centrale ; financiers, le budget de la manifestation (hors contribution directe des services techniques de la mairie) atteignant rapidement le million d’euros. Les moyens techniques relèvent d’une politique volontariste de communication. Celle-ci induit de multiples effets : la mise au point d’une nouvelle désignation « Fête des lumières », « Lumières » se substituant à « Illuminations », la création d’un logo, la mise en place d’une procédure de labellisation. Mais il en va aussi, désormais, du déploiement d’une ingénierie, de la manifestation des savoir-faire constitués des éclairagistes publics, des savoir-faire, en cours d’invention, des métiers neufs de la lumière (architecte-lumière, concepteur-lumière, designer-lumière), savoir-faire et compétences mis au service de l’esthétisation pérenne ou éphémère de la ville, dans le cadre d’un « plan lumière ». C’est la qualité et la renommée de ces savoir-faire qui vaut à Lyon d’assurer, depuis 2001, la présidence du réseau international des villes de lumières, Luci (Lighting Urban Community International).
25Au regard de ce contexte général, une périodisation de la mise en notoriété peut ainsi se décliner. Une première période « d’événementialisation » de la fête court de 1989 à 1991 : un scénographe est censé fournir le motif et les moyens d’un « événement » mémorable en centre ville. Une deuxième période, qui court de 1992 à 1998, peut être désignée comme la politique des « temps forts ». La visée des « temps forts » est de permettre l’inscription des 9 arrondissements lyonnais dans le processus festif. On fera donc « tourner » la fête dans les arrondissements, un arrondissement se voyant proposer chaque année d’être le site électif d’une opération majeure. Les 9 arrondissements de Lyon étaient censés y trouver leur compte. Mais, finalement, ils n’y trouveront pas tous leur compte, puisque la politique change à nouveau en 1999, au motif, cette fois, que la formule adoptée est celle d’un « Festival Lyon Lumières ». Formule festivalière qui a notamment pour effet que, désormais, le « 8 » se décline sur quatre jours, de telle manière que la fête mobile soit nécessairement précédée ou suivie d’un week-end ! Même si l’appellation « festival » n’apparaît plus dans la communication officielle des éditions 2002 et 2003, l’idée festivalière est bien là. Preuve en est la brochure de l’édition 2003 « Lyon l’allumée » : dès le premier paragraphe du texte réservé au « Mot du maire », le terme « festival » est employé, la manifestation étant dépeinte comme un « festival d’émotion et de plaisir partagé ». Nous sommes bien dans un temps nouveau de la manifestation, le temps festivalier. Sur l’aire, hautement concurrentielle, de la mise en réputation de villes, Lyon peut désormais prétendre au statut de site d’un festival de la lumière. Et qui plus est, Lyon peut prétendre échapper à l’imitation et/ou à la concurrence, au motif que l’originalité du festival se trouve garantie par l’absolue singularité d’une fête « unique au monde », la fête populaire du 8 décembre.
26En guise de conclusion : étonnons-nous, une fois encore ! Étonnons-nous de la surprenante plasticité de ce rituel, ayant enduré pareils investissements, pareilles métamorphoses, sans cesser d’enchanter les uns, sans cesser de générer le dépit des autres ! Étonnons-nous de l’éminent pouvoir d’archive de ce rituel, en qui se sédimentent mémoire religieuse, mémoire commerciale, mémoire politique, mémoire technique, sans que l’une efface jamais l’autre. En ce sens, le rituel est à lui-même sa propre archive : paradoxe de l’archive vive ?