Michelle Lannuzel
Pages 107b à 113b
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/rpre.196.0107b
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/rpre.196.0107b
Much Loved
1 France / Maroc. 2015. Réal. et scén. : Nabil Ayouch. Avec Loubna Abidar (Noha), Asmaa Lazrak (Randa), Halima Karaouane (Soukaina), Sara Elmhamdi Elalaoui (Hlima), Abdellah Didane (Saïd).
Fatima
2 France. 2015. Réal. et scén. : Philippe Faucon. Avec Sora Zeroual (Fatima), Zita Hanrot (Nesrine), Kenza Noah Aïche (Souad), Chawki Amari (le père).
Dheepan
3 France. 2015. Réal. : Jacques Audiard. Scén. : Noé Debré, Thomas Bidegain, Jacques Audiard. Avec Antonythasan Jesuthasan (Deepan), Kalieaswari Stinivasan (Yalini), Claudine Vinasithamby (Illayaall), Vincent Rottiers (Brahim).
4 Cette chronique – rédigée dans l’urgence, je le reconnais – évoque de manière succincte ces trois films, certes fort différents, mais qui, chacun à sa manière, saisissent le destin de personnages jetés dans la violence ouverte ou feutrée du monde. Les réalisateurs de ces fictions ont choisi un point de vue décalé qui permet au spectateur d’aller au-delà des apparences, des préjugés ou des idées reçues, à la rencontre de l’Autre.
5 Et cela ne va pas parfois sans risques. Ainsi, il est difficile de parler du film de N. Ayouch, sans rappeler d’emblée les réactions violentes des autorités marocaines, l’interdiction du film dans tout le pays, les menaces de mort, jusqu’à l’agression physique de l’actrice Loubna Abidar, en ce début du mois de novembre. Pourquoi un tel déchaînement ? Le film montre la vie quotidienne de quatre prostituées de Marrakech, qui tentent de vivre et de surmonter les humiliations et les meurtrissures infligées par leurs clients saoudiens ou européens, au sein d’une société qui les utilise tout en les condamnant. De longues séquences permettent de pénétrer l’intimité de ces femmes, de les voir non pas comme de simples objets du désir des hommes, mais comme des « guerrières », dit le réalisateur. Il n’évite pas les scènes scabreuses, les propos salaces, mais il n’y a aucun voyeurisme, seulement la volonté de montrer ce que signifie la soumission des corps. N. Ayouch provoque une inversion subtile de notre regard : ce sont ces hommes arrogants et pervers, détenteurs du pouvoir, qui méritent notre mépris, et non ces femmes qui rient, dansent, se soutiennent pour ne pas sombrer, aidées en cela par l’énigmatique Saïd, et gardent malgré tout l’espoir d’en sortir, comme le suggère le dernier plan du film. Difficile pour le pouvoir marocain d’accepter cette lumière sur l’hypocrisie du système.
6 Le film de Philippe Faucon va aussi à la découverte de l’Autre. Toute son œuvre est tournée vers les « invisibles », ces immigrés maghrébins indispensables à la société qui les ignore le plus souvent, comme le cinéma français d’ailleurs, sauf lorsque certains d’entre eux sombrent dans le fanatisme et le terrorisme. Alors que son film précédent, La Désintégration (2012) dénonçait l’endoctrinement de jeunes gens en rupture avec leur entourage et la société, Fatima raconte le cheminement d’une femme de ménage prête à tous les sacrifices pour que ses deux filles réussissent leurs études. La mise en scène dépouillée, le montage elliptique, construisent avec délicatesse le portrait de cette femme solitaire, à l’écart, à cause de son foulard, de son travail épuisant en horaires décalés. On la voit souvent derrière une vitre, ou en reflet dans un miroir, pour accentuer son isolement. Le racisme au quotidien ne l’épargne pas : la grande bourgeoise qui l’emploie teste son honnêteté en laissant de l’argent dans un jean. Mais Faucon lui donne une dignité, une sensibilité, une justesse dans le dialogue qu’elle entretient avec ses filles. Car le langage est un élément essentiel du récit. C’est un film bilingue, arabe et français. Fatima suit des cours de français pour vaincre son illettrisme, et rejoindre ses filles qui ne parlent que le français. Et par un beau renversement, c’est en arabe qu’elle aborde la littérature, en écrivant son journal. Le point de départ du film est d’ailleurs le livre paru en 2006, Prière à la lune de Fatima Elayoubi, elle-même femme de ménage.
7 La narration est construite par des contrastes multiples : entre les aînés et les jeunes, entre les deux sœurs, entre les garçons et les filles du quartier, entre les classes sociales. Toujours par le choix de détails pas nécessairement expliqués qui suggèrent la complexité des personnages. Les acteurs sont remarquables, en particulier Sonia Zeroual.
8 Juste un mot à propos de Dheepan, dont on a beaucoup parlé après sa Palme d’Or inattendue. Sans accorder trop de poids à ce prix, il est toujours intéressant de comprendre en quoi l’état du monde autant que la composition du jury de Cannes explique en partie ce choix.
9 Je ne crois pas qu’Audiard soit un réalisateur exceptionnel. Mais il possède un talent certain de metteur en scène et de narrateur, et c’est un exemple assez rare d’un cinéaste exigeant et populaire.
10 Choisir comme protagonistes des acteurs non professionnels, Tamouls de surcroît, parlant leur propre langage, en faire des immigrants coincés dans une banlieue française à moitié déglinguée, c’était la marque d’une audace remarquable. La première moitié du film embarque le spectateur au Sri Lanka, à la fin d’une terrible guerre civile opposant les forces gouvernementales aux Tigres de libération de l’Ilam tamoul, qui furent les vaincus de cette tragédie. On ne peut imaginer personnages aussi étrangers à un public français. La mise en scène nerveuse, efficace, s’attache au personnage de Dheepan, guerrier tamoul qui brûle son uniforme, puis à celui de Yalini, jeune femme en quête fébrile d’un enfant esseulé, entraînant de force une petite fille apeurée. À eux trois, ils vont fonder une fausse famille pour avoir le droit de quitter le pays et tenter de rejoindre la France. Dans la banlieue où ils sont relégués, ils vont apprendre à se connaître, à se supporter, à finir par se sauver les uns les autres. Audiard réussit à tisser ces liens et à donner une véritable épaisseur à ces personnages qui ne comprennent rien des codes du monde où ils sont tombés. Ils nous donnent le regard de l’étranger sur notre propre monde, rappelant celui du Huron de Voltaire ou du Persan de Montesquieu.
11 La deuxième partie bascule malheureusement dans un mode plus convenu, une image complaisante de la violence urbaine, avec la drogue, les caïds, les coups de feu, une reprise d’Un Prophète, en quelque sorte. Quant à la fin qui verse dans l’angélisme… Un rêve, peut-être ?