Prévention, précaution, préparation : rationalités dans la gestion des maladies animales
- Par Frédéric Keck
Pages 73 à 81
Citer cet article
- KECK, Frédéric,
- Keck, Frédéric.
- Keck, F.
https://doi.org/10.3917/rpre.195.0073
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- Keck, Frédéric.
- KECK, Frédéric,
https://doi.org/10.3917/rpre.195.0073
Notes
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[1]
Osterhaus A., 2001, Catastrophes after crossing species barriers, Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 356 : 791-793 ; Weiss R.A. & McMichael A.J., 2004, Social and environmental risk factors in the emergence of infectious diseases, Nature Medicine, 10(12,) : S70-S76 ; Webby R., Hoffmann E. & Webster R., 2004, Molecular constraints to interspecies transmission of viral pathogens, ibid. : S77-S81.
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[2]
Dupuy J.-P., 2002, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Paris, Seuil.
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[3]
Je reprends ici la conception de Henri Bergson en la retournant contre l’usage qu’en fait Jean-Pierre Dupuy : la pluralité des façons pour la vie de se virtualiser pat des techniques, des « sociétés closes » aux « sociétés ouvertes », se réduit à un petit nombre de schèmes pour l’intelligence. Cf. Bergson dans la société du risque, in Riquier C. & Worms F. (dir.), Lectures de Bergson, Paris, PUF : 164-184.
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[4]
Lakoff A., 2006, Preparing for the next Emergency, Public Culture, 19, trad. fr. « Jusqu’où sommes-nous prêts ? », Esprit, avril 2008 : 104-111. Andrew Lakoff reprend à Ian Hacking la notion de « style de raisonnement » pour distinguer prévention, précaution et préparation.
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[5]
Hirsch M. et al., 1996, L’affolante affaire de la vache folle, Paris, Balland ; Hirsch M., 2002, Ces peurs qui nous gouvernent. Sécurité sanitaire, faut-il craindre la transparence ? Paris, Albin Michel.
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[6]
Godard O., Henry C., Lagadec P. & Michel-Kerjan E., 2002, Traité des nouveaux risques, Paris, Gallimard ; Gilbert C. (dir.), 2003, Risques collectifs et situations de crise. Apports de la recherche en sciences humaines et sociales, Paris, L’Harmattan ; Lecourt D. (dir.), 2009, La santé face au principe de précaution, Paris, PUF.
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[7]
« Lutte anti-grippe A : un échec du catastrophisme », entretien avec Frédéric Keck, Le Monde, 9 janvier 2010 ; « Le principe de précaution oblige à exagérer la menace », entretien avec François Ewald, Le Monde, 9 janvier 2010 ; J.-B. Fressoz, « Le risque et la multitude. Réflexion historique sur l’échec vaccinal de 2009 », La Vie des idées, 16 mars 2010, http://www.laviedesidees.fr/Le-risque-et-la-multitude.html
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[8]
Greger M., 2006, Bird Flu: A Virus of our Own Hatching, New York, Lantern Books ; Davis M., 2006, The Monster at our Door. The Global Threat of Avian Flu, New York, Heny Holt and Company.
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[9]
Peiris J.S.M. & Guan Y., 2004, Confronting SARS: a view from Hong Kong, Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 359 : 1075-1079 ; Abraham T., 2007, Twenty-First Century Plague. The Story of SARS, with a new Preface on Avian Flu, Hong Kong, Hong Kong University Press ; Keck F., 2010, Une sentinelle sanitaire aux frontières du vivant. Les experts de la grippe aviaire à Hong Kong, Terrain, 54 : 26-41.
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[10]
Keck F., 2009, L’affaire du lait contaminé, Perspectives chinoises, 1 : 96-101.
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[11]
Chan S.W., Religious bird release in Hong Kong, thèse sous la direction de Richard Corlett soutenue en 2007 au département d’Études Environnementales de l’Université de Hong Kong.
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[12]
Handlin Smith J.F., 1999, Liberating animals in Ming-Qing China: Buddhist inspiration and elite imagination, Journal of Asian Studies, 58(1) : 51-84.
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[13]
Webby R. & Webster R., 2003, Are we ready for pandemic influenza?, Science, 302 : 1522 ; « Nature’s ongoing experiments with H5N1 Influenza in Asia and H7N7 in Europe may be the greatest bioterror threat of all. »
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[14]
Shortridge K.F., Peiris J.S.M. & Guan Y., 2003, The next influenza pandemic: lessons from Hong Kong, Journal of Applied Microbiology, 94 : 70 ; « Les études sur l’écologie de l’influenza conduites à Hong Kong depuis les années 1970, dans lesquelles Hong Kong a fonctionné comme un poste de sentinelle pour la grippe, ont indiqué qu’il serait possible, pour la première fois, de faire de la préparation à la grippe au niveau du terrain aviaire. »
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[15]
Collier S. & Lakoff A. (dir.), 2008, Biosecurity Interventions, New York, SSRC-University of Columbia Press ; Zylberman P., 2013, Tempêtes microbiennes. Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique, Paris, Gallimard.
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[16]
P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
1Depuis une quinzaine d’années, les crises sanitaires liées aux maladies d’origine animale – ou zoonoses – se sont multipliées en France : vache folle en 1996, grippe aviaire en 2005, grippe porcine en 2009. Ces crises se sont manifestées pour les consommateurs à travers la crainte de risques alimentaires : l’effondrement de la consommation de viande de bœuf en 1996, justifiée par la transmission des prions causant une nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, ou de volaille en 2005, injustifiée puisque le virus H5N1 est tué par la cuisson de la viande, a motivé la décision des autorités françaises d’appeler « grippe A(H1N1) » une maladie que la plupart des autres pays ont appelé « grippe porcine » (swine flu, gripa porcina, zhuliugan…). Si la grippe porcine se transmettait en effet d’homme à homme, elle avait son origine dans un élevage de porcs du Nord du Mexique, ce qui justifia la surveillance des élevages de porcs de Bretagne, et le boycott des exportations de viande porcine nord-américaines par les pays musulmans.
2La gestion des maladies animales est souvent présentée – notamment par les caricaturistes qui multiplient les images de vaches folles, de poulets bombes à virus ou de cochons éternuant – comme croisant plusieurs irrationalités. Celle des consommateurs d’abord, qui saisissent ces crises sanitaires comme l’occasion d’exprimer une défiance générale à l’égard de la viande. Celle des producteurs, soupçonnés de dissimuler leurs animaux malades et de contribuer ainsi à la diffusion des épidémies. Celle des autorités sanitaires enfin, qui lancent de grandes campagnes d’abattage pour des maladies dont la transmission des animaux aux humains reste incertaine, afin de garantir à leur territoire un statut d’indemnité, ou stigmatisent d’autres territoires pour la mauvaise gestion de leurs troupeaux.
3Ces comportements apparemment irrationnels ont été rationalisés en France sous l’égide du principe de précaution. Ce principe énonçait que dans l’incertitude sur les comportements des pathogènes franchissant la barrière des espèces [1], il fallait maximiser le risque que présentait la maladie pour les humains, et prendre des mesures qui pouvaient aller à l’encontre des intérêts des éleveurs. Il était ainsi rationnel d’abattre des millions de bovins pour une maladie qui a tué une dizaine d’humains en France et une quarantaine en Grande-Bretagne parce que, si l’abattage et la surveillance qui s’ensuivait n’avaient pas eu lieu, on peut concevoir un monde dans lequel la maladie de Creutzfeldt-Jakob serait passée massivement aux humains. C’est le « catastrophisme éclairé » défendu par Jean-Pierre Dupuy à l’aide de la métaphysique des mondes possibles [2] : une pandémie d’origine animale est possible, donc elle devient réelle par une politique rationnelle visant à prévoir le futur. La métaphysique autorise ici un saut de la gestion des intérêts commerciaux à l’affirmation d’un idéal de santé publique.
4Je voudrais défendre ici une autre relation entre métaphysique et anthropologie autour des maladies animales. Il n’y a pas une rationalité en jeu, celle du principe de précaution, face à une multitude d’irrationalités, comme le supposent souvent les gestionnaires des risques. Les zoonoses engagent plusieurs rationalités du risque, et donc plusieurs métaphysiques ou ontologies des relations entre humains et animaux, qui viennent se projeter sur le plan intellectuel du principe de précaution [3]. Andrew Lakoff a en effet montré que la gestion globale de la grippe aviaire faisait intervenir un nouveau principe dans la gestion des risques : celui de la préparation à une catastrophe naturelle [4]. Alors que les maladies animales étaient gérées jusque-là selon le principe de prévention, qui permet de visualiser par des courbes statistiques la diffusion des épizooties sur un territoire, le principe de préparation implique d’imaginer la mutation soudaine des pathogènes des animaux aux humains. La préparation est une rationalité globale équipée par un ensemble de techniques appliquées aux populations humaines et non-humaines : la définition de sentinelles qui lancent l’alerte sur les mutations catastrophiques, la rédaction de scénarios qui permettent de simuler leur effet sur une infrastructure, la constitution de stocks de médicaments visant à en limiter les dégâts. Une anthropologie des risques devient alors possible qui compare les combinaisons entre ces deux rationalités idéal-typiques en dégageant à chaque fois les ontologies des relations entre humains et non-humains qu’elles engagent.
5En combinant cette anthropologie des risques avec une anthropologie de la nature, je voudrais montrer que la précaution est une simple transition instable entre deux rationalités plus stables. Alors que la prévention repose sur des prémices que Philippe Descola qualifie d’analogistes (un monde d’intériorités et de physicalités dispersées rassemblées périodiquement par le geste sacrificiel et souverain de l’abattage), la préparation repose sur des prémices animistes : des intériorités communes aux humains sont prêtées aux animaux qui leur permettent de détecter à l’avance les maladies qui vont les affecter en commun, le problème étant de justifier la différence de physicalités. Entre ces deux rationalités, le principe de précaution peut être qualifié de naturaliste puisqu’il suppose une coupure forte entre des humains rationnels et des animaux réduits à l’état de marchandises, et s’interroge sur les droits des animaux soustraits à cet état. Cette distinction m’est apparue en comparant la gestion des maladies animales en France, où le principe de prévention est mêlé au principe de précaution, et en Chine, où il est plus fortement intégré au principe de préparation.
6J’ai d’abord étudié la façon dont le principe de précaution, inscrit par Jacques Chirac dans la Constitution de la Cinquième République, fut mis en pratique par les experts de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA, aujourd’hui fusionnée dans l’ANSES). Cette agence d’évaluation des risques fut créée en 1999 par la loi de sécurité sanitaire à l’initiative du ministre de la Santé Bernard Kouchner, dont le conseiller aux affaires sociales, Martin Hirsch, fut le premier directeur [5]. Elle visait à garantir la non introduction dans la chaîne alimentaire de substances infectieuses ou toxiques, répondant ainsi au scandale du sang contaminé, qui a joué un rôle moteur pour les acteurs de la santé publique en France, en privilégiant l’impératif de protection des consommateurs sur la rentabilité économique des circuits de production. Le principe de précaution, apparu en Allemagne dans les années 1970 pour justifier la mobilisation environnementale contre les déchets nucléaires, trouvait ainsi en France une traduction dans le cadre d’une préoccupation pour les questions alimentaires [6]. Il favorisait une réflexion sur les conflits d’intérêt entre la rentabilité économique et la santé publique, les experts travaillant souvent à la fois pour les industries alimentaires et pour la recherche étatique, ce qui conduisit à formaliser la déclaration publique de conflits d’intérêt comme un des rituels d’entrée à l’AFSSA.
7On peut alors considérer que la récente pandémie de grippe d’origine porcine a marqué l’échec de ce principe de précaution tel qu’il fut interprété en France lors des crises de la vache folle et de la grippe aviaire. En niant l’origine porcine du virus H1N1, les autorités françaises se privaient d’un argument pédagogique pour expliquer aux citoyens la mobilisation des autorités sanitaires internationales. En commandant 95 millions de doses de vaccin alors que la dangerosité du virus était encore incertaine, elles ont vu le principe de précaution se retourner contre ses utilisateurs, puisque 93 % des Français refusèrent de se vacciner, malgré les injonctions étatiques, par crainte des effets secondaires. La préparation d’une pandémie de grippe d’origine aviaire avait en effet conduit les industries pharmaceutiques à fabriquer des ébauches de vaccins qui n’attendaient plus que « l’amorce » de la souche inter-humaine pour pouvoir être mise sur le marché. Faute d’une analyse du phénomène dont il fallait se protéger, on a vu ressurgir les controverses sur le principe de précaution [7]. En fait-on trop ou pas assez ? Ne risque-t-on pas de mettre en danger les citoyens à force de vouloir les protéger contre des menaces virtuelles ? La défense de la sécurité sanitaire n’est-elle que le masque des intérêts des industries pharmaceutiques et du pouvoir des experts ? Ces controverses restent abstraites tant qu’on n’a pas saisi les mécanismes qui rendent possibles les crises sanitaires d’origine animale et les logiques sociales qui organisent les réactions à ces crises.
8En tant qu’anthropologue, mon approche a consisté à faire un pas de côté par rapport à ces controverses françaises pour les observer avec un « regard éloigné » : celui que me fournissait la perception de ces mêmes crises à Hong Kong. Hong Kong est en effet le lieu où a émergé le virus H5N1 en 1997, dans un contexte de fortes craintes liées à la rétrocession de l’ancienne colonie britannique sous la souveraineté chinoise. Cette année-là, le premier acte de la directrice de la Santé du nouveau gouvernement hongkongais nommé par Pékin, Margaret Chan, devenue depuis directrice de l’OMS, fut d’abattre 1,5 million de volailles en vue de protéger la population humaine contre ce nouveau virus, qui tuait deux personnes sur trois qu’il infectait [8]. Cet abattage, régulièrement répété à chaque fois que le virus apparaît sur le territoire, et qui répond de façon décalée à l’abattage des bovins qui eut lieu au même moment en Europe, fut un véritable traumatisme pour la population de Hong Kong, car il portait atteinte à une pratique traditionnelle, l’achat de poulets vivants tués devant les invités auxquels ils sont offerts lors de repas festifs.
9À Hong Kong, la grippe aviaire est un véritable risque alimentaire parce que les gens ordinaires, souvent issus de l’immigration chinoise des années 1950 qui n’avaient souvent pas d’autres ressources qu’un poulet de basse-cour, sont en contact quotidien avec les oiseaux. La mobilisation sanitaire contre la grippe aviaire fut l’occasion pour le gouvernement de Hong Kong de moderniser sa population en interdisant les volailles de basse-cour, en contrôlant de façon stricte les élevages et les marchés de volailles, et en renforçant les mesures d’hygiène dans les rues. La crise du SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) en 2003, causé par un virus passé des chauve-souris aux humains par l’intermédiaire d’un rongeur consommé dans la médecine chinoise traditionnelle, la civette, infectant environ 1000 personnes à Hong Kong et 8000 dans le monde, permit de renforcer cette mobilisation sanitaire et d’imposer au reste du monde la vision de Hong Kong comme une sentinelle pour les pandémies émergeant dans le dense foyer animal et humain du Sud de la Chine [9].
10S’il y eut peu de controverses sur les mesures imposées aux humains – à l’exception de discussion sur l’usage de la quarantaine en 2003, la politique de santé publique fait l’objet d’un consensus car elle correspond au projet d’une modernisation commune de Hong Kong et de la Chine –, les controverses portaient plutôt sur les mesures imposées aux gouvernements. J’ai pu repérer deux controverses majeures.
11La première concerne les volailles domestiques, dont la moitié sont importées de Chine, et qui font l’objet de suspicions car les fermes chinoises sont supposées moins bien contrôlées que les fermes de Hong Kong (il en reste une trentaine, qui amènent environ 10 000 poulets vivants sur le marché central de Cheung Sha Wan chaque jour). Depuis la crise du SRAS en 2003, les autorités chinoises communiquent de façon plus transparente sur les questions de santé publique, après le silence entretenu sur les cas de VIH causés par la transfusion sanguine dans le Hunan. Mais elles communiquent peu sur les questions de santé animale, considérées comme une chasse gardée de départements de l’agriculture puissants dans le cadre de la politique d’industrialisation de l’élevage. En Chine, la sécurité alimentaire au sens de food safety commence à peine à remplacer la food security après les années de famine sous Mao : le scandale de la mélamine en 2008, révélant que 300 000 enfants chinois souffraient de calculs rénaux après avoir consommé du lait en poudre contenant un produit toxique qui avait tué des chiens américains quelques années auparavant, est le révélateur d’une mutation importante [10]. Alors que certains experts de Hong Kong préconisent l’importation de volailles chinoises pour mettre fin à une activité d’élevage perçue comme dangereuse et inutile, bien moins rentable que l’usage des terres pour les spéculations immobilières, d’autres se mobilisent pour conserver les fermes de volailles de Hong Kong en développant une filière « bio » particulièrement appréciée par les nouveaux consommateurs urbains.
12La seconde controverse porte sur les oiseaux sauvages. À chaque cas de H5N1, le gouvernement de Hong Kong a fermé systématiquement pendant trois semaines la réserve de Mai Po, située au nord des Nouveaux Territoires à la frontière avec Shenzhen. Cette réserve fut créée par le World Wildlife Fund (WWF) sous la colonisation britannique pour protéger les oiseaux migrateurs qui viennent s’y reposer lors de leur voyage entre le Nord et le Sud de l’Asie. Les ornithologues de Hong Kong, pour lesquels cette réserve était une source d’observation privilégiée, ont alors fait remarquer que la plupart des cas de H5N1 étaient trouvés non dans cette réserve marginale mais dans la zone la plus densément peuplée de Hong Kong : le marché aux oiseaux de Mong Kok. Des oiseaux y sont en effet importés en provenance de toute l’Asie, le plus souvent de façon illégale et dans des conditions de stress qui favorisent la contagion des maladies épidémiques [11].
13Les plus petits de ces oiseaux sont achetés par des moines bouddhistes qui les relâchent au cours de cérémonies visant à augmenter le « mérite » des humains en diminuant la souffrance des animaux. Les ornithologues ont fait remarquer aux autorités de Hong Kong que ces pratiques traditionnelles visant à sauver les âmes des humains par celles des animaux risquaient de détruire les corps à la fois des humains et des animaux, puisque ces oiseaux relâchés de façon rituelle sont souvent trouvés morts non loin du lieu de cérémonie, le plus souvent parce qu’ils n’ont pas pu s’adapter à un nouvel environnement, mais parfois aussi parce qu’ils ont attrapé des virus de grippe. Les autorités bouddhistes ont en conséquence recommandé l’arrêt de cette pratique rituelle et son remplacement par des lâchers de poissons, de grenouilles ou de tortues qui, si elles présentent moins de risques de contagion par la grippe, n’en soulèvent pas moins d’autres questions écologiques. Cette pratique religieuse récente, qui s’inscrivait autrefois dans des pratiques de lettrés confucéens ou dans des rituels taoïstes très complexes [12], est une réaction de citoyens urbains modernes, qui se coordonnent par Internet pour collecter l’argent nécessaire à l’achat des animaux relâchés et se réunissent dans des restaurants végétariens branchés, à l’augmentation de la consommation de viande d’origine animale et aux abattages quotidiens ou exceptionnels auxquels elle donne lieu.
14Ces controverses, que l’on peut résumer par les tensions entre transparence et secret ou entre science et religion, nous apparaissent très éloignées de nos querelles sur le principe de précaution. Pourtant, elles expriment des réalités cachées que nos discussions abstraites tendent à recouvrir. Sous le principe de précaution mobilisé contre les risques alimentaires, il faut voir en effet comment différentes formes de prévention sont orientées par la préparation à une catastrophe écologique. Depuis 1997, le monde se préparait à une pandémie d’origine aviaire qui devait émerger de Hong Kong, et cette mobilisation a permis d’agréger un ensemble de représentations sur les catastrophes à venir dans des contextes différents. La montée en généralité de l’alerte pandémique, depuis les discussions de quelques experts australiens dans les années 1970 jusqu’à la mobilisation de l’OMS lors de la crise de 2009, a profondément transformé la façon dont se posent les problèmes de santé publique au niveau global. Le rêve d’éradication des maladies infectieuses porté par le projet moderniste de l’OMS a dû se confronter aux nouveaux déséquilibres écologiques, rendant prévisibles l’apparition de nouvelles maladies au fur et à mesure que l’humanité transforme son environnement – ce que les experts appellent métaphoriquement « la vengeance de la nature » [13]. Il devient alors possible de se préparer à une pandémie de grippe d’origine aviaire comme on se prépare à une attaque nucléaire, en surveillant les signes d’une mutation catastrophique dans le réservoir animal et en appelant les humains à suivre des mesures de sécurité dans le contact avec des animaux [14].
15Cette préoccupation pour les maladies émergentes a ainsi rencontré des formes de mobilisation de type militaire ou sécuritaire, notamment après la lutte contre le bioterrorisme lancée par les États-Unis après les attaques du 11 septembre 2001. La crise du SRAS, au cours de laquelle un virus invisible a suscité une peur globale en prenant l’avion de Hong Kong à Toronto, a joué le rôle de « 11 septembre chinois », mettant en lumière le rôle de la Chine comme source de nouvelles menaces biologiques. Ce croisement entre santé publique, écologie et police a été opéré par le mot de « biosécurité » qui décrit un ensemble de dispositifs de surveillance et de contrôle appliqués dans les fermes, les marchés, les douanes et les laboratoires pour éviter le passage d’agents infectieux aux effets potentiellement catastrophiques [15]. Une telle politique de préparation incite chaque individu à évaluer les vulnérabilités de ses relations sociales, et plus particulièrement celles avec les animaux, dans l’horizon d’une pandémie.
16Si la notion de prévention désigne la façon dont un groupe humain visualise les menaces pesant sur son territoire, on peut considérer que l’invention moderne des statistiques ne fait que prolonger l’effort des sociétés « pastorales » pour contrôler leur troupeau. La préparation, au contraire, en conduisant à imaginer une rupture catastrophique dans les relations entre humains et non-humains, prolonge les raisonnements des sociétés de chasseurs quand elles simulent cette catastrophe ou en perçoivent les signes. Les discussions sur le principe de précaution ne seraient alors si confuses que parce qu’elles projettent deux rationalités qui diffèrent en nature sur un plan, celui du conflit d’intérêt, où elles suscitent de faux problèmes.
17Pour comprendre les conséquences de cette nouvelle politique de la préparation, il est donc utile de sortir de la zone européenne, car la force de la coupure mentale entre humains et animaux nous empêche de voir tout ce qu’impliquent ces virus qui affectent en commun humains et animaux. Les pays asiatiques – qu’on dit aussi émergents – sont peut-être plus à même de nous faire saisir les conséquences de ces « maladies émergentes », pour autant qu’ils développent des ontologies de la nature différentes [16]. Une longue tradition végétarienne consolidée par le bouddhisme a conduit à formuler des alternatives à une consommation accrue de viande souvent perçue comme signe de modernité, mais qui apparaît également comme sources de déséquilibres nutritionnels et écologiques. Les abattages sanitaires de bovins ou de volailles, s’ils suscitent une forme d’identification compassionnelle aux animaux, ne donnent pas lieu à un discours sur les droits mais à une réflexion sur le milieu écologique dont ils révèlent les perturbations. Le détour par l’Asie ne vise donc pas à nous enivrer d’exotisme, mais à penser autrement et de façon plus lucide nos controverses les plus passionnées sur les animaux que nous mangeons et dont nous redoutons les maladies.