L’enchantement du désenchantement ou les pouvoirs magiques de la Poste
- Par David Graeber
Pages 53 à 59
Citer cet article
- GRAEBER, David,
- Graeber, David.
- Graeber, D.
https://doi.org/10.3917/rpre.195.0053
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1La raison pour laquelle Max Weber a pu décrire la bureaucratie comme l’incarnation même de l’efficacité rationnelle est que, dans l’Allemagne de son époque, les institutions bureaucratiques fonctionnaient vraiment bien. Le bureau de Poste était l’institution phare, qui faisait la fierté du service civil allemand. À la fin du xixe siècle, le service postal allemand était considéré comme une des plus grandes merveilles du monde moderne. Son efficacité était tellement légendaire, en fait, qu’elle jeta une ombre terrible sur le xxe siècle. Bon nombre des grandes réalisations relevant de ce que nous appelons aujourd’hui la « haute modernité » furent inspirées par la bureau de poste allemand – ou, souvent, construits sur le même modèle. Et on pourrait même soutenir que plusieurs des grands malheurs de ce siècle peuvent aussi lui être attribués. […]
2À peine quelques mois avant le déclenchement de la Révolution russe, Vladimir Ilitch Lénine écrivit ceci : « Un social-démocrate allemand spirituel, dans les années 1870, déclara que le service postal était un exemple-type de système économique socialiste. Cela est très vrai. Aujourd’hui, le service postal est une entreprise organisée selon les grandes lignes du monopole de l’État capitaliste. L’impérialisme est peu à peu en train de transformer tous les trusts en organisations d’un type unique…
3Organiser l’ensemble de l’économie nationale selon les principes du service postal, pour que les techniciens, les contremaîtres, les comptables, ainsi que tous les fonctionnaires reçoivent un salaire pas plus élevé que « le revenu d’un ouvrier », tous sous le contrôle et sous la direction du prolétariat armé – tel est notre but immédiat. »
4Nous arrivons donc à ceci : l’organisation de l’Union soviétique fut directement organisée sur le modèle du service postal allemand. […]
5Cette vision d’un potentiel paradis futur, naissant avec les bureaux de Poste, ne fut pas l’apanage de l’Europe. En effet, le pays sur le point d’apparaître comme le principal rival de l’Allemagne en termes d’influence globale, les États-Unis, fut aussi présenté comme un modèle annonçant un nouveau type de civilisation, et l’efficacité de leurs propres services postaux fut considérée comme une preuve prima facie. […]
6En fait, durant presque tout le siècle, dans l’esprit de la majorité des Américains, le service postal était effectivement le gouvernement fédéral. En 1831, son personnel dépassait déjà largement, en nombre, toutes les autres branches du gouvernement réunies, il dépassait substantiellement celui de l’armée, et pour les habitants de la plupart des petites villes du pays, les employés postaux furent les seuls fonctionnaires fédéraux qu’ils rencontrèrent jamais.
7En Europe, les États-Unis étaient vus à cette époque comme une sorte d’expérience utopique, avec leur refus du laisser-faire économique et leur grande confiance dans les coopératives, dans les projets parrainés par le gouvernement et leurs mesures de protection tarifaire. C’est seulement avec l’essor du capitalisme d’entreprise, après la Guerre de Sécession, que les États-Unis adoptèrent également un modèle proche du capitalisme bureaucratique allemand. Quand ils firent cela, le modèle du bureau postal en vint à être perçu, par les populistes et spécialement les progressistes, comme la principale alternative viable. À nouveau, les bribes d’une société nouvelle, plus libre, plus rationnelle, semblaient émerger des structures mêmes de l’oppression. Au États-Unis, le terme utilisé était la « postalisation » (postalization) – un néologisme spécifiquement américain désignant la nationalisation (lequel a depuis, significativement, complètement disparu du langage). Au même moment où Weber et Lénine invoquaient le bureau de poste allemand comme modèle pour le futur, les progressistes américains avancèrent que même le monde de l’entreprise privée serait plus efficace s’il fonctionnait sur le modèle postal, et obtinrent des victoires majeures pour la postalisation, telles que la nationalisation du métro, auparavant privé, les systèmes de trains de banlieue et de train inter-états, que les principales villes américaines ont depuis gardé publics.
8En rétrospective, tous ces fantasmes de l’utopie postale ont, au mieux, quelque chose de pittoresque. Aujourd’hui, nous associons principalement les systèmes postaux nationaux avec le fait que nous recevons des choses que nous n’avions jamais voulues au départ : factures de service public, convocation en tant que juré, contrôle fiscal, offres exceptionnelles de carte de crédit et appels aux dons de charité. Pour autant que les Américains aient une image d’Épinal des personnels des postes, celle-ci est devenue de plus en plus sordide. Cela résulte de choix politiques intentionnels. Depuis les années 1980, les législateurs ont ouvert la voie en supprimant systématiquement les crédits et en encourageant les alternatives privées, ce qui faisait partie d’une campagne visant à convaincre les Américains que le gouvernement ne fait pas vraiment son travail. Le résultat fut que le service postal est vite devenu l’incarnation même de tout ce qui, pour nous, était supposé ne pas aller dans la bureaucratie d’État : les journaux regorgèrent d’histoires sans fin racontant des grèves, des travailleurs à l’esprit embrouillé par la drogue, des entrepôts remplis de courrier non délivré depuis des années, et bien sûr, l’exemple le plus célèbre, des employés devenant régulièrement fous (« going postal ») et ouvrant le feu sur les managers, sur leurs collègues, sur les membres de la police ou sur le public. […]
9Dans un livre fascinant intitulé Devenus fous : rage, meurtre et rébellion depuis les espaces de travail de la période Reagan jusqu’à l’épisode de Columbine sous Clinton, et au-delà (Going Postal: Rage, Murder, and Rebellion from Reagan’s Workplaces to Clinton’s Columbine and Beyond), Mark Ames a décortiqué les commentaires journalistiques de tels événements (lesquels se sont effectivement répandus rapidement depuis les bureaux de poste vers les bureaux privés et les usines, et même vers des services postaux privés comme UPS mais, ce faisant, ils devinrent si communs que beaucoup ne dépassent plus les nouvelles nationales) et remarqua que le langage qu’ils employaient, qui décrit toujours ces événements comme des accès individuels inexplicables de folie et de rage – cela sans prendre en compte les humiliations récurrentes qui les déclenchent immanquablement – comporte une étrange ressemblance avec la façon dont la presse du xixe siècle décrivait les révoltes d’esclaves. Ames remarque qu’il y eut remarquablement peu de rébellions organisées d’esclaves dans l’histoire américaine. Mais il y eut un nombre conséquent d’incidents dans lesquels des individus isolés ou un petit nombre d’esclaves se mirent à attaquer, toujours de façon similaire, leurs surveillants, leurs maîtres et leurs familles avec des haches, des couteaux, du poison, ou n’importe quel instrument à portée de main permettant la violence immédiate. Dans les deux cas, les journalistes décrivirent de telles flambées de violence comme le résultat, soit de la folie individuelle, ou d’une méchanceté inexplicable. En fait, le simple fait de suggérer de possibles explications structurales – en évoquant les maux de l’esclavage, ou en soulignant le fait qu’avant la réforme de la culture d’entreprise des années quatre-vingt, qui détruisit la confiance précédente procurée par un emploi à vie et la protection dont bénéficiaient les travailleurs contre les humiliations et les traitements arbitraires de leurs supérieurs, il n’y avait pas eu un seul massacre sur un lieu de travail dans toute l’histoire américaine (autres que ceux commis par les esclaves) – cela aurait semblé quelque part immoral, car cela aurait signifié qu’une telle violence était, d’un certain point de vue, justifiée.
10On ne peut pas nier non plus qu’il existait, dans cette rhétorique, une composante raciale majeure. De même que, pour une bonne part du xxe siècle, les bureaux de poste étaient perçus, du point de vue des communautés de travailleurs africains-américains, comme le paradigme même de l’emploi stable, sécurisé mais aussi respectable et procurant un service adapté à la communauté, de même, après Reagan, il devint l’incarnation de toutes les supposées dégradations, violences, abus de drogues et inefficacités d’un État-providence désormais perçu en termes racistes. […]
11Cependant, au moment même où cette guerre symbolique était menée contre le service postal – alors que celui-ci était en train de devenir dans l’imagination populaire un lieu de folie, de dégradation et de violence, quelque chose ressemblant beaucoup à l’engouement pour le service postal du tournant du siècle précédent était en train d’émerger à nouveau. Faisons le point sur l’histoire que nous avons jusqu’ici établie :
- Une nouvelle technologie de communication se développe à partir du secteur militaire.
- Elle se répand rapidement et transforme radicalement la vie de tous les jours.
- Elle possède la réputation d’une grande efficacité.
- Comme elle opère en-dehors des principes du marché, elle est vite décrite par la gauche comme le signe de l’éveil d’un système économique futur, non-capitaliste, se développant dans la gangue de l’ancien système.
- Malgré cela, elle devient rapidement un médium permettant aussi la surveillance gouvernementale et la diffusion perpétuelle de nouvelles formes de publicité comme de différents papiers dont vous ne voulez pas.
12Présenté de la sorte, vous voyez bien où je veux en venir. Il s’agit à peu de choses près de la même histoire que celle de l’Internet. Qu’est-ce que l’e-mail, après tout, si ce n’est un service postal géant, électronique, étendu à toute la planète et extrêmement efficace ? N’a-t-il pas également créé l’impression d’une nouvelle forme d’économie coopérative remarquablement efficace, émergent à partir de la gangue du capitalisme elle-même – même s’il nous déverse un déluge d’escroqueries, de spams et d’offres commerciales, et autorise le gouvernement à nous espionner selon des méthodes inédites et créatives ?
13Évidemment, il existe des différences. Très certainement, l’Internet implique une forme de coopération bien plus participative, du bas vers le haut. Cela est important. Mais pour l’instant, je suis moins intéressé par la signification historique du phénomène et me demande plutôt : qu’est-ce que cela nous dit de l’attrait exercé par la bureaucratie elle-même ?
14Eh bien, tout d’abord, il est significatif que, le service postal et Internet ayant été créés par les militaires, on pourrait les voir tous deux comme des technologies militaires adoptées dans des buts fondamentalement anti-militaires. La violence organisée, comme je l’ai dit, pour autant qu’elle est une forme de communication, démonte radicalement, simplifie et finalement empêche la communication ; pour autant qu’elle constitue une forme d’action, elle est véritablement une forme d’anti-action, puisque son but ultime est d’empêcher d’autres personnes de pouvoir agir (ou bien d’agir d’une certaine manière, ou, si on tue ces personnes, de ne jamais plus pouvoir agir.) Cependant, il existe une façon de prendre ces formes d’action et de communication minimalistes et destructrices, typiques des systèmes militaires – que ce soit des chaînes de commandement ou des codes binaires – et de les transformer en un fondement invisible sur lequel il sera possible de construire tout ce qu’elles ne sont pas : des rêves des projets, des déclarations d’amour et de passion, des effusions artistiques, des manifestes subversifs, et à peu près n’importe quoi d’autre. Elles permettent la création et l’entretien de relations sociales qui n’auraient jamais pu exister autrement. Mais tout cela implique aussi que la bureaucratie nous attire – donnant une impression extrêmement libératoire – précisément au moment où elle disparaît : quand elle devient tellement rationnelle et fiable que nous la prenons pour allant de soi, au point de nous endormir sur un lit de chiffres et de nous réveiller avec tous ces chiffres nous entourant bien confortablement.
15En ce sens-là, la bureaucratie nous enchante en ce qu’elle peut être vue comme une espèce de ce que j’ai appelé la technologie poétique, puisque des formes mécaniques d’organisation, ordinairement militaires dans leur logique même, peuvent être réordonnées afin de réaliser d’impossibles visions : créer des villes à partir de rien, mesurer les cieux ou faire fleurir le désert. Dans la plus grande partie de l’histoire humaine, ce type de pouvoir fut seulement accessible aux chefs d’empire ou aux commandants à la tête d’armées conquérantes, donc nous pourrions dire qu’il s’agit d’une démocratisation du despotisme. Autrefois, le privilège de pouvoir agiter ses mains et d’avoir une armée invisible de roues dentées s’organisant de telle manière qu’elles pouvaient satisfaire vos caprices était accessible seulement aux plus privilégiés ; dans le monde moderne, celui-ci peut être subdivisé en millions de toutes petites portions et est désormais accessible à toute personne capable de taper sur un clavier ou d’appuyer sur un bouton.
16Tout cela implique une interprétation bien particulière de la liberté. Plus encore, il me semble, cela marque le retour des premières façons de penser la rationalité, dont la signification pourrait être à peine plus profonde.
17Laissez-moi expliquer ce que je veux dire par là.
18La tradition intellectuelle occidentale a toujours eu tendance à considérer que les pouvoirs de la raison humaine existent, d’abord et avant tout, pour restreindre nos instincts de base. Cette hypothèse peut déjà se lire chez Platon et Aristote, et elle fut renforcée au moment où les théories classiques de l’âme furent adoptées par le christianisme et l’islam. L’argument fut avancé que nous avons en effet des instincts animaux et des passions, de même que nous avons des pouvoirs de créativité et d’imagination, mais ces réflexes sont en tout état de cause chaotiques et antisociaux. La Raison – qu’elle se trouve dans l’individu ou dans la communauté politique – existe afin de tenir en échec notre vile nature, pour réprimer, canaliser et contenir les énergies potentiellement violentes, de telle façon qu’elles ne mènent pas au chaos et à la destruction mutuelle. Il s’agit d’une force morale. C’est pourquoi, par exemple, le mot polis, désignant la communauté politique et le lieu de l’ordre rationnel, possède la même racine que celle qu’on trouve dans les mot « politesse » et « police ». En conséquence, également, il existe toujours un sens caché remontant à cette tradition, qui veut que nos pouvoirs de créativité doivent toujours comporter un aspect démoniaque.
19L’émergence du populisme démocratique, telle que je l’ai décrite, correspond à un renversement complet de cette conception de la rationalité – vers un nouvel idéal, résumé de façon célèbre par David Hume : « La raison est et ne doit être que l’esclave des passions ». La rationalité, dans cette perspective, n’a plus rien à voir avec la moralité. Elle devient une affaire purement technique, un instrument, une machine, un moyen de calculer comment réaliser, de la façon la plus efficace possible, des objectifs qui ne pourraient pas eux-mêmes être évalués en termes rationnels. La raison ne peut pas nous dire ce que nous devrions vouloir. Elle peut seulement nous dire comment l’obtenir au mieux.
20Dans ces deux versions, la raison se situe, d’une certaine manière, en-dehors de la créativité, du désir ou des passions ; quoi qu’il en soit, dans l’une, elle tend à restreindre de telles passions ; dans l’autre, elle les facilite.
21C’est le champ émergent de l’économie qui pourrait avoir développé le plus cette logique, mais c’est une logique qui remonte au moins autant à la bureaucratie qu’au marché. (Et il ne faut pas oublier que la plupart des économistes sont, et ont toujours été, employés par de vastes organisations bureaucratiques, quel que soit leur genre.) L’idée qu’il est possible de faire une stricte coupure entre les moyens et les fins, entre les faits et les valeurs, est un produit de la mentalité bureaucratique, parce que la bureaucratie est la première et la seule institution sociale qui traite les moyens de faire les choses aussi entièrement séparée de ce qui doit être fait. De cette façon, la bureaucratie s’est véritablement ancrée dans le sens commun d’une partie non négligeable de la population mondiale, et ce pour une période qu’on peut imaginer assez longue.
22Mais, en même temps, ce n’est pas comme si l’ancienne idée de la rationalité avait complètement disparu. Au contraire : les deux coexistent, bien qu’elles soient presque complètement contradictoires – et en constante friction l’une avec l’autre. En conséquence, notre conception de la rationalité est étrangement incohérente.