L’impossible neutralité axiologique
Wertfreiheit et engagement dans les sciences sociales
Pages 85 à 96
Citer cet article
- PFEFFERKORN, Roland,
- Pfefferkorn, Roland.
- Pfefferkorn, R.
https://doi.org/10.3917/rpre.191.0085
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Notes
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[1]
Il faut rappeler ici que la célèbre conférence La profession et la vocation de savant dans laquelle Weber reprend la thématique de la Wertfreiheit est prononcée le 7 novembre 1917 à Munich et qu’elle vise ses collègues nationalistes et réactionnaires et non, comme le croyait peut-être Aron, les participants à la République des Conseils de Munich (novembre 1918-avril 1919).
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[2]
Jean-Pierre Durant prend le terme engagement « dans deux significations qui se superposent, mais que l’on peut distinguer : l’engagement opérationnel, celui que les sociologues du travail assument en prenant en charge des Masters professionnels tournés vers l’entreprise d’une part et, d’autre part, l’engagement critique – et politique ? ».
Autour de Max Weber. Questions d’interprétation
1Depuis la préface de Raymond Aron au livre de Max Weber, Le savant et le politique, publié en 1959 chez Plon dans une traduction de Julien Freund, l’idée s’est longtemps imposée que le sociologue allemand aurait fondamentalement défendu l’incompatibilité des vertus du politique avec celles du savant. Le livre regroupe deux conférences de Max Weber données à des moments et dans des contextes différents : La profession et la vocation de savant prononcée le 7 novembre 1917 à Munich, un an avant la fin de la Première Guerre mondiale et la défaite du Reich allemand, à l’invitation du comité bavarois de l’Association des étudiants libres ; La profession et la vocation de politique, le 28 janvier 1919 dans le même cadre mais dans un tout autre contexte, en pleine révolution des Conseils (Aron, 1990 [1959] : 8).
2Quelques années plus tard, le concept wébérien de Wertfreiheit, qui en toute rigueur signifie absence de jugement de valeur (l’adjectif wertfrei signifie libre de jugement de valeur), est traduit par l’expression « neutralité axiologique ». Julien Freund reprend l’expression axiological neutrality utilisée en 1949 dans la première traduction américaine de l’essai Der Sinn der « Wertfreiheit » der soziologischen und ökonomischen Wissenschaften (« Essai sur le sens de la ‘neutralité axiologique’ dans les sciences sociologiques et économiques ») publié en 1917. Le thème de la neutralité supposée du savant va désormais s’installer durablement, en particulier dans les sciences sociales francophones. Aron s’inscrit dans l’orientation ouverte par la sociologie fonctionnaliste étatsunienne, en particulier Talcott Parsons, qui instrumentalisa Max Weber pour promouvoir une sociologie favorable à l’ordre social établi. Une telle interprétation entre pourtant en contradiction avec les positions qu’exprima Weber, par exemple dans les années 1906 à 1908, quand il prend la défense de Roberto Michels empêché de présenter son habilitation pour accéder à un poste de professeur dans l’université allemande parce qu’il était social-démocrate. Il dénonce publiquement « la soi-disant liberté d’enseignement (Lehrfreiheit) dans les universités allemandes » dans un article publié sous ce titre dans la Frankfurter Zeitung le 20 septembre 1908 après avoir déjà manifesté son soutien à Michels antérieurement au cours des deux années précédentes (Mommsen, 2004 : 120-121).
3En France aussi la « neutralité axiologique » sera mobilisée comme « une arme de guerre de l’antimarxisme français » (Kalinowski, 2005 : 66), plus particulièrement après mai 1968. Lors de la réception du Prix Montaigne décerné par la Eberhard-Karls-Universität Tübingen le 28 novembre 1968, Aron prononça un discours intitulé « De la neutralité académique ». Il ira jusqu’à affirmer : « La neutralité axiologique […] demeure en périodes troubles la condition de salut pour les universités, la sagesse nécessaire de ces institutions » (cité par Kalinowski, 2005 : 193). Au cours des décennies suivantes, la « neutralité axiologique » a été considérée par beaucoup comme un véritable impératif catégorique pour les chercheurs en sciences sociales. Ces derniers sont censés être neutres, ne pas avoir de parti pris, comme si les savoirs produits par les sciences sociales devaient être déconnectés de tout engagement social, idéologique ou politique du savant. Dans une telle perspective l’engagement du sociologue est considéré comme un obstacle à son activité scientifique. Les sociologues critiques vis-à-vis de l’ordre social existant sont bien entendu plus particulièrement visés, par-delà la figure de l’intellectuel engagé que représentait Jean-Paul Sartre au cours des années 1950-1960.
4Selon cette vue, les spécialistes des sciences sociales devraient prendre soin à opérer une distinction nette entre jugements de faits et jugements de valeurs et si possible se garder de prendre position. C’est en ce sens par exemple que Nathalie Heinich a proposé à la fin des années 1990 de « s’en tenir autant que possible à la description, en s’abstenant de toute normativité – évaluative ou prescriptive » (Heinich, 1998 : 21). Le sociologue devrait occuper une situation de juste-milieu ou de conciliateur et se contenter de « rétablir une circulation entre des univers séparés, de contribuer à renouer des liens là où les gens ne se parlent plus, de refaire du consensus là où il n’y a plus que des fractions qui s’affrontent, se critiquent ou s’ignorent » (Heinich, 2006 : 93), comme si le sociologue était hors-sol, en dehors des tensions et des disputes qui agitent la société dans laquelle pourtant il vit et dans laquelle il a des attaches et des intérêts, comme s’il n’occupait pas lui-même une position sociale particulière, enfin comme s’il n’adhérait pas, ou ne s’opposait pas à telle ou telle valeur. Max Weber, sur lequel elle s’appuie pour défendre sa conception, affirmait pourtant tout autre chose : « Le juste milieu n’est pas le moins du monde une vérité plus scientifique que les idéaux les plus extrêmes des partis de droite ou de gauche. Nulle part l’intérêt de la science n’est à la longue davantage nié que là où on se refuse à voir les faits désagréables et la réalité de la vie dans sa dureté » (Weber, 1965 : 130).
5En somme, on retrouve au mieux chez Heinich, à peine recyclée, l’idée de la freischwebende Intelligenz, renvoyant à ces intellectuels considérés comme sans attaches, flottants librement dans l’air, à moins qu’elle ne fasse plus banalement une apologie du juste milieu. Fabien Granjon souligne que la position de l’entre-deux prônée par Heinich néglige totalement le fait que les chercheurs en sciences sociales sont eux-mêmes pris dans les contradictions de l’ensemble des rapports sociaux. Une telle position revient à nier « les contradictions du réel » et à « noyer les conflits dans les eaux tièdes d’une neutralité engagée » (Granjon, 2013 : 44) comme si le juste-milieu conférait à celle ou celui qui occupe cette position fictive un avantage épistémologique sur celle ou celui qui adopte un point de vue spécifique et développe une activité réflexive tant sur son activité savante, que sur sa position dans la société, les valeurs adoptées et défendues et ses prises de position. Une telle position recycle aussi la vieille illusion durkheimienne d’une société consensuelle tendant vers la cohésion et caractérisée par l’absence de conflits…
6Mais ce qu’oublie surtout Heinich, après Aron et Freund, c’est que la Wertfreiheit que défendait Weber n’a rien à voir avec une prétendue neutralité opposée à un engagement considéré comme problématique, bien au contraire. Weber ne s’oppose pas à l’adhésion du professeur d’université à telle ou telle valeur ou à l’engagement du sociologue dans l’arène publique. Par contre il considère que les professeurs doivent avoir une intégrité intellectuelle irréprochable. Ils occupent des positions de pouvoir, ils ont le monopole de la parole dans le cadre de leurs cours. C’est pourquoi ils ne devraient pas, sous couvert de science, se livrer du haut de leur chaire à une activité de propagande. Comme le remarque Isabelle Kalinowski, dans son étude « Leçons sur la science et la propagande », « La problématique de la Wertfreiheit n’est pas celle de l’existence de valeurs en soi, ou de l’adhésion en soi à des valeurs, mais celle de l’usage malhonnête qui peut être fait de valeurs lorsqu’elles sont présentes sans être données comme telles, lorsqu’elles sont masquées, cachées, « verhüllt », « connotées », au lieu d’être explicitées et assumées au grand jour » (Kalinowski, 2005 : 199). Weber vise ses collègues qui ne se privent pas en 1917 de professer des positions nationalistes et réactionnaires [1]. N’oublions pas qu’à cette époque, l’université allemande ne laisse pas la moindre possibilité de prise de parole aux étudiants. « Cette configuration tend à instaurer les conditions d’un mode de propagande particulièrement pernicieux parce que non perçu comme tel ». Isabelle Kalinowski ajoute : « La notion de Wertfreiheit et l’impératif de non-imposition des valeurs sont ainsi conçus par Weber comme un appel adressé aux professeurs d’université pour qu’ils n’abusent pas, dans l’exercice de leur métier d’enseignant, de l’autorité que leur confère leur position » (Kalinowski, 2005 : 199).
7Weber n’a jamais récusé la prise de position sur les questions du jour dans un cadre contradictoire et en argumentant cartes sur tables. Lui-même ne s’est jamais réfugié dans une abstention axiologique comme en témoignent ses nombreuses interventions politiques, y compris sa leçon inaugurale à l’université de Fribourg consacrée à l’État national et la politique de l’économie politique. Dans cette conférence, consacrée aux mouvements de populations et aux rapports entres nationalités et entre classes sociales en Prusse occidentale, il n’hésite pas à présenter et justifier ouvertement son « point de vue personnel et donc « subjectif » qui accompagne un jugement porté sur des phénomènes économiques » (Weber, 2004 : 111). La séparation entre l’être (Sein), ce qui est, et le devoir-être (Sollen), ce qui doit être, est donc loin d’être absolue chez Weber. Le sociologue italien Pietro Basso (1998) considère en outre que la seconde dimension, la dimension normative ou axiologique, l’emporte largement dans l’ensemble de l’œuvre sociologique wébérienne.
8La distinction méthodologique entre constats et jugements théorisée par Weber semble donc bien moins tranchée qu’il n’y paraît. Il nous semble en tous cas nécessaire de la relativiser, d’autant plus qu’elle présente de nombreuses autres difficultés. En particulier, elle repose sur l’hypothèse que les résultats pourraient être axiologiquement neutres dans les sciences sociales. Si tel était le cas, une démonstration dans les sciences sociales devrait pouvoir être reconnue et acceptée par quiconque, y compris quelqu’un adhérant à d’autres valeurs éthiques ou culturelles que celles de l’auteur de la recherche, comme par exemple le fameux Chinois auquel se réfère parfois Max Weber, qui ressemble à s’y méprendre au Persan de Montesquieu. Dans son argumentation Weber rapporte presque toujours les sources historiques de ces valeurs et points de vue à des cultures spécifiques, cultures nationales ou religieuses. Il relie d’abord les valeurs et les points de vue aux contenus culturels, lesquels varient notamment, souligne-t-il, suivant les civilisations. En revanche, s’il est attentif aux variations culturelles, il prend rarement en compte, dans l’ensemble de la discussion, des points de vue rattachés à des positions sociales, qu’il s’agisse par exemple des positions occupées dans les rapports sociaux de classe ou de sexe. Selon l’analyse de cette discussion proposée par Michael Löwy (1985 : 34-59), c’est parce qu’il polarise son argumentation sur les seules différences culturelles nationales que Weber arrive à se convaincre de la possibilité a priori d’une science sociale libre de jugements de valeurs et donc comparable sur ce point aux sciences de la nature : « Si Weber avait poursuivi l’idée qu’il mentionne en passant, sur l’affinité élective entre visions du monde et classes sociales, il aurait peut-être perçu autrement les problèmes de l’objectivité dans les sciences sociales » (Löwy, 1985 : 39). Nous suivrons volontiers Löwy quand il note encore : « Il est en effet plus facile d’imaginer un Chinois qui considère valables les résultats de sa recherche sur l’exploitation des paysans par les Junkers en Allemagne de l’Est, qu’un économiste ou historien allemand conservateur, socialement ou politiquement identifié avec l’aristocratie prussienne » (Löwy, 1985 : 39).
9Si Weber ne peut en aucun cas être considéré comme un auteur vraiment positiviste, ne serait-ce qu’en raison de sa profonde adhésion à la conception dualiste des sciences développée par Wilhelm Dilthey, qui distinguait radicalement sciences de la nature et sciences de l’esprit (nous dirions aujourd’hui, sciences sociales), il n’en reste pas moins que sa croyance en une science libre de jugements de valeur rejoint en partie les thèses positivistes élaborées et défendues notamment par Comte et Durkheim pour qui les sciences sociales doivent se développer sur le modèle des sciences de la nature. L’impératif épistémologique de la neutralité axiologique rejoint aussi sur ce point la référence rhétorique à la réfutabilité (ou à la falsifiabilité) poppérienne invoquée parfois par certains sociologues. Mais si la réfutabilité peut avoir un sens dans les sciences de la nature en raison de l’indépendance de leurs lois scientifiques par rapport aux contextes sociaux et à l’histoire, cela est beaucoup plus problématique en sciences sociales dont les lois ont toujours un caractère historique et relatif. Dans les deux cas, ces positions épistémologiques, celle de Weber comme celle de Popper, trahissent un penchant positiviste (Löwy, 1985 ; Passeron, 1991).
10L’opposition neutralité axiologique/engagement construite par Aron et Freund relève donc d’abord d’un contre-sens. D’une part elle est liée à une confusion sur le contexte : la profession et la vocation de savant n’est pas une charge contre les étudiants révolutionnaires participants de la République des Conseils de Munich, mais une critique des prises de positions conservatrices et nationalistes imposées par ses collègues aux étudiants sous couvert de science. D’autre part la lecture du texte wébérien a longtemps été surdéterminée par le contexte de la « guerre froide » et de la lutte idéologique contre toute pensée critique. Isabelle Kalinowski démontre de manière convaincante que la Wertfreiheit telle que la pense Weber ne s’oppose pas à l’engagement en tant que tel, assumé et exposé explicitement, mais à la propagande diffusée en contrebande sous couvert de science, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
Nouveaux débats contradictoires sur l’engagement des sociologues
11Au tournant du xxie siècle la question de l’implication et de l’engagement du sociologue a fait l’objet de nouveaux débats contradictoires (Agone, 1998 ; Sociologie du travail, 1999 : 65-88 ; 1999 : 295-327 ; 2000 : 281-311 ; Fritsch, 2000 ; et bien d’autres). L’engagement dans le débat public et la visibilité de Pierre Bourdieu expliquent en grande partie le retour d’une réflexion collective et pluraliste sur ce thème. Lors du mouvement social de l’automne 1995 de nombreux intellectuels, notamment des sociologues, se sont engagés sur deux pétitions opposées, l’une soutenant les grèves et manifestations des salariés, l’autre prenant ses distances vis-à-vis du mouvement social. L’engagement de Bourdieu (2002) nous apparaît sous certains aspects, comparable à celui de Weber malgré les différences entre les positions défendues par l’un et l’autre dans l’arène publique. Ils s’engagent en tant que citoyens éclairés, s’appuyant sur leur connaissance du monde social. Leurs points de vue épistémologiques sur la question de l’engagement restent relativement proches et entrent partiellement au moins en contradiction avec la réalité de leurs engagements. L’un et l’autre, estiment en effet que l’activité scientifique doit rester à l’abri, sinon des jugements de valeur pour l’un, du moins du prophétisme social et de l’expertise au service de pouvoirs pour l’autre.
12Les positions qui se sont exprimées dans ce débat ont été pour le moins diverses. Certains auteurs insistent sur le bricolage des engagements (Thoenig, 1999), alors que pour d’autres l’engagement est d’abord une fidélité, fidélité à un héritage, à une tradition ou à un groupe, l’engagement permettant alors de garder des repères (Godbout, 2000). Merleau-Ponty (1996 : 31) expliquait déjà dans cette perspective qu’« il n’y a pas de conscience qui ne soit portée par son engagement primordial dans la vie et par le mode de cet engagement ». Les uns opèrent une distinction entre engagement fort et engagement faible (Thoenig, 1999), d’autres entre engagement et implication (Caillé, 1999 ; Fritsch, 2000), d’autres encore insistent, sur la dialectique de « l’attachement et du détachement » (Michel Callon, 1999) retrouvant sous une nouvelle forme l’articulation entre engagement et distanciation développée par Norbert Elias (1998). Alors que certains n’hésitent pas à lier engagement et demande sociale (Castel, 2000), d’autres s’appuyant principalement sur Durkheim et Bourdieu s’opposent tant aux prophètes qu’aux experts : il importe alors selon ce dernier point de vue de renforcer l’autonomie des sociologues, et plus largement des champs scientifique et culturel vis-à-vis des pouvoirs, et in fine surtout de mettre à distance la demande sociale. Le seul engagement légitime du sociologue serait alors de « prendre le parti de la science et plus précisément le parti de la sociologie », en somme l’engagement du sociologue consisterait alors tout simplement à « faire bien son métier de sociologue » (de Montlibert, 2000).
13L’important dans ce débat, malgré les divergences considérables entre les points de vue des uns et des autres tient au fait que ces prises de position contribuent à relégitimer l’engagement des sociologues. Celui-ci peut prendre des formes diverses, il peut être plus ou moins réfléchi, plus ou moins réflexif aussi, plus ou moins hésitant, plus ou moins volontaire. Les sociologues ne sont plus tenus par discrétion, paresse ou prudence à rester dans l’implicite ou à passer leur engagement sous silence. Ce débat a contribué à rappeler que le sociologue est un « sujet social inscrit dans la réalité sociale » (Wallerstein, 1998), et que l’« extra-territorialité totale » lui est impossible (Castel, 2000). La différence fondamentale entre les sciences sociales et les sciences de la nature tient précisément à cette caractéristique. Le non-engagement est bien une illusion : le chercheur ne peut pas se retrancher du monde, son esprit comme son corps y sont inscrits et quand bien même le voudrait-il, il participerait malgré tout au cours du monde, y compris par son retrait.
14C’est aussi un tel point de vue que nous exposions explicitement dans l’introduction de Déchiffrer les inégalités dès sa première édition, en février 1995. Autrement dit, contrairement à la vision aseptisée de la description envisagée par exemple par Heinich, dresser un état des lieux des inégalités, décrire le monde et ses injustices, c’est déjà, comme le remarquait aussi Jean-Paul Sartre, vouloir le changer : il est rigoureusement impossible de prétendre vouloir s’abstenir de toute normativité, évaluative ou prescriptive, quand on est confronté à l’exploitation, la domination ou aux discriminations, ou pour le dire autrement aux déséquilibres, aux manques et aux privilèges, bref aux inégalités. Nous ajoutions cependant un peu plus loin la précision suivante : « Partisan, le présent travail n’entend pas abandonner pour autant les exigences de rigueur et d’objectivité. C’est pourquoi nous abordons l’étude des inégalités sous l’angle de leur connaissance statistique, sans pour autant nous interdire d’exploiter les résultats d’études fondées sur d’autres méthodes d’analyse (observation directe, entretien, récits de vie) » (Bihr, Pfefferkorn, 1995 : 23-24). En effet rigueur et objectivité impliquent d’effectuer une description conforme à la réalité, avec le maximum de professionnalisme et d’honnêteté intellectuelle, mais cela n’implique en rien neutralité. De même dans l’introduction de notre ouvrage Hommes-Femmes, l’introuvable égalité, paru en 1996, nous insistions sur la nécessaire prise en compte de la lutte contre l’oppression et de l’utopie à atteindre (Bihr, Pfefferkorn, 1996 : 11).
Sur les nouvelles thématiques
15L’engagement, le parti pris, la prise en compte du point de vue d’un groupe ou d’une classe opprimée peut ouvrir le champ des connaissances. Comme le remarque Michaël Löwy en conclusion de son bel essai Paysages de la vérité : « Le point de vue potentiellement le plus critique et le plus subversif est celui de la dernière classe révolutionnaire, le prolétariat. Mais il n’y a pas de doute que le point de vue prolétarien n’est aucunement une garantie suffisante de la connaissance de la vérité sociale : il est seulement celui qui offre la plus grande possibilité objective d’accès à la vérité » (Löwy, 1985 : 224-225).
16Dans la préface à la nouvelle édition (2012) de son livre, Löwy brosse un aperçu des principaux renouvellements épistémologiques intervenus depuis trente ans, qu’il s’agisse des apports des études post-coloniales, de la prise en compte des conflits politiques autour de l’écologie ou du développement de la critique féministe : il s’agit dorénavant, explique-t-il, de « penser ensemble, dans leur interdépendance, les subalternités multiples, les histoires de domination et les traditions de résistance souvent discordantes » (Löwy, 2012 : 12).
17C’est du point de vue des femmes elles-mêmes que leur situation peut être perçue comme oppression, et c’est en ce sens que l’engagement féministe contribue à changer le regard sur la place des femmes dans la société (Delphy, 1998). La théorie féministe du point de vue a profondément renouvelé l’épistémologie dans les sciences sociales au cours des dernières décennies (Hartsock, 1987 ; Harding, 2004). Le point de vue et le parti pris permettent de poser des questions qui sans cela ne se posaient pas, ou du moins de manière plus confuse ou plus elliptique. Par exemple la recherche féministe a permis des avancées novatrices tant en sociologie de la famille qu’en sociologie du travail. Récemment, dans un article-manifeste paru en 2012 dans le premier numéro de La Nouvelle Revue du Travail, Jean-Pierre Durand rappelle que « l’engagement critique – et politique ? – […] vise à la connaissance et au dévoilement avec la perspective d’un changement social » [2]. Bref, une recherche engagée non seulement est possible (Mercader, 2000), mais encore nécessaire. Les recherches sur les inégalités, sur les classes sociales, sur les rapports de classe ou les rapports de sexe ne sont pas moins – ou plus – scientifiques que l’ensemble de la production en sciences humaines ou sociales. « Elles s’inscrivent directement dans ce qui fonde les sciences humaines, comme pensée critique et comme pensée humaine. Les préjugés ordinaires contre ces recherches sont aujourd’hui infondés » (Gardey, 2004).
18Christian Baudelot réaffirme avec force et clarté, à l’encontre du mythe désormais bien chancelant d’une possible neutralité axiologique, que les sociologues pratiquent « tous une discipline qui oblige à prendre parti, que nous le reconnaissons ou non » (Baudelot, 2003 : 43). Ce rappel toujours nécessaire s’oppose à l’illusion d’une sociologie neutre, pouvant se situer au-dessus des conflits qui traversent les sociétés, qu’il s’agisse des conflits entre classes ou entre « sexes sociaux ». Impossible donc de se réfugier dans « la tour d’ivoire de l’objectivité savante », d’autant plus que les résultats des sciences sociales sont appropriés par les différents membres de la société et ne manquent pas de bouleverser leur vision du monde et leur possibilité d’agir pour le transformer. « Étudier la réalité sociale contemporaine, c’est nécessairement mettre en évidence des écarts, des disparités, des inégalités qui sont souvent des gouffres, entre des patrimoines, des revenus, des salaires, des niveaux d’éducation, des conditions de travail, des taux de chômage ou de suicide, des modes et des niveaux de vie, des espérances de vie et même (…) des différences de conditions entre les hommes et les femmes » (Baudelot : 43). C’est, ajouterons-nous, cette même préoccupation qui est au cœur de nos propres travaux menés depuis une vingtaine d’années, consacrés aux inégalités entre catégories sociales ou entre hommes et femmes. Cherchant à expliquer et à comprendre ces écarts et ces inégalités, le sociologue doit prendre en compte les dynamiques des sociétés, dans la mesure où « le bonheur des uns fait en grande partie le malheur des autres ».
19Bref, l’engagement du sociologue est inévitable : « N’inventons pas de tabous qui n’existent pas » (Baudelot : 44).
Références
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