Article de revue

« Mais qu’est-ce que la mégalomanie ? »

Pages 79 à 89

Citer cet article


  • Entretiens avec Thanh-Huê, L.,
  • Sala, F.,
  • Ouimet, G.,
  • Menés par Calvez, V.
  • et Drillon, D.
(2021). « Mais qu’est-ce que la mégalomanie ? » Question(s) de management, 34(4), 79-89. https://doi.org/10.3917/qdm.214.0079.

  • Entretiens avec Thanh-Huê, Ly.,
  • et al.
« “Mais qu’est-ce que la mégalomanie ?” ». Question(s) de management, 2021/4 n° 34, 2021. p.79-89. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-questions-de-management-2021-4-page-79?lang=fr.

  • Entretiens avec THANH-HUÊ, Ly,
  • SALA, Florian,
  • OUIMET, Gérard,
  • Menés par CALVEZ, Vincent
  • et DRILLON, Dominic,
2021. « Mais qu’est-ce que la mégalomanie ? » Question(s) de management, 2021/4 n° 34, p.79-89. DOI : 10.3917/qdm.214.0079. URL : https://shs.cairn.info/revue-questions-de-management-2021-4-page-79?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/qdm.214.0079


Notes

1Existe-t-il une définition scientifique de la Mégalomanie ?

2LTH : Comment répondre à votre question ? On peut partir des définitions et des contextes dans lesquels la mégalomanie est décrite. Je me situe ici seulement du point de vue psychiatrique et psychanalytique.

3Il existe une définition psychiatrique de la mégalomanie : elle est regroupement de symptômes : surestimation de ses capacités, amour immodéré de soi, désir de puissance, hypertrophie du moi, souvent associé une exaltation de l’humeur. Elle reprend d’ailleurs l’étymologie grecque, folie (mania) des grandeurs (mégas).

4La nosographie psychiatrique la décrit souvent dans des pathologies diverses telles que les psychoses délirantes chroniques, schizophrénies, manie, décrite depuis bien longtemps déjà, (avec Hippocrate, au Ve siècle avant J.-C.) ; on a parlé aussi de folie circulaire (Falret et Baillarger, 1854) appelée plus tard Psychose Maniaco Dépressive PMD) (Kraepelin, 1899) ou Maladie bipolaire (Denis et Camus, 1907) ; ces dernières sont faites d’ alternance entre dépression et état maniaque et c’est dans ces derniers que l’on retrouve des manifestations délirantes mégalomaniaques. Le DSM 5 en a établi des critères diagnostics, ici, tous repris d’ailleurs de la psychiatrie classique, ainsi que la CIM10.

5Il y a un autre débat aussi avec elle : est-ce qu’il y a un substratum organique dans tout cela ? Des syndromes frontaux de causes diverses (vasculaires, traumatiques, tumorales ou toxiques) peuvent entrainer une désinhibition comportementale avec des syndromes d’allure maniaque. Mais il n’existe pas toujours de façon constante de lésion frontale dans des manifestations psychiatriques mégalomaniaques franches.

6Alors, répondre oui à votre question serait donner le statut de science à la psychiatrie. Ne serait-elle pas plutôt « pas-toute » scientifique, comme d’ailleurs la psychanalyse, avec ses zones d’ombre, d’indécidable et d’incertitude ? Ce qui amène à répondre non à la question.

7FS : Oui bien sûr même si ce qu’on trouve sur les sites classiques comme Wikipédia sont de bonne facture. Alors évidemment les préfixes entendus, dans la rue et en entreprise, « mégalo », « parano », « schizo » ne renvoie que très partiellement à la définition scientifique celle des manuels de psychiatrie français et surtout celle du DSM 5 version 2013 traduite en français en 2015. La mégalomanie est la surestimation de ses capacités, elle se traduit par un désir immodéré de puissance et un amour exclusif de soi. Elle peut être le signe d’un manque affectif. En psychologie, la mégalomanie est classée dans la famille des psychoses délirantes chroniques. Lorsqu’elle est délirante, la mégalomanie révèle souvent la présence d’un trouble bipolaire ou d’une schizophrénie, deux troubles mentaux sévères chroniques.

8GO : Il existe un consensus définitionnel au sein de la communauté scientifique au sujet de la mégalomanie. Il s’agit d’un trouble délirant foncièrement caractérisé par le désir exacerbé de gloire et de puissance. Le sujet mégalomane se singularise notamment par la présence de croyances irrationnelles terriblement exagérées relativement à : (1) son estime de soi ; (2) son sentiment de puissance ; (3) son niveau de connaissances ; et (4) ses relations privilégiées avec des êtres exceptionnels.

9Est-ce plutôt du versant névrose ou psychose ou autre ?

10LTH : Du point de vue psychiatrique, la mégalomanie délirante relève de la psychose. Du point de vue psychanalytique, d’un point de vue des processus, le tableau relève d’une fragilité du narcissisme, fragilité du moi qui se défend et compense en créant un moi hypertrophié. Ainsi, selon les auteurs, ces processus ont pu être classés aussi dans la catégorie des troubles narcissiques et des états limites.

11FS : Dans une approche scientifique c’est le versant psychotique qui doit être considéré. Selon le DSM-5, les critères diagnostiques des troubles mégalomaniaques incluent les croyances exagérées : d’estime de soi ; de puissance ; de connaissances ; d’identité ; d’avoir une relation exceptionnelle à une divinité ou une personne célèbre.

12GO : La mégalomanie fait partie des psychoses délirantes chroniques. Étymologiquement, le mot mégalomanie provient des vocables grecs « mégalo » qui veut dire grandeur et « mania » qui signifie folie. La mégalomanie est conséquemment désignée par les expressions synonymiques « folie des grandeurs » ou « délire des grandeurs ». Le sujet mégalomane s’éloigne – tel Icare préférant la splendeur du soleil aux sagaces conseils de son père – au-dessus de la réalité dont l’intrinsèque banalité lui est insupportable.

13Est-ce une maladie ? Ou plus simplement un trait de personnalité ?

14LTH : En terminologie psychiatrique, c’est une maladie. Par contre dans la langue commune, la mégalomanie peut être prise comme un trait de caractère. « Il est mégalo » est souvent dit pour quelqu’un qui voit les choses en grand et parfois plus qu’il ne peut les assumer. Cela peut être une suspicion portée sur quelqu’un, une critique, voire une injure ou une accusation, selon le ton utilisé ! On le voit, le même terme, utilisé dans des contextes de discours différents, n’a donc pas du tout la même signification. Il y a aussi une mégalomanie infantile tout à fait « normale », où l’enfant se sent tout puissant, ignorant ses limites voire le danger. Elle se rapproche de la pensée dite magique de l’enfance. Cette mégalomanie peut se réactiver à l’adolescence, lors de la construction psychique et du passage à une identification adulte.

15FS : La mégalomanie est une maladie mentale qui relève de la psychose et absolument pas un trait de personnalité même si on peut entendre souvent cette phrase en entreprise à l’égard d’un collaborateur ou d’un patron ou d’un directeur de Business Unit : « Quel mégalo ce type ! »

16GO : Il s’agit en fait d’une composante pathologique présente au sein de certains troubles psychologiques. Nous retrouvons fréquemment la présence de mégalomanie au sein des troubles suivants :

  1. Le trouble bipolaire de type I ;
  2. La schizophrénie ;
  3. Le trouble de la personnalité narcissique ;
  4. Le trouble de la personnalité antisociale (notamment le type psychopathique).

17Quid des notions comme narcissisme ? Perversion ?

18LTH : Pour essayer de clarifier, il est possible de distinguer trois registres : La mégalomanie délirante psychotique et sa fragilité narcissique. La structure perverse et sa manipulation de l’autre qui peut donner une allure toute puissante, « mégalomaniaque ». Ou le trait pervers qui peut survenir sur des structures diverses, névrotiques ou psychotiques. Tout dépend bien sûr de quoi l’on parle. Ce qui se rencontre le plus souvent dans la vie de tous les jours, est le sujet qui a des traits pervers. C’est celui par exemple qui prend un peu trop ses aises avec l’autre, qui peut le manipuler pour l’amener où il veut, ce sujet présente un trait pervers. Ce sont en tout cas des processus qui peuvent présenter dans leur expression une zone commune, la toute-puissance sur l’autre, la maîtrise de l’autre, mais ce trait pouvant provenir de structures psychiques bien différentes.

19Reste la vaste question des perversions narcissiques, isolées historiquement en 1986, par PC Racamier. Il l’a décrite comme étant ce mouvement d’expulser hors de soi ses contradictions, de le projeter sur l’autre en se survalorisant. Il y a donc avec la survalorisation, une coloration mégalomaniaque. Il l’a décrite dans le même mouvement de dégagement conceptuel que celui des états limites et de leur fragilité narcissique. La notion a été l’occasion de grands débats conceptuels. Elle a été beaucoup reprise durant les dernières décennies et elle a fait l’objet de beaucoup de descriptions. Le terme est souvent utilisé dans la langue courante comme d’ailleurs celui de bipolaire. Pervers narcissiques et bipolaires sont devenus quasiment synonymes de folie. « Mon mari m’a traitée de bipolaire parce que j’avais des sautes d’humeur ! » m’a dit dernièrement une patiente. « C’est un pervers narcissique ! » m’a dit une autre pour dire qu’elle se sentait manipulée par son responsable qui ne pensait égoïstement qu’à lui. Comment se retrouver dans tout cela ? Ce sont des mots pris dans la langue de tous les jours qui ont sans doute leur raison d’être mais qui n’ont pas la même signification psychopathologique.

20FS : Les états-limites, comme leur nom l’indique, doivent être intégrés dans la réflexion sur la mégalomanie. Certains pervers narcissiques sont de véritables mégalomanes et, dans ce cas alors, c’est la dimension psychotique qui l’emporte. Dans le cas inverse, c’est la dimension névrotique qui sera dominante en particulier autour de la névrose obsessionnelle.

21A-t-on une idée du pourcentage concerné chez les adultes ?

22LTH : Le début des troubles de la PMD, appelée maintenant bipolarité [1], se situe entre 18 et 40 ans. La prévalence de la bipolarité en France est sensiblement la même que dans le monde, elle est de 1 à 2,5 pour cent en population générale, si l’on parle des troubles bipolaires, tous types confondus, dans le « spectre » bipolaire, soit les troubles apparentés y compris. Le tableau, toujours au sens psychiatrique, se décrit plutôt en milieu urbain sans que l’on puisse en identifier la signification précise.

23Il n’est pas décrit de prévalence de sexe au plan épidémiologique.

24FS : Si on choisit de mettre la mégalomanie dans les structures psychotiques alors le pourcentage concerné chez les adultes ne doit pas dépasser 2 % mais je n’ai pas eu accès à des recherches quantitatives récentes sur ce sujet. Des connaissances peuvent se révéler fausses et des croyances peuvent être vraies comme l’écrit si justement Gérald Bronner (Revue de culture générale L’Éléphant, N°30, avril 2020, page 26). La mégalomanie, à des degrés divers, est assez courante. Cette expansion de soi se rencontre de façon assez exemplaire chez des artistes, des dictateurs et de grands hommes politiques. Notre société poussant les individus à se centrer de plus en plus sur leur propre personne, les mégalomanes sont de plus en plus nombreux mais ne doivent pas dépasser fort heureusement 2 % de la population française en 2020.

25GO : Après le délire de persécution – composante majeure de la schizophrénie paranoïde et, dans une moindre mesure, du trouble de la personnalité paranoïaque –, la mégalomanie est le deuxième délire le plus courant dans la population. À ma connaissance, il n’y a pas de données révélant la prévalence de ce désordre psychologique dans la population générale.

26Est-ce plus lié à une culture ?

27LTH : Non, les tableaux sont d’expression proche quelle que soit les cultures. Mais il est intéressant de constater lorsque l’on visite des hôpitaux psychiatriques dans le monde, de voir que quelle que soit les langues et les cultures, les tableaux sont bien proches, on pourrait dire qu’il y a une sorte de « fraternité humaine solidaire » dans ces tableaux de souffrance psychique et aussi de leurs conséquences familiales et sociales.

28FS : La compréhension de la santé mentale diffère selon les cultures et les époques, de même que ses critères, ses classifications et sa définition. Mais je ne pense pas que la mégalomanie soit liée à une culture particulière. Elle est probablement universelle. En revanche les thèmes délirants mis en œuvre dans cette maladie mentale seront, quant à eux, liés à la culture considérée. Au Sénégal, par exemple, à l’hôpital psychiatrique de Dakar-Fann, les délires observés sont toujours liés à la culture d’appartenance par exemple ceux avancés par des marabouts ainsi que par certaines dignités religieuses.

29Avez-vous déjà été confronté à des mégalomanes ? Comment cela se traduit-il ? Cela frappe-t-il plutôt des sujets féminins ou masculins ?

30LTH : Oui dans ma pratique, par les symptômes décrits plus haut : hypertrophie du moi, achats inconsidérés etc. que les sujets regrettent ensuite, une fois sortis de la crise. Ils ont d’ailleurs bien du mal à se faire rembourser leurs achats même en montrant leurs certificats d’hospitalisations qui attestent de leur décompensation.

31FS : En 43 ans de carrière professionnelle, j’ai été confronté quelques fois à des personnes de ce type mais ce sont plutôt des hommes perçus comme des pervers narcissiques, violents et prêts à tout pour arriver à leurs fins. Je n’ai pas connu de femme mégalomane ou alors une seule et celle-ci était vraiment un homme dans toutes ses composantes physiques, psychologiques et sociales. Femme et mégalomanie me semble une association disgracieuse. Je n’ai pas encore connu à mon âge avancé, de femme mégalomane. Même dans la politique, certaines sont assoiffées de pouvoir mais elles ne sont pas mégalomanes pathologiques. Dans l’histoire de même, je ne vois pas de grande mégalomane en dehors peut-être de Catherine de Médicis.

32Quel profil professionnel en général ? Les trouve-t-on dans certains secteurs d’activité ? certains postes ? Certaines fonctions ou catégorie socioprofessionnelle ? Les plombiers, soudeurs, facteurs ou les artistes, les hommes politiques, créateurs d’entreprises ?

33LTH : Il ne semble pas qu’il y ait de prévalence du moins du point de vue de la bipolarité : Bien des hommes et femmes célèbres sont décrits sans qu’il soit possible de l’affirmer avec certitude et ils sont nombreux !

34Parmi les créateurs : on décrit des musiciens : comme Robert Schumann (1810-1856), Hector Berlioz (1803-1869), Anton Bruckner (1824-1896) ou Georg Friedrich Haendel (1685-1759)

35Des peintres tels Vincent Van Gogh (1853-1890) ou Amedeo Clemente Modigliani (1884-1920). De nombreux écrivains comme Gérard de Nerval (1808-1855), Honoré de Balzac (1799-1850), Virginia Woolf (1882-1941), Ernest Hemingway (1899-1961), Friedrich Nietzsche (1844-1900) ou Charles Baudelaire (1821-1867).

36Des hommes d’état comme Abraham Lincoln (1809–1865), Theodore Roosevelt (1858-1919) ou Winston Churchill (1874-1965).

37On pourrait dire alors que la mégalomanie est un état éminemment créatif. Mais ce sont des exceptions, et il faut se souvenir aussi des tableaux de souffrance qui mettent les sujets dans des situations de vie extrêmement réduites.

38FS : Je pense qu’on doit pouvoir trouver des mégalomanes dans tous les secteurs d’activité. Le profil professionnel est en général celui d’un homme entre 30 et 50 ans, cadre supérieur et cadre dirigeant. Les professions artisanales et artistiques doivent générer des mégalomanies mais je n’en ai pas connu en dehors du secteur de la grande cuisine gastronomique ainsi que dans celui de la musique classique.

39Est-ce que la mégalomanie peut avoir un lien avec l’acte de création ?

40LTH : Oui. Sans doute est-ce lié à la levée des limites et des contraintes perçues par le sujet. Mais cet acte créateur n’est seulement effectif et fécond que chez certains sujets.

41FS : Je le pense en effet, cette maladie peut générer de la création surtout dans la partie délirante de la maladie et, dans ce cas, je pense à certains grands calculateurs, joueurs d’échecs, mathématiciens, physiciens, informaticiens, financiers.

42GO : Absolument ! Le sujet mégalomane évolue sur un plan existentiel fantasmatique. Il créera forcément de la démesure pouvant alimenter par exemple une production picturale, littéraire ou cinématographique foncièrement habitée par des thématiques fictives et thaumaturgiques.

43Peut-on les traiter, comment ? Que se passe-t-il si on ne les traite pas ? Quelle évolution avec l’âge ?

44LTH : La mégalomanie au sens psychiatrique de la bipolarité et des psychoses chroniques peut se traiter et amener de longues périodes de stabilisation et de rémission. Parallèlement aux traitements médicamenteux, antidépresseurs, anxiolytiques, thymorégulateurs, une prise en charge psychothérapeutique est fortement conseillée, car elle permet à chaque sujet de trouver sa manière de vivre sa maladie et d’y trouver son propre mode d’être, et surtout de l’accepter. On parle aussi maintenant d’éducation thérapeutique pour le malade autant que pour son entourage. Des travaux concernant la méditation [2] aussi ont observé que cette technique corrélée aux précédentes était un appoint thérapeutique important dans les états entre les crises. C’est-à-dire qu’elle ne peut se proposer qu’en dehors des états de crise aigüe. En tout cas, la méditation semble contribuer à une stabilisation de la pathologie. Amènerait-elle à une autre représentation du monde, à un autre mode d’être au monde ? Cette dernière donnée est importante car elle montre aussi l’impact d’une dimension psychique, voire de spiritualité, jusque dans l’organisme. On décrit en effet des effets de la méditation sur certaines structures cérébrales, sur certains réseaux endocriniens, sur l’action sur les télomérases, sur ces enzymes qui agissent au bout des gènes. Mais ce sont des mécanismes généraux, non spécifiques à la manie mégalomaniaque.

45Des personnes vieillissent très bien avec leur pathologie. D’autres moins bien, il y a une variabilité individuelle.

46FS : Oui on peut essayer de les traiter avec des approches pharmacologiques différentes et évolutives. Avec ou sans traitement l’espoir de guérison est très faible. Par ailleurs, « La psychothérapie ne cible que la mégalomanie ordinaire si la personne concernée s’en plaint, ce qui est très rarement le cas (c’est souvent l’entourage qui s’en plaint et qui en vient à consulter un professionnel de la maladie mentale) ». Dr Guillaume Fond, psychiatre et enseignant chercheur à l’APHM, Marseille, auteur des livres Devenez la meilleure version de vous-même (éd. Ellipses) et Je fais de ma vie un Grand Projet (éd. Flammarion).

47GO : Le traitement d’un patient mégalomane s’avère une intervention à la fois délicate et ardue. En effet, le mégalomane est assujetti à une inébranlable conviction délirante en ce qui a trait à la véracité de ses sentiments de grandeur et de toute-puissance. Il est résolument convaincu de la justesse de ses intuitions prophétiques lui permettant l’accomplissement de missions messianiques. Foncièrement egosyntonique, c’est-à-dire incapable de se remettre en question, le mégalomane présente une indéniable résistance au traitement. Le traitement doit par ailleurs tenir compte du fait que la mégalomanie est souvent une réaction compensatoire à un effondrement de l’estime de soi ou à un épisode dépressif. Par exemple, le recours inconscient à une défense archaïque, telle la fantaisie schizoïde, permet à l’individu de museler l’expression de pressions stressogènes. C’est ainsi que la mégalomanie peut receler des fonctions positives pour l’individu. Toute tentative d’atténuation – la suppression se révélant fort peu probable – de celle-ci doit se faire en concomitance avec le développement de stratégies réalistes de valorisation de soi et de relativisation des événements jalonnant le parcours existentiel du patient.

48Certains sont-ils incurables ?

49LTH : Oui, dans le sens où leur pathologie reste toujours active et manifeste beaucoup de symptômes. Il y a des formes vieillies qui deviennent résistantes aux traitements. D’autres par contre, voient de longues périodes de rémissions et s’estiment « guéris » de leur point de vue. Mais l’on peut ne pas guérir de sa maladie et continuer à très bien vivre avec. C’est aussi le cas pour bien des maladies chroniques, telles que le diabète, l’hypertension, ou des cancers que l’on dit chroniques maintenant, ou encore certaines pathologies phobiques, etc. Connaissant ses points de fragilité, la personne arrive à faire au mieux avec sa vie personnelle, sociale et familiale. Mais à un autre niveau, je pensais aussi à ce que disait Socrate au seuil de la mort : « Criton, nous devons un coq à Asclépios. » Sacrifier un coq à Asclépios, dieu de la médecine, pour le remercier d’avoir guéri d’une maladie, tel était l’usage. Mais de quoi fallait-il le remercier ? De quelle maladie Socrate avait-il guéri ? Cette petite phrase de Socrate fait débat depuis des siècles. La vie a-t-elle à guérir ? La vie est-elle curable ? Sommes-nous curables ou incurables des souffrances, mais aussi des joies et de la finitude de la vie ? S’agirait-il de vivre d’abord, au mieux de ce que l’on est ?

50FS : Oui la majeure partie de ces personnes est incurable.

51Y a-t-il selon vous des cas célèbres ?

52FS : Oui mais je me garderai bien d’en citer parmi les vivants même si je crois en avoir identifié quelques-uns du côté du Japon, du Liban, des USA, du Brésil, de la Turquie et de la Hongrie… Sinon les grands mégalomanes du passé récent sont bien connus et tristement célèbres dans le domaine politique comme Staline, Hitler, Mao Zedong. Il en existe de très connus dans un passé plus ancien encore depuis Alexandre le Grand à l’empereur Napoléon Ier en passant par Jules César et Christophe Collomb.

53GO : Oui. Ils sont légion. Tous les conquérants qui ont voulu laisser une trace indélébile de leur passage sur la terre présentent, à divers degrés, des signes de mégalomanie. En ce qui a trait à des cas sévères de mégalomanie, deux personnages de l’époque moderne captent particulièrement mon attention, soit Howard Hughes et Adolf Hitler.

54Le célèbre homme d’affaires américain s’est escrimé, sa vie durant, à réaliser des projets pharaoniques. Il ne désirait rien de moins que d’être le plus grand aviateur du monde, le plus grand producteur de films du monde et l’homme le plus riche du monde. Quant au dictateur allemand, l’épanouissement de la race aryenne – population faussement réputée supérieure aux autres – permettrait l’édification d’un Reich imposant son hégémonie à l’échelle planétaire sur une période d’au moins mille ans.

55Comment ces troubles peuvent survenir ? Y a-t-il un contexte particulier ? Une éducation ? Connaît-on quelles sont les origines de cet état (pathologie) ?

56LTH : Le constat d’une certaine prévalence dans une famille a fait dire qu’il y aurait une forte prédisposition génétique. Si un des parents est bipolaire, le pourcentage qu’un enfant le soit est de 20 pour cent, si les deux le sont, le pourcentage s’élève à 50 à 60 pour cent. Si gène il y a, il n’y a à ce jour aucune détermination précise connue. La question est complexe et selon les auteurs, il y a sans doute intriquée à cette expressivité génétique forte, qu’on appelle maintenant épigénétique, la corrélation avec de multiples autres facteurs : psychologiques, ainsi l’incidence d’un mode d’être, d’un climat inconscient transmis dans une famille par exemple, l’incidence d’un environnement, d’un contexte socioculturel, ses valeurs, ses interdits, ses principes moraux et éducatifs est tout aussi importante.

57FS : Je pense que l’éducation joue un rôle important dans la genèse d’un état mégalomaniaque. La dimension contextuelle et familiale va jouer un rôle déterminant. Les relations premières avec les parents, autour de la confiance et de l’estime de soi, vont aller dans ce sens. Les mégalomanes d’aujourd’hui sont les victimes de la mégalomanie et des frustrations majeures de leurs parents et de leurs éducateurs. Le désir de célébrité à distance de leur enfant par les parents prend une place prépondérante dans l’économie libidinale parentale. Rien ne résiste au mégalomane et à ses parents, tout est possible, plus besoin de dieux ils sont Dieu. Les stars dominent le monde sans plus de partages et se vendent au prix le plus fort (l’exemple du football et des salaires des joueurs les plus célèbres est ici à noter dans la réflexion générale avec un coup d’œil sur leurs excès et leurs addictions pendant et après leur carrière).

58GO : Nous savons que des lésions au niveau des régions frontales et temporo-frontales du cortex cérébral présentent une corrélation positive avec des manifestations de délires de grandeur. À ce jour, il n’a pas été possible d’identifier scientifiquement des facteurs causaux d’ordre génétique et environnemental.

59Est-ce qu’un milieu professionnel ou un type de management peut favoriser certaines tendances ou les décourager ? Connaît-on quelles sont les origines de cet état (pathologie) ?

60FS : Certains grands patrons abusent de leur pouvoir et génèrent par leur type de management moult tendances mégalomaniaques par le biais en général d’identifications multiples. Nombreux sont les cadres admiratifs de leur patron et qui essaient de les imiter et parfois, dans certains cas graves, de devenir littéralement comme eux. Il en est de même des célébrités qui influencent le comportement de millions de jeunes dans notre société marchande et spectaculaire.

61On parle de grands leaders comme ayant souvent des pères autoritaires et des mères exagérément aimantes, qu’en pensez-vous ?

62FS : Les travaux sur le leadership menés, pendant de nombreuses années, par le professeur Abraham Zaleznik font autorité sur la question et son idée fondamentale, celle de naître 2 fois, twice born, me paraît avec le temps qui passe d’une très grande force. Ainsi je valide l’hypothèse de l’existence possible de pères très autoritaires et de mères très possessives. À lire en particulier et en premier l’article fameux d’Abraham Zaleznik « Managers and Leaders : Are They Different ? », Harvard Business Review, mai-juin 1977. Et puis bien sûr du même auteur : « Learning and leadership », Cases and Commentaries on Abuses of Power in Organizations, Bonus Books, 1993 et enfin et surtout du même auteur en 2008 : De la monomanie à la mégalomanie, Harold Geneen et ITT, Revue Gestion, Volume 33. Les mégalomanes ne sont pas obsédés que par une seule chose, ce sont des hommes à l’esprit très ouvert intervenant sur de multiples aspects pour assouvir leur soif de pouvoir.

63GO : Il n’y a pas de données probantes à ce sujet. Qui plus est, la définition d’un grand leader demeure nébuleuse. Pour un pourcentage non-négligeable de la population américaine, Donald Trump est un grand leader qui a su redonner à l’Amérique sa grandeur d’antan. Pour d’autres, il est un clown se révélant le pire président de toute l’histoire des États-Unis.

64Habituellement, est-ce que les mégalomanes s’ignorent ?

65FS : Je ne le pense pas. Ils sont conscients de leur état qu’ils considèrent, en revanche, comme tout à fait normal. Ce sont des êtres d’exception, au-dessus de toute norme ou loi sociale, des dieux ou presque. Les mégalomanes ne s’ignorent pas mais ignorent les autres, les petits, les esclaves, les classes populaires.

66GO : Oui. Les croyances irrationnelles délirantes du mégalomane sont à ce point intégrées à sa façon d’être qu’il lui est difficile d’en déceler l’existence problématique. Pareille carence au chapitre de l’introspection rend le mégalomane quasiment anosognosique de son désordre psychologique.

67S’ils ne viennent pas consulter, faut-il le leur dire ?

68LTH : Certains l’entendent lorsque les crises reviennent et ils acceptent par eux-mêmes de consulter à nouveau. Mais la question est parfois délicate. Il est possible de le présenter comme un chemin existentiel, une chance d’éclaircir voire d’approfondir son regard sur soi-même. Le parcours de la psychothérapie est alors perçu comme moins blessant au plan narcissique, ce n’est pas un malade que l’on soigne, c’est un chemin de vie que l’on accompagne, où au contraire la dimension humaine est restaurée. Cela peut même devenir valorisant pour certains. Et cela peut amener certains sujets à l’accepter.

69FS : Cela m’est arrivé mais sans aucun succès. Comme écrit précédemment, ils ne viendront jamais consulter pour ce type de motif. L’entourage personnel et professionnel verra sa démarche annihilée très rapidement surtout si le patron mégalomane est le PDG de l’entreprise concernée.

70Quels sont les inconvénients et/ou les avantages pour eux ?

71LTH : Je pense que c’est comme pour toute psychothérapie ou suivi. Certains continuent à le vivre comme une blessure narcissique incommensurable, une injustice sans fond et n’acceptent en rien cela. Ils ne le disent même pas à leurs proches une fois le suivi commencé. Les avantages seraient une acceptation de son état et de son être au monde. En partant comme d’« un état des lieux psychique » qui permettrait de comprendre les fonctionnements qui ont conduit à de telles impasses. Puis en un deuxième temps, de construire, d’inventer ou de créer d’autres processus psychiques, d’autres issues de vie. C’est la meilleure voie qu’il est possible de souhaiter. Mais c’est un mécanisme général. Il y a ensuite sans doute à particulariser l’approche de ce type de personne en tenant compte davantage de leur fonctionnement axé sur le mode narcissique mais cela est affaire de pratique dans la conduite du suivi. En gardant peut-être en tête l’idée de cette faille narcissique.

72FS : Entamer une psychothérapie représente un temps perdu et inutile. Ils n’ont pas de temps à consacrer à quelque chose qui n’existe pas. On peut imaginer, en revanche, que dans une relation transférentielle ou amoureuse forte, le mégalomane puisse trouver avantage à entamer une psychanalyse par exemple mais ce sera uniquement pour des raisons intellectuelles et des connaissances supplémentaires qu’il utilisera par la suite pour dominer davantage ses sujets ou ses gens (sic).

73Dans quels domaines s’épanouissent-ils ?

74FS : Comme dit précédemment dans tous les domaines et plutôt dans ceux liés à la postmodernité et aux technologies. On va donc les trouver dans l’informatique, l’intelligence artificielle, les mathématiques, l’économie, la finance, la recherche médicale et pharmaceutique, etc.

75Quels sont les inconvénients et/ou les avantages pour leurs proches ?

76FS : Je ne vois vraiment pas quels avantages leurs proches pourraient y trouver. Les inconvénients sont en revanche majeurs marqués par des délires, des prises de décision hallucinantes, des violences physiques et verbales, des addictions multiples, des perversions.

77Existe-t-il un point de bascule entre la saine ambition, la vision et la mégalomanie ?

78LTH : Ah, c’est une question passionnante que vous soulevez, peut-être celle des liens et de la bascule pour reprendre votre terme, entre le génie, l’inventeur, le créateur et le malade. Il peut être sain de se relever d’un traumatisme, de se battre, d’avoir de l’ambition, de sortir des sentiers battus de la pensée, d’être visionnaire. C’est créer, ex-nihilo dit la langue, de là où il n’y avait rien, de nouveaux repères de vie, de structures, d’institutions. On a vu de grands pédagogues renverser les systèmes ambiants, comme de grands entrepreneurs, on peut dire qu’ils ont été visionnaires d’un certain point de vue et heureusement, mégalomanes peut-être aussi au sens d’être plus forts que la pensée ambiante, plus subversifs, et ils ont pu alors créer. Est-ce une bascule ou une articulation entre ces trois registres ? Un point toujours indécidable !

79FS : Je pense qu’il en existe plusieurs mais le plus important me semble se situer après l’adolescence, au début de l’âge adulte et des premières réalisations. En matière de mégalomanie il n’y a pas de saine ambition ou d’orgueil maîtrisé. On retrouve souvent dans le discours patronal l’idée de vision pour le futur toujours positif de ladite entreprise. Dans le cas du mégalomane la vision, présentée parfois de façon attractive et communicative, laisse très rapidement la place aux délires, aux abjections, aux violences et à une folie de moins en moins contrôlée. L’entourage personnel et professionnel, en général, se tait et attend la fin parfois en complotant mais pas toujours car c’est la peur qui domine.

80GO : Il existe plutôt une différence fondamentale entre d’une part la saine ambition et la vision inspirante et, d’autre part, la mégalomanie. Ce n’est pas tant l’ambition, soit le désir ardent de réussite qui anime le mégalomane mais bien l’exaltation, à savoir un emballement des facultés cognitives. Nonobstant la conjoncture, le mégalomane propose une vision saisissante de l’ordre des choses car à la fois foncièrement inédite et surréelle. Il ne connaît pas les fades changements incrémentaux se développant progressivement. Sa vision prône les changements radicaux. Il se propose de modifier radicalement le monde. Il est un révolutionnaire qui invite son auditoire à le suivre résolument afin de faire avec lui tabula rasa d’un état existentiel indigne de leurs légitimes aspirations. Redoutable rhéteur, le mégalomane possède les habiletés communicationnelles permettant de mystifier momentanément ses interlocuteurs. Il est en quelque sorte une formidable bougie d’allumage créant chez autrui l’étincelle de la motivation. Au tout début de l’éclatement d’une crise majeure ou lors de la présentation des ébauches d’un tout nouveau projet, le mégalomane se révèle un puissant rassembleur de gens à la recherche d’une solution à un épineux problème ou d’une occasion de rêver. Là s’arrête l’utilité onirique du mégalomane. S’il parvient à briller lors de la phase d’émergence d’une problématique, il perd rapidement de sa superbe lors des phases subséquentes de la gestion de celle-ci. Il est un sprinter et non un coureur de fond. La fascinante utopie qu’il proposait s’avérait sonore parce que creuse. Après un examen des plus sommaires des idées émises par le mégalomane, il est, pour bon nombre d’entre nous, possible de s’apercevoir rapidement qu’elles sont soit chimériques, soit réalisables moyennant des investissements qui dépassent l’entendement humain. Suivre le mégalomane, ce « grandement fou » au sens étymologique du terme, consisterait à s’enliser dans une dystopie : un monde cauchemardesque. S’il est un baratineur pouvant séduire, le mégalomane est surtout un très mauvais administrateur. Ses fantasmes de toute-puissance et son assurance hypertrophiée ne résistent pas à l’épreuve des chiffres. Sa vision intuitive de ce qu’il faut absolument faire est rapidement corrodée par l’implacable logique de la raison. La mégalomanie conduit inexorablement à des désastres humains ou financiers. Dès qu’une idée est lancée par le mégalomane, il faut impérativement sonder son adéquation – et ne jamais oublier que le diable est dans les détails – tant sur le plan du respect de la personne que de celui de la faisabilité financière de la matérialisation de ce qui est proposé. Par lui-même, le mégalomane en est incapable.

81Est-ce qu’un mégalomane, c’est un Homme ambitieux qui a échoué ?

82LTH : C’est une formulation intéressante, elle donne beaucoup à penser en tout cas. La première manière d’entendre cela est l’échec au niveau de la réalité, du résultat finalement : quand quelqu’un a réussi un projet, on peut dire que son ambition a réussi. Mais quand son projet a échoué, on le « descend » de son piédestal en lui disant finalement qu’il a visé trop haut ! « Tu n’étais qu’un mégalo finalement qui a vu trop grand, trop haut ! » Tant que le projet pouvait réussir, les autres pouvaient devenir les futurs assujettis au nouveau maître du projet, ou devenir les futurs « jouisseurs » des bénéfices du projet. Donc aucun reproche à faire à l’ambitieux !

83Mais il y aurait aussi une autre manière d’entendre le propos, l’échec au niveau de la subjectivité. L’échec n’est pas au même niveau. Qu’est donc l’ambition ? Si c’est le désir d’avoir des biens qui peuvent flatter son narcissisme, son amour-propre, mégalomanes et ambitieux sont frères ! Du moins au niveau du processus. Tous deux, tendent leurs efforts vers le bien-être du moi. Mais le mégalomane nage dans cette certitude : comme il s’agit de lui, de sa création, de ses projets, de sa chose, cela va marcher c’est sûr et certain, grâce à son « aura » et ses capacités « hors-normes » ! Est-ce que l’échec subjectif est là : dans les particularités de cette certitude ?

84Mais il n’y aurait-il pas à oublier non plus que la dimension de réussite ou d’échec est aussi liée aux circonstances, aux contingences et aux hasards de la vie. C’est un débat qui pourrait continuer encore !

85FS : Parfois, mais le mégalomane va commencer son œuvre par quelques grandes victoires en entreprise et en politique et puis ses excès de folie vont tout doucement être identifiés et corrigés si les personnes autour de lui en sont capables.

86Dans certains cas, est-ce que la mégalomanie peut s’avérer être une force ?

87FS : Uniquement une force destructive qui est bien sûr, dans notre monde de guerre économique, constante et permanente. Thanatos va régner sans partages… Nous sommes en guerre répétait à l’envi il y a peu notre président actuel de la République…

88En 1940, est-ce que Pétain est réaliste alors que de Gaulle est mégalomane ?

89FS : Non aucun des deux n’est mégalomane au sens psychiatrique du terme. Itou pour Churchill mais aucun doute pour Staline.

90Comment peut-on interagir avec un mégalomane ? En tant que subordonné, égal, supérieur hiérarchique, ami ?

91FS : Subordonné : comme toujours se taire et se protéger mais c’est valable pour toutes les personnes dépendantes de leur patron ; égal : pas d’égal a priori car ceux ou celles qui ont existé ont été éliminés ; supérieur hiérarchique : il ou elle est sur le point d’être liquidé mais sans en avoir vraiment conscience ; ami : il est peu probable d’être l’ami d’un mégalomane mais dans ce cas le silence s’imposera rapidement car tout conseil amical sera mal accepté.

92Peut-on en trouver dans d’autres domaines que l’entreprise, les organisations ? Par exemple, la politique, la culture, les arts, le sport, … ?

93FS : Oui absolument dans tous les domaines et dans toutes les organisations. J’ai eu le malheur d’en connaître dans des associations humanitaires par exemple mais aussi dans le milieu de la recherche universitaire (impostures et plagiats).

94Quelles sont les questions à leur poser pour les détecter lors d’un recrutement ?

95FS : Les manuels en GRH regorgent de conseils pour les détecter mais ceux-ci relèvent souvent de l’anecdote et d’un attirage d’outils des plus variables. Je pense aussi aux ouvrages sur les personnalités toxiques. Évidemment il y a des CV trompeurs mais l’entretien très approfondi par plusieurs personnes de l’entreprise à des postes différents permet en général de rejeter les mégalomanes. La question basique de départ de tout entretien : « Bonjour, qui êtes-vous monsieur X. ? » est toujours payante. Il suffit d’écouter et de prendre des notes… tout sera exprimé autour de cette question… contrairement aux personnes névrosées qui tourneront autour du pot et qui présenteront leur carte d’identité avec quelques traits basiques de personnalité Monsieur X répondra pleinement à cette question et ainsi se dévoilera …

96Comment les gérer quand on est leur supérieur hiérarchique ? Comment les gérer quand on est sous leur responsabilité ? Comment le gérer quand c’est un collègue, un partenaire, un associé ?

97FS : Le supérieur hiérarchique doit faire la balance entre les aspects positifs éventuels (super expérience, très grande capacité de travail, très grande résistance au stress) et les aspects négatifs (orgueil démesuré, délire de toute puissance, volonté guerrière, désir de mort à l’égard des concurrents, extrême solitude). Sous leur responsabilité : le silence puis le départ rapide. Collègue, partenaire ou associé : idem avec un départ encore plus rapide…

98Quand c’est notre conjoint ?

99FS : On divorce rapidement… et on relit au plus vite les Maximes et Pensées de Sébastien Roch Nicolas, dit Chamfort (1741-1794) et particulièrement ses écrits un peu misogynes sur les femmes en général et les conjoints et les mariées en particulier… L’histoire ne dit pas s’il était mégalomane ; je ne le crois pas. Il était impétueux, malin, studieux et espiègle, donc rien à voir avec la mégalomanie. Il recherchait l’honneur et la vraie gloire mais il n’avait aucun goût pour les honneurs, les querelles, l’hypocrisie et l’argent… Non pas mégalo du tout le Chamfort… « Le seul, le vrai, l’unique voyage, c’est de changer de regard » Marcel Proust… et de femme surtout quand elle est mégalomane…

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Mots-clés éditeurs : démesure, fragilité narcissique, mégalomanie, organisation, perversité

Date de mise en ligne : 04/08/2021

https://doi.org/10.3917/qdm.214.0079