S'abonner
Article de revue

Trois cas de figure sur la psychothérapie des personnes âgées

Travailler avec un narcissisme fragilisé

Pages 49 à 55

Citer cet article


  • Amyot, A.-M.-D.
(2008). Trois cas de figure sur la psychothérapie des personnes âgées Travailler avec un narcissisme fragilisé. Psychothérapies, . 28(1), 49-55. https://doi.org/10.3917/psys.081.0049.

  • Amyot, Arthur M.D..
« Trois cas de figure sur la psychothérapie des personnes âgées : Travailler avec un narcissisme fragilisé ». Psychothérapies, 2008/1 Vol. 28, 2008. p.49-55. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psychotherapies-2008-1-page-49?lang=fr.

  • AMYOT, Arthur M.D.,
2008. Trois cas de figure sur la psychothérapie des personnes âgées Travailler avec un narcissisme fragilisé. Psychothérapies, 2008/1 Vol. 28, p.49-55. DOI : 10.3917/psys.081.0049. URL : https://shs.cairn.info/revue-psychotherapies-2008-1-page-49?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/psys.081.0049


Notes

  • [1]
    Conférence donnée le 5 décembre 2006 dans le cadre du 19e entretien du Centre Jacques Cartier à Lyon
  • [2]
    Gérontopsychiatre dans le Service de Gérontopsychiatrie de l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, Professeur titulaire au Département de Psychiatrie de la Faculté de Médecine de l’Université de Montréal, Psychanalyste membre de la Société Psychanalytique de Montréal (Canada).

1Un travail au quotidien avec les personnes âgées et leur famille me place face à un lieu privilégié pour voir ces chemins où une lutte féroce se livre entre les voies de régression et celles d’une résistance acharnée au maintien d’une vie psychique.

2La pratique psychogériatrique au domicile des personnes âgées, toutes les semaines et pendant plus de dix-huit ans, a soulevé beaucoup de réflexions quant au cadre thérapeutique aussi bien que par rapport au processus lui-même.

3Concernant le cadre, faire l’évaluation d’une personne âgée à son domicile et dans sa famille n’est pas sans créer un inconfort pour le thérapeute habitué à recevoir, dans son cabinet privé ou à l’hôpital, des patients souffrant au plan psychique mais motivés à effectuer un travail sur eux-mêmes. Concernant la question du cadre thérapeutique au moment de l’évaluation de la personne âgée à domicile, la position est inversée. Nous laissons au patient le soin de déterminer le cadre au plan physique, du moins pour le premier entretien.

4La personne souhaite-t-elle que l’évaluation se fasse dans le salon, la cuisine ou la chambre à coucher ? Souhaite-t-elle que le conjoint, sa fille ou son fils, une sœur, etc., soit présent/e lors de l’évaluation ? Aussi, la personne sait qu’elle a le pouvoir de nous mettre à la porte de son domicile en tout temps. Le patient se sent moins menacé. Il est sur son terrain avec le sentiment d’un certain pouvoir, d’un certain contrôle. Dans la majorité des cas, la personne âgée sera valorisée narcissiquement de réaliser que le psychiatre et l’infirmière se sont déplacés pour aller écouter sa détresse psychologique dans son milieu de vie.

5Si le thérapeute se sent déstabilisé par rapport à sa position habituelle (et décentré quant au cadre thérapeutique) et qu’il accepte temporairement d’être comme une pâte à modeler selon les aménagements de la personne âgée, en revanche il favorisera l’ouverture à une dimension relationnelle qui se construira à partir du cadre élaboré par le patient. De plus, les avantages pour le thérapeute peuvent être très importants : la qualité de l’accueil que lui réserve le patient tantôt chaleureux, nous invitant au salon, nous offrant le meilleur fauteuil en plus d’une tasse de thé, tantôt méfiant, nous réservant une petite pièce près de la porte dans un espace réduit. Cet accueil sur le plan matériel sera très révélateur quant à son accueil sur le plan psychique, quant à son ouverture sur le plan symbolique à son monde intérieur.

6En ouvrant la porte au thérapeute, la personne âgée se laisse voir à plusieurs niveaux. Le thérapeute pourra observer la qualité de son réseau relationnel. La personne âgée vit-elle seule ou avec une ou d’autres personnes âgées ? Quelles sont ces personnes (conjoint, sœur, enfant) et surtout quels sont ces liens qui les unissent ? Nous pouvons évaluer le filet thérapeutique sur lequel l’équipe pourra compter. Quelle place occupent l’omnipraticien, les ressources communautaires, le centre de jour, et comment allons-nous nous situer par rapport aux autres professionnels qui ont déjà investi ce patient. En outre, le thérapeute pourra observer l’aménagement du milieu de vie de la personne âgée. Je laisse en plan cette question du cadre thérapeutique dans ses aspects transférentiels et contre-transférentiels, je voulais simplement situer cette pratique inhabituelle, inconfortable à plusieurs égards mais qui peut être un puissant levier thérapeutique avec ses grandeurs et ses limites.

7Dans ma pratique de psychothérapeute avec les personnes âgées, j’ai été confronté à un certain nombre de problématiques dont je voudrais vous faire part parce qu’elles ont soulevé en moi des questions importantes que je voudrais partager avec vous.

8Très brièvement, j’aimerais présenter ces trois problématiques. La première est reliée aux fins de vie. Je pense aux personnes âgées qui en cours de thérapie nous informent qu’elles sont atteintes d’un cancer.

9La deuxième problématique est associée aux fins de vie psychique. Il sera question de la personne âgée atteinte d’une démence.

10Enfin, la troisième problématique est celle que je qualifierais de : personnes âgées soumises à des pertes cumulatives.

Première problématique

11La première problématique est reliée aux personnes âgées qui au cours d’une psychothérapie nous informent qu’elles viennent d’apprendre qu’elles sont atteintes d’un cancer.

12Si pour le patient l’annonce de cette pathologie le plus souvent mortelle représente un trauma, « un coup de tonnerre », comme me dira une de mes patientes, cette nouvelle n’est pas sans créer du côté du thérapeute un certain émoi contre-transférentiel, une certaine tristesse quand ce n’est pas un sentiment de culpabilité et même d’échec. Qu’est-ce que je n’ai pas vu ? Que s’est-il passé à mon insu ? De plus, ces angoisses associées à la mort prennent une place majeure et nous renvoient comme thérapeutes à nos propres perceptions sur la mort et sur notre propre mort. De psychothérapeute, je me vois devenir un onco-thérapeute, ce qui n’allait pas dans ma et dans sa perspective thérapeutique. La démarche thérapeutique prend un tout autre sens, les objectifs se voient grandement modifiés. De quelle nature vont se faire les investissements narcissiques et objectaux ? Quelles sont les perspectives de vie avant la mort ?

13Dans un premier temps, je réalise que je dois faire face à une détresse psychologique, un désarroi très grand, puis à des sentiments de révolte. Je me dois d’être un contenant apaisant pour une personne, voire maternant à l’égard de sa détresse psychique, face « aux angoisses épouvantables que je vis la nuit alors que je suis seule avec moi-même », me dira une patiente. Elle ajoute avec un air de gravité : « Si moi je vais vous quitter dans deux mois, six mois, deux ans – vous, vous êtes mieux de ne pas me quitter. » Je prends conscience qu’elle attend de moi que je sois un thérapeute constant, présent et solide.

14Si je veux bien remplir cette fonction d’étayage qui m’apparaît incontournable, la question plus fondamentale pour moi est de savoir quelle est cette nouvelle visée thérapeutique, quel est l’objet thérapeutique que je peux légitimement me fixer ?

15Les mécanismes de défense de ma patiente se situent à plusieurs moments du côté du déni et du clivage, mécanismes qui en temps normal ne sont pas très prometteurs et qui sont des mécanismes de défense archaïque associés le plus souvent à des épisodes psychotiques. Comme thérapeute, je me sens contraint à un espace thérapeutique restreint. D’un côté, travailler à défaire ces mécanismes c’est mettre ma patiente face à une réalité insoutenable, une détresse profonde qui risque de creuser un écart très grand dans la relation avec possibilité de rupture du lien thérapeutique. D’un autre côté, maintenir, supporter et favoriser les mécanismes qui, à certains égards, paraissent protecteurs de la psyché, c’est aussi bien près d’une désorganisation délirante et psychotisante.

16Une lecture de Michel de M’Uzan dans la revue Psychanalyse et psychose, du Centre de Psychothérapie Evelyne et Jean Kestenberg (2006), m’a été précieuse et a représenté pour moi un élément de réponse. Pour Michel de M’Uzan, un thérapeute attentif dans les cas de fin de vie, de cancer, peut relever les vertus des mécanismes psychotiques et je le cite : « Les pouvoirs du déni et du clivage ont des rôles qui doivent être reconnus, utilisés et partagés par le thérapeute. »

Le cas d’Élaine

17Dans le cadre d’une thérapie, une patiente de 76 ans encore active, dynamique, responsable d’une entreprise en informatique qu’elle a elle-même développée, m’apprendra à la suite d’une investigation pour des douleurs au niveau du thorax, qu’elle a des métastases osseuses d’un cancer du sein qui était asymptomatique.

18Concernant son mari, ce dernier a été atteint d’une artérite temporale, il a perdu la vision d’un œil et il commence à présenter des troubles cognitifs. Il est devenu irritable, impatient et contrôlant. Il est inquiet pour lui-même : « Qu’est-ce que je vais devenir ? », dit-il. Ma patiente de son côté me dit : « Imaginez, c’est moi qui dois le rassurer, l’apaiser ; il est devenu comme un enfant dépendant. » Quant à sa fille, mère de trois enfants, les relations avec sa mère se sont grandement détériorées, entre autres pour des raisons de consommation d’alcool. Sa fille était devenue demandante, exigeante et abusait des bons soins de sa mère. Au cours de la thérapie, Elaine était devenue plus affirmative à l’endroit de sa fille et avait introduit des limites. Sa fille avait réagi négativement à la position nouvelle de sa mère. Elle avait coupé les relations avec sa mère, espaçant considérablement les quelques contacts superficiels à l’occasion des anniversaires, privant Elaine des liens précieux qu’elle vivait avec ses trois petits-enfants. C’est dans ce contexte que la nouvelle du cancer est amenée.

19Malgré la chimiothérapie et la radiothérapie, la maladie progresse. Elaine se sent seule, souffrante, les os se déminéralisent, ils sont friables et il y a eu fracture spontanée d’une côte. Malgré des douleurs importantes à peine soulagées par la morphine et malgré une grande fatigue qui l’accable, Élaine n’a jamais manqué une séance de psychothérapie.

20Un jour, elle me dit spontanément : « Dites-moi, qu’est-ce que je pourrais faire pour m’aider, qu’est-ce qu’on pourrait travailler ensemble ? Je ne voudrais pas sombrer dans le désespoir. Il y a des moments où j’éprouve des angoisses “ épouvantables “. » Jusqu’à maintenant, j’étais demeuré à l’écoute de ses peurs, de ses appréhensions, de ses angoisses insupportables, je faisais fonction d’un contenant qui éprouvait de la compassion pour ses souffrances psychiques et physiques. Mais sa question m’a donné à penser. Puis sans trop savoir pourquoi, il me vint à l’esprit de lui dire : « Vous pourriez me faire part de vos projets, de ce qui vous anime, de ce que vous souhaiteriez réaliser, de vos désirs. » Je prends conscience que je la relance sur des « mouvements de vie ».

21Dans un premier temps, elle me regarde avec étonnement puis elle esquisse un certain sourire, garde le silence, et la séance est terminée. Puis à la séance suivante elle me dit : « Il m’est venu un certain nombre de projets fous. J’en ai parlé à mon mari, il me déconseille d’y donner suite. J’en ai parlé à mon oncologue, il n’est pas très favorable. »

22Je lui demande quels sont ces projets fous. « D’abord j’ai pensé faire un voyage à Vancouver avec la plus vieille de mes petits-enfants qui a quatorze ans. Je pourrais réaliser ce voyage dans la semaine du congé scolaire. Ma petite-fille serait tellement heureuse. Je sais que ce n’est pas réaliste, je me traîne, je suis épuisée et si j’avais besoin de soins urgents… »

23Comme thérapeute, je me concentre sur ces mouvements de vie qui l’habitent, je pense à la position de Michel de M’Uzan et je la renvoie à ses désirs. « Mais vous, votre désir serait de faire ce voyage à Vancouver avec votre petite-fille ? » Elle me répond : « Si je m’écoutais, j’achèterais les billets d’avion pour dans deux semaines. » Je lui dis : « Vous n’osez pas donner suite à votre désir » et j’ajoute à mon insu : « Des médecins, il y en a à Vancouver. » Son visage s’illumine, elle devient souriante. « Je vous remercie, je vais à Vancouver, c’est sûr, ma décision est prise. »

24Elle m’informe qu’elle ne pourra se présenter à sa séance : « Dans quinze jours, je serai à Vancouver. » Première absence en thérapie. De retour, elle me dit : « Le voyage a été magnifique, ma petite-fille a été très fine avec moi, elle était très heureuse tout le long du voyage, elle ne sait toujours pas que j’ai un cancer avec des métastases. J’aurais donc été bête de me priver de ce plaisir extraordinaire. »

25Puis dans la même lignée, elle réalisera deux autres projets fous. Elle ira avec l’autre petite-fille de douze ans faire un voyage de quatre jours à New York. Quant à son seul petit-fils de dix ans, elle lui offrira une semaine de cours de hockey au collège Brébeuf de Montréal en plein mois de juillet.

26Si la maladie ne cesse de progresser avec son cortège de douleurs physiques et psychiques, Elaine et son thérapeute continuent de soutenir de petits projets fous, pleins de vie, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Deuxième problématique

Les fins de vie psychique : les démences

27Si les fins de vie physique associées au cancer soulèvent des questions sur le plan thérapeutique, les fins de vie psychique en soulèvent également.

28On ne peut se le cacher, la détérioration mentale est le problème majeur de la psychopathologie du grand âge. En nombre croissant, les débâcles de la psyché pèsent de plus en plus sur le fonctionnement des vieillards, de leur famille et des institutions.

29La démence provoque une désorganisation mentale où les acquisitions les plus récentes disparaissent les premières. Selon Gérard Le Goues, « sur le plan conscient, les données cognitives s’effacent alors que sur le plan inconscient, les lignées narcissiques et objectales se déconstruisent. Dans la démence, nous assistons à l’installation d’une perception sans association. »

30De l’adulte qui dialogue pour exprimer ses angoisses et ses peurs à celui qui perd l’usage des mots porteurs de sens, il y a là une trajectoire régressive, douloureuse et angoissante, porteuse d’atteintes narcissiques majeures. Cette pensée riche qui a permis à l’adulte de verbaliser ses perceptions, ses sentiments et leur signification par un accès à la symbolisation, sera touchée de plein fouet lorsque l’appareil à penser sera atteint dans ses fondements les plus archaïques.

31Néanmoins, dès qu’on passe du temps à observer et à comprendre ces états démentiels, on découvre que la vie mentale y est plus présente qu’on l’aurait supposé initialement.

32Le dément dans son mouvement involutif s’éloigne d’un savoir considérable, d’une quantité remarquable d’émotions, de désirs non réalisés, de frustrations, mais aussi de réalisations qui l’ont nourri narcissiquement. Nous assistons chez le dément à un mouvement de repli qui s’amorce inexorablement. Il quittera le continent de ses avoirs relationnels, souvenirs engrangés, pour se retrouver dans un archipel d’îlots séparés les uns des autres. Il ne pourra que partiellement et péniblement établir des liens, des communications, des passerelles entre ces îlots, ces parties de lui-même qui se séparent de lui.

33Par ailleurs, un fil important persiste, une trame affective durera, une mémoire affective permettra de mettre ensemble, pour un certain temps du moins, les parties disjointes de sa psyché. C’est sur elles et à partir d’elles que le thérapeute pourra permettre au dément de rétablir des ponts entre les parties de lui-même qui cherchent à se disjoindre.

34Même s’il n’a plus les mots pour dire tout le contenu de ses pensées, nous pourrons lire dans ses yeux, dans sa mimique et avec un vocabulaire restreint qu’une vie affective est présente, qu’une certaine libido peut se mobiliser alors que tout paraissait éteint.

Le cas d’Alice

35Une patiente de 93 ans vivant en institution depuis plus de six ans présente une démence. Ensemble, nous avons fait un travail d’évocation de souvenirs anciens, des belles périodes de sa vie, de sa belle famille avec ses six enfants. Ensemble, nous avons regardé ses albums.

36Les souvenirs anciens sont venus réactiver d’autres images, d’autres pensées. Un travail de réanimation psychique s’est déployé. Elle a pu rétablir des liens entre ses îlots de souvenirs et retrouver des mots dont elle avait perdu l’usage. Elle a toujours aimé chanter et a répondu très positivement à des extraits d’opéra que je lui apporte à l’occasion des mes visites. Elle est capable de chanter et de retrouver des extraits. Elle s’anime et devient souriante, même avec un peu d’humour par moments.

37Au-delà des souvenirs et des mots retrouvés, il y a une mémoire affective qui se maintient et se développe. Lorsqu’elle me voit, elle me fait un grand sourire. Si je lui demande : « Comment allez-vous, Alice ? », elle me répond par une formule, toujours la même : « ça va bien et encore mieux quand je vous vois. »

38Quand je la quitte, elle me dit toujours : « Vous partez déjà ? ». Un transfert s’est développé ; il ne corrige pas les « trous de pensée », comme dirait Gérard Le Goues, par ailleurs il permet une relance affective qui favorise des périodes de plaisir dans un processus de désertification de l’appareil à penser.

39Les moments de revitalisation ne sont que transitoires mais la relance amorcée, celle-ci a pu se poursuivre avec les autres membres du personnel qui ont trouvé que quelque chose de mobilisable était encore possible. Certains membres du personnel ont développé des gestes affectueux à l’endroit d’Alice. Elle est devenue la doyenne du centre d’accueil et on est en train de la chouchouter. Elle a su se faire apprécier même si elle est complètement dépendante et désorientée, passant ses journées dans son fauteuil roulant à attendre qu’un autre regard compatissant lui donne un signe de vie.

Troisième problématique

La problématique des pertes cumulatives chez la personne âgée avec la dépression comme psychopathologie la plus fréquente

40Avec les acquis de la modernité, la majorité des personnes âgées conservent une espérance de vie plus grande (80 ans et un peu plus pour les femmes). Elles demeurent actives plus longtemps, le système de soins est plus accessible, les conditions de logement, d’hygiène et d’alimentation se sont grandement améliorées. Par ailleurs, si le vieillissement est reporté dans le temps, quant à ses effets indésirables ceux-ci vont inexorablement les rattraper.

41Je voudrais développer très brièvement cette problématique des pertes cumulatives autour de deux axes, celui du narcissisme et celui de la lignée objectale. Avec le vieillissement, le narcissisme de la personne âgée est malmené à plusieurs égards.

La retraite

42Plusieurs personnes âgées sont confrontés à l’âge de 65 ans à une retraite obligatoire. Si pour certains cette retraite est désirée et planifiée, pour plusieurs elle est appréhendée comme un passage obligé dans la mesure où le travail était une source de valorisation narcissique importante. A la clinique où l’on soigne les personnes âgées, on apprend que l’année qui suit la retraite en est une de grande vulnérabilité et de fragilité importantes qui se traduit par des atteintes somatiques : infarctus, accidents vasculaires cérébraux quand ce n’est pas l’éclosion d’un cancer; mais aussi par des atteintes psychiques qui se manifestent par des conflits de couple, séparation, divorce, par des dépressions majeures, voire des suicides.

43La retraite est vécue par plusieurs comme une perte importante associée à un sentiment d’inutilité, de ne plus avoir de valeur aux yeux des autres, un sentiment de vide intérieur, de solitude, voire à la limite d’être un poids pour les autres.

44La retraite, un premier pas obligé d’entrée dans la vieillesse qui pourra fragiliser le narcissisme si elle n’est pas préparée et travaillée psychiquement.

Le vieillissement physiologique normal

45Le vieillissement physiologique normal va porter atteinte directement à l’intégrité corporelle mais aussi à l’image corporelle. Les atteintes corporelles se traduisent par une diminution locomotrice, une diminution de la vision et de l’audition. Pour d’autres, ce seront des atteintes systémiques : insuffisance cardiaque, rénale, hépatique, mais dans tous les cas, en plus des limitations fonctionnelles souvent associées à des douleurs chroniques, ces pertes seront source d’angoisse en plus de porter atteinte à l’image de la personne vieillissante avec son cortège de blessures narcissiques.

46Puis il y a cet autre axe, celui de la lignée objectale. Plus la personne avance en âge, plus les pertes relationnelles s’additionnent. Le réseau d’amis se rétrécit. Avec ces pertes, il y a un appauvrissement relationnel associé à un sentiment d’isolement, de solitude et de tristesse. Une patiente me disait : « A peine ai-je le temps de faire mon deuil d’un bon ami qu’un autre de mes proches me quitte; ça devient de plus en plus lourd à vivre et je sens que ça ne va pas aller en s’améliorant. Mes sorties maintenant, c’est pour aller au salon funéraire et aux services funèbres. »

47A cette désertification relationnelle viendra s’ajouter une perte hautement significative : le conjoint, un enfant, un petit-enfant, etc. Cette perte sera vécue comme une perte en trop, une perte qui ne sera pas facilement métabolisable par la psyché de la personne âgée, une perte qui la fera souvent basculer dans une dépression profonde. C’est comme si cette capacité d’investir et de désinvestir sur le plan relationnel s’émoussait, s’étiolait.

48En tant que thérapeute, c’est comme si avec ces pertes cumulatives associées aux personnes âgées, nous étions engagés dans un travail de deuil sans fin – dans une thérapie sans fin, un peu comme Sisyphe condamné à pousser éternellement sur la pente d’une montagne un énorme rocher qui retombe toujours avant d’atteindre le sommet.

49Avec les personnes de 80 ans et plus, il me paraît de plus en plus difficile de mettre fin à une psychothérapie sans avoir le sentiment de faire vivre à nos patients une nouvelle perte relationnelle. Comme psychothérapeutes, nous sommes souvent très investis. Ceux de nos patients qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont su intérioriser et conserver de bons objets internes avec lesquels ils peuvent demeurer en relation même si à l’extérieur les pertes s’ajoutent.

Le cas d’Aline

50Voyons brièvement le cas d’Aline qui illustre la problématique des pertes cumulatives et leur impact sur la psyché.

51Aline est une patiente de 77 ans, veuve depuis neuf ans, vivant seule dans sa propriété. Elle est mère d’une fille unique de 40 ans, toxicomane, vivant avec un conjoint également toxicomane.

52Lors de l’entrevue d’évaluation au domicile d’Aline, elle nous dira : « Mon plus gros problème, c’est ma fille, j’en ai peur, elle consomme de la cocaïne et me demande sans cesse de lui donner de l’argent. L’autre jour, elle est venue me voir sans s’annoncer, toujours pour me demander de l’argent. Comme j’étais hésitante à répondre à sa demande, elle m’a prise à la gorge et m’a serré le cou ; j’ai eu très peur. C’est épouvantable ce que je vous dis là, j’ai une seule fille et j’en ai peur. »

53Récemment, Aline avait développé une relation avec un homme qui lui plaisait. « Ma fille s’est opposée fortement à cette relation. Elle m’a dit ce n’est pas un homme pour toi, méfie-toi, il veut ton argent. » On a vu la crainte de sa fille qui appréhendait la perte de l’héritage de sa mère. Aline doit faire le deuil, non seulement des idéaux qu’elle avait pour sa fille, mais de sa fille sur le plan relationnel. « J’aime autant ne plus la voir, j’appréhende toujours sa venue impromptue. » La seule fille d’Aline est une source d’angoisse et de grande tristesse.

54Du deuil du mari qu’elle avait pu travailler avec son psychiatre, c’est maintenant de ce dernier qu’elle devra faire le deuil puisqu’il a mis un terme à sa psychothérapie lorsqu’il lui a annoncé qu’il prenait sa retraite. « Je comprend qu’il prenne sa retraite mais ça m’a beaucoup attristée. Il a été bon pour moi, ça faisait quelques années qu’il me traitait et m’a fait beaucoup de bien. »

55A tout cela s’ajoute la question d’une relocalisation. « Il faudrait que je vende ma maison et que je me trouve une bonne résidence mais ça ne sera pas facile, ça fait cinquante et un ans que je l’habite. C’est plein de souvenirs pour moi.

56Puis faut que je vous dise, ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, vous savez, ma mère a fait de l’Alzheimer avant de mourir. Ça me préoccupe. Actuellement, ce qui me calme c’est une demi-bouteille de vin pour souper et mes Ativan (une benzodiazépine) au coucher. Ça aussi faudrait que je diminue ma consommation de vin et mes Ativan; on m’a dit que ce n’était pas bon pour la mémoire. »

57Puis elle me fait le bilan de ses pertes :

  • le décès de mon mari, ça été dur pour moi, j’y pense toujours ;
  • ma fille c’est encore pire, c’est un drame incroyable ; quand je vous dis que j’en ai peur…
  • mon psychiatre – il me manque, il m’a beaucoup aidée ;
  • ma maison, faudrait que je la vende ; quand je pense que je vais mettre la clé dans la porte pour la dernière fois, je crois que ça va être terrible pour moi ;
  • mes troubles de mémoire – peut-on faire quelque chose pour ça ?
  • faudrait que je boive moins, que je fume moins avec ma maladie pulmonaire.
« Puis je suis toute seule avec ça. Une chance que je vous aie, j’espère que vous allez pas prendre votre retraite. » « Des fois, quand je vois tout ça, il me vient des pensées épouvantables, je deviens angoissée énormément, c’est affreux, je me sens mal, mal, mal, vous pouvez pas croire, je pense juste à mourir. Je prends deux Ativan, je me couche et si je peux arriver à dormir, le lendemain c’est passé et je peux être bonne pour un certain temps. » « Vous devez être bien découragé de m’entendre avec tous mes problèmes. »

58Je lui dis : « Vous souhaitez que je vous rassure, que je vous dise que je ne vous laisserai pas tomber, que je ne prendrai pas ma retraite. »

59Depuis deux ans avec Aline, nous lui avons offert :

  • une thérapie individuelle tous les quinze jours ;
  • deux approches motivationnelles pour réduire ou cesser la consommation d’alcool et des benzodiazépines ;
  • une investigation en neuropsychiatrie pour évaluer les fonctions cognitives qui se sont avérées positives ;
  • le support d’une travailleuse sociale pour la relocalisation éventuelle dans une résidence.
Je dirais qu’une famille thérapeutique s’est constituée autour d’Aline. Cette famille thérapeutique est un apport précieux pour elle. Elle réalise que nous l’investissons, elle n’est plus seule. Cette famille thérapeutique est aussi un apport précieux qui permet au thérapeute de durer et de lui rendre ses nombreuses pertes moins douloureuses même si elles ne cesseront de s’ajouter.

Conclusion

60Un danger qui guette l’institution et les soignants, c’est celui de chosifier les personnes âgées, de les traiter comme des objets à manipuler, à nourrir, à déplacer, à laver, de ne plus les considérer comme des sujets capables de penser, d’échanger et de vivre des émotions.

61En terminant et d’une façon plus générale, je dirais qu’un travail psychodynamique avec les personnes âgées est non seulement possible mais grandement souhaitable pour plusieurs d’entre elles. Mais d’abord, le psychothérapeute doit lever en lui-même la résistance qui lui fait considérer la psychothérapie des personnes âgées comme un obstacle insurmontable.

62Avec les personnes du quatrième âge, la perte d’une personne proche coûte cher à l’économie psychique, d’autant plus cher que les capacités d’investissement se sont déjà grandement atténuées. Souvent sa vie mentale se fixe sur le présent ou sur un passé idéalisé tellement que le psychothérapeute n’a souvent d’autre choix que de travailler la situation actuelle, que de contenir plutôt que d’interpréter.

63Le psychothérapeute découvre que la situation de la personne âgée l’incite d’abord à aider le patient à vivre jusqu’au bout. Pour atteindre son objectif, il doit investir d’emblée les processus mentaux de son patient tels qu’ils sont dans l’actualité de la séance. Ensuite, si l’évolution le permet, le thérapeute pourra s’autoriser des incursions dans l’histoire du patient.

64Chaque fois qu’un jeu transférentiel s’instaure bien, le psychothérapeute peut aider le patient à regagner quelques points dans son niveau d’organisation habituel, puis à les conserver plus longtemps.

65Les psychothérapies avec les personnes âgées gravitent en grande partie autour d’un travail de renarcissisation.

66Comme écrit Gérard Le Goues : « Le courage ne suffit pas, il faut chercher les conditions d’une relance créatrice, même discrète, afin que les protagonistes produisent le carburant narcissique nécessaire à l’entreprise. Alors ils pourront examiner ensemble sans trop d’effroi comment se conjuguent encore Eros et Thanatos. »

Bibliographie

  • Balier C. (1976) : Eléments pour une théorie narcissique du vieillissement. Cahiers de la Fondation nationale de Gérontologie, no 4.
  • Charazac P. (1998) : Psychothérapie du patient âgé et de sa famille. Paris, Dunod.
  • de M’Uzan M. (2006) : Vertus du clivage et du désir, in : Psychanalyse et psychose, du Centre de psychothérapie Evelyne et Jean Kestenberg, Paris.
  • Le Goues G. (1991) : Le psychanalyste et le vieillard. Paris, PUF.
  • LE Goues G. (2000) : L’âge et le principe de plaisir. Paris, Dunod.
  • Messy J. (1992) : La personne âgée n’existe pas. Une approche psychanalytique de la vieillesse. Paris, Rivages Psychanalyse.

Mots-clés éditeurs : cancer, démence, fin de vie, pertes

Date de mise en ligne : 03/04/2008

https://doi.org/10.3917/psys.081.0049