Vide psychique et transmissions de l’histoire familiale chez des sujets dépendants aux substances : apports des génosociogramme, Rorschach et tat
Pages 105 à 124
Citer cet article
- BOIRIN-FARGUES, Flora
- et COHEN DE LARA, Aline,
- Boirin-Fargues, Flora.
- et al.
- Boirin-Fargues, F.
- et Cohen de Lara, A.
https://doi.org/10.3917/pcp.024.0105
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- Boirin-Fargues, F.
- et Cohen de Lara, A.
- Boirin-Fargues, Flora.
- et al.
- BOIRIN-FARGUES, Flora
- et COHEN DE LARA, Aline,
https://doi.org/10.3917/pcp.024.0105
Notes
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[1]
Les prénoms et certaines données ont été modifiés de manière à respecter la confidentialité.
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[2]
La feuille de cotation présente les symboles qui doivent être utilisés par les sujets pour leur construction d’arbre.
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[3]
pl. II : « mais à la fois ça pourrait représenter le visage de cet enfant qui meurt ça serait génial. Elle saigne en accouchant et l’enfant crève. »
1Au cours d’une recherche auprès de sujets adultes dépendants aux substances toxiques – plus communément appelées les drogues –, nous nous sommes intéressées au lien possible entre la dépendance aux substances, le sentiment de vide psychique et les transmissions transgénérationnelles de l’histoire familiale.
Du vide psychique aux transmissions transgénérationnelles, éléments théoriques
2Nous entendons la notion de vide comme un processus psychique faisant partie intégrante de la dynamique évolutive du sujet. Pour André Green (1993), le « négatif » rejoint l’idée du manque qui est à relier au vide laissé par l’objet perdu et recherché.
3 Ainsi, la perte de l’objet, engendrant une trop grande souffrance et un risque d’anéantissement de soi, entraîne l’idée d’un « trop » dans le manque et l’évitement ou, du moins, la nécessité de se défendre de ce « trop » destructurant voire désobjectalisant. Le vide pourrait alors se traduire par du manque non structurant. Pour se défendre de l’effraction inquiétante du manque, l’agrippement aux objets se forme comme un point de butée et de répétition, interdisant toute issue en dehors de l’autre. Lorsque le mode relationnel à l’objet n’est plus structuré que selon la présence-absence de l’objet, nous sommes alors dans ce que Green nomme « le négatif dans le négatif » pour décrire le manque dans l’absence (1993/2011, p. 16 – nous soulignons). Un processus de déliaison subjectale se mettrait en place pour échapper à l’emprise de l’objet ; la déliaison prenant la forme dans le moi d’une déconnection des assises de la subjectivité du sujet. Autrement dit, le « négatif du négatif », nécessaire moyen de survie psychique, entraînerait la création d’un unique affect aux dépens d’une partie de l’instance moïque. Prendra place dans cette partie clivée un sentiment de vide, correspondant à ce qui est irreprésentable, du moins temporairement.
4 Ce sentiment de vide serait relié à une expérience primaire insatisfaisante, et par là-même traumatique, que celle-ci ait été réelle ou liée à une non-expérience. La trace traumatisante conduit alors à des difficultés de mise en place des processus de différenciation et de subjectivation pour ces sujets dépendants aux substances. La substitution par un autre objet, ici l’objet-drogue, serait le moyen trouvé par ces sujets pour supporter l’expérience d’insatisfaction.
5 Par ailleurs, les études sur les sujets dépendants aux substances (Bader, 2004 ; Giffard, 2004) montrent les inscriptions transgénérationnelles dans ces problématiques. Ainsi, l’enkystement d’un ancêtre dans la dynamique familiale, vient questionner sa possible prise en charge psychique par le sujet dépendant. Si la substitution est l’accueil – quasi – inconditionnel (Derrida, 2001) de l’autre, le fantôme, le secret de l’histoire familiale ou le lieu crypté de ces ensembles s’introduiraient dans l’espace psychique de l’autre, « en » l’autre. Dès lors, la substitution s’effectue d’un point de vue transgénérationnel dans un encryptage de l’autre en soi. Le sujet dépendant porteur de cette crypte, ne trouvant pas de possibilité de se sentir exister pour lui, trouve dans la consommation de substances une substitution à cette enclave substituée en lui.
6 Dans ce sens, la prise de substances pourrait se comprendre comme un désir de mettre en histoire ce qui ne se dit pas. En référence aux théories de l’Institut de psychosomatique de Paris (Marty, 2011), une mise en maux reflèterait la difficulté de mettre en mots. Toutefois, cette attente d’élaboration s’inscrirait dans une histoire familiale où les transmissions transgénérationnelles, c’est-à-dire des transmissions brutes inconscientes sans contenus élaborés, rendent compte de transmissions en négatif. Le négatif dans la transmission renvoie à une absence d’espace psychique propre, du fait d’un « trop plein » de l’autre (le secret, le fantôme, la crypte) qui envahit tout l’espace afin que rien ne soit perdu. Le sujet est alors dans l’impossibilité de se confronter à la perte, la sienne comme celle de l’objet.
7 La déstructuration que peut vivre le sujet de la filiation participe et amplifie les phénomènes de manque, et notamment « le manque dans l’absence » laissant le sujet vidé de toute représentation historique. Vampirisé par un autre ancestral, mais sans possibilité de s’en défaire sans être déloyal, le sujet peut trouver dans le symptôme un moyen de traduire le négatif dans lequel est pris l’ensemble familial. Tel un processus libérateur de la transmission négative, il paraît aussi enlisant dans sa fonction négative : le sujet advient ou tente d’advenir en se maintenant dans une trame familiale dite « dysfonctionnelle ».
8Ainsi, le sujet est confronté à une « absence de parole dans la filiation ». La non-disponibilité des objets primaires qui rend compte d’expériences non suffisamment bonnes pour les sujets dépendants aux substances résulterait pour partie de cette aliénation aux poids des événements transgénérationnels.
Caractéristiques méthodologiques
9Nous avons rencontré quatre hommes dépendants aux substances (Esteban, Clovis, Olivier et Loïc), âgés de 18 à plus de 40 ans, au sein de structures spécialisées. Nous avons exploré ce qui caractérisait le sentiment de vide psychique et le manque de transmissions de l’histoire familiale. Selon notre hypothèse de travail, la prise de substances permettrait de « mettre à mal » l’histoire familiale, ce qui en favoriserait sa « mise au jour », offrant une possibilité d’élaboration de certains événements transgénérationnels. Ainsi, le sujet dépendant créerait sa propre histoire, autour de sa consommation de substances et de ses aléas, permettant une forme de différenciation et de séparation d’avec son histoire familiale.
10 La notion de différenciation et de séparation questionne le mode relationnel établi avec l’objet, supposé anaclitique pour les sujets dépendants aux substances. Dans ce sens, nous évoquons ici, plus particulièrement, la difficulté supputée d’accès aux identifications secondaires. La question des identifications est un point de jonction entre l’autre et le sujet, plus précisément entre l’autre qui transmet une histoire et le sujet qui la reçoit.
11 Afin d’explorer ce point spécifique, nous avons mis en place une méthodologie composée de trois outils : le génosociogramme, le Rorschach et le tat. Nous avons supposé que la perception du manque, du vide, dans ces trois épreuves, rendrait possible l’identification à l’objet à travers l’évocation de représentations liées à l’absence. Sur le plan généalogique, les phénomènes de répétition seraient utilisés pour pallier les identifications ancestrales difficilement accessibles.
12Sur un plan théorique, lorsque la position dépressive ne peut être élaborée, l’accès à l’ambivalence est compromis et l’objet ne peut être pensé à la fois comme bon et mauvais. Dès lors, l’investissement de l’objet se fait essentiellement sur le mode du clivage. Ceci se repérera au Rorschach dans l’investissement des planches susceptibles de provoquer des réponses idéalisées ou dénigrées. Au tat, les récits autour des personnages et de leurs relations permettront d’envisager les mouvements d’idéalisation, dans leur valence positive et négative – désidéalisation, dévalorisation. Le clivage utilisé témoignera d’un double mouvement : l’un pris dans une dépendance à l’objet, l’autre dans une volonté de séparation d’avec l’objet.
13À travers le génosociogramme, le manque d’informations sur un événement ou sur un membre de la famille permet de repérer les mouvements affectifs et l’éventuelle fonction des non-dits. Les « absentés » appelés ainsi dans l’utilisation du génosociogramme, autrement dit les morts ou les ignorés peuvent être découverts, indiquant les traces éventuelles de ces transmissions transgénérationnelles et la fonction du secret. Les phénomènes de répétition dans les dates, les prénoms, les tracés, exposent d’une autre façon ces transmissions transgénérationnelles. Le génosociogramme permet ainsi d’accéder aux représentations que chacun des sujets a de sa filiation et ce qu’il en connait. Il permet aussi d’analyser la capacité du sujet à symboliser et ce, de façon complémentaire avec le Rorschach et le tat.
Bref aperçu d’une analyse générale de l’ensemble des protocoles
14L’analyse des protocoles montre une prévalence des fonctionnements limites chez les quatre sujets avec des caractéristiques différentes : failles narcissiques, lutte anti-dépressive, rigidification et contrôle pour éviter toute confrontation à la différence.
15Il apparaît chez tous des difficultés d’accès aux processus de symbolisation, de traitement de la perte peu élaborable autrement que par l’étayage sur l’objet, et d’accès à certains événements de leur histoire familiale entrainant leur méconnaissance. Si quelques fois la perte semble être accessible via l’ébauche d’un affect dépressif, le lien entre représentation et affect n’est pas possible sinon au risque d’un effondrement de soi. Les phénomènes de répétition s’observent dans toutes les histoires, à différents niveaux, et fréquemment certains événements sont évoqués sous couvert du secret.
16De façon plus précise, l’analyse des trois épreuves projectives montre le faible accès aux identifications secondaires avec un évitement marqué de la conflictualisation. Bien que les identifications secondaires apparaissent peu exhaustives, des différences sont notables entre les épreuves. La représentation féminine peut être nommée au génosociogramme mais elle est peu investie au Rorschach et au tat, notamment en tant que figure maternelle. La représentation masculine quant à elle apparait relativement absente dans les trois épreuves. Elle n’est quasiment jamais nommée dans les génosociogrammes, écho d’une absence possible de la figure paternelle dans la dyade mère-enfant. À travers les épreuves projectives, la référence à la figure masculine n’apparaît pas ou alors, et très peu, de façon idéalisée. Dans les filiations représentées aux génosociogrammes, les sujets semblent aux prises avec des objets transgénérationnels ou des événements transgénérationnels non élaborés, concernant souvent un père ou un grand-père. Ceci semble entraver les possibilités d’identification à un possible objet du manque, ce d’autant qu’il n’est pas représentable, tout du moins non représenté, créant une lésion dans les processus de subjectivation.
17 Ces sujets dépendants aux substances cherchent-ils alors, par la consommation et ses effets, à donner une forme à ce qui n’est pas représentable (une possible figure paternelle), et à détruire aussi ce qui est envahissant (une possible figure maternelle) ?
Illustration clinique : Esteban et la problématique identificatoire
18Nous rencontrons Esteban [1] alors qu’il traverse une période de vie difficile où il doit prendre des décisions. À l’annonce de notre thème de recherche, il associe facilement et raconte ses premières expériences avec les substances. Il commence à en tester certaines au lycée et les associe à des comportements de « frime ». Dès lors, il découvre des sensations fortes qu’il essaiera continuellement de retrouver jusqu’à ce jour. Il semble consommer afin que « quelque chose se passe dans son corps ». Quand il était bien, il fumait un « joint » pour être « stone » et, quand il n’allait pas bien, il fumait à nouveau, pris de désespoir. Il « s’anesthésie », pour reprendre ses propos, encore régulièrement à travers diverses conduites addictives (alcool, sport à outrance, sexe).
19 Au moment de nos rencontres, Esteban vit en couple mais aurait « mis enceinte une autre femme ». Il ne se considère pas comme étant le père de cet enfant à venir mais comme un géniteur qui n’a pas désiré la venue de ce dernier. Par ailleurs, Esteban raconte longuement l’histoire de la relation à son père décédé, le pleurant encore, bien qu’il se défende de toute forme d’attachement. Il semble difficile pour lui d’élaborer le deuil de ce père mort d’une trop grande consommation de cigarettes. Il évoque sa loyauté envers lui à travers son obéissance à l’idée d’une réussite professionnelle, puis immédiatement lui reproche son absence. Esteban dit ne pas avoir pu trouver une figure d’étayage sur laquelle compter. Si un oncle semble avoir pris le relai de ce père manquant et parfois défaillant, subsiste une grande souffrance face à cette imago paternelle où le manque s’est inscrit. Il fait état d’événements tus par son père, des non-dits maintenus sous couvert du silence, dont il n’aurait jamais été possible de discuter. Nous y reviendrons lors des épreuves projectives.
Transmission du non-dit dans la filiation, exploration par le génosociogramme
20Après un temps d’échange autour de son histoire, nous lui proposons de réaliser son génocosiogramme. Nous expliquons plusieurs fois en quoi consiste le dessin de l’arbre et plaçons devant Esteban la feuille de cotation [2]. Le dessin sera entrecoupé de l’évocation de plusieurs souvenirs et de situations angoissantes qui nécessiteront constamment de ramener son attention à la tâche. Il ne sait pas comment s’y prendre, demande à être guidé pour la construction de son arbre et pose régulièrement des questions dans un intense besoin d’étayage.
21Notre difficulté à amener Esteban à réaliser son génosociogramme et sa lente mise au travail a nécessité deux entretiens pour le dessin de l’arbre. Nous pouvons penser ici à une difficulté majeure dans la construction d’une telle représentation. Pour autant, les entretiens et nos questionnements à propos de certains événements de l’histoire familiale ont, eux, été investis. Entre les séances, Esteban est allé poser des questions à sa mère, seule personne encore vivante ayant la possibilité de lui répondre à propos de l’histoire de son père. Ainsi, à partir de la méconnaissance d’éléments de son histoire ou de confusions évoquées lors de la réalisation du génosociogramme et en s’étayant sur la relation établie avec nous, l’ébauche d’une élaboration de son histoire a pu s’opérer pour Esteban qui a pu prendre conscience de plusieurs éléments.
22D’une part, une répétition des prénoms est apparue dans l’arbre généalogique : le père porte le même prénom que son frère défunt – le père de ce frère défunt reste inconnu ; la consonance espagnole du prénom « Esteban » vient rappeler le prénom d’un espagnol – amant de sa grand-mère paternelle – alors que tous les autres membres de la famille portent des prénoms sans consonance étrangère.
23 D’autre part, des dates clés émergent, notamment l’arrêt de la cigarette à l’âge où une maladie pulmonaire est diagnostiquée chez son père. Le déplacement sur d’autres comportements de dépendance (le sexe, le sport, l’alcool) afin de rechercher des sensations apparaît évident à Esteban.
24 Dans la représentation de son arbre, ce dernier se dessine lié à sa compagne, puis dessine la famille de cette dernière. Enfin, il représente au dessus de cette union, et de façon confusionnante pour nous, sa propre famille. Il la dessine penchée sur la gauche – alors qu’il se dessine droit tel un socle avec sa compagne – et inverse les places entre sa sœur et lui. Il est ainsi mal aisé de distinguer qui est lié à qui, ainsi que les différences générationnelles. Le seul lien clair représenté est celui de son couple.
25 Les difficultés de construction de son arbre généalogique signalent que des éléments de son histoire ne se perdent pas, et les répétitions permettent que quelque chose, ou quelques-uns, continuent d’exister. La répétition rend compte selon nous de possibles identifications : l’identification du père à son frère défunt dans une forme d’empiètement imagoïque au sens d’Albert Ciconne (1999) ; l’identification de Esteban à l’homme aimé de sa grand-mère telle une identification endocryptique.
26 Esteban se rapproche de la figure paternelle dans son arbre. Il fait une erreur de placement, comme nous l’avons mentionné, en se positionnant en aîné de sa sœur. Il le remarquera en verbalisant que ça lui semblait étrange de rapprocher sa sœur de sa mère alors qu’elles ne s’entendent pas. Nous pouvons aussi entendre que dans la représentation qu’il propose, il s’éloigne de sa mère et se met « du côté » de son père.
27Esteban a plusieurs fois parlé de son père lors des entretiens, mentionnant le fait qu’il est décédé une fois que tout était établi pour sa propre sœur. Au tat, il dira à la planche 16 : « Y en a qui partent trop tôt ». Nous avons relevé avec lui qu’il aurait peut-être espéré que son père en fasse autant pour lui. Mais à notre remarque sur son éventuelle colère contre son père, Esteban dit ne pas lui en vouloir. La situation semble s’inscrire dans un déni d’un affect agressif possible. Le rapproché dans la représentation de l’arbre vient suggérer l’identification possible à ce père disparu, mais dont la perte paraît difficile à élaborer psychiquement et à surmonter. Remarquons que c’est au moment où une paternité s’annonce – un enfant non désiré par Esteban – que ce dernier s’effondre et est pris dans de fortes angoisses, ravivant la figure d’un père qui ferait défaut.
Les identifications à travers le Rorschach et le tat
28Les modalités identificatoires peuvent aussi être saisies au regard des épreuves projectives. Au Rorschach, le H % est au dessus de la norme (20,89 %) mais rend compte d’identifications mal établies. En effet, le H % comprend un certain nombre de petites découpes humaines (deux réponses humaines entières pour douze représentations partielles Hd) constituées par deux uniques contenus (« visage » ou « tête »), appartenant à un homme ou un enfant sans identité sexuée précisée. Si Esteban, à travers ses réponses, montre la possibilité de poser une identité humaine sur ses représentations, l’identité sexuée quant à elle est portée par des représentations plus ambivalentes.
29 Aux planches III et VI, les réponses H sont sous-tendues par la représentation d’un corps ou d’un attribut culturel porté par le corps (« en tout cas, ça me fait penser à quelque chose de plus féminin en voyant la silhouette », pl. III) ; « aux indiens avec les plumes », justifié par les plumes à l’enquête, pl. VI). L’identification d’une femme en bonne forme jouant avec des boules – au bowling – questionne l’élaboration de la castration. Les indiens perçus en mauvaise forme sont identifiés par des plumes – accessoire associé aussi au féminin. Ainsi, l’identification à l’un des sexes est marquée par la présence d’un élément pouvant être lié à l’autre sexe, l’un et l’autre semblant devoir cohabiter.
30Quant aux planches bisexuelles (II et VI), les réponses rendent compte d’éléments féminins et masculins témoignant d’une forte présence de la bisexualité (« à du sang, à des règles », « à un objet plutôt phallique », pl. II). Le féminin est perçu dans une double polarité – sexuelle et maternelle – (« rouge à lèvres ; les règles », pl. II ; « soutien-gorge », pl. X ; « l’utérus », pl. I et VII). Pour autant à la planche VII, la perception de l’utérus est adjointe à celle d’un phallus. L’identification au féminin dans la polarité mère/femme témoigne d’un sexuel féminin doté d’une force anale castratrice et d’un maternel qui contiendrait dans son utérus (la femme accouche et fait mourir l’enfant [3]). Mais cette identification est rattrapée par la présence conjointe d’éléments phalliques. L’identification masculine est portée par la présence d’attributs phalliques : (« nez », pl. I ; « tour Eiffel », pl. X). La planche IV permet la reconnaissance de la puissance phallique (« énorme bête, quelqu’un de puissant, très puissant » associée à « une petite tête, petite queue »). La réduction des éléments phalliques accompagnant la représentation idéalisée donnée initialement témoigne d’une mise à mal de la reconnaissance de la puissance phallique. En ce sens, la réponse « visage » à la planche V, visage identifié à celui du cousin d’Esteban, est associée à un élément phallique féminisé (« barbichette »). De plus, l’identification du masculin est souvent associée à une image détériorée ou à des remarques négatives (« un homme pas très beau », pl. I). L’image féminine semble préservée de cette détérioration (« il y a toujours un signe féminin, ça pourrait être un beau collier », pl. X), tant qu’elle n’est pas associée à la maternité.
31Ainsi, une reconnaissance et une différenciation des identifications humaines sont possibles, mais un conflit dans le choix identificatoire apparaît. Dans ce sens, les réponses para humaines (H) font écho à l’impossibilité de choisir une identité sexuée (« transformer » – en référence aux robots – pl. I ; « ange », pl. X) et au manque associé à ces contenus irréels. À cela s’ajoute la sensibilité au blanc et les réponses estompage qui montrent une tentative d’identification à un objet manquant perceptivement.
32La reconnaissance de la différence des sexes est aussi notable au tat. La labilité dans les récits, parfois très logorrhéiques et témoignant d’un débordement émotionnel, ne rend pas compte d’une labilité dans les identifications. Nous retrouvons peu de procédés CI-2 (motifs des conflits non précisés, banalisation, anonymat des personnages). Le procédé B3-3 (labilité dans les identifications) apparaît, quant à lui, dans une tendance à la planche 2. La différence des générations est fortement investie et perceptible à travers la représentation d’un parent avec son enfant. Elle vient marquer certains liens de filiation permettant de garder les identifications posées en terme de place dans la famille, sous-tendues par l’interdit de l’inceste qui semble parfois fragilisé : mère-fils (pl. 6bm), père-fils (pl. 16), père-fille (pl. 2). À la planche 2, un léger vacillement dans les identifications émerge (« qui serait sa sœur, sa fille »), la représentation de la fille tenterait d’éviter un fantasme de séduction. Celui-ci est réactivé à la planche 7bm, où les différences des sexes et des générations sont peu établies, laissant paraître un lien homosexuel incestueux. De plus, les représentations de relations évoquées contiennent souvent un caractère sexuel explicite, si ce n’est cru, comme à la planche 5 (« ou alors c’est une femme qui surprend son mari en ébats sexuels en ouvrant la porte vu son visage qui est stupéfecte (sic), stupéfaite de découvrir son mari avoir des rapports sexuels alors qu’ils n’en ont pas. »)
33 Ainsi, les différences des sexes et des générations sont maintenues via un contrôle permanent visant l’évitement d’émergence de représentations sexualisées ou incestueuses qui pourraient désorganiser les repères identificatoires. Le contrôle par les procédés A et C est fortement mobilisé, mais s’effondre parfois, laissant émerger les processus primaires. L’insistance sur la différence des générations vient lutter contre les désirs incestueux et garantir la différence des sexes – c’est toujours un parent d’un sexe qui est représenté avec l’enfant du sexe opposé – permettant d’éviter la confusion.
Regard sur l’impossible individuation
34Si l’élaboration de récits est possible, notable à travers l’utilisation de tous les procédés B au tat, l’ébauche de la différenciation sujet-objet n’est pour autant pas repérable. Au Rorschach, la présence d’une kinesthésie majeure en bonne forme n’est pas prise dans une dimension relationnelle à l’autre mais renvoie à une réponse reflet (« on dirait une joueuse de bowling qui se regarde dans le miroir », pl. III). Les relations spéculaires sont aussi portées par les petites kinesthésies (« on peut voir un animal qui grimpe, il se distingue vraiment bien à quatre pattes. […] Il serait en train de marcher sur des rochers avec son reflet dans l’eau », pl. VIII). L’objet ne peut être présent dans la relation sans relater le manque qu’il provoque. Dès lors, la maîtrise de l’objet est nécessaire pour ne pas se retrouver face à l’absence, ni éprouver le manque. La mise en relation n’apparaît qu’à travers un fantasme de destruction (« mais à la fois, ça pourrait représenter le visage de cet enfant qui meurt, ça serait génial. Elle saigne en accouchant et l’enfant crève », planche II). La relation comme la séparation seraient ainsi toutes deux mortifères.
35 Rappelons que l’identification correspond à la première forme du rapport à l’objet et, comme le soutient Bernard Brusset (2007), une détermination de la relation à l’objet. L’identification primaire semble être fragilisée pour Esteban. Nous comprenons alors que le mode relationnel à l’objet ne se fait pas de façon différenciée. Les possibilités identificatoires relèvent d’une blessure narcissique pour Esteban où, tel un « miroir brisé » – au sens de Isabelle Varescon (2005, p.127) en référence à la notion de « narcissisme brisé » d’Olievenstein (1982) –, le moi différencié du moi de la mère n’a pu suffisamment se constituer. La relation en « miroir » semble être le seul mode relationnel vivable pour Esteban.
Entre vide et trop plein : présence de l’absence chez Esteban
36Esteban rapporte, juste après la passation du tat, que son père ne l’aurait aidé que s’il avait fait des efforts. Ce père serait parti « trop tôt » pour constater les efforts de son fils, et trop tôt aussi pour l’aider… Son décès provoquera l’effondrement psychique d’Esteban qui se tournera un peu plus vers la consommation de substances. Nous pouvons penser qu’il s’est mis inconsciemment dans une situation où l’aide lui devenait nécessaire mais conjointement où cette aide ne pourrait advenir. Selon Sandra Shenckery, la substance toxique serait un moyen « d’identification à un objet malade ou mort » (2006, p. 196).
37 Dans le discours lié à son père disparu, Esteban témoigne, dans une ambivalence exacerbée, d’une forme d’agressivité et de tendresse. Face à cette mort, la substance aurait servi de substitution à une situation où il cherchait, peut-être, une présence masculine. À défaut de la trouver, il s’est réfugié dans ce qu’il connaissait et lui donnait l’illusion de le satisfaire. La problématique de la satisfaction/insatisfaction est prégnante : avec les femmes, avec le travail, avec ses parents… Mais une problématique qu’il tente de contrôler.
38 Dans son travail comme dans sa vie personnelle, Esteban dit ne pas être satisfait et avoir du mal à trouver sa place. Il vit avec une personne pour laquelle il n’éprouve pas de désir, autrement dit, une femme « sans sexualité » à l’image d’une mère vécue comme désexualisée. Les personnes avec qui la sexualité est possible ne peuvent être que de passage et liées à des échanges en « bons procédés ». Ces personnes font écho à l’objet matériel que l’on peut désirer. Dès lors, cet objet matériel est ce qui fait barrière aux désirs incestueux tout en rendant le désir sexuel et sa réalisation possibles. Sans l’objet matériel la confusion règne, sans les repères généalogiques différenciant les générations, l’interdit de l’inceste peut être transgressé. Ainsi, Esteban a recours à la mise en place de limites concrètes, comme celle de ne pas toucher la personne avec laquelle il partage sa vie.
39 La confusion est notable dans le dessin de l’arbre d’Esteban où nous nous repérons difficilement entre les générations et les liens de parenté. Il semble se débattre contre cette confusion mais les limites posées ne tiennent pas, en témoignent le Rorschach et le tat.
40 L’identification à un pôle féminin-maternel est ainsi ambivalente. Dans ce sens, Esteban se place loin de la représentation de sa mère, dans son génosociogramme, mais aux épreuves projectives, il ne peut l’attaquer sans risquer de s’effondrer. Une différenciation est ainsi encore présente, mais le clivage entre la femme sexuelle et la femme maternelle semble difficile à maintenir.
41 L’éventualité d’une paternité l’a plongé dans une humeur dépressive plus accrue et des consommations d’alcool plus importantes. Cette place de père l’a peut-être renvoyé à celle de son père et « des pères » de ce dernier, dans une forme de répétition d’abandon. En effet, le père d’Esteban a eu plusieurs patronymes : les conjoints de sa mère devenaient à chaque fois un père qui donnait un nom. Autrement dit, la figure paternelle semble avoir changé plusieurs fois d’attribution. Nous pouvons alors nous interroger sur l’accessibilité à une place de père et à une place d’homme dans la transmission. La responsabilité, que cette paternité annoncée engendrerait, entraîne un effondrement rappelant celui vécu lorsqu’il est devenu orphelin de père.
42 L’identification à l’imago paternelle est aussi ambivalente. Elle est à la fois vécue sur un mode idéalisé, son oncle devient un substitut paternel exemplaire, et à la fois rejetée dans une forme d’agressivité envers le père, le rendant absent du couple parental.
43 Le tiers semble ainsi être défaillant et absent du couple mère/enfant rappelant la construction du génosociogramme où il forme un socle avec sa femme actuelle, sans enfant – comme si l’enfant pouvait détruire cet équilibre. L’absence de tiers, cet autre de l’objet, rend compte de la difficulté à être séparé de l’objet, conduisant à s’attacher à lui dans une relation de dépendance. Le déplacement sur une dépendance matérielle semble rassurant puisque hypothétiquement maîtrisable et contrôlable. Nous pouvons, dès lors, nous interroger sur les modalités du lien primaire à l’objet qui apparaît comme non-suffisant, insatisfaisant et peu rassurant, engendrant une nécessité de subvenir seul à soi-même à défaut d’avoir pu compter sur l’autre.
44 Alain de Mijolla et Salem A. Shentoub, à propos de l’absence du tiers, parlent de « carence […] d’une identification à une imago paternelle forte et aimée », d’un « échec de l’étape d’homosexualité passive dans un but de rapprochement du père pour se protéger de la peur de l’imago maternelle » (1973/2004, p. 464). Le sujet n’a alors d’autre choix que celui de s’identifier à la présence de l’absence. Il se sert du deuil et du manque comme objets d’identification : « Le manque et le deuil deviennent objets d’identification et d’investissements au détriment de l’objet manquant » (Pirlot & Cupa, 2012, p. 103). En ce sens, le processus négatif est positivé, obligeant le sujet à créer d’autres objets d’identification, même si ces derniers ne sont pas suffisants pour lui.
45 La substance pourrait être considérée comme un objet-béquille-interchangeable, permettant de supporter ce qui fait défaut, de tenter de maîtriser ce qui n’a pu l’être à un moment donné de la vie. L’objet-drogue offre l’illusion d’une maîtrise possible, un objet-matériel qui n’attend rien du sujet et lui permet aussi de supporter le manque – d’informations, de constitution, d’objet d’amour et d’amour de l’objet, autrement dit le manque d’un objet d’investissement libidinal et d’un objet qui nous investit libidinalement.
46 De plus, l’identification au manque et au deuil évoque l’identification endocryptique, où le sujet s’identifie à la présence de l’autre ancestral. Le seul objet présent serait celui de cet envahisseur, formant l’objet d’identification possible. Finalement, Esteban ne peut se défaire de cette absence et de cette perte non élaborable de son père.
47 Les identifications inconscientes addictives sont mises en place dans une conduite d’auto-conservation suite à des expériences à effets traumatiques où, selon Sylvie Le Poulichet (2009), l’identification à une forme n’a pu être possible. Au sein de ce type d’identification, l’auteure comprend la notion de « dette ». Le corps du sujet serait saisi comme substance de l’autre, puisque ce dernier ne peut se placer comme entité séparée du couple parental (par exemple). Autrement dit, et cela rejoint le concept d’identification endocryptique, le sujet doit payer par son corps la difficulté située à un niveau ancestral. L’identification addictive serait une tentative d’élaboration d’un corps propre, mis en capture par l’histoire familiale, car la dette se situe aussi au niveau transgénérationnel, sur le plan symbolique de quelque chose de non payé par les générations précédentes. Esteban semble porter cette loyauté de réussite professionnelle tout autant que l’élaboration d’un secret autour de sa grand-mère paternelle quant à son premier enfant – mort – d’un père mystérieux. L’identification du père d’Esteban à son frère mort semble sceller une impossible séparation dont Esteban porte les traces.
48 Ce cas clinique nous a paru illustratif, à partir des épreuves projectives, d’une référence à la figure masculine apparaissant dans ce qui fait manque. Cela est d’autant plus saisissable à travers le génosociogramme où, dans les filiations représentées et racontées par l’ensemble des sujets, ils semblent être sous l’emprise d’objets transgénérationnels ou d’événements transgénérationnels non élaborés (souvent autour d’un père ou d’un grand-père) qui entravent les possibilités d’identification à l’objet du manque. Celui-ci n’est pas représentable, créant une lésion dans les processus de subjectivation. Nous avons fait l’hypothèse que le sujet dépendant aux substances par la consommation de drogue cherche inconsciemment à donner une forme à ce qui n’est pas représentable et conjointement à détruire ce qui est envahissant.
49 Si, comme pour Esteban, l’évocation de l’objet du manque a été possible, elle ne l’a été que lorsque le support perceptif de l’objet était absent. À ce moment, l’angoisse de perte est contre-investie par la possibilité de se représenter cet objet absent. Ainsi, chez Esteban, sa réponse à la planche 3bm du tat : « Ça c’est l’histoire d’une femme… l’histoire d’une femme qui vient de rentrer chez elle qui est totalement abattue, triste, en sanglots, en larmes, ses clés sont posées au sol, totalement à terre parce qu’abasourdie parce qu’elle vient de comprendre que son mari, il l’aime pas d’amour et qu’il veut se séparer, ça c’est une véritable histoire… (rit). » La confrontation à la problématique de perte déstabilise Esteban qui dans un accrochage à la réalité extérieure évite le conflit provoqué par cette perte. Sous couvert de défenses rigides obsessionnelles, un recours à l’affect est possible sur le mode de l’effondrement massif, contre-investi par une défense maniaque, le rire. La perte peut être évoquée et la représentation d’un objet tiers masculin est introduite précisément là où elle n’est pas figurée sur l’image et lorsque le personnage est seul.
Les phénomènes de répétition au regard de la construction des identifications
50Si le traitement de la perte semble pouvoir s’ébaucher, rendu possible grâce à l’étayage apporté par le matériel et la relation au clinicien, il reste pour autant difficile dans son élaboration. Cela rejoint le fragile accès aux processus de symbolisation et l’impossibilité pour les sujets de mettre en lien représentations et affects notamment autour de l’ébauche d’un affect dépressif.
51 À travers ces observations autour des identifications, nous pouvons penser le vécu de vide psychique comme quelque chose qui manquerait sur le plan relationnel, au niveau du lien à l’objet primaire, et/ou qui ferait défaut notamment du côté d’une tiercéité au sens d’André Green (2000).
52 Par ailleurs, la méconnaissance de certains événements de l’histoire familiale des sujets questionne autrement la place du vide. L’absence d’informations laisse alors un contenu « informe » à l’histoire du sujet. Il ne semble pas y avoir de vide d’histoire, tout comme le sujet n’est pas vide de l’autre ; mais il s’est créé un vide, dans le manque de communication des informations liées à l’histoire, en écho au vide laissé par l’absence d’un regard, d’une écoute, d’une transmission entre la « mère-environnement » (Winnicott) et le petit enfant. Le vide est une façon de mettre de la distance, selon Maurice Corcos (2012) : ce fut sans doute la seule construction intrapsychique possible pour le sujet afin de survivre à la déception, à l’attente, à l’angoisse, voire à un éventuel anéantissement de soi.
53 D’un point de vue transgénérationnel, nous pouvons situer ce vide comme un moyen de survie, face à un sentiment de honte, du sujet auteur du secret ou du non-dit ou du fantôme laissé. Autrement dit, cette auteure (la grand-mère paternelle chez Esteban) du vide d’informations quant à l’histoire familiale aurait préalablement créé du vide en elle dans une mise à distance de sa propre expérience de vie. Le vide exprimé, trouvé, questionné – chez Esteban nous l’observons dans le silence, sidérant pour ce dernier, de son père quant à son histoire – semble être à la fois celui créé par le sujet dans une nécessaire survie psychique à certaines expériences primaires et à la fois une représentation historique d’un mort-vivant.
54Les sujets dépendants aux substances, en nous racontant et en figurant leur histoire, ne semblent pas être propriétaires de ce vide, mais dépositaires de quelque chose à respecter au risque de laisser un système familial s’effondrer et, en miroir, s’effondrer eux-mêmes. Il faut que rien ne se perde, supputions-nous dans ce sens.
55Le vide dans cette perspective caractériserait quelque chose qui manque dans la transmission d’une parole dans la filiation. Nous pouvons développer notre propos en prenant appui sur les phénomènes de répétition des différents sujets rencontrés. Ces phénomènes s’observent dans toutes les histoires racontées, à différents niveaux, tout comme certains événements semblent être rapportés sous couvert du secret, de non-dits.
56 Le comportement de dépendance aux substances peut se questionner comme une solution « bio-logique » au sens de René Roussillon, un évitement de « la confrontation avec les traces non symbolisées d’une zone traumatique » (1999, p. 137). Le comportement des sujets dépendants aux substances viendrait ainsi faire appel à une « mémoire » autre, liée au transgénérationnel dans laquelle les « liaisons non symboliques » – pour reprendre les termes de Roussillon – informent de traces perceptives non représentatives. Cela rejoint le phénomène de répétition, comme la trace indéfiniment portée de ce qui ne peut se représenter : « être psychiquement mnésique », pour reprendre une formulation de Gérard Pirlot (2009).
57À partir des génosociogrammes, les sujets ont pu parler de leur histoire ; dès lors nous avons pu repérer des conduites d’utilisation de la substance qui se répétaient dans les familles. Ainsi, Clovis, dépendant à la cocaïne depuis son adolescence, avait un père lui aussi cocaïnomane décédé ou s’étant suicidé (selon Clovis) des suites d’une consommation trop importante. Olivier a, quant à lui, rencontré très jeune adulte la cocaïne, « sa drogue » puis l’héroïne. Il avait une sœur elle aussi toxicomane, décédée des conséquences de la dépendance à l’héroïne, « sa drogue ». Clovis et Olivier parlent de ces pertes avec douleur. Ces répétitions interrogent sur ce qui ne s’élabore pas (la mort d’un père ou d’une sœur, dépendants aux substances) autrement dit, des événements à teneur traumatique. « Faute d’une inscription » vers un travail d’élaboration, selon l’expression de Green (2000, p. 108), les sujets sont contraints à refaire du même. Dès lors, on peut s’interroger sur ce qu’est ce même ? Jean Guyotat (2005), dans cette idée de mêmeté, de reproduction du même, parle d’une filiation narcissique, c’est-à-dire d’une filiation où la transmission n’est plus dans le symbolique ; elle est caractérisée ou serait caractérisée par le transgénérationnel : des choses brutes sont transmises de façon enclavée contrairement à la filiation instituée où la transmission est celle d’inscriptions symboliques. Dans ce sens, la filiation narcissique est porteuse de trauma et, à l’inverse, lorsqu’il y a traumatisme la « filiation narcissique l’emporte sur la filiation instituée », pour reprendre les termes de Guyotat. Là s’inscrit la répétition, la reproduction de l’identique comme point central dans la transmission.
58 Tout comme Esteban, Clovis répète les mêmes comportements de dépendance aux substances que son père à travers la consommation de cocaïne ; Olivier les mêmes conduites de consommation d’héroïne que sa sœur héroïnomane décédée. Loïs, très jeune adulte au moment de notre rencontre, en fera autant qu’un de ses frères en commençant à fumer puis en consommant des substances (héroïne) jusqu’à le rendre dépendant – Loïs et son frère sont eux traversés dans leur histoire familiale par la mort « mystérieuse » d’un grand-père, mort laissant planer le doute entre un suicide ou un homicide.
59 À travers la répétition, le sujet trouve-t-il un moyen d’exister, de se trouver ? Cette répétition n’est-elle pas à mettre en lien avec les relations spéculaires perçues au Rorschach (l’un et l’autre faisant la même chose), ainsi qu’avec les relations fusionnelles livrées dans les récits au tat ?
60 Seulement – et nous rejoignons la pensée de Green (2000) – la répétition ne permet pas la progression puisqu’elle marque l’inaccessibilité au travail de mise en représentations. Elle permet de garder intact, d’éviter la confrontation au manque et ainsi de ne rien perdre afin de maintenir vivant ce qui n’est plus.
61 Dès lors, nous pouvons entendre que la répétition fige toute possibilité de séparation, autrement dit qu’elle figure ici la mort. À travers les études de cas, nous observons pourtant la recherche d’une séparation d’avec un objet envahissant, associée à l’angoisse que provoquerait cette séparation. Cet objet envahissant, retrouvé à travers la représentation d’une imago maternelle omnipotente, pouvait aussi être relié à un objet dit « transgénérationel », fantomatique ou enclavé. L’absence d’une représentation paternelle, cet autre de l’objet, rend cette recherche de séparation laborieuse, entrave l’accès à la triangulation et le développement des possibilités de subjectivation.
62 Rien ne peut s’élaborer d’une séparation pour le sujet car rien ne semble pouvoir être perdu sans risque de détruire conjointement le sujet et l’objet. En cela, la figure de la mort dans le phénomène de répétition marque l’impossibilité de vie à soi et pour soi du sujet.
63 Là où le sujet ne veut pas toujours penser, c’est sans doute qu’il ne peut probablement pas penser, ce que nous avons perçu au génosociogramme. Il est pris dans la loyauté à un fonctionnement même s’il est invité à en élaborer quelque chose. Ici, s’observerait le trop puissant de « l’intra-association » qui ne permet pas d’ouvrir vers une « inter-association » pour le sujet (Green, 2000, p. 110), venant faire écho à un défaut de liaison entre l’intrapsychique et l’intersubjectif.
En conclusion
64La combinaison de ces trois épreuves projectives a permis d’interroger l’espace au sein duquel se situait un sujet dépendant aux substances. Si, conjointement, les protocoles montrent une difficulté d’accès à certains processus psychiques, ils mettent en lumière l’absence de représentation et de nomination d’une figure paternelle et ce, sur plusieurs générations. Ces épreuves ont permis d’interroger ce qui se joue dans la transmission et de questionner ce qu’en faisait le sujet. Il s’agissait de savoir si le sujet dépendant aux substances pouvait trouver une place où exister au sein de sa filiation ou si le vide aurait été trop sidérant pour qu’une telle place soit prise. Ce vide – dans la nomination des figures paternelles pour notre propos ici – est ainsi repéré à travers la représentation des arbres généalogiques. Si le vide, dans le sens d’une vacuité, permet qu’un espace prenne place, se fasse, se crée, il vient aussi montrer ce qui fait défaut. Autrement dit, le vide en créant un espace peut aussi faire exister ce qui n’existe psychiquement pas : l’espace de la différenciation permettant l’accès aux identifications. Pirlot (2009) nomme « déserts intérieurs » ce qui englobe les sentiments de vide vécus par les sujets pris dans des comportements de dépendance. Pour cet auteur, le recours au produit permet de suppléer au manque d’espace. Il ne s’agit alors pas d’éviter les espaces vides mais de créer de l’espace, l’espace entre soi et l’autre faisant défaut aux sujets dépendants aux substances. C’est un sentiment de vide provenant d’un trop plein.
65Pirlot précise que le vide intérieur présent chez ces sujets « se trouve le plus largement déterminé par l’absence (même dans la présence) de l’objet paternel, le manque d’efficacité de sa fonction (de protection et de contrainte), cela allant de pair avec un trop de présence, voire une emprise maternelle » (2009, p. 88). La fonction symbolique du père dans sa défaillance, en tant que tiers séparateur chargé d’interdits, entraîne une impossibilité d’affrontement, de conflictualisation – sinon à jouer son existence pour le sujet –, de projection de la haine sur ce tiers. Un retournement de cette haine sur le sujet lui-même crée un univers désertique, diminué dans ses possibilités de symbolisation – et par là-même de liens entre représentation et affect. Le vide est ici une solution adaptative, pour survivre au manque : le vide permet à la séparation d’être possible.
66Par ailleurs, les transmissions familiales ne sont pas vides, bien au contraire, elles sont pleines de choses à dire ! Mais elles créent du vide, car le dicible paraît insurmontable à vivre, dangereux à éprouver, impossible à symboliser. Dès lors, serait transmis le trop plein d’un manque, empêchant le sujet dépendant aux substances de prendre place dans sa filiation – puisque l’objet transgénérationnel l’envahit trop pour permettre la création d’un espace transitionnel lui permettant d’advenir à soi. Il est alors vide de soi.
67 Le comportement du sujet dépendant questionne, nous pourrions dire qu’il dénonce, ce qui se joue de la transmission, tant de l’histoire familiale au sens du dire et du non-dit que des représentations et des recours psychiques. La seule possibilité de dire, de montrer, voire de remettre en cause pour le sujet dépendant aux substances se situe dans une mise en scène de ce qu’il vit de façon intrapsychique d’une dépendance affective ; d’un « hors soi » ; transgénérationnellement d’une rupture de soi et d’une dépendance au fantôme, à la crypte, au secret. Dans ce sens, René Kaës a cette formulation : « Pour que l’héritage soit hérité, pour que la transmission soit transmise, il faut que l’héritage soit pris et transformé » (1984, p. 9).
68 Associé aux Rorschach et au tat, le génosociogramme nous est apparu comme un support facilitant la ressaisie d’éléments d’histoires familiales chez ces sujets dépendants aux substances. Il peut permettre d’en retracer ce qui jusque là ne pouvait exister et relancer le processus de symbolisation et d’élaboration psychique.
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Mots-clés éditeurs : Dépendance, identification, transmission transgénérationnelle, vide psychique
Date de mise en ligne : 10/01/2019
https://doi.org/10.3917/pcp.024.0105