Le jeu avec les “images “chez l'enfant instable. Apport des méthodes projectives
- Par Alexandra Rogelet
- et Pascal Roman
Pages 269 à 311
Citer cet article
- ROGELET, Alexandra
- et ROMAN, Pascal,
- Rogelet, Alexandra.
- et al.
- Rogelet, A.
- et Roman, P.
https://doi.org/10.3917/pcp.013.0269
Citer cet article
- Rogelet, A.
- et Roman, P.
- Rogelet, Alexandra.
- et al.
- ROGELET, Alexandra
- et ROMAN, Pascal,
https://doi.org/10.3917/pcp.013.0269
Notes
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[1]
Psychologue clinicienne. Docteur en Psychologie et Psychopathologie Clinique. Chargée de cours. Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique (C.R.P.P.C) Institut de Psychologie, Université Lumière - Lyon 2.
-
[2]
Psychologue clinicien. Professeur de Psychologie clinique. Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique (C.R.P.P.C) Institut de Psychologie, Université Lumière - Lyon 2.
-
[3]
Cf : A.Rogelet (2005), Aux confins de la psyché : l’enfant instable et l’image, Thèse de Psychologie et Psychopathologie Clinique, Université Lumière Lyon 2, (sous la direction du Pr. Pascal Roman)
-
[4]
Le collage est une médiation qui se joue autour des images. Dans l’atelier, les enfants ont à leur disposition des revues qu’ils feuillettent. Ils découpent ou déchirent des images pour ensuite les disposer sur un support de leur choix (carton, feuilles de diverses tailles, couleurs). Un temps de parole est pris en fin de groupe pour que chacun présente son collage. Cf : A.Rogelet (2001) Un atelier de collage avec des enfants instables, in Ménéchal J., L’hyperactivité infantile. Débat et enjeux, Paris, Dunod, pp 203-215.
-
[5]
Il est à noter que l’emploi du terme “images”, dans sa polysémie, terme présent également dans le titre de cet article, interroge spécifiquement la capacité des enfants instables à créer un espace de jeu entre images internes et images externes (les planches au TAT et Rorschach, les revues dans le collage).
-
[6]
Cf en annexe la grille des procédés d’élaboration des récits (Boekholt M., 1993).
-
[7]
Cf les propositions de R. Roussillon, présentées dans un ouvrage collectif : Roman P. et col (1997), Projection et symbolisation chez l’enfant, Lyon, PUL.
1Le présent travail consiste dans la présentation des données issues des protocoles de Rorschach et de TAT d’enfants présentant une instabilité psychomotrice et d’enfants non-consultants : il s’agira d’apporter un éclairage clinique et psychopathologique dans la compréhension de l’instabilité infantile. Il fait suite à la rédaction d’une thèse de doctorat qui a interrogé l’hypothèse formulée par J. Ménéchal (2001) selon laquelle l’enfant instable présenterait une défaillance de la capacité de rêver.
2Le dispositif de recherche mis en place [] concerne des enfants instables et des enfants non-consultants (NC) âgés de 6 à 8 ans, s’appuie sur l’utilisation d’une médiation particulière, le collage, et sur la passation de tests projectifs (Rorschach et TAT). Le groupe d’enfants instables se compose ainsi de 9 enfants qui sont suivis par des psychiatres et/ou psychologues dans des CMP. Ils présentent une hyperkinésie, un déficit de l’attention et une impulsivité. Tous les enfants ont participé à des groupes de collage [] qui ont duré en moyenne une année. Le groupe des enfants non-consultants comprend 6 enfants, rencontrés dans un cadre scolaire, qui ont également participé à des ateliers de collage (sur 4 séances).
3Des tests projectifs (Rorschach et TAT) ont été proposés à ces 15 enfants avant le début des différents groupes de collage. C’est plus spécifiquement les protocoles de Rorschach et de TAT des enfants instables et non-consultants qui seront interrogés dans la contribution qu’ils apportent à l’approche de la psychodynamique de l’enfant instable et à l’approche diagnostique.
L’INSTABILITÉ CHEZ L’ENFANT ET APPROCHES PROJECTIVES : REVUE DE LA LITTÉRATURE
4C’est la capacité de ces enfants à jouer avec les images [] et avec les mots qui est particulièrement travaillée dans les épreuves projectives. L’investissement d’une aire de jeu dans le “trouvé-créé “est fortement mobilisé.
5Une lecture des données recueillies dans les différents travaux (peu nombreux) permet de dégager un certain nombre de points particuliers. Toutefois, il faut souligner que ces études ne se réfèrent pas au même référentiel méthodologique (entre les références provenant de “l’école de Paris “dans la lignée des travaux de D. Anzieu, N. Rausch de Traubenberg, C. Chabert et celles liées au système intégré d’Exner) et ne mettent pas l’accent sur les mêmes indicateurs. Voici les principaux aspects relevés dans ces études :
6– La place du contrôle formel du stimulus est mise en défaut dans les protocoles d’enfants instables. Les réponses sont laborieuses, incertaines. L’émergence d’un traitement sensoriel du stimulus (réponses couleurs, estompages) est évoquée dans certaines études (P. Claudon, 2001a ; L. Michaud, P. Duranton, L. Moor, 1956).
7– Les représentations humaines apparaissent en faible nombre et la place des kinesthésies humaines se trouve précaire (P. Claudon, 2001b, 2002 ; L. Michaud, P. Duranton, L. Moor, 1956). J. Bergès (1975) a également mis en évidence une grande rareté des kinesthésies chez les enfants instables avant une séance de relaxation, ainsi qu’un morcellement important des réponses. Après la relaxation, il note l’apparition des kinesthésies aux membres (jambes, bras...) “anormales pour l’âge “(ibid., p. 696) ainsi qu’une réunification des perceptions qui sont plus globales et solides. J. Bergès explique ces résultats par le fait que “les enfants instables ne sentent pas leur hyperkinésie pour une excellente raison que cette activité incessante sert de”senti”, de”vécu”, de”frontière““(ibid., p. 696).
8– Des difficultés de jeu entre le réel et l’imaginaire ont été relevées (A. Cohen de Lara, 2000, P. Claudon, 2001b, 2002) ainsi qu’un évitement du conflit qui nécessite des relances de la part du clinicien et une difficulté de fonctionnement de l’enfant instable dans un espace transitionnel. P. Claudon (2002) constate également que “les opérations symbolisantes sont marquées par la rupture et la faille “(p. 114).
9– Une problématique se joue autour des enveloppes et des limites (A. Cohen de Lara, 2000 ; P. Claudon, 2001) avec, dans le registre corporel, l’apparition de réponses anatomiques et d’images de corps.
10– L’émergence d’éléments dépressifs au Rorschach est relevée par différents auteurs (D. Petot,1998, 1999, 2001 ; C. Flavigny, 1988 ; A. Cotugno, 1995), ainsi qu’au TAT et au Patte Noire (D. Dejardin, 1997).
11On peut noter que P. Roman (1997b, 2001) inscrit la problématique de l’hyperactivité infantile dans le champ plus large des pathologies de la symbolisation. V. Quartier (2003), quant à lui, a observé (notre étude va globalement dans le sens de ces résultats), à partir de la passation du TAT, que les enfants instables collent leurs récits au percept (mobilisation de procédés de réponses RE 1, référence M. Boekholt, 1993 []), et qu’ils restent dans une approche descriptive du matériel. Ils évitent principalement dans leurs récits toute mise en relation des personnages (IF3). V. Quartier constate également un recours plus fréquent chez les enfants non-agités aux représentations d’action (IF6), les mouvements sont mis en scène dans leurs histoires au cours desquelles ces enfants introduisent des personnages non figurés sur l’image (IF1).
LES PROTOCOLES DE RORSCHACH
12Une lecture clinique de certaines données du tableau récapitulatif des psychogrammes des protocoles de Rorschach des enfants instables et non-consultants (voir tableau 1 en annexe) sera présentée dans ce développement.
13Quelques remarques préalables concernant la lecture de ce tableau s’imposent. Des différences plus ou moins notables apparaissent entre les deux groupes, sur les items suivants : nombre de réponses (R), refus de planches, temps par réponse, traitement des globalités (G), persévération/répétition, réponse mouvement humain (K), réponse humaine (H%), RC% (nombre de réponses aux planches couleurs), réponse banale (Ban), angoisse (Ang%).
14Ces différentes constatations seront reprises, en mettant plus particulièrement l’accent sur les modes d’appréhension des planches, les représentations de mouvement et la qualité des liens qui témoignent des modalités engagées par l’enfant pour traiter l’excitation que suscite la mise en situation projective.
Les modes d’appréhension des planches
15L’analyse des modes d’appréhension des planches permet différents constats.
16D’une part, les enfants instables ont une difficulté à construire, à organiser une réponse. Le discours est souvent complexe, confus, sans véritablement permettre un support pour le lien (Théotim, planche VII : “Là, les oreilles, là une patte, le ventre, les pieds. C’est un animal je crois. Ça à l’air d’être un animal”). Pour Théotim, l’objet perçu semble flou. Il cherche à reconnaître l’objet, par tâtonnement.
17En revanche, pour les enfants non-consultants, les réponses s’accompagnent de références personnelles, sociales, d’affects qui témoignent de la possibilité d’un jeu entre la réalité interne et externe (Thibault, planche V : “ça ressemble aussi à un papillon”. Enquête : “le papillon, il y a plusieurs jours, j’avais capturé un papillon”).
18C’est ce va-et-vient entre le monde interne et la réalité externe qui semble difficile pour les enfants instables et qui interroge la capacité de jouer et la possibilité d’accès à la transitionnalité.
19D’autre part, les modalités de production des réponses chez ces enfants sont incertaines, instables. En effet, les réponses ponctuées par des termes comme : “on dirait”, “ça a l’air “témoignent d’une difficulté à reconnaître, à construire le stimulus. Il est à noter que les réponses données lors de la passation ont parfois du mal à être reconnues à l’enquête. Cela interroge la stabilité liée à la trace de l’objet représenté (Nicolas, planche I : “Un ange puis... il n’y a pas l’air d’avoir grand-chose avec”. Enquête : “je ne vois plus l’ange “; Siegfried (NC), planche X : “Une ficelle”. Enquête : “une ficelle, fais voir ! Je n’ai pas dit ficelle, il faut bien que je trouve la ficelle. Bon là”). Dans cet exemple, Siegfried part à la recherche de l’objet (la ficelle qui n’est pas sans rappeler le jeu de la bobine), contrairement à Nicolas qui ne le perçoit plus. L’objet semble ne plus être présent pour lui.
20Enfin, on peut observer également une difficulté à lier les éléments, à en faire une synthèse unitaire. La capacité de liaison, de symbolisation de ces enfants est par là-même interrogée (Safia, planche IV : “C’est gris et il a des mains. Il a des pieds grandes et il a un nez et une tête et il a des yeux et il a des mains et c’est tout”).
Les représentations de mouvement
21Durant la passation, la participation motrice est plus importante chez les enfants instables que chez les enfants non-consultants. Ils renversent souvent les planches, ils bougent, trépignent, se lèvent, sont impatients. Cette motricité parasite la mise en place d’une réponse, et le mouvement affecté aux planches n’est ainsi pas au service d’un travail de symbolisation (à la différence des enfants non-consultants). En référence aux travaux de Monika Boekholt (1996, p. 550), on peut considérer ici que l’agitation “s’oppose à l’activité représentationnelle”.
22On constate également, non sans étonnement, que les kinesthésies humaines sont en nombre plus important dans le groupe des enfants instables. Mais les kinesthésies, qui témoignent habituellement d’une qualité de jeu avec l’objet intériorisé, se présentent ici dans une tonalité particulière. Elles sont inquiétantes, agies ou teintées d’agressivité :
23Eric, planche III : “c’est deux squelettes qui prennent quelque chose qui est autour d’un corps...après, il y a du sang qui va en haut, après qui s’écarte et cela retombe “;
24Safine, planche I : “deux hommes qui font comme ça “(il mime le mouvement) ;
25Alain, planche II : “on dirait des enfants qui se battent”. Enquête : “les enfants qui se battent avec des gifles. On dirait en même temps ils se cognent la main parce que ce n’est pas dans la figure”.
26C’est ainsi la qualité du mouvement intériorisé qui est mise en question dans les protocoles des enfants instables. Il ne témoigne pas de la stabilité du pôle interne de la vie psychique et les kinesthésies semblent avoir ainsi une fonction de décharge.
27On peut noter enfin que les enfants non-consultants, lors de l’enquête, peuvent réélaborer les réponses données au cours de la passation, en particulier dans l’investissement des réponses kinesthésiques (Siegfried, planche II : “une fusée”. Enquête : “Elle va dans l’espace, elle tourne autour de la planète, de la terre”).
28Pour les enfants instables, la représentation est figée, il n’y a pas de possibilité de reprise lors de l’enquête. Cette difficulté de réélaboration, de reprise des réponses, interroge sur ce qui peut perdurer, faire trace, c’est-à-dire sur la capacité de l’enfant instable à se représenter l’objet en sa présence et en son absence.
La qualité des liens
29Dans les protocoles des enfants instables, la forme des réponses nécessite pour le clinicien un travail d’explicitation des liens, alors que pour les enfants non-consultants, ce lien apparaît comme implicite (Gabriel, planche III : “Un crabe. Ça ressemble à un crabe aussi. Il a des pinces comme un crabe et une crevette. Il a des dents comme un crabe. Son haut, c’est comme un crabe. Il a des traces comme une crevette. Il a des bras, il a des pieds, un petit cœur et il a des cuisses. Fini”). Dans cet exemple, Gabriel fait un effort pour tenter d’organiser une réponse, de faire des liens. En revanche, pour Siegfried, les liens ne sont pas explicités et ils paraissent faire référence à un objet intériorisé (planche III : “une grenouille”). Il semble ainsi que les enfants instables aient besoin de présentifier l’objet et de s’assurer de sa permanence.
30On constate également que les représentations des enfants instables sont très nettement attaquées dans leur intégrité (ce qui se traduit en particulier au travers de la valeur de l’indice d’angoisse). Le pourcentage de réponses dans le registre du corporel (réponses anatomiques, sexuelles, de détail humain) est beaucoup plus important chez les enfants instables (“il y a un petit corps et on voit son cerveau”, “on dirait qu’il y a des dents”, “c’est un visage de rouge”, “c’est un os dans le ventre”, “le corps”, “les muscles”). Ce type de réponses pourrait ainsi renvoyer à une problématique des limites et des enveloppes.
31Enfin, on s’aperçoit que la confrontation aux planches et les représentations qui en émergent tendent à barrer l’accès à l’imaginaire chez les enfants instables. La capacité de rêver et de fantasmer se trouve par là-même particulièrement à interroger. Ainsi, face à l’épreuve de Rorschach, ils ont des difficultés à construire, à organiser une réponse à partir de la planche. Le discours est souvent complexe, confus, sans véritablement permettre un support pour le lien, ce qui témoigne d’une difficulté de va et vient, de jeu entre le monde interne et la réalité externe.
32La mauvaise qualité des kinesthésies témoigne de la difficulté des enfants instables à intégrer, à intérioriser leur propre mouvement interne. Ils ont recours à la motricité (qui est figurée par les nombreux mouvements de planches, l’agitation en cours de passation) qui parasite la mise en place de réponses. Ces dernières apparaissent comme figées, avec une difficulté de reprise lors de l’enquête, ce qui interroge sur la stabilité liée à la trace de l’objet représenté.
ILLUSTRATIONS CLINIQUES
33L’illustration clinique à partir de cas singuliers constitue toujours un exercice périlleux, dans la mesure des enjeux liés au choix des cas exposés. Ici, nous considérons ce choix comme étant non pas tant représentatif de nos échantillons de population que comme reflétant de grandes lignes problématiques, ainsi que leurs articulations, présentes dans la confrontation de ces deux groupes.
34Le choix des protocoles a pris en compte l’hétérogénéité de chacun des groupes, et s’est porté sur les protocoles de deux enfants (voir protocoles en annexe), Gabriel (enfant instable) et Didier (enfant non-consultant) qui, au plan formel (nombre de réponses, amplitude du discours, temps de passation...), présentent des caractéristiques suffisamment proches... et qui, dans le même temps, peuvent rendre compte, au plan clinique, de leur spécificité respective, dans la ligne de la lecture synthétique qui vient d’être proposée.
35Sur le plan des données formelles fournies par la synthèse des cotations, ces protocoles diffèrent essentiellement par le nombre de réponses : 22 pour Gabriel, 34 pour Didier. Les deux enfants sont âgés de 7 ans. Cette différence traduit l’écart de productivité entre les deux groupes, écart que l’on peut bien sûr, au plan quantitatif, référer au déploiement de l’imaginaire. Les conditions de passation et les différents commentaires fournis par les deux enfants dans ce temps sont intéressants à relever :
36– Le comportement de Gabriel se manifeste sur le mode de l’agitation et de l’instabilité, et les sollicitations qu’il adresse au clinicien peuvent être lues dans le projet d’un contrôle du stimulus, au regard de l’inquiétude manifestée à l’égard de ce qui échappe (“comment ça s’appelle ça ?”, “c’est quoi ça ?”), par ailleurs l’expression “fini “ou un équivalent ponctue chaque planche.
37– Pour Didier, on ne note pas de manifestations particulières au plan du comportement pendant la passation. Les sollicitations du clinicien s’inscrivent dans une référence souple à l’origine du matériel d’une part (planche III : “on dirait que c’est bien dessiné, ça ne ressemble pas à quelque chose de vrai, mais c’est bien dessiné, c’est toi qui les as dessinées ?”), et à l’inscription de l’épreuve dans un environnement au-delà de la relation duelle (enquête planche I : “tu montres les mêmes pancartes aux autres ?”, et planche II : “tu pourras me le dire ce qu’ils disent les autres ?”). Ces sollicitations portent la trace du plaisir que Didier engage dans l’activité de représentation et de son engagement subjectif dans cette activité.
38Une lecture comparée des deux protocoles de Gabriel et Didier (protocoles joints en annexe) sera à présent proposée, à partir de quatre axes d’analyse qui ont tous partie liée avec le statut de l’excitation et/ou avec les modalités engagées pour le traitement de l’excitation.
39En effet, la situation projective est une situation d’excitation : un stimulus est proposé, qui va affecter le système perceptif de l’enfant, affectation à l’égard de laquelle le moi va être engagé dans un travail d’auto-information et d’élaboration. [] L’enjeu de l’analyse clinique des réponses projectives, particulièrement au travers du repérage et de la cotation des processus présidant à leur production, tient dans le décryptage des modalités engagées par l’appareil psychique pour opérer le traitement de l’excitation et, partant, la mise en évidence de la fonction des différents organisateurs de la vie psychique, en particulier sur le plan de la qualité de la mobilisation défensive.
40Dans ce cadre, la construction méthodologique pour une approche clinique de l’instabilité infantile prendra appui sur le repérage de quatre grandes configurations d’expression projectives (P. Roman, 2001) :
41– La qualité de l’instauration de l’objet, dont on peut faire l’hypothèse qu’elle va se trouver mise à mal au regard des expériences de rencontre précoce avec un objet surexcitant et/ou dans l’incapacité à détoxiquer la relation d’une part de l’excitation.
42- Le mode de figuration du lien à l’objet et, partant, le mode de figuration de l’investissement de l’agir (en tant que support du lien moteur) seront interrogés de manière privilégiée par l’épreuve projective dans la mesure où celle-ci engage une activité de représentation consistant, pour l’épreuve de Rorschach, dans une figuration du non-figuratif.
43– Le mode d’investissement des processus de pensée, dont on peut considérer qu’il constitue le pendant du mode d’investissement de l’agir, qui sera interrogé principalement sur l’axe continuité/discontinuité,
44- Le mode d’investissement de la peau, dans la double perspective de la sensorialité et de l’intériorité.
La qualité de l’instauration de l’objet
45C’est tout particulièrement à partir des modalités de construction du stimulus que cette dimension sera abordée.
46Au plan formel, on peut constater que si Gabriel répartit son mode de saisie du stimulus entre planches noires et planches couleur (réponses globales de I à VII et de grand détail de VIII à X), Didier va présenter des conduites beaucoup plus souples, s’engageant - non sans risque, on le verra - dans une découverte du stimulus au travers de la mobilisation du blanc (Dbl) et d’un “détaillage “de la planche (Dd).
47Pour Gabriel, la construction du stimulus apparaît laborieuse ; nous pouvons en donner quelques exemples :
48– des réponses qui ne trouvent pas à se structurer dans une représentation unitaire (planche VI : “il y a des petites dents, des ailes, il y a deux bouches, il y a deux ailes, il y a quatre ailes je veux dire... il y a un trait, un petit cœur”) ;
49– des persévérations, réponses proposées de manière arbitraire sans prise en compte de la spécificité du stimulus (“voiles “aux planches IV, VII, IX et X, ou “bouche “aux planches VI, VIII, X) ;
50– la séquence de réponses à partir de la planche VII apparaît également construite sur une pseudo-persévération (à partir de la représentation “chauve-souris “de la planche V ?) ;
51– les représentations sont instables (planche III : “ça ressemble à une crevette “puis, à l’enquête : “il n’y a pas de crevette “; ou planche IX : “il y a des petits trucs comme des crabes, des petits yeux, on voit son corps”, puis, à l’enquête : “non, j’ai dit des petits yeux, il n’y a pas de crabe, c’est une moitié de crabe”), ce qui donne le sentiment d’une perméabilité de la psyché. Des réponses distinctes données à certaines planches lors de la passation sont parfois mélangées lors de l’enquête : En témoigne la pseudo-contamination à la planche III (“Ça ressemble à une crevette, et un crabe, ça ressemble à un crabe aussi”. Enquête : “il n’y a pas de crevette, le crabe il n’a que les pinces de crabes et là-dessus c’est comme un crabe, il a le cœur d’une crevette”).
52Pour Didier, c’est le va-et-vient entre les différents registres du stimulus qui organise une sorte de fil entre les réponses. L’appréhension du blanc de certaines planches introduit chez Didier un vécu de l’ordre du malaise, à l’égard duquel il se trouve en mesure de proposer une élaboration qui ne met pas trop à mal la qualité de la représentation (planche II “On dirait un peu des jumelles sauf qu’il n’y a qu’un trou. en bas il y a des creux, on dirait des tornades, on dirait le truc rouge on dirait que c’est pour régler les jumelles”).
53Les représentations sont élaborées à partir de l’identification différenciée du stimulus.
Le mode de figuration du lien à l’objet
54C’est principalement autour des représentations humaines et des représentations de mouvement que peut être appréhendé le mode de figuration du lien à l’objet.
55Pour Gabriel, l’absence de toute représentation humaine, si ce n’est une réponse cotée en détail humain (Hd) mais incertaine et prise dans un effet de persévération (Planche X : “il y a une bouche, on voit son corps”), empêche la possibilité d’une représentation du lien, en l’absence de support disponible.
56En contrepoint, on note dans le discours de Gabriel la mention récurrente d’un risque dans le lien, présent dans sept planches sur dix, mention qui vient en commentaire, souvent à l’enquête, et qui porte exclusivement sur des représentations animales (Planche II : “ils sont dangereux parce que dans les livres il explique tout. ils mangent des fois des humains et après ils les recrachent avec plein de sang”). Il semble que se traduit ici une insécurité qui ne trouve pas de véritable recours ni dans la mobilisation d’objets internes, ni dans la sollicitation de l’environnement.
57Le protocole de Didier témoigne d’une présence a minima de représentations humaines, avec un détail humain (Planche VII : “Ça peut ressembler à une tête, le cou, le corps, les bras, les jambes qui sont comme ça, on dirait que c’est des cheveux ça”) et deux réponses de pseudo-humains (Planche I : “une sorcière un peu, sauf que le chapeau il est craqué”, et planche IV : “un géant avec les pieds et là les bras. Attends je me rappelle de quelqu’un, il faisait tout le temps le clown [...]”). Si un mouvement dépressif affleure ici à partir de la représentation humaine (planche I), avec sa contrepartie contra-dépressive à la planche IV, on notera l’efficience des défenses. En effet, ces réponses comportent une potentialité de lien, qui apparaît dans les évocations liées à l’émergence de ces représentations.
58Par ailleurs, l’insistance de Didier sur la référence au lien - l’environnement se trouvant mobilisé dans une forme d’accrochage qui s’appuie en particulier sur la symétrie (planche I : “c’est un dessin tout attaché “: planche II, enquête : “On dirait qu’on les tient comme si c’était attaché”) - peut sans doute être considérée comme une modalité de lutte anti-dépressive.
59Enfin, la place des kinesthésies mineures (kinesthésies animales aux planches VIII et X, kinesthésie d’objet ou tendance aux planches II et IX, kinesthésie explosive planche VIII) vient confirmer les potentiels de Didier quant à son engagement dans une représentation du lien.
Le mode d’investissement des processus de pensée
60Nous proposerons de repérer la qualité des processus de pensée au travers de la mobilisation de la chaîne associative dans les protocoles de Rorschach de Gabriel et de Didier.
61Dans le protocole de Gabriel, on a déjà eu l’occasion de l’entrevoir, le déroulé de la production projective est haché, ponctué de références à un échec de l’intériorité (planche II et IV : “je ne me rappelle plus du nom”). Par ailleurs, la place des représentations que l’on peut qualifier d’incomplètes, avec des réponses qui ne peuvent accéder au statut de représentation unitaire (à partir de la planche VI avec la réponse de confabulation à partir d’un détail oligophrène), renvoie à une configuration dominée par les trous dans les représentations.
62Le protocole de Didier témoigne, quant à lui, d’un mouvement d’élaboration progressif, comme explicité dans le fil du protocole. Didier nous invite à assister au déploiement de son imaginaire, dans un va-et-vient entre l’expérience projective et la mobilisation des “images-souvenirs “(H. Rorschach, 1921), y compris dans ses mouvements de vacillement autour du blanc, déjà notés, aux planches II et IX (Par exemple à la planche IX : “On dirait que c’est rouge, qu’il y a deux roues, on dirait une voiture bizarre... le vert il y a des petits trous, tout est symétrique, on dirait qu’il y a deux fenêtres et après cela s’ouvre et cela se ferme là”).
Le mode d’investissement de la peau
63La dimension sensorielle est assez peu investie par chacun des deux enfants. Il s’avère toutefois intéressant de s’attacher aux modalités de traitement de la dynamique entre dedans et dehors, intériorité et extériorité, dans la perspective de l’établissement des limites/frontières.
64Gabriel semble avoir du mal à construire des représentations qui témoignent d’un investissement différencié et articulé entre intérieur et extérieur. La dimension de la limite se trouve effractée de manière récurrente, particulièrement autour de l’irruption de réponses anatomiques qui viennent, dans le fil des réponses, se juxtaposer à des réponses de détails humains renvoyant à une saisie perceptive du corps (planche III : “et un crabe [...], il a des bras, il a des pieds, un petit cœur, et il a des cuisses “; planche VIII : “il a un petit corps et on voit son cerveau”). On assiste là à une sorte d’aplatissement des instances représentatives, qui rend bien compte de la précarité du jeu entre les instances psychiques.
65Didier, au décours de ses productions, tente de construire une intériorité à partir d’une sensibilité particulière aux espaces blancs, traités sur le versant du manque et de l’absence. Nous pouvons considérer que la fiabilité suffisante de ses objets internes garantit la potentialité de mise en jeu représentative à partir de la saisie perceptive du stimulus, au travers de la construction de figurations qui mettent en tension l’interne et l’externe, dans la dimension d’échange qui s’y trouve ouverte (planche IX : “on dirait qu’il y a deux fenêtres et après cela s’ouvre et cela se ferme là”).
LES PROTOCOLES DE TAT
66Une différence peut être constatée entre les enfants instables et non-consultants quant aux procédés d’élaboration des récits mobilisés au TAT. La question du travail de l’imaginaire qui prend une place importante dans cette épreuve sera ainsi particulièrement analysée, en particulier en appui sur la feuille de dépouillement des procédés d’élaboration des récits (jointe en annexe), proposée spécifiquement pour la clinique infantile par M. Boekholt (1993).
67Le tableau récapitulatif (voir tableau 2, en annexe) permet de faire différents constats :
68– le recours à la sphère motrice (MC), à l’inhibition/évitement (EI) et au contrôle (OC) sont des procédés d’élaboration des récits prévalents chez les enfants instables.
69– en revanche, le récit des enfants non-consultants se caractérise par la prévalence du recours à l’imaginaire et au fantasme (IF), associé à des procédés traduisant le recours à l’objectivité et au contrôle (OC) et à l’évitement/inhibition (EI).
70En appréhendant de manière plus fine le tableau récapitulatif, certains résultats apparaissent toutefois étonnants : un nombre plus important “d’expression crue liée à une thématique sexuelle ou agressive “(IF8), chez les enfants non-consultants ; “une expression verbalisée d’affects “(RA1) en plus grand nombre chez les enfants instables ; un nombre équivalent “de fausses perceptions, scotomes, bizarreries perceptives “(OC8) dans les deux groupes.
Motricité et représentation d’action
71Nous observons, sans grand étonnement, une instabilité motrice plus importante chez les enfants instables pendant la passation. Ils s’agitent, se lèvent, se tortillent sur leur chaise, trépignent d’impatience (certains enfants tentent de prendre les planches). Le débit de parole est également très rapide. Cette motricité, comme cela a été explicité au Rorschach, ne se met pas au service de la construction et de l’élaboration d’un récit ou plus exactement d’une histoire, dans le TAT.
72Par ailleurs, le récit produit par les enfants instables est plus “figé “(RE1, EI1, EI2) que celui des enfants non-consultants (Théotim, planche 11 : “Là c’est un serpent, non pas un serpent. Là, un petit mur en pierre. Là, un animal, je ne sais pas comment il s’appelle, un canard. Là une grande falaise et là, un petit pont”). La planche 11, qui peut avoir un caractère anxiogène de par son aspect flou, ambigu et chaotique, fait appel à la capacité d’élaboration, de reconstruction d’un espace par le sujet. Théotim, dans cet exemple, se contente de décrire les éléments les plus structurés de la planche (pont, falaise), description qui ne permet pas une réorganisation du matériel en une histoire.
73En revanche, les enfants non-consultants semblent affecter le mouvement à l’histoire, au récit (IF8). Ils peuvent décrire la planche mais présentent ainsi des personnages humains ou des animaux en action dans une proportion plus importante que les enfants instables (Nicolas, planche 11, “Il y a des éléphants qui courent sur un grand pont avec un dragon “; Louis, planche 11, “Ils veulent grimper la cascade. Là, il y a un dragon qui va les empêcher.ce sont des méchants”).
74Il semble ainsi, comme nous l’avons observé également dans les protocoles de Rorschach (réponses kinesthésiques), que nous pouvons nous interroger sur la représentation intériorisée du mouvement chez l’enfant instable. Le corps est mis “sur la scène “par les enfants instables alors qu’il est “mis en scène “par les enfants non-consultants.
Recours à l’imaginaire : une mise en scène ?
75Les récits des enfants instables sont courts, laborieux (“ça me dit rien du tout”, “ça me dit pas grand-chose”, “je ne sais pas ce qu’ils font ““j’arrive pas à imaginer”, “je peux rien imaginer”, “j’ai plus d’histoires dans ma tête”) et ponctués par des mots, des expressions qui ferment la possibilité de déploiement de l’imaginaire (“et c’est tout”, “fin de le première guerre mondiale”, “et c’est bon”, “fini”). Le clinicien se sent contraint, de par la pauvreté de certains récits qui restent descriptifs, proches du contenu manifeste des planches, de poser des questions afin de tenter de faire advenir une mise en histoire (Safine, planche 5, “elle regarde parce qu’elle entendait du bruit ( ?) Je sais pas “; Eric, planche 1 “C’est un garçon qui fait du violon. Fini “; Nicolas, planche 6BM “Un monsieur et une dame ( ?)”). Les enfants instables semblent plus particulièrement investir la réalité perceptive des planches et évitent ainsi la mise en scène de conflits. Selon M. Boekholt (1993) : “Lorsque prédominent les organisations carentielles désignées pathologies narcissiques par R. Mises (1990), les productions se heurtent à la pauvreté du travail associatif [...]. Les relais pris par l’agir, dans des situations privilégiant le dire, l’accrochage [...] aux réalités environnementales sont alors autant de substituts de l’activité psychique dont la défaillance se détache en creux sur un fond de dépendance objectal et de vulnérabilité“(p. 190).
76Le récit des enfants non-consultants s’apparente davantage à une histoire (IF) dans laquelle des personnages, le plus souvent anonymes, sont mis en scène. L’expression du conflit est parfois évitée chez les enfants non-consultants mais cet évitement n’est pas systématique et il semble s’exprimer aux planches dont la sollicitation latente est particulièrement chargée sexuellement ou agressivement (Louis, planche 8BM : “Ils examinent quelqu’un, c’est tout “; Didier, planche 10 : “Je n’ai pas envie de dire ça moi, ils font l’amour, ils s’embrassent”).
77Par ailleurs, l’emploi “d’expression crue “(IF8) dans le récit est plus fréquente chez les enfants non-consultants (cela reste faible au regard de l’ensemble du matériel). C’est le contexte qui semble différer entre les deux groupes. Chez les enfants instables, “l’expression crue “fait irruption et prend un caractère brutal (Sébastien, planche 8BM : “des messieurs qui sont en train de couper le ventre à quelqu’un et à un garçon avec un couteau.un fusil. “; Safine planche 8BM, “ça me dit qu’il y a un monsieur qui a tué un chien, euh un homme, ils ont tué un homme, c’est ça puisqu’on voit un couteau et c’est bon”). Cela constitue l’indice d’un mode de fonctionnement en processus primaire.
78En revanche, chez les enfants non-consultants, l’ “expression crue “connaît un destin différent :
79– soit elle est engagée dans un contexte particulier avec une référence au rêve, ou à une époque de l’histoire (planche 8BM : Didier, “Ah, en fait la dame, elle est en train de rêver que quelqu’un coupe le ventre avec un couteau et puis à côté, il y a une étagère et ils sont deux, puis il y en a un qui tient le couteau pour couper “; Siegfried “À cette époque, c’était la guerre. Euh..., il y a quelque chose qu’ils vont lui planter : un couteau”),
80– soit elle fait partie intégrante d’une histoire (Nicolas, planche 10 : “là eh ben le grand-père est parti au travail alors il fait bisous à la grand-mère parce qu’il est parti aider le papa à tuer les méchants gens”),
81– ou est empreinte de références personnelles (Thibault, planche 8BM : “Il y a le patron, non la patronne, ils ont endormi un monsieur pour lui couper le ventre pour récupérer quelque chose. Ils vont peut-être lui soigner le cœur. Mon papi est mort, il était malade du cœur, il est mort avant l’hiver. Il y a un couteau. Je me demande à l’hôpital comment ils peuvent faire avec un couteau ou un ciseau. Il y a trois messieurs ( ?). Comment ils font pour couper le ventre. J’espère pas avec un couteau, sinon il est mort. Si on vise dans la tête ou dans le ventre t’es mort”).
82Ces exemples montrent que l’emploi d’expressions violentes et/ou crues est ici mobilisé dans un fonctionnement psychique qui témoigne d’une secondarisation dans une fantasmatisation “adaptée”.
Modalités défensives : inhibition et contrôle
83Les récits des enfants instables et des enfants non-consultants sont marqués par l’évitement, l’inhibition (EI) et le contrôle (OC). Toutefois, à la différence des enfants instables, les modalités défensives (chez les enfants non-consultants) semblent au service d’une réalité psychique et traduisent la plasticité de l’appareil psychique. Les récits des enfants non-consultants oscillent ainsi entre “l’expression pulsionnelle et les mesures défensives, marquant les mouvements caractéristiques d’aller-retour entre désir et défense, entre satisfaction et interdiction “(M. Boekholt, 1993, p. 190).
84Un plus grand nombre de “fausses perceptions/scotomes “(OC8) dans les récits des enfants non-consultants est observable, mais c’est la qualité des fausses perceptions qui est mise en question dans les deux groupes.
85Chez les enfants non-consultants, les fausses perceptions portent sur des accessoires, le décor, des éléments secondaires (planche 6BM : “le monsieur tient un volant”, planche 7BM : “Deux garçons et des briques “; planche 4:”(...)Ilya un rideau”.). Nous précisons également que les enfants non-consultants s’attachent plus fréquemment aux détails de la planche (OC1) que les enfants instables. alors que, chez les enfants instables, les fausses perceptions concernent plus particulièrement la structure du récit (Eric, planche 6BM : “C’est euh... ils sont à la banque et euh il y a une dame qui fait euh... la queue...euh... il y a un monsieur derrière qui lui aussi fait la queue et réfléchit à quoi il va demander. “; Safine, planche 2 : “Des gens qui font la guerre... c’est ça ce que cela me donne... “; Safia, planche 3BM : “Un cheval. Tout le dessin est gris. (?) Il y a un petit garçon”).
86Dans les récits des enfants non-consultants, la fausse perception peut être au service d’une issue face à la sollicitation dépressive de la planche (Didier, planche 3BM, “Là, il a déjeuné déjà. Il est allé à l’école, il est rentré, il est allé à l’école, il est re-rentré. On dirait qu’il regarde la télévision mais il est caché. Il ne va pas regarder. Il est sur la moquette et sa tête est sur un coussin du canapé”) ; alors que pour Eric, à cette même planche il n’y a pas d’issue possible (“C’est une dame.qui est triste et elle est collée contre la baignoire “). Elle peut être également au service d’un lien (Louis, planche 1 “Le petit garçon est en train de téléphoner à un copain ( ?). Là, il tient le téléphone”), dans cet exemple, avec une autre personne non figurée, sur l’image.
Affect et représentation
87Le récit des enfants instables est marqué par une expression plus importante d’affects que celui des enfants non-consultants. Mais les affects qui offrent une possibilité de dire des choses de soi sur la scène externe paraissent “envahissants “chez les enfants instables et semblent avoir du mal à se mettre en latence (Eric, planche 3BM “C’est une dame... qui est triste et elle est collée contre la baignoire “; Sébastien, planche 6BM : “Un homme qui a des menottes, non... une dame qui regarde à la fenêtre et un bonhomme qui est triste et qui va bientôt pleurer ( ?) parce que sa femme est partie ou bien elle est morte “; planche 13B, “Un petit garçon qui est vers une porte qui est triste, non qui est pauvre”).
88En revanche, les affects exprimés par les enfants non-consultants dans les récits paraissent acceptables pour le fonctionnement psychique et peuvent ainsi s’intégrer dans un environnement ou dans une histoire (Louis, planche 3BM : “Le petit garçon pleure parce qu’il a mal à la jambe ( ?). En courant et il est tombé “; Nicolas planche 3BM : “Après, le petit garçon, il est endormi. Il est triste ( ?).Parce qu’il ne peut plus aller voir sa mère ( ?). Parce que sa mère, elle est dans un travail très loin). Affect et représentation sont ainsi liés au travers de la création d’un scénario ou d’une histoire.
89Au vu de ces éléments cliniques, l’hypothèse de l’instabilité comme lutte contre la dépression interroge particulièrement.
ILLUSTRATIONSCLINIQUES
90Les protocoles de TAT d’un enfant instable, Safine et d’un enfant non-consultant, Louis, suffisamment proches, ont été choisis (voir protocoles en annexe). Ils présentent des caractéristiques communes tout en possédant une spécificité au regard de la synthèse qui vient d’être proposée.
Appréhension de l’image
91À la lecture des deux protocoles de TAT de Safine et de Louis, différents points interrogent. Tout d’abord, on peut constater un temps de passation plus long chez Safine (19mn) que chez Louis (10mn05). Cette différence peut s’expliquer par le fait que la passation de Safine est ponctuée par une grande agitation (prévalence des procédés traduisant le recours à la sphère motrice et corporelle : MC), un départ soudain de la salle (à la planche 16) pendant plus de 5 minutes. L’agitation de Safine envahit totalement la situation projective et entrave la mise en récit. Les procédés traduisant le recours à l’évitement et l’inhibition (EI) dominent également le récit. Il ne se préoccupe pas des planches et “joue “également de temps à autre avec des animaux qu’il a pris dans un placard. Il semble que laisser la possibilité à Safine d’investir un autre espace projectif (le jeu) lui a permis de ne pas totalement refuser la passation et mettre en récit certaines images. Safine semble ne pas regarder la planche qui lui est présentée dans un premier temps, il continue de jouer. C’est ainsi que le temps de latence (temps entre la présentation de la planche et le début du récit) est relativement long pour la plupart des planches.
92En revanche, le temps de passation du protocole de Louis est assez court. On peut noter la nécessité de la part du clinicien de poser des questions tout comme dans le protocole de Safine. Mais, si pour Louis, cette intervention a pour effet de relancer le récit (Planche 7BM : “Eux aussi ils regardent quelque chose ( ?) Ils ont entendu quelque chose de bizarre et ils cherchent qu’est-ce que c’est”, pour Safine, les questions “tombent dans le vide”. Il clôt toute discussion possible, tout échange (Planche 5 : “Elle regarde parce qu’elle entendait du bruit ( ?) Je sais pas”). Dans ces deux exemples, dans lesquels le regard et l’attention portés sur quelque chose de particulier est présent, Louis met en scène des personnages qui vont partir à la recherche de la cause du bruit, alors que cette recherche ne peut avoir lieu dans le récit de Safine.
93Une tendance générale à la restriction est présente dans les récits de Safine et Louis. Cependant, les questions posées par le clinicien constituent une aide pour Louis qui va lui permettre de construire une histoire courte dans laquelle le conflit et ses motifs restent toutefois imprécis. En revanche, Safine clôt le récit par des expressions comme “je sais pas”, “ça me donne rien du tout”, c’est bon “qui empêchent toute possibilité de reprise du récit.
Représentation d’objet : la capacité d’être seul
94Nous avons, au vu de nos hypothèses de recherche (dont l’une porte sur la capacité d’être seul en présence et en l’absence de l’autre), particulièrement observé le récit construit aux planches (12BG, 3BM et 13B) qui renvoient, de par leur sollicitation latente, “à la capacité du sujet à être seul et d’aménager cette solitude “(M. Boekholt, 1987, p. 169).
95Une différence est notable entre la planche 12BG et les planches 3BM et 13B, c’est la non-figuration de personnage humain. Le dessin représente un paysage au bord d’un cours d’eau avec en premier plan un arbre et une barque. La présentation de la planche 12BG à Safine se traduit, dans un premier temps, par un refus (“eh ben tu peux rêver”). L’expression employée par Safine peut être entendue comme sa propre difficulté à rêver, à imaginer. L’autre étant “invité “à prêter “son appareil à rêver”. D’ailleurs, face au blanc de la planche 16, potentiellement évocateur du vide, qui n’offre aucun support concret à partir duquel Safine puisse fantasmer, imaginer, il ne peut pas créer d’histoire et se trouve confronté à un vide intérieur. Revenons au récit de Safine produit à la planche 12BG (“il y a une mer et le bateau, il roule tout seul”). L’image semble renvoyer Safine à un vécu de perte, d’abandon (“il roule tout seul”). Cela interroge sur la représentation de l’absence chez cet enfant. Pour M. Boekholt (1987) “il semble [...] que si les mouvements dépressifs sont particulièrement actuels ou intenses [...] ce palier d’aménagement ne puisse s’établir, comme si l’absence de personnages ou d’action quotidiennement repérables occasionnait une déficience d’étayage et rééditait le sentiment de solitude et de vide interne “(p. 170) Le récit de Safine semble figurer l’insuffisance de ses ressources internes pour pallier l’absence de l’objet externe. L’agitation de Safine comme une lutte antidépressive peut se poser comme hypothèse. En revanche, pour Louis, le récit produit témoigne de la prise en compte de l’absence de personnage et d’une réélaboration possible à travers la construction d’une histoire (“Quelqu’un va venir prendre la barque. Il part sur l’eau”). Pour M. Boekholt (1987) “la possibilité de reconnaître une absence de l’objet sans pour autant redouter sa perte et d’aménager un espace de représentation témoigne de la capacité d’élaboration de la position dépressive “(p. 172).
96De même aux planches 3BM (un individu dont le sexe et l’âge sont indéterminés est affalé au pied d’une banquette) et 13B (un garçon assis sur le seuil d’une cabane), on peut constater, dans les récits de Safine, que la solitude du personnage prend un caractère brutal (Planche 3BM : “un garçon qui pleure parce que sa mère l’a frappé “; Planche 13B : “un enfant, je sais pas...ça me dirait quelque chose mais je sais pas quoi dire ( ?) Un garçon...Une maison...Peut-être quelqu’un l’a frappé”). L’autre est potentiellement dangereux, violent et ne semble pas sécurisant, contenant. D’ailleurs, pendant la passation, Safine construit des barrières à l’aide des jouets qu’il a pris dans un placard. Serait-ce un moyen de tenter de se protéger d’une intrusion potentielle ? Enfin, les affects dépressifs sont présents (à la planche 3BM qui mobilise ces affects) dans le récit de Safine et de Louis (”Le petit garçon pleure parce qu’il a mal à la jambe ( ?) En courant, il est tombé”). Louis, contrairement à Sofiane, replace la scène (des pleurs) dans un contexte, ce qui témoignerait d’une secondarisation.
Mise en récit : interaction entre les personnages
97Safine a beaucoup de difficultés à créer une histoire à partir du matériel figuratif des planches : “y’a pas d’histoires “exprime-t-il à la première planche du TAT. “Lorsqu’on demande au sujet de “raconter une histoire à partir du stimulus “on fait simultanément appel au laisser-aller (imagination libre) et au contrôle (histoire à partir du matériel). De l’articulation entre processus primaire et processus secondaire dépendra la transmissibilité de l’histoire au psychologue “(V. Shentoub, 1990, p. 18). Le récit est dominé par les “procédés traduisant le recours à la sphère motrice et corporelle “et ceux “traduisant le recours à l’évitement et l’inhibition”. Quatre planches sont refusées (planche 4, 6BM, 10, 19). Quand un récit peut advenir, celui-ci est court et laborieux.
98Louis, quant à lui, crée des histoires courtes et en mouvement (IF6). Les personnages sont mis en scène (IF3) (planche 3BM : “le petit garçon pleure parce qu’il a mal à la jambe ( ?) en courant, il est tombé “; planche 11 : “Ils veulent grimper la cascade ( ?) Il y a un dragon qui va les empêcher ( ?) Ce sont des méchants”).
99Dans les récits de Louis et de Safine, les personnages perçus sont anonymes, c’est-à-dire dépourvus de statut familial ou social (Safine, planche 5 : “elle regarde parce qu’elle entendait du bruit “: planche 1 : “un garçon qui fait du violon “; planche 8BM : “[...] Ils ont tué un homme [...]”. Louis, planche 4 : “Ils regardent quelque chose [...] “; planche 5 : “Elle va dans la cuisine. Elle est très surprise parce qu’il y a plein d’assiettes cassées”). L’anonymat semble avoir pour but d’éviter l’évocation de représentations de relations trop identifiables et trop chargées sur le plan pulsionnel.
100En effet, dans les récits de Safine, les interactions entre les personnages sont chargées d’agressivité, de violence. Les personnages sont frappés (planches 3BM et 13B), poussés dans le vide (planche 11), font la guerre (planche 2), sont tués (planche 8BM). Ce sont essentiellement des relations négatives qui dominent. L’entourage est perçu comme menaçant. Il n’y a pas d’issues possibles. L’agressivité n’est pas insérée dans une histoire, elle revêt un caractère brutal sans possibilité de reprise. Cela figure la prévalence des processus primaires.
101Dans les récits de Louis, la relation entre les personnages est peu exprimée. Il évite la conflictualisation de la relation à l’autre. Il semble maintenir quelque peu à l’écart les représentations excitantes. Toutefois la création d’une histoire, certes courte, est possible Ces éléments peuvent être mis en lien avec la passation du test pendant la période de latence qui “correspond par définition à la mise en sommeil de la sexualité infantile et à la déconflictualisation des représentations de relations “(M. Boekholt, 1993,p.146)
102Louis a des difficultés à raconter des scènes se passant entre adultes dans les planches “de couples “: (planche 6BM : “Il parle et elle, elle lui tourne le dos ( ?) Parce qu’elle n’est pas contente “; planche 7BM : “Eux aussi, ils regardent quelque chose [...] “; planche 10 : “Ils se parlent ( ?) On va aller chez un copain”).
103La présence de fausses perceptions dans les récits de Louis et de Safine (identifiables en plus grand nombre chez ce dernier) est notable et apparaît très souvent aux mêmes planches (planches 1 et 2) (Safine, planche 2 : “Des gens qui font la guerre. c’est cela ce que ça me donne”. Louis, à cette même planche : “Ils sont en train de faire la guerre ( ?) La France contre l’Allemagne ( ?) Ici se sont les Allemands”). La guerre est bien présente dans les deux récits mais, pour Safine, elle vient faire irruption sans possibilité de reprise et elle semble figurer un échec du travail de liaison alors que, chez Louis, la guerre est prise dans un contexte particulier, et inscrite dans un réseau de sens.
DISCUSSION
104Il est intéressant de mettre en perspective la lecture de protocoles de Rorschach et de TAT d’enfants instables et d’enfants non-consultants avec le travail de collage effectué avec ces mêmes enfants. Nous proposons de mettre l’accent sur quatre points particuliers :
105– le mode d’appréhension du support ;
106– le mode d’investissement de l’imaginaire ;
107– la motricité mise à l’épreuve ;
108– le mode de relation à l’autre, à l’objet.
109Rappelons que les enfants instables ont participé à des groupes de collage qui ont duré en moyenne un an, selon une méthodologie dont nous avons explicité l’intérêt par ailleurs avec cette population d’enfants (A. Rogelet, 2001).
110Le point commun entre la médiation du collage d’une part, le Rorschach et le TAT d’autre partréside dans le fait que ces deux médiations sollicitent l’imaginaire du sujet. Ce sont des objets potentiels, en attente d’être imaginés.
111Selon Didier Anzieu (1961), les épreuves projectives viennent solliciter des conduites perceptives et projectives. La projection est “un comportement imageant qui met en cause la relation du sujet avec le monde “(Sami-Ali,1970, p. 28).
112Sami-Ali situe la projection dans une double articulation : un versant perceptif et un versant imaginaire. Cette mise en perspective de la projection et de la perception se fait à partir du modèle du rêve. En effet, dans le rêve, il s’effectue une régression de la libido au stade de la satisfaction hallucinatoire du désir. L’hallucination peut se définir comme la capacité de l’enfant à maîtriser l’absence par une mise en images. Les planches au Rorschach mobilisent cette mise en images de par l’ambiguïté du matériel proposé (des taches d’encres).
113De même, le travail de collage peut être comparé au travail du rêve. Dans le collage, une régression s’effectue : le feuilletage des images incite le sujet à penser en images. Intervient ensuite un travail de transformation, de traitement de l’image, des perceptions externes, par le biais de la main qui déchire, découpe.
114Nous postulons que ce mouvement passe par un travail de projection qui fait appel à une réalité tant interne qu’externe. De plus, les épreuves projectives et le travail de collage confronteraient le sujet à des expériences qui s’inscrivent dans le registre des expériences de séparation (découpage-déchirement dans le collage) et à des expériences qui interrogent la dialectique pulsionnelle (contact avec les images).
Mode d’appréhension du support
115Le mode d’appréhension du support, c’est-à-dire des images, est particulièrement difficile chez les enfants instables. Ils ont une difficulté à construire, à organiser une réponse. Leur discours est souvent confus, ponctué par des mots, des expressions qui ferment la possibilité de déploiement de l’imaginaire.
116Plus particulièrement au Rorschach, les réponses des enfants non-consultants s’accompagnent de références personnelles, sociales, d’affects qui témoignent de la possibilité pour ces enfants d’un jeu entre la réalité interne et externe. C’est ce va et vient entre le monde interne et la réalité externe qui semble difficile pour les enfants instables. Chez eux, les modalités de production des réponses sont instables, ce qui témoigne d’une difficulté à reconnaître, à construire le stimulus et à lier les éléments entre eux.
117Au TAT, les récits des enfants instables et des enfants non-consultants sont marqués par l’évitement, l’inhibition (EI) et le contrôle (OC). Toutefois, ces modalités défensives chez les enfants non-consultants semblent au service d’un fonctionnement psychique adapté et traduisent la plasticité de l’appareil psychique.
118Le plus grand nombre de “fausses perceptions/scotomes “(OC8) dans les récits des enfants non-consultants interroge la qualité des fausses perceptions dans les deux groupes. Elles portent, chez les enfants non-consultants, sur des accessoires, le décor, des éléments secondaires. Elles peuvent être au service d’une issue face à la sollicitation dépressive de la planche ou au service d’un lien. Alors que, chez les enfants instables, les fausses perceptions concernent plus particulièrement la structure du récit. Cette difficulté des enfants instables à investir l’image, à jouer avec ou sans les images, renverrait ainsi à une difficulté d’accès à la transitionnalité.
119Un parallèle peut être fait avec le travail de collage. Au cours des séances, les enfants instables ont des difficultés à feuilleter, à investir l’image et ainsi l’imaginaire. Il est souvent nécessaire que le clinicien feuillette une revue à la place de l’enfant pour que celui-ci puisse choisir des images. C’est ainsi la mise en suspension de la motricité de l’enfant qui lui permet d’investir l’image. Par la suite, les images découpées sont collées immédiatement sur le support sans agencement préalable. Les pseudo-histoires construites, lors du temps de parole, ressemblent à des images fixes, des instantanées. Elles ne sont pas organisées dans l’espace et le temps.
Mode d’investissement de l’imaginaire
120Au vu de l’analyse des différents indices relevés aux épreuves projectives, l’hypothèse d’une défaillance dans l’investissement de l’imaginaire chez les enfants instables peut être soutenue.
121L’analyse de la grille des procédés d’élaboration des récits au TAT témoigne d’un investissement de la réalité perceptive des planches chez les enfants instables qui évitent ainsi la mise en scène de conflits. Ils emploient parfois des “expressions crues “qui font irruption, prennent un caractère brutal et qui figureraient un mode de fonctionnement relativement primaire. Le récit des enfants non-consultants s’apparente davantage à une histoire dans laquelle des personnages anonymes, le plus souvent, sont mis en scène. L’expression du conflit est également parfois évitée chez les enfants non-consultants mais cet évitement n’est pas systématique et semble s’exprimer aux planches dont l’évocation latente est particulièrement chargée sexuellement ou agressivement.
122À l’épreuve du Rorschach, on s’aperçoit que la confrontation aux planches et les représentations qui en émergent tendent à barrer l’accès à l’imaginaire chez les enfants instables. Pour ces enfants, la représentation est figée, il n’y a pas de possibilité de reprise, de réélaboration des réponses lors de l’enquête. En revanche, les enfants non-consultants, lors de l’enquête, peuvent réélaborer les réponses données au cours de la passation, ce qui témoignerait d’une plasticité de l’appareil psychique.
123Dans le collage, nous avons observé que les enfants instables soit se contentent de décrire les images soit construisent une histoire relativement figée, pauvre, qui est organisée dans l’espace et le temps dans près de la moitié des collages. Les enfants non-consultants construisent, quant à eux, une histoire en mouvement, organisée dans l’espace et le temps, dans laquelle ils insistent sur le fictif, introduisent des personnages qui ne sont pas figurés sur les images. L’histoire peut être également organisée sur le mode de la rêverie (résonance fantasmatique).
124Au Rorschach, au TAT et au collage, la trace de l’objet représenté semble ne pas perdurer, ce qui rendrait compte de la difficulté de l’enfant instable à se représenter l’objet en sa présence et en son absence. L’absence de l’objet est vécu, par l’enfant instable, comme un abandon, une perte, voire “une mort “de ce dernier.
125L’analyse des protocoles de TAT semble confirmer ce vécu. Dans les récits, la solitude du personnage prend un caractère brutal. L’insuffisance des ressources internes de l’enfant hyperactif pour pallier l’absence de l’objet externe est mise en exergue.
126Nous postulons ainsi, au vu des éléments recueillis, que pour certains enfants l’instabilité serait une lutte anti-dépressive pour lutter contre la perte (potentielle) de l’objet.
Motricité mise à l’épreuve
127Le constat peut être fait, sans surprise, que la motricité physique est pleinement déployée chez les enfants instables dans les épreuves projectives qui mobilisent une suspension de cette dernière. Le mouvement n’est ainsi pas mis au service d’un travail de destruction-reconstruction-mise en liens des images. En ce qui concerne la motricité à un niveau représentatif, c’est-à-dire dans l’histoire créée au TAT, une certaine fixité du récit chez les enfants instables peut être observée : ils se contentent de décrire les images. Ils s’accrochent au contenu manifeste ou aux détails. Les enfants non-consultants, quant à eux, créent un scénario qui insiste sur la mise en mouvement, les représentations d’action.
128Au Rorschach, les grandes kinesthésies sont en nombre plus important dans le groupe des enfants instables. Mais les kinesthésies sont inquiétantes, agies ou teintées d’agressivité. Cette mise sur la scène du mouvement chez les enfants instables, qui parasite le travail avec les images, la production de récit, figurerait une défaillance dans l’intériorisation du mouvement, de leur propre mouvement interne.
129Dans le collage, nous avons observé une importante motricité chez les enfants instables qui entrave le travail de collage, l’accès à l’imaginaire. Elle se déploie durant toute la séance. En revanche, pour les non-consultants, le recours à une motricité ponctuelle semble être au service de la production et permettre un travail avec les images. Les enfants non-consultants créent un scénario qui insiste sur la mise en mouvement, les représentations d’action.
Mode de relation à l’objet
130Au Rorschach, les enfants instables ont besoin de présentifier l’objet et de s’assurer de sa permanence. Dans les protocoles des enfants instables, la forme des réponses proposées par l’enfant nécessite pour le clinicien un travail d’explicitation des liens, alors que pour les enfants non-consultants, ce lien apparaît comme implicite.
131Au TAT, les images qui figurent plusieurs personnages sont mises en scène, parfois de manière particulière chez les enfants instables. La relation repose sur le toucher, sur l’investissement corporel et sur le mouvement du corps. En revanche, chez les enfants non-consultants, les personnages sont mis en scène, intégrés dans une histoire. De plus, dans les planches qui montrent un personnage seul, les récits des non-consultants sont davantage tournés vers l’échange, la relation, le lien.
132Dans le collage, les enfants instables recherchent le regard, l’attention et l’aide du clinicien au cours de la séance, ce qui interroge sur la capacité de l’enfant instable d’être seul et de jouer seul en présence, mais également en l’absence, de l’autre.
133Les résultats obtenus dans les protocoles de Rorschach, de TAT et dans le travail de collage témoignent des atteintes de la capacité de jouer des enfants instables. Les axes d’analyse des protocoles de Rorschach et de TAT trouvent ainsi une pertinence dans la contribution à une démarche diagnostique des enfants instables.
Protocole de Rorschach GABRIEL 7 ans 5 mois
134Gabriel s’agite, fait des pirouettes tout au long de la passation.
135Il a beaucoup de difficultés à se concentrer.
Protocole de Rorschach DIDIER 7 ans 1 mois
Protocole de TAT SAFINE 8 ans 3 mois
136Les planches mobilisent Safine dans une agitation motrice. Pendant la passation il va jouer avec des jouets (des barrières, des personnages, des animaux).
137Planche 1 - 30““Je sais pas... y a pas d’histoire... Un monsieur qui fait du violon... (?) Je sais pas”.
138[Refus (EI1) ; Anonymat du personnage (EI2) ; Fausse perception (OC 8) ; Nécessité de poser des questions/Refus (EI1) ; agitation motrice (MC2)]
139Planche 2 - 45““Des gens qui font la guerre... c’est ça ce que cela me donne...
140(Safine joue avec des barrières ; il forme un enclos...) (? ) Ce monsieur, comme ça”.
141[Anonymat (EI2) ; Mise en scène (IF3) ; Evocation d’éléments anxiogènes suivis d’arrêt dans le discours (EI3) ; Fausse perception (OC8) ; Interruption par l’agir (MC2) ; Nécessité de poser des questions (EI1) ; Anonymat (EI2)]
142Planche 3BM - 30““Un garçon qui pleure parce que sa mère elle l’a frappé”.
143[Traduction corporelle de l’affect (RA3) ; Mise en scène (IF3) ; Introduction de personnage non figurant sur l’image (IF1) ; Agitation motrice (MC2)]
144Planche 4 - 2’ “Ça donne rien du tout. (Safine continue à jouer avec les barrières). Non ça me donne rien du tout ( ?) Non”.
145[Refus (EI1) ; Interruption par l’agir (MC2) ; Nécessité de poser des questions (EI1) ; Agitation motrice (MC2)]
146Planche 5 - 30““Elle regarde parce qu’elle entendait du bruit... (? ) Je sais pas”.
147[Anonymat (EI2) ; Agitation motrice (MC2) ; Nécessité de poser des questions/refus (EI1)]
148Planche 6BM - 30““Puf, je sais pas...”. (Safine continue de jouer, il baisse les yeux...) [Refus (EI1) ; Agitation motrice (MC2)]
149Planche 7BM - “Un grand père... et c’est bon... je connais rien d’autre qu’un grand-père, je connais, grand-père... “(Safîne joue, il continue à placer les barrières pour former l’enclos et commence à mettre des personnages, des animaux à l’intérieur...)
150[Scotome (OC8) ; Accrochage au contenu manifeste (RE1) ; Répétition (OC7) ; Agitation motrice/Interruption par l’agir (MC2)]
151Planche 8BM - 12“(Safîne joue, il ne regarde pas l’image) “Ça me dit qu’il y a un monsieur qui a tué un chien, euh un homme, ils ont tué un homme, c’est ça puisqu’on voit un couteau et c’est bon... “(Safine joue et poursuit la construction de l’enclos).
152[Expression crue liée à une thématique agressive (IF8) ; Fausse perception
153(OC8) ; Annulation (OC4) ; description avec attachement aux détails (OC1) ;
154Anonymat (EI2) ; Confusion identitaire (IF9) ; Restriction (EI1) ; Agitation motrice/Interruption par l’agir (MC2)]
155Planche 10 -”Ça me donne rien du tout”.
156[Refus (EI1) ; Agitation motrice (MC2)] Planche 11 - 30““Ah c’est une guerre, euh une pierre... des trucs en pierre, y a une pierre qui est tombée ou quelqu’un qui l’a poussée”. [Liaison arbitraire (OC10) ; Accrochage au contenu manifeste (RE1) ;
157Insistance sur représentation d’action (IF6) ; Agitation motrice (MC2)]
158Planche 12BG - 10““Et ben tu peux rêver ... (Safine joue, il ne veut pas regarder la carte) II y a une mer et le bateau, il roule tout seul...”.
159[Remarque adressée au clinicien (RC2) ; Interruption par l’agir (MC2) ; Refus (EI1) ; Inadéquation du thème au stimulus (IF7) ; Bizarrerie perceptive (OC8) ; Accrochage au contenu manifeste (RE1) ; Inadéquation du thème au stimulus (IF7) ; agitation motrice (MC2)]
160Planche 13B - “Un enfant, je sais pas... ça me dirait quelque chose mais je sais pas quoi dire...(? )... un garçon... une maison... (?) Peut-être quelqu’un l’a frappé, je sais pas un truc..”.
161[Tendance refus (EI1) ; Anonymat (EI2) ; Accrochage au contenu manifeste (RE1) ; Nécessité de poser des questions (EI1) Introduction d’un personnage non figurant sur l’image ( IF1) ; Mise en scène (IF3) ; Tendance refus (EI1) ; Agitation motrice (MC2)]
162Planche 16 - “Ah ... une maison, c’est bon, c’est bon...”. (Safine joue puis il sort de la salle en regardant l’image... sans me dire où il va).
163[Onomatopée (MC3) ; Refus (EI1) ; Agitation motrice (MC2)]
164Planche 19 - 20”
165“Y a rien.... (il regarde derrière la carte) et ben c’est rien ça c’est rien... oui c’est rien... ça c’est rien “(il chante et se tient debout).
166[Refus (EI1) Agitation motrice (MC2) ; Bruitage (MC3)]
167Temps de passation : 19’
Protocole de TAT LOUIS 7 ans 4 mois
168Planche 1 - 23““Le petit garçon est en train de téléphoner à un copain ( ?). Là, il tient le téléphone”.
169[Mise en scène (IF3) ; Introduction de personnage (IF1) ; Fausse perception (OC8) ; Scotome (OC8) ; Inadéquation du thème au stimulus (IF7) ; Nécessité poser des questions (EI1)]
170Planche 2 - 19““Ils sont en train de faire la guerre ( ?). La France contre l’Allemagne ( ?). Ici, ce sont les allemands”.
171[Mise en scène (IF3) ; Insistance sur les représentations d’action (IF6) ; Anonymat (EI2) ; Inadéquation du thème au stimulus (IF7) ; Nécessité poser des questions (EI1)]
172Planche 3BM - 2““Le petit garçon pleure parce qu’il a mal à la jambe ( ?). En courant et il est tombé”.
173[Expression verbalisée d’affect (RA1) ; Nécessité poser des questions (EI1) ; Insistance sur les représentations d’action (IF6)]
174Planche 4 - 17““Ils regardent quelque chose. Ils regardent leur enfant jouer sur la balançoire”.
175[Anonymat (EI2) ; Mise en scène (IF3) ; Inadéquation du thème au stimulus (IF7) ; Introduction de personnages (IF1) ; Scotome (OC8) ; Insistance sur les représentations d’action (IF6)]
176Planche 5 - 9““Elle va dans la cuisine. Elle est très surprise parce qu’il y a plein d’assiettes cassées”.
177[Anonymat (EI2) ; Insistance sur les représentations d’action (IF6) ; Expression verbalisée d’affect (RA1)]
178Planche 6BM - 8““Il parle et elle, elle lui tourne le dos ( ?). Parce qu’elle n’est pas contente ( ?). Je ne sais pas”.
179[Anonymat (EI2) ; Mise en scène (IF3) ; Nécessité poser des questions (EI1) ; Expression verbalisée d’affect (RA1) ; Nécessité poser des questions (EI1) ; Motif des conflits non précisés (EI2)]
180Planche 7BM - 18“(Louis baille) “Eux aussi ils regardent quelque chose ( ?). Non, ils ont entendu quelque chose de bizarre et ils cherchent qu’est ce que c’est ( ?). Non”
181[Mimique (MC3) ; Anonymat (EI2) ; Mise en scène (IF3) ; Nécessité poser des questions (EI1)]
182Planche 8BM - “Ils examinent quelqu’un, c’est tout”.
183[Anonymat (EI2) ; Mise en scène (IF3) ;Evocation d’éléments anxiogènes suivis d’arrêts dans le discours (EI3) ; Restriction (EI1)]
184Planche 10 - 16“(Louis bouge ses pieds) “Ils se parlent ( ?) On va aller chez un copain”.
185[Instabilité psychomotrice (MC2) ; Anonymat (EI2) ; Mise en scène (IF3) ; Nécessité poser des questions (EI1) ; Introduction d’un personnage non figurant sur l’image (IF1) ; Eloignement temporo-spatial (OC2)]
186Planche 11 - 5““Ils veulent grimper la cascade ( ?) Là, il y a un dragon qui va les empêcher ( ?). Ce sont des méchants”.
187[Anonymat (EI2) ; Mise en scène (IF3) ; Insistance sur les représentations
188d’action (IF6) ; Nécessité poser des questions (EI1)]
189Planche 12BG - 5““Quelqu’un va venir, va prendre la barque, il part sur l’eau”.
190[Introduction d’un personnage non figurant sur l’image (IF1) ; Insistance sur les représentations d’action (IF6)]
191Planche 13B - 5““Il regarde quelque chose ( ?). Un oiseau qui vole”.
192[Anonymat (EI2) ; Nécessité poser des questions (EI1) ; Introduction d’un personnage non figurant sur l’image (IF1)]
193Planche 19 - 4““C’est une maison de fantômes. Les fantômes sont en train de dormir”.
194[Introduction de personnages non figurant sur l’image (IF1) ; Mise en scène (IF3)]
195Planche 16 - 8““C’est un petit garçon qui voit un monstre ( ?). Il court se cacher quelque part”.
196[Mise en scène (IF3) ; Nécessité poser des questions (EI1) ; Insistance sur les représentations d’action (IF6)]
197Temps de passation : 10’5”
TABLEAU 1 : PSYCHOGRAMME RORSCHACH ENFANTS INSTABLES (IN) ET NON-CONSULTANTS (NC)
TABLEAU 2 : PROCEDES D’ELABORATION DES RECITS AU TAT ENFANTS INSTABLES ET NON-CONSULTANTS
Les procédés d’élaboration des récits : récapitulation (M. Boekholt, 1993)
198Procédés traduisant le recours à la sphère motrice et corporelle (MC)
199MC1 : Retrait, inhibition motrice, manifestations auto-érotiques
200MC2 : Instabilité psychomotrice, agitation motrice et/ou verbale, interruptions par l’agir
201MC3 : Rires, mimiques, grimaces, bruitages, onomatopées
202MC4 : Participation corporelle : déplacements, gestes
203Procédés traduisant le recours à la relation avec le clinicien (RC)
204RC1 : Recherche de rapproché corporel
205RC2 : Questions, remarques adressées au clinicien, appels, apostrophes
206RC3 : Critiques du matériel et /ou de la situation, plaintes, demandes de gratification annexes
207RC4 : Auto-dépréciation, auto-valorisation
208Procédés traduisant le recours à la réalité externe (RE)
209RE1 : Recours à l’évidence, accrochage au contenu manifeste
210RE2 : Recours aux clichés de la vie quotidienne, accent porté sur le concret, sur le faire, sur le conformisme, références à la réalité environnementale
211RE3 : Insistance sur le cadrage, les délimitations et les supports (présents ou manquants)
212RE4 : Insistance sur les qualités sensorielles du matériel
213RE5 : Surinvestissement de la qualité de l’objet ; attachement aux Dd narcissiques (valence positive ou négative)
214Procédés traduisant le recours à l’évitement et à l’inhibition (EI)
215EI1 : Restriction, silences, refus, tendances refus, nécessité poser questions
216EI2 : Anonymat, motifs des conflits non précisés, placages, banalisation
217EI3 : Evitements spécifiques, évocation d’éléments anxiogènes suivis ou précédés d’arrêt dans le discours
218Procédés traduisant le recours à l’affect (RA)
219RA1 : Expression verbalisée d’affects
220RA2 : Dramatisation, exagération, théâtralisme, affects contrastés, labilité émotionnelle
221RA3 : Accent mis sur la traduction corporelle de l’affect
222RA4 : Affects inadéquats, affects massifs
223Procédés traduisant le recours à l’imaginaire et au fantasme (IF)
224IF1 : Introduction de “personnages “non figurants sur l’image
225IF2 : Appel à l’imaginaire enfantin des contes
226IF3 : Mises en scènes, dialogues, accent mis sur les interactions, digressions : transparence des messages symboliques
227IF4 : Erotisation des relations, prégnance de la thématique sexuelle et/ou symbolisme transparent
228IF5 : Instabilité identificatoire, hésitations, confusions sur sexe “personnages”
229IF6 : Insistance sur les représentations d’action (aller, courir, dire, fuir, faire)
230IF7 : Fabulation loin des planches, inadéquation du thème au stimulus
231IF8 : Expression crues liées à une thématique sexuelle ou agressive ; expression d’affects et/ou représentations massifs liés à n’importe quelle problématique
232IF9 : Confusion identitaire, télescopage des rôles, instabilité des objets
233Procédés traduisant le recours à l’objectivité et au contrôle (OC)
234OC1 : Description avec attachement aux détails
235OC2 : Insistance sur le fictif, éloignement temporo-spatial (avec ou sans précision chiffrée)
236OC3 : Eléments de type formation réactionnelle (obéissance, gentillesse, propreté, aide, devoir, argent)
237OC4 : Annulation
238OC5 : Isolement d’éléments, de personnages ou de séquences du récit
239OC6 : (Dé)négation, déni
240OC7 : Répétition, remâchage, persévération
241OC8 : Fausses perceptions, scotomes, bizarreries perceptives
242OC9 : Troubles de la syntaxe, troubles de l’organisation temporelle
243OC10 : Liaisons arbitraires, associations courtes, bizarreries de la pensée
RÉFÉRENCES
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Mots-clés éditeurs : Enfant instable, Épreuves projectives, Imaginaire, Jeu, Symbolisation
Date de mise en ligne : 01/12/2010
https://doi.org/10.3917/pcp.013.0269