Article de revue

L'apport des techniques projectives à la compréhension psychodynamique des accès délirants chez des adolescents et jeunes adultes

Pages 211 à 267

Citer cet article


  • Chaillet-Ballif, E.
(2007). L'apport des techniques projectives à la compréhension psychodynamique des accès délirants chez des adolescents et jeunes adultes. Psychologie clinique et projective, 13(1), 211-267. https://doi.org/10.3917/pcp.013.0211.

  • Chaillet-Ballif, Emmanuelle.
« L'apport des techniques projectives à la compréhension psychodynamique des accès délirants chez des adolescents et jeunes adultes ». Psychologie clinique et projective, 2007/1 n° 13, 2007. p.211-267. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psychologie-clinique-et-projective-2007-1-page-211?lang=fr.

  • CHAILLET-BALLIF, Emmanuelle,
2007. L'apport des techniques projectives à la compréhension psychodynamique des accès délirants chez des adolescents et jeunes adultes. Psychologie clinique et projective, 2007/1 n° 13, p.211-267. DOI : 10.3917/pcp.013.0211. URL : https://shs.cairn.info/revue-psychologie-clinique-et-projective-2007-1-page-211?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pcp.013.0211


Notes

  • [1]
    Une partie de ce texte a fait l’objet d’une communication au colloque d’automne de la Société du Rorschach et des Méthodes Projectives de langue française, Paris, 18 novembre 2006 ; Il est également inspiré d’une thèse de Doctorat de psychologie clinique, psychopathologie, soutenue en 2006, sous la direction du Pr C. Chabert, Université Paris Descartes.
  • [2]
    Psychologue clinicienne, Docteur en Psychologie, Centre psycho-social Neuchâtelois, Neuchâtel, Suisse.
  • [3]
    Pour un approfondissement de cette notion d’états primordiaux, nous renvoyons le lecteur aux développements de S. Nacht et P-C. Racamier (1958).
  • [4]
    Souligné par l’auteur.
  • [5]
    Nous nous référons ici au Nouveau manuel d’utilisation du TAT, paru en 2003 sous la direction de F. Brelet-Foulard et C. Chabert, et qui, avec l’équipe du groupe de recherche en psychologie projective du laboratoire de psychologie clinique et de psychopathologie (LPCP EA-4056) de l’université Paris Descartes, apporte entre autres une nouvelle feuille de dépouillement des récits au TAT regroupant les procédés du discours, par rapport au premier manuel paru en 1990 sous la direction de V. Shentoub.
  • [6]
    Dans le cadre plus large de mon travail de thèse, c’était le cas de certains patients qui présentaient un risque d’évolution vers un fonctionnement psychotique, dont les protocoles se sont trouvés beaucoup plus inhibés, avec l’intensité de l’angoisse venant freiner le processus associatif et allant de pair avec une abrasion de la croyance, et du clivage. On peut se questionner à leur propos sur la présence d’un mouvement de retrait après l’accès délirant, où une croyance délirante trop intense aurait submergé le moi dans ses capacités à traiter d’aussi grandes quantités d’excitation. Ces protocoles, également inhibés au retest, sont ceux qui correspondent certainement à la deuxième phase du fonctionnement psychotique, à savoir le primat schizoide, qui abrase la projection et contre investit la réalité en en déniant toute signifiance, le premier temps étant celui du primat de la projection, l’état délirant aigu dans ce cas.
“Donnez à l’âme l’ambivalence et l’ambiguïté :
elle pourra vivre sainement sa vie de psyché.
Retirez-lui ces dons, elle boite, périclite et périt.”
(P-C. Racamier Le Génie des origines, 1992, p.391)

1L’intérêt que je porte au fonctionnement psychotique concerne la question du “moment psychotique”, en particulier la diversité de ses modes d’évolution à l’adolescence et chez le jeune adulte, à savoir dans la tranche d’âge des 15-25 ans. L’établissement d’un pronostic est particulièrement délicat concernant les états délirants aigus, en ce sens que ces accès délirants peuvent aussi bien constituer des bouleversements sans lendemain que former un passage vers d’autres entités nosographiques comme la schizophrénie, ou une psychose maniaco-dépressive. La survenue de cette symptomatologie dans cette tranche d’âge nous pousse à prendre en compte la dynamique propre de l’adolescence dans ce qui pourrait ou non, chez le sujet, dépasser le processus même de l’adolescence.

2La théorie psychanalytique permet d’opérer le passage du symptôme “état délirant aigu “à une compréhension psychodynamique, pour aborder la question de sa fonction au sein du fonctionnement psychique. Deux notions me semblent pertinentes dans ce projet, à savoir la conviction délirante (croyance dans son acception psychodynamique) et le clivage.

3Je propose, dans le premier temps de cet article, d’aborder quelques réflexions théorico-cliniques sur les états délirants aigus et leur éclairage par les notions de croyance et de clivage, pour ensuite apporter deux vignettes cliniques qui illustreront ces questions : Hélène, dont la symptomatologie psychotique contraste avec le fonctionnement psychique état-limite aux épreuves projectives ; Olivier, dont la symptomatologie psychotique floride coïncide avec un fonctionnement psychique de type psychotique mais associé à un clivage protégeant le moi d’une désorganisation plus massive et dont le retest confirmera l’évolution plus favorable.

APPROCHE PSYCHODYNAMIQUE DES ÉTATS DÉLIRANTS AIGUS À TRAVERS LA CROYANCE DÉLIRANTE ET LE CLIVAGE

4La bouffée délirante constitue un véritable paradigme concernant la question du diagnostic psychiatrique et psychopathologique à l’adolescence et il apparaît d’emblée à la fois plus sage et pertinent d’envisager diverses évolutions possibles. La survenue d’un état délirant aigu à cette période de la vie met en effet à rude épreuve un psychisme déjà secoué par un bouleversement existentiel. En cela, on ne peut nier la part que prend le processus de l’adolescence dans le déclenchement du mouvement psychotique voire de son installation. Il est question de la vulnérabilité particulière de la période de l’adolescence vis-à-vis d’une éclosion délirante et/ou psychotique, en ce sens que plusieurs facteurs concourent au sentiment d’un moi submergé, débordé, et qui vont le pousser dans ses retranchements, autrement dit dans la voie de la régression et du recours à des mécanismes de défense plus massifs et archaïques.

5C’est en effet sous le poids du biologique, avec le développement de l’adolescent, que la conffictualité psychique propre à cette tranche d’âge va se trouver accentuée. Les acquis psychologiques de l’enfance ainsi que les assises narcissiques sont fortement ébranlés par la nécessaire recherche d’autonomisation et séparation d’avec les parents, autrement dit, du déplacement des choix d’objets originaires.

6Les états psychotiques aigus surviennent donc le plus souvent chez des sujets fragilisés par le processus même de l’adolescence qui affaiblit un moi aux assises narcissiques déjà précaires, mais la réversibilité de ces états ainsi que les capacités d’évolution restent importantes dans cette période de vie.

7Au niveau symptomatologique, l’entité diagnostique “bouffée délirante “appartient à la psychiatrie française (Magnan, 1866) et n’a pas disparu de la psychiatrie moderne au niveau international, même si elle a cédé la place à des entités plus directement référées à la schizophrénie ou à un trouble psychotique aigu dans les classifications internationales (DSM IV et CIM-10). Elle se traduit par un état psychopathologique aigu avec l’apparition brutale mais transitoire (c’est-à-dire d’une durée inférieure à six mois), d’un délire très riche tant par ses thèmes que par ses expressions et ses mécanismes, avec une adhésion totale du sujet à son délire.

8D’après l’état des connaissances édicté par la Fédération Française de Psychiatrie (2003), “Dans 50% des cas, différentes études montrent une évolution d’un seul tenant ou, après plusieurs récidives, vers une psychose chronique qui se subdivise en : 1/3 de schizophrénies, 1/3 vers des psychoses non schizophréniques à début tardif, 1/3 de troubles bipolaires “(PetiJean et al., 2003, p.2). De nombreux auteurs suggèrent alors que ce diagnostic chez l’adolescent doit entraîner l’hypothèse d’une pathologie chronique et donc une prise en charge prolongée au-delà de la seule crise, marquant par là l’importance de l’expérience psychotique dans la vie du sujet. L’intensité des signes pathologiques, tels qu’ils sont rencontrés dans les états délirants aigus, n’est toutefois pas toujours révélatrice d’un pronostic sombre. L’attitude thérapeutique s’en ressent et beaucoup d’auteurs, dont P. Jeammet (1999), laissent une place plus importante aux antidépresseurs et aux régulateurs de l’humeur qu’aux neuroleptiques, avec le souci d’adopter une attitude soignante non iatrogène. La question du pronostic apparaît plus que jamais majeure dans l’élaboration d’un projet thérapeutique.

9La clinique de l’état délirant aigu à l’adolescence nous invite à ne pas être structuraliste tout en prenant la mesure des réaménagements psychiques à long terme imposés par ces accès délirants, à l’image du délire psychotique qui en ce chronicisant tend à appauvrir la psyché toute entière.

10En nous axant sur l’étude de la fonction des états délirants au sein du psychisme de ces adolescents, nous cherchons à comprendre de quelle manière le moi peut maîtriser ces expériences psychotiques confusionnantes. À quel(s) mécanisme(s) il peut avoir recours pour ce faire et surtout, quelles peuvent être les limites du moi dans sa capacité à contenir cette menace de désintrication pulsionnelle.

11Pour mieux comprendre le recours à la conviction délirante, appelée plutôt croyance délirante dans une acception psychodynamique, il faut rappeler que l’agonie psychique qui est vécue durant la période qui précède le délire, à savoir les états primordiaux du délire [], va de pair avec des phases de dépersonnalisation où se perd le sentiment d’exister. C’est la projection, en mettant au dehors ce danger interne, qui confère une existence objective à ces expériences subjectives et il devient ainsi possible d’exercer contre elles la défense du pare-excitation. On voit là poindre la spécificité et la fonction même de la croyance délirante qui naît de ces états primordiaux : elle est dans cette authenticité subjective que prennent les faits soumis à la projection psychotique et elle est sous-tendue par les mécanismes du déni et de la projection. Dans cette optique, il apparaît évident de répondre à cette angoisse d’annihilation par une croyance elle aussi sans bornes, garante de la survie psychique du sujet...

12La présence de la croyance délirante est donc le signe d’une menace de dépersonnalisation, et réduire le délire à une erreur de la pensée, comme il a souvent été question dans la tradition psychiatrique, n’est pas pertinent dans la mesure où il est plus question du sujet de la croyance que de l’objet de croyance. Pour D. Widlöcher (1994), les délires consistent ainsi en des assertions appliquées à la réalité extérieure et qui sont en fait des assertions sur l’état mental des patients. Leurs jugements sur le monde extérieur ne seraient que le reflet des troubles identitaires qui impliquent un certain type de rapport au réel, à soi-même et aux objets. La fonction de la croyance délirante est bien défensive et peut vaciller lors d’une confrontation à l’épreuve de réalité, avec angoisse de dépersonnalisation et menace de dissolution du moi. C’est donc le statut de sujet de la croyance qui est menacé, et non celui de l’objet.

13Pour avancer dans cette réflexion sur la croyance, A. Birraux (1994) amène l’idée d’une hiérarchisation des croyances, avec un espace de définition qui se “déploie entre l’intime persuasion (je crois en la réincarnation) et le savoir incertain (je crois que le train part à cinq heures), en passant par la croyance naïve (l’enfant croit au Père Noël) “(p.8). La croyance est au cœur même de l’économie du sujet somato-psychique en ce sens qu’elle est, pour cet auteur, “un acte, un mouvement de pensée sur lequel s’édifie le sentiment d’existence”. Nous retrouvons l’idée d’une sorte de continuum des croyances avec G. Rubin (1997) pour qui les différences entre croyance, illusion et idée délirante sont subtiles : “Nous appelons croyance l’idée non prouvée qui n’affecte qu’une petite partie du sujet, tout en étant largement partagée par ses contemporains, nous appelons illusion les idées qui nous apparaissent très différentes de ce que dit le sens commun mais gardent néanmoins une possibilité de réalisation et idées délirantes celles qui font fi de la réalité extérieure et sont aussi refusées par le socius et le sens commun “(p.921).

14Dans ce sens, le lien que fait R. Cahn (1994) avec l’aire transitionnelle, développée par Winnicott (1971), nous paraît judicieux pour rapprocher certaines formes de croyances comme des pathologies de l’espace transitionnel, avec l’idée notamment que “tout système de croyance répond à la nécessité de donner sens et cohérence à la fois à la problématique conflictuelle fondamentale inhérente à la psyché humaine et au monde extérieur, naturel et social “(p.26). Le risque de décompensation délirante est à la mesure des aléas de ce qu’il nomme “l’inadéquation de l’objet externe “dans les premiers moments de la vie, et qu’il envisage selon une triple direction : l’excès, l’insuffisance et l’incohérence, avec leurs conséquences respectives sur le destin de cette aire transitionnelle, qui se situe au carrefour des problématiques narcissique, objectale et socioculturelle. R. Cahn considère en effet que cette “aire d’illusion dont la conviction plus ou moins totale en sa vérité n’a d’égale que la distorsion ou le déni de la réalité interne et externe qu’elle véhicule, le délire pouvant être considéré comme le point le plus extrême de ce processus (p.29).

15Toutes ces considérations nous portent de plus en plus vers une gradation de la notion de croyance. Cette dernière est sous-tendue par les mécanismes de défense du déni et de la projection, les deux visant à débarrasser le sujet de ses pulsions insupportables. S. Freud a en effet évoqué la projection pour rendre compte de différentes manifestations de la vie normale et pathologique. En 1896, il notera que la projection demeure normale tant que le sujet reste conscient de ses propres modifications intérieures. La projection n’est donc pas l’apanage de la psychose, elle a un caractère normal dans la superstition, l’animisme et la mythologie. C’est ce qui fait dire à S. Nacht et P-C. Racamier (1958) qu’elle constitue le premier et le plus primitif des modes de connaissance. Elle a une double fonction de défense (contre les pulsions inconscientes) et de structuration (du monde extérieur) : elle introduit la signification et la causalité dans l’ordre naturel, toute la magie et l’histoire de l’enfance de l’homme et des peuples sont nées dans la projection. La caractéristique de la projection délirante va être de conférer une existence objective à des phénomènes tout à fait subjectifs. C’est une propriété que la projection a acquit au cours des phénomènes primordiaux où régnait une confusion totale entre l’objectif et le subjectif.

16Il nous semble néanmoins important de garder à l’esprit, à l’instar de S. Freud (1922) quand il parle de jalousie projective, que le sujet peut y gagner autant de clairvoyance en ce qui concerne autrui que de méconnaissance sur lui-même. En effet, par la projection, ces patients “déplacent sur l’inconscient d’autrui l’attention qu’ils soustraient à leur inconscient personnel “(p.275). N’est-ce pas là ce qui lui fit dire beaucoup plus tôt, en 1896, que les idées délirantes aboutissent à une “altération du moi”, en imposant des “exigences “au travail de pensée du moi, car incapables d’être modifiées ?

17En ce sens, le délire, même s’il est une solution qu’a trouvée le sujet pour continuer à exister, n’en reste cependant pas moins une solution extrême. On peut s’interroger quant à sa longévité et sa productivité : est-ce qu’une telle reconstruction qui repose sur la projection et le déni, refuse le moindre mouvement, c’est-à-dire le changement (P-C. Racamier disait en 1987 que les délirants tiennent à leur délire comme à la peau de leur moi), peut être le moteur de la vie à long terme ?

18L’alliance entre la croyance délirante et le clivage semble alors constituer une opération de sauvetage du moi. Ce dernier ne pourrait supporter cet état constant d’accès psychotique, au cours duquel les processus primaires envahissent les processus secondaires, par de trop grandes quantités d’énergie pulsionnelle impossible à traiter, à fractionner...

19Si la projection et le déni sont inséparables d’une théorie de la croyance délirante, on voit aussi avec S. Freud (1938) que, dans la psychose, le moi ne se détache jamais complètement de la réalité, ce qui l’amène à faire l’hypothèse d’un clivage psychique où il s’agit de tentatives imparfaites pour détacher le moi de la réalité. Le rejet est dans ce sens toujours doublé d’une acceptation : “Deux attitudes opposées, indépendantes l’une de l’autre, s’instaurent, ce qui aboutit à un clivage du moi. Ici encore l’issue doit dépendre de celle des deux qui disposera de la plus grande intensité “(p.80). S. Freud fait ici référence au facteur économique, c’est-à-dire aux forces en jeu dans le clivage, mais surtout au fait que le déni, corrélatif de la projection pathologique constituante de la croyance délirante, n’est jamais total et suppose donc une étude du clivage.

20Rappelons d’ailleurs que, pour M. Klein (1957), le mouvement symétrique de la projection est l’introjection qui intensifie le mécanisme défensif de la projection-clivage. J. Guillaumin (1996) décrit très bien l’effet d’aller-retour entre la croyance et le clivage, lorsque l’on souhaite comprendre l’une ou l’autre de ces deux notions, d’où l’intérêt de les lier. Il écrit : “La compréhension du clivage, et c’est là une sorte de paradoxe, ne me semble en effet pouvoir s’opérer, et n’avoir pu progresser chez Freud puis chez les analystes, que sur le fond et dans le cadre d’une théorie psychanalytique de la croyance [], qu’à l’inverse seule une clinique empirique très particulière des clivages pouvait en fin de compte révéler vraiment et éclairer “(p.35).

21Le clivage acquiert dans l’œuvre freudienne un statut de concept de la métapsychologie : il n’est en effet pas spécifique d’une organisation psychique particulière, même si certaines comme les fonctionnements limites en font leur mécanisme de défense d’élection.

22Le clivage a bien pour fonction primitive de faire face aux expériences persécutives et à l’angoisse dépressive ; ce combat est celui de l’intégration du moi, que M. Klein (1957) conçoit comme un processus qui se rejoue tout au long de la vie. Dans ce cadre, la notion d’identification projective permet de mieux cerner les liens indéfectibles entre croyance et clivage. Pour M. Klein, le moi est dès l’origine confronté à une “angoisse primordiale, engendrée par la menace, au-dedans, de l’instinct de mort “(p.66), si bien que la capacité plus ou moins grande du moi à se protéger contre l’angoisse est un facteur constitutionnel permettant aux défenses de se développer de façon plus ou moins harmonieuse. L’envie, avec la persécution, est la principale source d’angoisse pour le moi et représente alors le facteur d’échec essentiel du clivage primordial entre bon et mauvais objet. C’est l’emploi trop précoce de l’identification projective qui contribue à “instaurer la confusion, en estompant temporairement les limites d’une part, entre le soi et les objets, et, d’autre part, celles qui séparent le monde intérieur du monde extérieur. Cette confusion empêche de reconnaître la réalité psychique “(p.71).

23Le clivage se révèle une des défenses primitives primordiales contre l’angoisse de persécution. Aussi, la constitution d’un moi stable et intégré présuppose l’intégration du bon objet ; l’importance de cette intériorisation est particulièrement grande concernant les processus de projection. C’est ce que M. Klein souligne lorsqu’elle énonce que “le bon sein intériorisé agit, dans le moi, comme un foyer à partir duquel des sentiments bons peuvent être projetés sur les objets extérieurs. Cela renforce le moi, compense les processus de clivage et de dispersion, et augmente la capacité d’intégration et de synthèse “(p.145).

24Tout comme les autres mécanismes psychiques qui entrent très tôt en jeu dans la vie du sujet, l’identification projective comporte deux valences : décrite comme “bonne”, elle devient un facteur d’intégration et de développement, par l’introjection orale du bon sein par exemple ; elle peut devenir “mauvaise “si elle se produit par excès car, dans ce cas, les parties “bonnes “du moi sont ressenties comme perdues. Un autre danger de l’identification projective est que cette dimension de contrôle à l’intérieur de l’objet mène à des angoisses d’être persécuté et emprisonné notamment à l’intérieur même du corps de la mère. On peut alors parler de la double nature du clivage : tantôt au service de la différenciation psychique ; tantôt, dans le défaut de cette structuration du refoulement et des compromis, ouvrant la voie aux clivages du moi qui le déchirent à divers degrés.

25La question de la différenciation psychique apparaît primordiale dans des configurations telles que les états délirants aigus à l adolescence, où le moi se trouve mis à mal dans ses capacités de contention des mouvements pulsionnels libérés. L idée de différents degrés de dénis et de clivage peut être utile ici : un clivage imparfait fait persister l angoisse que le délire viendrait colmater de par sa fonction de projection-expulsion de contenus ingérables et insoutenables par le moi. La croyance délirante aurait alors une fonction de soutien des clivages quand ces derniers ne sont plus opérants. Dans ce cas précis, le repérage de la qualité du clivage aux épreuves projectives se présente comme essentiel. Un certain degré de clivage pourrait constituer un élément positif à partir duquel un glissement serait possible pour amorcer un registre de vie psychique plus nuancé et plus ouvert, de la même façon que M. Klein (1957) nomme le premier clivage comme protecteur pour le moi, qu’ elle oppose à d autres processus de clivage qui finissent par provoquer une fragmentation et donc par porter préjudice au moi. C est là tout l intérêt, en termes diagnostique et pronostique, de tenter de repérer croyance et clivage au sein du fonctionnement psychique des patients ayant présenté un accès délirant.

26Les deux vignettes cliniques qui vont suivre montrent qu’ une symptomatologie bruyante comme l état délirant aigu n est pas forcément le signe d une psychose avérée. Les appartenances psychopathologiques peuvent être diverses, tout en gardant à l esprit qu’ il n est pas souhaitable à cette période de la vie de fixer le sujet dans une organisation psychique déterminée et stable. Si le moment de la passation du premier bilan psychologique, à savoir trois semaines après l épisode, est certainement trop court pour juger de l entrée ou non dans un processus psychotique, l étude des protocoles de Rorschach et de TAT amène cependant des informations non négligeables à considérer en termes d indices. Par ailleurs, nous porterons davantage l accent sur la croyance et le clivage comme ressources mobilisables de ces patients dans une visée évolutive.

APPORT DES ÉPREUVES PROJECTIVES

27Le repérage de la croyance aux épreuves projectives (Rorschach, TAT) suppose en premier lieu de cerner la qualité de la projection, en mettant à l épreuve les capacités de différenciation associées à l objectalité, ou dans certains cas au narcissisme voire à la confusion, avec l’hypothèse que ces différentes modalités identificatoires seraient à l’origine de la croyance, ou en seraient le produit. Les différents types de croyance, avec ce qu’ils entraînent de projection, et le clivage, avec ce qu’il présuppose de déni, définissent un rapport au monde, à soi-même et aux objets, et c’est pourquoi nous proposons de les repérer au Rorschach et au TAT au niveau du rapport du sujet au réel, à soi-même (représentation de soi), et aux objets (représentations de relation).

28La croyance et le clivage s’articulent donc à l’ensemble du fonctionnement psychique, trouvant toute leur pertinence à travers l’analyse de leurs liens indéfectibles, comme nous l’avons vu plus haut. Leur étude suppose donc une analyse globale du fonctionnement psychique, l’éclairage psychodynamique de ces notions nous portant, au fond, à analyser les capacités d’intégration du moi. Certains facteurs spécifiques peuvent être mis en évidence dans ce projet, au Rorschach et au TAT.

La croyance

Au Rorschach

Le rapport au réel

29Concernant le rapport au réel, la croyance apparaît tout d’abord au niveau des processus de pensée. On observe une minorité de réponses globales dites simples, témoins d’une adaptation perceptive de base, dans des fonctionnements psychiques dominés par la projection voire la conviction.

30La présence de réponses globales dites organisées est régulière, résultant comme le dit C. Chabert (1983/1997), d’une “rencontre entre les mécanismes perceptifs et les mécanismes projectifs”, dans une “utilisation positive de la réalité extérieure et une restructuration qui s’organise grâce aux repères d’une image interne”. À un tout autre degré, ces mêmes réponses globales peuvent être dominantes si le sujet délirant tente d’organiser ses percepts à tout prix, s’agissant de l’une des fonctions principales de la croyance délirante. On rencontrera essentiellement des réponses globales pathologiques (confabulées, contaminées), le poids de la projection dans cette activité cognitive dévoilant des perceptions arbitraires voire délirantes.

31Les réponses détails sont généralement reconnues comme témoignant du maintien du contrôle par la réalité objective, en d autres termes de la possibilité pour le sujet de discriminer le réel de l imaginaire. Nous retrouvons l association fréquente de ces réponses, témoignant d une recherche de maîtrise, avec un achoppement au niveau de leur qualité formelle.

32Les petits détails dits “arbitraires “sont également repérés, associés à un mauvais contrôle formel : ils relèvent, comme le souligne C. Chabert, d une “pensée illogique, interprétative voire délirante, donnant alors à voir la perte de contact d avec la réalité”.

33Le pourcentage de réponses de bonne qualité formelle fluctue nettement, voire est largement inférieur à la norme dans certains cas, dénotant un vécu interprétatif et une émergence débridée de mouvements pulsionnels. Les “F-dynamiques “dégagés par N. Rausch de Traubenberg (1970) sont très utiles dans la mesure où leur signification projective peut être saisie à travers les contenus associés.

34La conscience interprétative fluctue elle aussi, traduisant entre autre la conviction qu’ il s agit d une tâche de dénomination ou d identification de l objet plutôt que d interprétation.

35Selon O. Husain (1996), tous les psychotiques présentent une croyance en l existence d une réalité sous-jacente aux planches. Les sujets paranoïdes chercheraient à déceler cette réalité cachée. Il s agit ici de repérer l hyperinterprétativité, à travers les attributions de sens et d intention à outrance : “La tache n est pas”comme”, elle est”.

La représentation de soi

36Au niveau de la représentation de soi, les kinesthésies humaines font l objet d une attention toute particulière dans la mesure où elles nous renseignent tour à tour sur l image de soi qui, avec l identité, implique la reconnaissance de la différence entre le sujet et l objet ainsi que la reconnaissance de l appartenance au monde humain.

37La reconnaissance des sexes et les modèles d identifications supposent, eux, une délimitation claire entre sujet et objet. Apparaissent parfois des contenus ambigus en termes de double appartenance au règne animal et humain, ou encore une tendance à la confusion des protagonistes, dans la relation symbiotique ou encore à un double.

38C. Chabert (1983/1997) définit la “kinesthésie projective “en tant que se perd la conscience d’interpréter : le sujet prend pour réelles les productions les plus individuelles. La présence de kinesthésies délirantes est tout autant possible.

39Les kinesthésies mineures peuvent émerger, révélant une dimension projective certaine voire à connotation destructrice. La verbalisation des expériences de morcellement est ainsi permise dans certains cas, avec une prise de distance minimale par les mots, d’un vécu qui serait beaucoup plus destructeur s’il restait enkysté à l’intérieur même du sujet qui n’aurait alors même plus la possibilité de situer, avec force (conviction), le danger à l’extérieur. À noter la manifestation plus intense de ces kinesthésies mineures à l’adolescence, tout en restant attentif à leur valence “vivante ou mortifère “(C. Chabert).

40La question de la qualité de la projection dans les réponses kinesthésiques nous semble majeure, en ce sens que, pour C. Chabert, “le caractère pathologique des mécanismes projectifs peut être décelé par une appréciation qui revient à une opération de pondération : quelques réponses très chargées ou de nombreuses petites touches permettent de moduler l’interprétation des réponses kinesthésiques dans le sens d’une subjectivité par trop déformante et d’une tendance à s’éloigner de la réalité avec démesure “(p.145). Nous pouvons relever ainsi toute une gradation de manifestations projectives intervenant dans diverses organisations de personnalité, allant du repli dans l’imaginaire témoignant d’un penchant pour la rêverie, à des réponses kinesthésiques interprétatives où se perd la conscience d’interpréter et où parfois l’identification projective fait que “l’objet et le sujet sont confondus dans une intrication agressive destructrice “(p.147), jusqu’aux kinesthésies délirantes où la perte de contact avec la réalité est claire et où il s’agit de lutter contre l’angoisse de morcellement.

41Les contenus humains et animaux en particulier nous renseignent sur la problématique identitaire en tant que les contenus humains entiers signent “l’appartenance à l’espèce humaine qui fonde son identité dans une première articulation différenciatrice “(C. Chabert, p.190). La projection pourra ainsi infiltrer ces réponses et plus ou moins déformer les représentations humaines.

42Les caractéristiques du moi schizophrénique (A. Dreyffus, 1989) font que le morcellement se traduit non pas comme un état, mais dans une lutte qui évoquera une volonté pour le sujet de se persuader lui-même de la réalité de ce qu’ il voit, à travers des fragments dotés de mouvement ou d intention, des tentatives d assemblage de ces fragments.

43Le sujet fait ainsi un réel effort pour cerner l identité de l objet, dans une tentative de raccrocher les choses à une origine temporelle et matérielle. Ce besoin de se constituer une généalogie s avère cependant aberrant, les attributs sexuels de l homme et de la femme n étant pas les critères pertinents d une reconnaissance sexuelle, avec une confusion quant aux caractéristiques spécifiques de l espèce humaine : les cotations doubles, animales et humaines, objet et humain, para humain, traduiront alors une confusion des règnes patente.

Les représentations de relation

44Concernant les représentations de relation, nous pouvons mettre en avant la qualité des émergences projectives voire interprétatives dans la relation à l imago maternelle aux planches I et VII notamment ; ainsi que les associations relationnelles aux planches à configuration bilatérale (II, III, VII), aux planches rouges (II, III), et aux planches pastels (VIII, IX, X).

45Les kinesthésies sont à analyser selon les trois critères qui la définissent, à savoir selon C. Chabert (1983/1997) : “un critère formel qui caractérise les limites de la découpe perceptive et dont la qualité est à tester ; un critère de contenu puisqu’ il s agit de représentation humaine, l image de corps humain entier étant nécessaire pour que la cotation soit possible ; un critère de projection puisque l évocation d un mouvement attribué à l image humaine constitue la condition de l’évaluation “(p.132).

46Ainsi pour C. Chabert, la kinesthésie est, dans l idéal, un élément significatif au niveau d un mode de fonctionnement “normalo-névrotique”, où les protagonistes sont différenciés, les quantités d énergie mobilisées plus ou moins fortes : “Il peut y avoir trouble, gêne, perturbation, mais pas de désorganisation essentielle, reprise défensive ou projective sans craquée répétitive “(p.143).

47À ce propos, la distinction opérée entre schizophrénie simple et schizophrénie paranoïde apporte énormément dans la compréhension de la psychose floride. A. Dreyffus (1989) a voulu montrer en quoi la solution paranoïde, avec son emploi préférentiel de la projection, reflète un plus haut degré de différenciation moi/non-moi que les formes hébéphréniques et schizophréniques simples et ce, malgré une plus grande quantité de signes pathologiques dans la schizophrénie paranoïde. La relation symbiotique du schizophrène paranoïde est marquée par le paradoxe de la symbiose qui se traduira au niveau de l indifférenciation entre “être un “et “être deux”, conduisant à un engloutissement menaçant à chaque fois qu’ un rapproché sera évoqué. Il va s agir également d une absence de distance face à l examinateur : le “on”, “nous”, “vous “à la place du “je “englobent l autre dans le processus de la réponse, ce qui conduit à la confusion entre être un et être deux, au mélange des règnes et au déni.

48Les réponses kinesthésiques ont un statut intermédiaire entre percept et projet (C. Chabert (1987/1998), ce qui en définit leur dimension paradoxale au sens winicottien du terme. Dans son chapitre sur les fonctionnements limites, l auteur rappelle combien le Rorschach permet de saisir le type de relation que le sujet entretient avec les objets et à ce propos, elle note : “Mais parfois, l image reste close en elle-même, enfermée dans un discours qui pourtant pourrait offrir une croyance de sens, dans la précipitation d interprétations trop vite présentées, appelées par l angoisse du vide et de la néantisation. C est autour de ces figures de cas que s articule la question de la relation d objet, de son manque et/ou de sa signifiance. En deçà de la transitionnalité se découvrent des représentations d objets instables, précaires, difficiles à s établir dans le refus de la double appartenance au rêve et au réel “(p.137). Elle remarque avec pertinence que chez les fonctionnements limites, les “potentialités projectives sont beaucoup plus vivantes que dans les organisations psychotiques chronicisées”, les mécanismes projectifs témoignant selon elle d une “recherche active de communication [...] entre le sujet et son environnement”.

49Les déterminants sensoriels, quant à eux, sont révélateurs des modes de relation d un sujet avec son environnement. Ainsi, pour C. Chabert, “l excès ou la pénurie de réponses couleurs constitue le signe de barrières trop fragiles ou trop rigides dans la limitation du dedans et du dehors, indice de protection ou d ouverture à la fois par rapport aux stimulations externes et par rapport aux échos internes de ces stimulations “(p.163). Il s’agit, dans un registre de fonctionnement nuancé, de “définir, par la centration sur des taches colorées une enveloppe perceptive qui permet de situer les frontières entre les figures et le fond “(p.165). Les réponses morbides apportées par les sujets psychotiques montrent à quel point la réalité extérieure fait effraction, de par la précarité de l enveloppe corporelle.

50La dimension potentiellement interprétative de la couleur peut être saisie, signe d’une certaine sensitivité, la croyance délirante étant un processus actif entraînant une attention perceptive aiguë allant de pair avec une réactivité au changement de stimulus, cette réactivité à la réalité extérieure ne révélant pas pour autant une prise en compte adaptée de cette dernière, car étant remodelée par la conviction.

51Les capacités de liaison pulsionnelle quant à elles sont le signe de l’accès possible à l’ambivalence, elle-même traduisant un registre de fonctionnement souple et nuancé, sans projection massive. Nous retrouvons là les capacités de contenance discontinues de l’excitation pulsionnelle chez les fonctionnements limites, voire toujours attaquées chez les sujets psychotiques chez qui la fonction “d’intersensorialité, qui relie entre elles les sensations de diverses nature [...] est gravement défaillante, entraînant alors une angoisse de morcellement et de démantèlement “(C. Chabert, 1998).

Au TAT[]

Le rapport au réel

52Les traductions des troubles massifs du rapport au réel apparaissent au niveau des procédés d’élaboration du discours de la série E, autrement dit des émergences en processus primaire. Le scotome d’objet manifeste est la traduction du mécanisme du déni de la réalité, véritable mécanisme défensif. Ce déni de la réalité s’exerce donc jusque dans les caractéristiques manifestes des planches avec, par exemple, un déni de couleur, de symétrie (dissociation symétrique), et un déni de la réalité possible (contaminations, invraisemblances, création d’objets, constitution aberrante du corps). Dans le même registre, la perception de détails rares ou bizarres, avec ou sans justification arbitraire, ces éléments perçus devenant pour le sujet porteurs de significations particulières, arbitraires ou hermétiques.

53On retrouvera des perceptions sensorielles et des fausses perceptions qui témoignent de la “déformation de la réalité perceptive sous l’impact de la projection “(p.108). Dans les perceptions sensorielles, le sujet adhère alors à une réalité vécue, quasi-hallucinatoire et délirante.

54Nous observons une fluctuation de la conscience interprétative, avec une tendance pour le sujet à identifier et dénommer le matériel plutôt qu’ à l interpréter. O. Husain (1996) précise d ailleurs qu’ il s agirait, pour les sujets paranoides, d’aller jusqu’à déceler une réalité cachée. Cette hyper interprétativité serait repérable à travers les attributions de sens et d intentions à outrance.

55Ainsi qu’ au Rorschach, nous pouvons retrouver l instauration de liens même lorsqu’ ils ne s avèrent pas nécessaires, dans la lutte contre le morcellement, à travers par exemple des raisonnements tout à fait personnels. La causalité resterait donc illogique au niveau de classifications aberrantes, de raisonnements à l envers du sens commun, ce qui signerait à ce titre une désorganisation de la causalité logique.

56Sur un axe narcissique, le rapport au réel émerge au niveau des procédés marquant l instabilité des limites, avec notamment une porosité des limites entre intérieur et extérieur, qui “témoigne de la fragilité des frontières entre le dedans et le dehors “(2003, p. 97).

57Dans le même sens, l appui sur le percept marque une “dépendance aux objets externes mis en avant pour pallier les défaillances de l intériorisation des objets internes “(p. 98), tandis que l insistance sur les limites et les contours des objets ainsi que sur les qualités sensorielles renvoie “à l investissement de l enveloppe corporelle et au renforcement de la frontière entre dedans et dehors, par l accent porté sur la délimitation d un espace ou sur des qualités sensorielles “(2003, p.95). La réalité externe est ici perçue mais utilisée à des fins défensives.

La représentation de soi

58Concernant la représentation de soi, nous retrouvons des failles identitaires massives, qui se traduisent de façon majoritaire au niveau des procédés qui témoignent de la désorganisation des repères identitaires et objectaux.

59La confusion des identités est visible dans ce qu’ on appelle un “télescopage des rôles”, avec plusieurs personnages amalgamés en une seule représentation, ou dans un flou du discours tel qu’ il est impossible de différencier les personnages entre eux.

60Une désorganisation temporelle ou spatiale peut être sensible, avec un défaut de continuité temporelle et de repères dans l espace rendant compte de troubles du schéma corporel et d’un trouble des limites dedans/dehors. La chronologie paraît parfois se dérouler sur la planche elle-même comme si celle-ci était la réalité. La désorganisation spatiale se traduit notamment au niveau de localisations inadéquates (repères erronés ou énoncés de manière absolue).

61Enfin, les procédés rendant compte de l’altération du discours, avec les troubles de la syntaxe, le flou du discours et les associations courtes, par consonance ou par contiguïté, témoignent de la défaillance de la secondarisation sous l’impact de mouvements projectifs et pulsionnels, de la désorganisation de la pensée et des troubles dans les repères identitaires.

62Dans le registre des identifications narcissiques, la représentation de soi va se décliner au niveau des procédés qui marquent l’instabilité des limites, avec par exemple une porosité des limites principalement entre narrateur et sujet de l’histoire, où il existe “une confusion ponctuelle et transitoire entre le réel et l’imaginaire révélant la perte discrète de la conscience d’interpréter et le vacillement identitaire “(2003, p. 98).

63Elle peut également se traduire au niveau des procédés marquant l’investissement narcissique, avec notamment des détails narcissiques qui jalonnent les récits et qui ont pour fonction “d’assurer le repérage identitaire et la différenciation sujet/objet dans la relation à l’autre [.]. [Ils] sont l’équivalent des réponses”peau“au Rorschach en ce sens qu’ils assurent un renforcement de l’enveloppe corporelle pour protéger le sujet des excitations pulsionnelles en provenance de l’environnement “(2003, p. 93).

64Le même procédé au niveau de la grille de cotation renvoie également à l’idéalisation de la représentation de soi, dans la “représentation positive ou négative d’un”soi““(p.93) et qui assure le repérage identitaire lors de la relation à l’autre.

Les représentations de relation

65Dans le cas d’identifications confusionnantes, les représentations de relation vont apparaître préférentiellement au niveau des procédés mettant au jour la massivité de la projection avec par exemple l’évocation du mauvais objet. Rappelons à ce titre avec V. Shentoub (1990) que la perception du mauvais objet “est un concept propre à la théorie kleinienne et correspond à la notion de projection dans la terminologie classique freudienne “(p.120).

66De même, la recherche arbitraire de l’intentionnalité de l’image et/ou des physionomies ou attitudes est retrouvée où “le sujet est plus ou moins convaincu que l’image a un sens caché qu’il doit déceler et/ou qu’elle est destinée à lui faire dire quelque chose de précis, le sujet étant responsable de la modalité de la réponse [... ] Les attentions prêtées aux images attestent en plus d’une conviction projective et interprétative “(1990, p. 121).

67Dans ce cadre apparaissent bien sûr l’expression d’affects et/ou de représentations massifs, qui attestent d’une perte de distance obéissant également aux lois de la projection.

68Au niveau des procédés marquant la désorganisation des repères objectaux, on observe une instabilité des objets perceptible dans le va et vient indifférencié entre les représentations d’objets, qui sont “bons lorsqu’ils étayent, et deviennent mauvais lorsqu’ils n’étayent plus “(1990, p.119).

69Dans le registre des identifications narcissiques, les procédés qui signent l’évitement du conflit intrapsychique nous paraissent significatifs et les mouvements projectifs qui témoignent de divers degrés de croyance se retrouvent dans :

70– Les procédés dits “anti-dépressifs “tout d’abord, avec l’accent porté sur la fonction d’étayage de l’objet, dans sa valence positive ou négative, et où l’objet est essentiellement défini à travers ce que le sujet présume de sa fonction d’étayage, avec un degré de croyance plus ou moins fort ;

71– L’hyper instabilité des identifications ensuite, où “le défaut d’inscription psychique de la perte aboutit à des prises de positions identificatoires multiples et instables dont témoigne le passage labile dans le récit d’une place à une autre “(2003, p. 103) ;

72– Enfin, au niveau des procédés marquant l’investissement narcissique, avec l’idéalisation de la représentation de l’objet, dans sa valence positive ou négative, dans toute représentation d’un objet perçu comme idéalement bon et puissant, ou le contraire.

Le clivage

Au Rorschach

73Lorsque nous parlons des rapports du sujet aux objets et au monde extérieur, faisons-nous référence au clivage du moi ou à celui des objets ? Pour C. Chabert (1987/1998), l’un est à la mesure de l’autre, c’est-à-dire que les objets clivés “sont le reflet des images contradictoires que le sujet a de lui-même “(p.112). Pour elle, la différence entre refoulement et clivage consiste essentiellement en ce que le refoulement porte sur les représentations internes, tandis que le clivage porte sur la réalité externe. Point de souplesse au niveau du clivage, tant au niveau des relations entre imaginaire et réel qu’ entre le dedans et le dehors, ni de perméabilité entre les instances. C est en ce sens qu’ elle qualifie le clivage d’ éminemment “drastique”.

74L’utilisation du mécanisme du clivage montre dans tous les cas un débordement, transitoire ou plus chronique, des potentialités défensives d’ un sujet qui doit assurer des frontières menacées entre le dedans et le dehors. À ce propos et pour souligner les liens entre la croyance et le clivage, rejoignons de nouveau C. Chabert qui rappelle que “le maintien des limites d’ un soi mieux intégré offre des modalités de projection différentes “(p.113).

75Il s agit ici de repérer la qualité de l’ aménagement défensif du sujet, en particulier du clivage, et des mécanismes qui l’ accompagnent, à savoir le déni et la projection (de la projection dite “normale “à l’ identification projective). L’optique reste au fond la même que celle que préconise C. Chabert lors de l’ évaluation du fonctionnement psychique, à savoir “aborder les rapports entre l’angoisse, les défenses et le registre conflictuel “(p.214).

76P. Roman (2000) énonce les caractéristiques principales du clivage, telles que mises en évidence par C. Chabert (1998) au Rorschach, en différents points :

77– la précarité des liens entre des productions à valeur contradictoire (glissements, contradictions, juxtapositions, incertitudes) ;

78– la difficulté de proposer une synthèse au regard du stimulus et/ou de la qualité de la production ;

79– la mobilisation contrastée des affects dans une réactivité labile à la couleur, de la vie interne dans un investissement alternatif des kinesthésies sur l’ axe valorisation/dévalorisation, et du rapport au réel (en prise à quelques dérapages) au travers de la maîtrise formelle (p.195).

Le rapport au réel

80Au niveau du rapport au réel, C. Chabert souligne que le déni n’ est pas facilement saisissable au Rorschach de par l’ absence de stimuli figuratifs. Il est néanmoins possible de le repérer indirectement car il s’accompagne souvent du clivage. Au niveau des déterminants formels, elle souligne que cela explique un F+% bas, en d’autres termes peu de réponses déterminées par une bonne qualité formelle, mais rarement au dessous de 30%, dans le sens où le moi ne se détache jamais complètement de la réalité.

81L’objet est donc possiblement dénié, au moyen d’une part du déni de la réalité qui s’exerce jusque dans les caractéristiques objectives du test (déni de couleur, de symétrie : dissociation symétrique), et d’autre part d’un déni de la réalité possible (contaminations, invraisemblances, création d’objet, constitution aberrante du corps ...).

82C. Chabert souligne ainsi que dans les protocoles de sujets psychotiques, “la distinction entre imaginaire et réel est constamment minée par la confusion, la charge des mécanismes projectifs et l’insuffisance de l’ancrage dans la réalité objective “(p.244).

83Les mécanismes de défenses associés relèveraient ainsi du déni de la réalité perceptible (dissociation symétrique et réponses de mauvaise qualité formelle, utilisation inadéquate des couleurs) et de la réalité connue : “Le schizophrène se montre profondément convaincu que la réalité absurde qu’il propose est une réalité possible “(O. Husain, p.237).

84Nous pouvons rappeler la définition du clivage du moi par J. Laplanche et J-B. Pontalis (1967), tant elle nous paraît significative de la position du sujet par rapport au réel : “Terme employé par Freud pour désigner un phénomène bien particulier qu’il voit à l’œuvre surtout dans le fétichisme et les psychoses : la coexistence, au sein du moi, de deux attitudes psychiques à l’endroit de la réalité extérieure en tant que celle-ci vient contrarier une exigence pulsionnelle : l’une tient compte de la réalité, l’autre dénie la réalité en cause et met à sa place une production du désir. Ces deux attitudes persistent côte à côte sans s’influencer réciproquement”.

85Le clivage fonctionnel décrit par G. Bayle (1996) se traduirait par un surinvestissement des limites qui maintiendrait une adaptation suffisante à la réalité extérieure et écarterait en même temps les émergences fantasmatiques, ce qui se manifesterait au Rorschach par l’importance du facteur formel, avec un pourcentage de réponses formelles élevé.

86On voit bien, avec C. Chabert (1998), combien le surinvestissement des limites, caractéristique des fonctionnements limites, “risque de les transformer en membranes étanches, imperméables, ce qui s associe inévitablement au danger de coupure du moi d avec ses objets internes (entraînant des mécanismes de clivage) et/ou externes (ce qui se manifeste cliniquement à travers un”splendide isolement”) “(p.91). L’auteur fait référence ici explicitement au caractère négatif du clivage chez les fonctionnements limites s il s agit d un clivage trop serré qui étouffe tout mouvement au sein de la psyché, conduisant à des mécanismes d identification projective amputant le moi dans ses potentialités vitales.

87Le clivage, accompagné ici de la projection, apparaît bien sûr également au niveau de l absence de distance face au matériel, dans le fait que le sujet se sent directement menacé par ce qu’ il perçoit, marque de l identification projective où l’on observe le retour d’une menace localisée à l’extérieur et dirigée contre le sujet. Nous pouvons rappeler ici les développements de B. Brusset (2000) sur la projection en tant que liée, “subordonnée “dira-t-il, soit au refoulement, soit au déni et au clivage, entraînant par là même des altérations du rapport au réel selon l intensité des mécanismes en présence.

La représentation de soi

88En ce qui concerne la représentation de soi, le clivage, selon P. Roman (2000), prend deux formes distinctes dans les protocoles : “celle de la coupure, en référence à la déchirure du moi décrite par S. Freud (1938), qui traverse le moi du sujet pour maintenir séparés des investissements (le déni semble alors constituer un allié précieux au clivage dans ce projet défensif “(p.192) ; et celle de la “suture, proposée en filigrane par S. Freud (1927) dans sa description de la contiguïté (ou de la dépendance ?) maintenue entre les investissements par le clivage. (l idéalisation pourrait bien dans ce sens constituer un relais au clivage)”. Nous voyons dans ce dernier cas la marque du côté positif du clivage dans le maintien du lien à soi et à l autre, au sens où le clivage de l objet est originairement sensé protéger la relation à la mère, en faisant de l objet “non-mère “la mauvaise mère.

89Dans un type de fonctionnement psychotique, le clivage vise à défendre le moi de l éclatement identitaire, et le degré de clivage peut varier selon l intensité de la menace identitaire et surtout en fonction des capacités du moi à supporter cette menace et à faire appel ou non au clivage. Il s agit donc de s interroger sur le statut du sujet : est-il irrémédiablement clivé, ou va ton plutôt repérer une représentation de soi unitaire avec son pendant au niveau relationnel, à savoir l’établissement de relations différenciées et souples au niveau de l’expression des conflits ?

90Un fonctionnement marqué par le clivage fait apparaître, au niveau de la représentation de soi, des manifestations de ce que D. Anzieu (1985) nomme, préférentiellement chez les états limites, le “Moi-peau passoire”, percé, troué, et marqué par la porosité des limites. Le clivage du moi est ici perçu dans les brusques dérapages au niveau de l’expression de limites parfois bien assurées, tantôt effractées, ce qui rappelle la différenciation partielle entre dedans et dehors et rend compte, nous allons le voir dans le paragraphe qui suit, de “l’impact essentiellement agressif de la relation et ses effets majeurs sur la représentation du corps “(C. Chabert, p.145).

Les représentations de relation

91Au sein des représentations de relation, les réponses kinesthésiques peuvent apparaître en termes de clivage, dans la mesure où “elles renvoient à des représentations hyper dévalorisées ou hyper évaluées “(C. Chabert p.111). Nous reprenons les modèles que C. Chabert utilise dans son ouvrage de 1998 pour illustrer le clivage, en particulier ceux développés par P. et H. Lerner en 1980, sans oublier qu’ils caractérisent le clivage chez les états limites, mécanisme particulièrement opérant pour ces sujets, alors qu’il n’organise pas de manière générale le processus associatif chez les sujets psychotiques. Leurs développements concernent l’analyse des représentations humaines uniquement.

92P. et H. Lerner situent donc le clivage au niveau des “défenses primitives “chez les personnalités états limites et il est possible de le repérer sous quatre formes :

93– dans une séquence de réponses, une perception humaine décrite en termes affectifs spécifiques, non ambivalents et non ambigus, est immédiatement suivie d’une autre réponse humaine dans laquelle la description est opposée à celle utilisée précédemment ;

94– dans la description d’une image humaine entière, une nette distinction est établie de sorte qu’une partie d’un personnage est vue comme en opposition avec une autre partie ;

95– sont comprises dans une seule réponse deux images nettement distinctes, chaque personnage étant décrit d’une manière opposée à l’autre ;

96– un personnage idéalisé implicitement est terni ou abîmé par l adjonction de traits négatifs, où un personnage déprécié implicitement l est davantage encore par l adjonction de plusieurs caractéristiques disqualifiantes.

97Le clivage apparaît également dans l étude du traitement des affects avec les différentes modalités d’accès à l’ambivalence, cette dernière étant rendue possible par ce que M. Klein (1957) appelle l’intégration du moi, à savoir la possibilité de lier, dans et pour le même objet, des affects contradictoires, des aspects aimés et haïs de ce même objet, mettant en jeu les capacités réparatrices du sujet. Il est parfois possible de relever une angoisse qualifiée de paranoïde avec attribution d intention, insistance sur le regard, idée de concernement, thématique mystique (forces maléfiques) et la force du clivage peut apparaître clairement dans la qualité projective de cette angoisse.

98De manière générale, concernant le repérage de la qualité du clivage, il s agit de percevoir dans quelle mesure ce dernier apporte un certain degré de différenciation moi/non-moi. Nous relevons ainsi tous les facteurs de différenciation, tels qu’ils ont été dégagés par C. Chabert (1998) :

99– Élévation du nombre de réponses à déterminant formel, marquant l investissement des limites et des contours, ainsi que la capacité à se saisir de l enveloppe formelle des objets et par là même se protéger contre le risque de confusion avec l objet.

100– Traces d’investissement narcissique, à travers notamment les réponses “peau”, définies par C. Chabert comme “celles dont le contenu se réfère à une enveloppe ou à un contenant “et qui “évoquent une surface limitante entre dedans et dehors “(p.98). Il s agit des réponses déterminantes pour l indice de Barrière-Pénétration de Fisher et Cleveland (1958), que l auteur rappelle en ces termes :

101Contenus “animaux “: animaux à carapaces tels que scarabées, tortues, coquillages ; pelage ou peau spécifique : ours, serpent ;

102Contenus “objet “: vêtements, tissus, masques, proposés soit positivement (“robes charmarées”, “manteau royal”), soit négativement (“lambeaux”, “charpies”) ;

103Contenus “humains “: réponses humaines, kinesthésiques ou non, caractérisées par la fonction ou le rôle assigné (investi comme enveloppe ou comme masque protecteur : “clowns”, “avocats”, “marionnettes”, “roi, reine”).

104– Il est possible de voir apparaître les réponses kinesthésiques dites “en miroir “ou “spéculaires”, ou encore les réponses “reflet”, qui renvoient à la notion de dédoublement visant à “ramener à un ce qui pourrait être deux, c’est-à-dire séparé”. C. Chabert (1998) rappelle d’ailleurs à ce propos qu’il s’agit de représentations humaines identiques et non semblables.

105– Dans le même registre, l’idéalisation positive ou négative est en général présente, de même que l’utilisation des réponses témoignant de la sensibilité toute particulière à la couleur blanche et aux couleurs noires et grises, ainsi qu’à l’estompage. Ce surinvestissement de la sensation est caractérisé par C. Chabert comme la marque de la “quête maintenue des barrières “dedans/dehors témoignant de la capacité de recevoir un objet extérieur et d’être imprégné par lui.

106– Enfin, la sensibilité à la symétrie ainsi qu’à l’étayage est également la marque de capacités de différenciation entre le dedans et le dehors.

Au TAT

107Pour P. Roman (2000), la marque du clivage s’exerce non seulement au sein des investissements pulsionnels, mais “peut également prendre forme au cœur du lien qui se déploie entre le sujet et le matériel, lien médiatisé par le clinicien”.

Le rapport au réel

108Nous pouvons reprendre ici nos développements concernant le repérage de la qualité de la croyance au niveau des rapports du sujet au réel. Ainsi, les procédés marquant les altérations de la perception apportent un indice précieux quant aux “dérapages, aux échappées (fausses perceptions, liaisons arbitraires, confusion, instabilité des objets) qui viennent colorer le contexte de l’instauration du clivage et/ou de son vacillement “(p.197). Une remarque que fait cet auteur à propos des écrits de F. Brelet (1986) nous semble particulièrement intéressante, dans le sens qu’il relève la fonction économique du clivage comme ne menant pas forcément à une désintrication dans le chaos et/ou le désert psychotique, mais témoigne d’une “logique tolérante aux processus primaires “(p.197). Cette idée renforce notre questionnement sur le clivage en tant que préservant, dans certains cas et jusqu’à un certain point, le narcissisme de l’individu.

La représentation de soi

109Au niveau de la représentation de soi, les indices concernant l’existence d’un moi clivé semblent plus délicats à dégager au TAT. Le clivage du moi témoigne cependant d une lutte pour maintenir les assises narcissiques ; il est en lien étroit avec la création d objets persécuteurs pour protéger au moins temporairement le moi de la confusion : “Le clivage du moi s appuie partiellement, on le verra, sur le clivage de l objet et participe d aménagements à la frontière “(P. Roman, p.200).

110Il est également question ici des liens entre les affects et les représentations, ces derniers étant les représentants de la pulsion, le moi ayant pour tâche de les traiter au regard des divers registres conflictuels. Du point de vue économique, il s’agit pour le moi, selon V. Shentoub (1990), d opérer un “investissement à bonne distance, propre à lier les affects et les représentations et permettre la créativité à partir d une résonance fantasmatique enrichissante “(p.20), c’est-à-dire, au niveau du travail de la pensée, de répartir les énergies en de petites quantités. Du point de vue topique, nous retrouvons la question de l équilibre, plus ou moins harmonieux, entre les processus primaires et secondaires. Ainsi pour V. Shentoub, “tout va dépendre du potentiel organisateur du moi, de l organisation par le moi des représentations et des affects éveillés, réactivés par le stimulus-TAT “(p.23).

111Le repérage du clivage au niveau de la représentation de soi va nécessairement s effectuer, au TAT, à travers un des deux grands registres de problématique sollicités par les planches, à savoir celui de l identité (l autre étant celui des relations d objets) qui désigne “l ensemble des processus psychiques fondamentaux par lequel l individu accède à une représentation de sa continuité d exister (dans le temps et dans l espace) “(p.42). Dans le cas d un fonctionnement psychique marqué par le poids du clivage, il est possible de percevoir les aléas de l unité identitaire, ainsi que la fluctuation de la différenciation entre les personnages.

Les représentations de relation

112L’expression du clivage en lui-même est perceptible de façon plus aisée au niveau des représentations de relation, également dans le sens où le clivage de l objet est le signe qu’ un clivage existe dans le moi ; ce clivage est repéré notamment à travers les imagos parentales qui peuvent faire l objet d un clivage entre bon et mauvais objet pour les différencier. Ainsi, C. Chabert (1998) souligne que “la menace inhérente à la relation à l image maternelle rend son investissement à la fois excitant et dangereux pour le narcissisme du sujet car ouvrant le risque d empiétement, de confusion et/ou de persécution “(p.131). Dans ce sens, le TAT, en tant que matériel représentant des personnages et des scènes relationnelles, se prête tout particulièrement à l étude des relations d objets.

113Certaines planches sont pertinentes pour repérer les imagos parentales, à savoir les planches 1,2,5, 6BM et 7BM, 6GF et 7GF, 11 et 19. Rappelons à cet égard la cotation du procédé du clivage au niveau des procédés marquant l instabilité des limites. F. Brelet-Foulard et C. Chabert (2003) notent à ce propos que le clivage peut non seulement “se déduire d un ensemble de mécanismes regroupant notamment d autres procédés de la série CL [instabilité des limites], mais aussi de la différence de traitement des problématiques d’une planche à une autre oscillant, face à l’œdipe, entre la liaison et la désintrication des mouvements pulsionnels “(p. 100).

114La qualité de l intégration du moi est appréhendée à travers l aménagement de l ambivalence au sein des planches qui sollicitent une problématique dépressive, à savoir essentiellement les planches 3BM, 12BG et 13B. Dans ce sens, V. Shentoub (1990) rappelle que “la liaison des mouvements pulsionnels libidinaux et agressifs permet d établir à la fois la continuité de l objet, la continuité narcissique du sujet et son accès à l ambivalence “(p.44). Elle ajoute que “moins les processus de liaison sont efficaces, plus les modalités de fonctionnement sont fragiles : l acmé schizophrénique constituant un exemple extrême d’attaque des liens et de désintégration de la pensée”. Ici, le clivage, s il témoigne de la mise à mal des processus de liaison, permet néanmoins et jusqu’ à un certain niveau de maintenir un lien à l objet et préserve les processus de pensée.

115Nous repérons la qualité du clivage essentiellement à travers les procédés marquant la différenciation moi/non-moi, avec les défenses narcissiques, comme les défenses de type maniaques (pirouettes, virevoltes, clin d œil, ironie, humour). Les défenses narcissiques sont le signe d un gel transitoire de l excitation pulsionnelle qui n est plus vécue comme une effraction corporelle immédiate, donc permet de préserver des limites et prévient de la confusion sujet/objet. Le surinvestissement de la relation et la sensibilité à l étayage témoignent quant à eux d une ouverture relationnelle minimale, de la perception d une situation relationnelle possible.

116Le clivage de l objet en tant que tel est repéré dans le meilleur des cas, à l instar du point de vue de B. Rosenberg (1980) selon lequel il s agit, au niveau du clivage de l objet, de la capacité à figurer à l extérieur le clivage du moi (par le mécanisme de projection), ce qui relativise la confusion moi/non-moi. Rappelons, avec V. Shentoub (1990), que le clivage de l’objet consiste en une “oscillation extrême et répétée entre des représentations d’objets totalement bons et d’autres totalement mauvais, avec pour conséquence la possibilité pour un de ces objets de passer complètement et brutalement de l’un à l’autre de ces extrêmes “(p.120).

117C. Chabert (1998) indique, à propos d’un fonctionnement narcissique dont elle analyse le protocole de TAT, combien les procédés rigides marquant “la saisie perceptive des situations “sont très vite débordés par la dramatisation ou la projection et que les mécanismes d’isolation sont “parfois proches du clivage, dans la mesure où les représentations coupées les unes par rapport aux autres sont souvent sous-tendues par des contenus très différenciés” (p.130).

118Cette remarque nous permet d’asseoir l’idée d’un continuum entre les divers mécanismes de défense et un excès de projection fait parfois basculer l’interprétation du côté de mécanismes plus archaïques, tout comme l’intensité des affects dans le protocole analysé par C. Chabert rend compte de l’intensité des “mécanismes d’identification projective qui en déterminent l’expression “(p.130). Il est vraiment question ici de la massivité ou non des représentations et des affects, en lien avec la dimension de contrôle ou non, par le clivage et l’identification projective.

119Tout comme V. Shentoub (1990) le rappelle, il va s’agir d’apprécier le dynamisme du fonctionnement psychique, dans le sens où “l’intérêt de tout diagnostic est de pouvoir apprécier l’ouverture au changement chez un individu, la variété associée à la mobilité des mécanismes de défense telle qu’on peut en rendre compte à travers la feuille de dépouillement “(p.133).

VIGNETTES CLINIQUES

120Nous ne reprendrons pas l’analyse systématique de tous les facteurs relevés plus haut renvoyant à la croyance et au clivage dans les protocoles d’Hélène et Olivier, mais nous proposons une présentation des projectifs dans le projet annoncé de cet article, à savoir mettre en avant à la fois le diagnostic psychopathologique et saisir la place et la fonction des mécanismes de croyance alliés au clivage, dans l’optique de se faire une idée de l’évolution possible du fonctionnement psychique de ces patients. La passation test-retest a été réalisée à une année d’intervalle.

Hélène (18 ans) : test

121Hélène est âgée de 18 ans. D’allure timide, elle accepte cependant volontiers la proposition de l’entretien et du bilan psychologique. Elle est titulaire d’un BTS mais elle ne parvient pas à dire si ses études lui plaisent réellement.

122Il y a quelques semaines, à la suite d’une rupture sentimentale douloureuse, elle a présenté pour la première fois un épisode délirant aigu, avec une réticence exprimée à se remémorer ces moments ressentis comme difficiles, et surtout à me livrer des contenus dont le souvenir la rendait “honteuse”.

123Lors de son arrivée à l’hôpital, son discours était empreint de coq-à-l’âne, de barrages ainsi que de thèmes de mort. Hélène ne savait d’ailleurs pas trop si elle était dans un rêve ou dans la réalité et elle associera à ce sujet un sentiment de “cauchemar permanent”. Si les symptômes délirants se sont amenuisés au fil de la prise en charge, le discours sur le délire reste flou et restrictif.

Au Rorschach

124Au Rorschach, la productivité est importante et la verbalisation est riche, les réponses prennent une épaisseur projective tout à fait évidente. Hélène parle beaucoup en son nom propre et me fait part de son ressenti à maintes reprises.

125Dès la première lecture de son protocole, l’alternance entre des conduites adaptées et les émergences en processus primaires désorganisantes est patente et traduit la présence du clivage, mécanisme qui semble faire partie intégrante de son fonctionnement psychique.

Le rapport au réel

126Au niveau du rapport au réel, le fonctionnement intellectuel paraît tout d’abord très investi dans l’attention portée à la construction et à l’élaboration du matériel. Si la présence de réponses globales banales atteste la possibilité pour Hélène de donner des représentations dont l’unité est affirmée, la plupart des autres réponses relèvent d’un effort d’organisation évident. La disparition des réponses globales aux planches pastel, c’est-à-dire lorsque les excitations sensorielles deviennent plus fortes, est le signe de l’effort de contrôle (focalisation sur les détails) même si son efficacité est inégale. Nous avons donc une désorganisation partielle par rapport au réel mais sans pour autant de rupture avec la réalité perceptive, ce qui constitue un appui permettant parfois de modérer l’excès régulier de projection fantasmatique. L’angoisse est forte mais n’envahit pas les processus de pensée même s’ils sont fragilisés par les mouvements projectifs.

La représentation de soi

127Le clivage apparaît au niveau de la représentation de soi, marquée par la discontinuité et les défaillances du pare-excitation : si les représentations corporelles sont parfois unitaires et solides, elles peuvent se détériorer ensuite. La séquence associative de la planche V est à cet égard très significative : la “chauve-souris “décrite au départ a tout d’abord des “ailes bizarres et pas bien dessinées”, cette dernière constatation se présentant comme une projection de sa misère narcissique mettant ensuite au jour une enveloppe percée, trouée (“comme si elles se détruisaient un peu “puis “comme si elles étaient mortes, fichues”). Le besoin de réassurance se fait sentir, l’appel au clivage s’avère essentiel pour éviter la désorganisation (“mais elle sourit toujours, donc ça va”).

128Planche V : Ben là je vois une heu chauve-souris. Vue de dos on y voit pas... ah on voit un petit peu les yeux, elle a un petit nez et une toute petite bouche qui sourit. Elle a pas l’air méchant. On voit ses ailes mais elles sont bizarres elles partent, elles sont pas bien dessinées comme si elles se détruisaient un peu. Par contre on voit bien ses petites pattes. On voit ses ailes comme si elles étaient mortes, comme si elles étaient fichues, mais elle sourit toujours donc ça va. > v > v (Des grandes oreilles. En fait je sais pas trop comment c’est vraiment une chauve-souris).

Les représentations de relation

129Les représentations de relation mettent au jour des mouvements d’identification projective qui apparaissent dans l’évocation de personnages maléfiques (“monstres”, “sorcières”) ou un bestiaire inquiétant voire persécuteur, avec comme corollaire le retournement de ces mouvements projectifs sur soi, ce qui marque l’altération de la qualité des défenses par l’irruption de processus primaires désorganisants pour le moi. La conscience interprétative fluctue alors nettement, au gré des émergences en processus primaires. Ailleurs, le dénuement narcissique et l’absence d’étayage apparaissent derrière l’échec des défenses narcissiques, mettant en évidence le trouble des limites entre le dedans et le dehors (planche II : “Un visage qui pleure [...] il pleure comme s’il y a du noir et ça a tout coulé [...] C’est un personnage triste, qui pleure, qui pleure, qui pleure... La tristesse elle reste là”).

130De façon générale, on observe une double polarité au niveau des représentations de relations. Hélène a recours à la juxtaposition de l’amour et de la haine, le mécanisme du clivage étant alors évident (planche II : “on a les yeux là, mais ils sont méchants, ils ne sont plus tristes “; planche VII :”C’est une bête qui me paraît gentille “puis : “par contre en dessous on dirait un monstre”). Planches VII et X, le clivage apparaît dans la description d’une perception animale décrite en termes affectifs clairs, immédiatement suivie d’ une autre réponse dans laquelle la description est opposée à celle utilisée précédemment ; on voit également apparaître un déni de la réalité extérieure à travers la dissociation symétrique :

131Planche VII :

132–Alors là je vois comme des animaux avec des grandes oreilles (plus des lapins avec leurs oreilles qui ne retombent pas, qui tiennent en l’ air mais ils ont pas un corps de lapin, plutôt de poule. Je sais pas, c’est les oreilles ou un chapeau) ;

133– Ou plutôt comme si c’était un chapeau. C’est une bête que je ne connais pas, qui me paraît gentille ;

134– Par contre en dessous on dirait un monstre, il me paraît méchant. C’est symétrique y’a l’autre en face pareil comme une sorcière. Il est tout déformé. Ces deux là se ressemblent mais celui là est plus flou, il est moins clair. Les monstres ils se ressemblent mais pas tout à fait. On voit... son œil droit est plus petit à droite (Là j’ai seulement la tête. Tout, la forme, il a la tête pas comme nous, déformée. Et je vois un nez comme une sorcière et là y’a l’œil, on sent qu’il est méchant. Là il paraît moins trouble que celui là. C’est la forme et les ombres qu’il y a, j’ai vu ça).

135Planche X :

136– Ah y ’ a du bleu ah ! ... Là je vois un petit monsieur avec une moustache verte, on voit pas sa bouche, là c est ses cheveux en rose, là ses yeux en jaune avec la pupille en un petit peu orange la pupille.

137– Là on dirait des petits monstres qui viennent l’attaquer avec une tache de sang au bout, comme s ils venaient de l’ attaquer. En fait vers les gugus les petits monstres y a une tache de sang et une autre tache je sais pas, comme s ils faisaient du mal au monsieur mais y’a le bleu qui est là pour enfin ouais pour sauver un peu, avec le vert... (Les bêtes viennent creuser, elles ont plein de pattes là) ;

138– Et là en noir on dirait tout, on dirait un pistolet mais vraiment seulement le bout quoi. On le remarque pas vraiment. En fait y ’ aurait un trou dans sa tête enfin ses cheveux et là le bleu qui est là pour raccommoder en fait les deux morceaux de ses cheveux. Ouais je sais pas si c’est sa tête, plutôt ses cheveux, en fait le contour de ses cheveux, de son visage ;

139– En bleu aussi là on dirait des bestioles, des petites bêtes qui viennent faire du mal, qui tiennent un bout du rose pour couper avec le vert comme si c’était une scie. Mais on voit pas si il sourit ou pas car on voit pas sa bouche, mais on voit dans ses yeux qu’il est inquiet ;

140– En fait en noir on dirait aussi des bêtes qui tiennent un outil, je croyais que c’était un pistolet mais c’est pas un pistolet. En fait en noir là en bleu ils attaquent le monsieur, avec un outil. Là y’a une petite tache rouge mais je sais pas pourquoi ;

141– Pareil le bleu c’est bizarre on dirait des espèces de lunettes mais elles sont pas au bon endroit, pas sur ses yeux. Ce serait plus pour cacher les bêtes, ce qu’elles lui font mais elles sont pas au bon endroit et il voit tout. Voilà.

142La massivité de la projection se poursuit à cette planche, où apparaît l’alternance entre des évocations idéalisantes et des représentations à connotation persécutrice. On observe par là, l’incapacité à maintenir des défenses narcissiques réellement opérantes (“on dirait des espèces de lunettes mais elles sont pas au bon endroit, pas sur ses yeux. Ce serait plus pour cacher les bêtes, le mal qu’elles lui font mais elles sont pas au bon endroit et il voit tout”). Le clivage est ici discontinu, il révèle à la fois les tentatives de mettre en place des barrières étanches entre le dedans et le dehors, et confirme l’impuissance à combler les failles au niveau de l’intégrité du moi. La croyance, apparaissant entre autre à travers les processus projectifs, est trop marquée et insuffisamment contenue par le clivage.

143Nous en voyons une autre traduction planche III, où la quiétude narcissique est recherchée dans une réponse reflet, où les personnages sont représentés en miroir, dans une même action, dans une sorte d’anti conflictualité. L’étayage réalisé (“des petites voix qui viennent guider les personnages, comme un peu leur âme”) est ensuite troublé par le surgissement d’affects d’angoisse suscités par les couleurs rouges et noires, à travers une abstraction (“Pis les couleurs ça fait un peu peur. Les couleurs rouge et noir ça fait penser à la mort”, puis”là je vois des crânes”).

144Planche III :

145– Ah je vois deux personnages l’un en face de l’autre, qui partagent quelque chose ;

146– On dirait un nœud papillon qu’on met là, enfin que les garçons mettent ;

147– Et là je vois comme des petites bestioles qui sont derrière, ils en ont chacune une. Ils font la même activité en fait, c’est comme s’il y avait un miroir. C’est symétrique ils font la même chose (Comme des petits fantômes avec une longue tige sur la tête, qui viendraient en fait comme des petites voix qui viennent guider les personnages, comme un peu leur âme) ;

148– v Pis les couleurs ça fait un peu peur. Les couleurs rouge et noir ça fait penser à la mort ;

149– Là je vois comme des crânes. Hum c ’ est tout (Comme s ’ ils avaient une barbichette aussi. Ah je vois comme s il y avait une oreille, là on voit mais elle est un peu moins visible).

150L’ intensité des mécanismes projectifs, à travers la sensitivité d’ Hélène, transparaît également dans sa perception de l’imago maternelle où, planche VII par exemple, la dangerosité est claire (“monstre. méchant...sorcière”) tandis que planche IX, l’image d’une “méduse “confirme la menace maternelle, dans une représentation qui condense à la fois la régression dans l’évocation d’un animal marin et la dangerosité du bestiaire ainsi que l’absence de consistance de l’objet en lui-même (“couleur transparente”).

151Planche VII : [.] Par contre en dessous on dirait un monstre, il me paraît méchant. C est symétrique y a l autre en face pareil comme une sorcière. Il est tout déformé. Ces deux là se ressemblent mais celui là est plus flou, il est moins clair. Les monstres ils se ressemblent mais pas tout à fait. On voit. son œil droit est plus petit à droite (Là j’ ai seulement la tête. Tout, la forme, il a la tête pas comme nous, déformée. Et je vois un nez comme une sorcière et là y a l œil, on sent qu’ il est méchant. Là il paraît moins trouble que celui là. La forme et les ombres qu’ il y a, j’ ai vu ça).

152La croyance et le clivage trouvent également leur traduction au niveau du pôle sensoriel qui ici est très investi : la couleur fait véritablement effraction par endroit, marquant le défaut du refoulement et le relais pris par le clivage. On a vu planches II et III de quelle façon le rouge et le noir réactivent des affects d angoisse et une effraction du moi difficile à contenir (“ce serait le cerveau mais il manquerait un bout”) malgré les tentatives de donner des réponses “peaux”, faisant appel aux enveloppes corporelles (“comme un bandeau qu’ il aurait. comme un chapeau, mais pourquoi il a le trou là, je sais pas”).

153Planche II :

154– Alors... Un visage qui pleure. Y ’ a les yeux là. Il pleure et ça a tout coulé, comme si y a du maquillage et que ça a tout coulé. Là c est la bouche. C est un personnage triste, qui pleure, qui pleure... La tristesse elle reste là, avec les taches, ça recouvre le rouge mais ça arrive pas à recouvrir donc on voit encore les taches rouges (Dans ce sens là. Le rouge, là on voit que c’est translucide un peu là et ce serait un peu comme les joues, comme du maquillage là et là, la bouche d’un petit papillon. C’est surtout les taches rouges qui expriment de la tristesse. La couleur et la forme des yeux) ;

155– Et là on dirait un petit papillon (v A) Ah d’accord ! > v ?

156– Ah là je vois tout le temps des yeux et là en fait ce serait le cerveau, mais il manquerait un bout et là justement cette tache ça s’en va. Ça fait un peu peur en fait ces yeux rouges. La couleur noire et le rouge ça fait peur (On a les yeux là mais ils sont méchants, maintenant ils sont plus tristes ( ?) C’est la forme. (Cerveau ?) Mais ce serait plus un démon maintenant enfin c’est sa tête. Et il aurait un ruban vous savez comme les musulmans et le petit serpent) ;

157– Et là on dirait un petit serpent et là comme un bandeau qu’il aurait... Ouais, un petit serpent, pour décorer ;

158– Ah maintenant je verrais ça comme un décor en fait, comme un chapeau, mais pourquoi y’a le trou là je sais pas.

159Les couleurs pastel quant à elles ne permettent pas une reprise défensive puisque les limites entre dedans et dehors deviennent floues par moment, comme à la planche VIII (“Le orange qui dégouline sur, je sais pas ce que c’est le truc rose”) ; et planche IX, on note l’alternance entre l’évocation d’un objet aux contours nets (“des chevreuils, des bêtes à cornes”) et des réponses dévoilant l’intérieur du corps (”une tête avec un énorme cerveau”). On arrive même à une réponse condensant l’angoisse de castration et l’inquiétude identitaire fondamentale (“Un chameau avec quelqu’un dessus mais on voit pas sa tête, ça bouge beaucoup. Pareil, le chameau est amputé de la patte et derrière on voit rien, on voit juste une partie de la patte”).

160En contraste avec la symptomatologie psychotique au niveau clinique, la caractéristique principale de ce protocole est, comme nous venons de le voir, celle d’un fonctionnement psychique clivé. La production est jalonnée de défenses narcissiques bien présentes, mais régulièrement mises en échec, ce clivage mettant au jour un dénuement narcissique marqué et entraînant des défenses plus archaïques, telles que l’identification projective, qui viennent perturber les efforts de cadrage, de mise en place de formes contenantes. En termes diagnostiques, il paraît possible d’évoquer un fonctionnement limite-narcissique, trop fragile actuellement pour garantir un contenant solide aux mouvements pulsionnels et qui fait appel à des mécanismes de défenses de type “limite”, pour se préserver d’un débordement pulsionnel toujours latent.

161La présence du clivage, associée à des mécanismes projectifs (croyance) réguliers et parfois massifs, signe la fragilité de ce fonctionnement psychique de type narcissique. L émergence de l accès délirant peut s expliquer à la fois par les points de fragilité évoqués plus haut, et a probablement contribué à mettre en échec l opérationnalité du clivage. Néanmoins, la constance des défenses narcissiques, relayées par les défenses plus “limites”, ainsi que la richesse fantasmatique permise par l expression de la croyance, font imaginer une évolution plus favorable, davantage marquée par une reprise du système défensif, avec un clivage plus opérant et parallèlement des mécanismes de croyance moins massifs, permettant peut-être par la même occasion à l ’ angoisse de diminuer... La question qui pourrait se poser ici serait de savoir si l éventuelle reprise défensive par un clivage plus marqué ne risquerait pas de couper davantage Hélène de ses affects, dépressifs notamment, rendant l accès au soin plus problématique dans la mesure où l autosuffisance de soi ainsi retrouvée rendrait difficile

162l appel à l objet ?

Au TAT

163Au TAT, la passation a été particulièrement longue, Hélène s est attachée à décrire finement et de façon répétitive les éprouvés subjectifs de chacun des personnages, hésitant sans cesse sur l’évolution à donner à ses récits.

Le rapport au réel

164Concernant le rapport au réel, la majorité des procédés utilisés relèvent de la série C (pôle narcissique et surinvestissement de l objet), procédés visant à renforcer les frontières entre le dedans et le dehors, avec notamment l accent porté sur des qualités sensorielles. Les émergences en processus primaires sont ainsi plus rares mises à part quelques craquées verbales ou représentations crues en lien avec la résonance latente du matériel, ce qui marque le contrôle opérant des défenses narcissiques et rigides.

La représentation de soi

165Au niveau de la représentation de soi, l’accent est tantôt mis sur la volonté d’affirmer l’autosuffisance de soi, tantôt sur son échec et l’appel à l’étayage de l’objet. L’essentiel de la problématique se situe au niveau de l’angoisse de perte d’objet, problématique traitée sur un mode narcissique avec recours au surinvestissement de l’objet lorsque les défenses narcissiques sont inopérantes. L’objet absent n’étant pas intériorisé, il devient alors impossible à Hélène de raconter une histoire en son absence sur la planche, qui représente sa perte pure et simple. En effet planches 11 et 12BG, elle fera appel à des références personnelles et à un sentiment de quiétude narcissique, l’idéalisation reposant sur la description d’un endroit apaisant et étayant, permettant de passer outre l’absence de personnage sur ces deux planches.

166Planche 11 : ... (50”) Je vois pas de personnes pour heu, ben pour raconter une histoire... Je vois que c’est un beau paysage et y’a des êtres vivants là sur le pont mais c’est pas des personnes concrètes alors heu... C’est pas des êtres humains donc heu y’a pas d’histoire. Le paysage est beau avec les pierres et le pont. Non je vois rien du tout.

167Planche 12BG : ... C’est un petit coin tranquille avec l’arbre là, l’eau, la petite barque qui attend quelqu’un pour... Y’a une personne spéciale qui vient c’est son endroit pour se réfugier, pour penser, pour être seule +++ Et il manque heu, quelqu’un pour raconter une histoire. C’est un endroit que j’aurais aimé avoir pour heu... me réfugier. J’aime bien ce style de tranquillité avec l’eau qui apaise, mais il manque une personne, voilà.

Les représentations de relation

168Au niveau des représentations de relation, on voit bien l’oscillation entre l’affirmation du besoin d’autrui et l’impossibilité à se trouver en état de demande, ce qui allonge la durée des récits. Tout au long du protocole, la honte d’avoir besoin de l’autre révèle une souffrance narcissique intense et des assises narcissiques insuffisamment solides.

169Ainsi planche 13MF, le personnage masculin en deuil a honte de pleurer ; cependant, on peut percevoir la grande attente vis-à-vis d’autrui derrière ce surinvestissement narcissique (“. et il se cache les yeux parce qu’ il pleure et il croit qu’ il a pas le droit de pleurer. Il croit qu’ il doit être fort mais là vu qu’ il est tout seul avec sa femme morte il se laisse aller, mais il se cache quand même. Pour le moment, il est trop malheureux pour penser, il est perdu. ”).

170Planche 13B, le petit garçon voudrait que ses parents le comprennent sans même qu’il ait besoin de parler, situant les relations interpersonnelles sur un mode spéculaire, et le récit s’engage dans une dimension dépressive et abandonnique, où l’appel à l’autre est massif mais reste sans écho, marquant le dénuement et l’incapacité à être seul.

171Planche 13B : ... C’est un petit garçon qui boude, il vient de faire une bêtise, il vient de se faire engueuler par ses parents. Il s’est pas fait vraiment disputer mais lui il lui tient à cœur. On voit qu’il est pas vraiment malheureux il pleure pas, mais il est soucieux... Il est devant la porte, s’il serait été puni il serait dans sa chambre ou une chose comme ça. C’est un petit c’est un petit garçon qui est, qui est calme, très réservé... et il est tellement gentil c’est peut-être pour ça que ses parents l’ont pas... disputé, il est calme alors il fait pas de bêtises. Je le verrais très... très soucieux... il pense... il fronce les sourcils un peu... c’est peut-être simplement le soleil mais il réfléchit, il porte les mains à sa bouche comme ça. Il attend peut-être que quelqu’un vienne enfin ses parents lui demandent ce qu’il a pour pouvoir dire ce qu’il a, ce qui fait soucis. Mais est-ce qu’il pourra le dire car il est petit ? En fait s’il s’est mis là, à l’entrée de la porte c’est qu’il a un souci. En fait il cherche à attirer l’attention de ses parents parce qu’il a un souci et il sait pas comment le dire. J’ai l’impression que, que ça fait un petit moment qu’il attend, pis y’a personne qui vient. Derrière c’est noir, on voit pas d’ombre, de présence qui bouge. On le sent seul qui réfléchit et il attend, il attend de l’aide parce qu’il est pas assez grand pour se débrouiller tout seul.

172À la planche 16, planche totalement blanche, Hélène entre dans une histoire totalement idéalisée, magique et marquée par la toute-puissance, où le couple mis en scène se suffit à lui-même, triomphant contre l’angoisse dépressive néanmoins sous-jacente, dans un état de béatitude narcissique total.

173Planche 16 : Ah ouais (paraît très étonnée) !!! Ouah, ça fait un choc !!! Ben je vois heu un homme et une femme qui se marient, elle a une grande robe blanche et ils sont très, très heureux. Et heu, c’est vraiment le, le bonheur et c’est disons qu’ils profitent ils en profitent et heu. mais là ils savent enfin pour le moment, ils savent que ça va durer mais ça personne ne le sait mais pour le moment ils s’en foutent complètement. Et je les voit seulement les deux, y’a pas tous les invités et tout ça. En fait sa grande robe blanche qui les entoure, elle est immense, sa grande robe blanche. Je les vois très rapprochés, c’est un peu comme le conte de fée, mais je les vois bien réels, mais seulement les deux, pas avec plein de personnes autour, ils se marient pas par obligation mais là c’est par amour. Je vois seulement les vêtements : costard cravate pour le monsieur et ils ont besoin d’être ensemble, d’être proches. Et je les vois dans les bras l’un de l’autre un peu comme si y’avait de la musique mais y’en a pas, y’en a pas besoin, comme s’ils marchaient pas, pas sur terre, comme s’ils s’envolaient peu à peu tous les deux. Et je les vois vers une église mais pas vers le prêtre pour prononcer leurs vœux, mais ils s’envolent dans le ciel mais ils sont heureux sans personne autour, ils s’occupent de personne, ils ont besoin de personne. Tout est blanc, la pureté et il peut pas avoir de fin...

174Cette dernière planche situe bien le mode de fonctionnement psychique d’Hélène dans le registre narcissique, ce qui confirme le diagnostic d’état limite narcissique en difficulté, faisant alors appel au surinvestissement de l’objet tout en ayant du mal à s’y résoudre. Au TAT, les défenses narcissiques se sont mieux déployées, et ont été plus opérantes qu’au Rorschach, à l’instar de la planche 16, mais la menace dépressive reste bien présente et déstabilisante au niveau identitaire, ce qui peut par ailleurs expliquer la survenue de cette symptomatologie ponctuelle de type psychotique, à la suite d’une rupture sentimentale qui n’a fait que raviver chez Hélène cette problématique de perte d’amour de la part de l’objet.

175Le protocole de TAT, plus que le Rorschach, montre bien de quelle façon le clivage amène dans des configurations de type limite des capacités de différenciation accrues, autant au niveau des structures internes de la psyché que par rapport au monde extérieur. La confusion semble en effet jugulée par le surinvestissement régulier des limites, ce qui donne une dimension moins projective à la production ou du moins une meilleure qualité projective puisque associée à des mécanismes qui marquent la différenciation.

176Gageons que le retest d’Hélène montrera une meilleure efficience du mécanisme du clivage, dans des capacités de différenciation accrues, au vu de l’importance des mécanismes narcissiques en toile de fond, malgré la désorganisation induite par l’accès délirant.

Hélène (19 ans) : retest

Au Rorschach

177Le Rorschach est moins riche qu’au premier bilan et si le protocole reste de même facture, la qualité des défenses narcissiques a subi quelques changements. Les défenses par l’inhibition sont davantage effectives après la verbalisation de mouvements fantasmatiques. La conscience interprétative se fait alors plus présente, mais nous assistons toujours aux mêmes dérapages, aux mêmes émergences en processus primaires rendant compte d’une représentation de soi marquée par la discontinuité et les défaillances du pare excitation en dépit d’une cohésion identitaire toujours très recherchée.

178Planche V :

179– Là je vois une chauve-souris, avec les ailes heu toutes abîmées. On voit que c’est symétrique par rapport là au milieu (En entier. Tout autour, y’a des bosses partout) ;

180– Et comme des pattes d’animaux pis ça se reflète > ? C’est tout. (Deux pattes là et deux ici mais des pattes différentes enfin pas les mêmes animaux. Pattes un peu lapin, là pattes chauve-souris, là plus un chien).

181Planche VII :

182– Je vois deux visages qui se regardent avec des plumes sur la tête et ils sont bizarrement faits, ils ont le cou qui part en arrière et pas les bras. Et ils ont pas de jambes, que le torse... ils sont posés sur des cailloux ;

183– Y a quatre têtes en fait, une là, une là, et à la place du corps, mais ils ont l’air plus méchants pis heu elles se regardent pas en fait ces deux là. C est tout (Toujours symétrique).”

184Planche VIII : [.] v Alors là encore deux têtes comme si y avait quelque chose enfin qui leur dégoulinait dessus, quelque chose d un peu blanc. C est plutôt des têtes d’animaux ? > C’est tout (Là les yeux, pis le nez aussi. Ça me fait penser un peu à une tête de mouton, avec les oreilles là ( ?) Quelque chose de chimique, consistant, blanc, un peu comme de la mousse).

185Dans l ensemble, les mouvements d identification projective sont toujours présents dans le retour sur soi d une menace pourtant projetée à l extérieur, mais ils sont davantage contenus, comme à la planche X, où l atteinte narcissique, bien que présente, est amenuisée par les détails narcissiques à valence protectrice (“lunettes”).

186Planche X :

187– Alors je vois un homme avec des cheveux roses, et des yeux jaunes et rouges et une petite moustache heu. verte.

188– Et autour y a des, des bêtes alors y a les grises là elles ont plein de pattes et elles portent quelque chose.

189– Y a les bleues qui tiennent un truc vert, coupant on pourrait dire ouais. (Pareil, des bêtes un peu imaginaires quoi. Pas spécialement. gentilles. dans leurs yeux. Mais le monsieur il a l’air d’être gentil) ;

190– Y a les deux petites noires pis heu en fait elles viennent toutes s attaquer à la tête

191là.

192– En fait il lui manque des cheveux et pis à la place on a une petite cicatrice rouge, et là comme des espèces de lunettes, posées sur le front. Pis c est tout.”

193Dans l ensemble, les couleurs rouge et noir réactivent toujours des affects d angoisse mais l effraction du moi semble relativement contenue. L’inquiétude identitaire persiste mais les efforts dans la mise en place de formes contenantes paraissent plus efficaces, tandis que la projection se fait généralement moins massive, les mouvements pulsionnels ne menaçant pas de déborder à tout moment, comme lors de la première passation, sans pour autant entamer la richesse fantasmatique. Le taux d angoisse s en trouve alors diminué de manière significative, Hélène ne débordant pas de références personnelles incessantes comme au premier bilan, les processus de pensée s en trouvent davantage préservés et efficients, allant de pair avec une meilleure qualité du rapport au réel.

Au TAT

194Au TAT, le protocole d Hélène confirme la meilleure efficience des défenses narcissiques avec notamment un clivage plus solide : l idéalisation et le déni des affects dépressifs la protègent davantage. Le récit de la planche 16 est significatif à cet égard du déni du travail de deuil avec une séparation impossible à élaborer.

Planche 16 : D’accord ah oui ! ... Heu c’est l’histoire d’une jeune fille qu’a pas été heureuse pendant son enfance et son adolescence. Ses parents la faisaient travailler beaucoup. Un jour, elle rencontre un jeune homme et du jour où elle s’est mariée, elle a fait un grand mariage avec une grande robe blanche. Elle a été sauvée disons de cette enfance et de cette adolescence malheureuse. Maintenant elle est avec son mari, tout se passe bien avec ses enfants, avec tous les problèmes enfin de la vie normale. Et pis heu elle meurt tranquillement avec son mari, les deux ensemble, voilà.

195La dimension dépressive et abandonnique est moins présente tandis que le système défensif s’ oriente plus sur le mode narcissique, en affirmant l autosuffisance de soi :

196Planche 11 : ++ C est trois jeunes. heu oiseaux, qui n ont encore jamais essayé de voler alors là ils sont sur une espèce de pierre, de petit pont assez haut. Donc ils vont s élancer pour voler et ils vont réussir. Les trois vont voler ensemble.

197Au total, nous notons une diminution nette de mécanismes de projection confusionnants, rendue possible par une efficience accrue des défenses narcissiques (idéalisation notamment), allant dans le sens d un clivage de bon aloi, puisque garantissant davantage les frontières entre le dedans et le dehors, entre bon et mauvais objet. Ce retest effectué un an après a donc confirmé la meilleure qualité des défenses narcissiques avec notamment un clivage plus efficient laissant tout de même la place aux affects. Si la problématique est restée la même, à savoir que la question de la perte d objet est déstructurante, l idéalisation et le déni des affects dépressifs en certains endroits la protègent davantage de la massivité de l angoisse éprouvée au premier bilan, sans la couper pour autant de la relation à l autre, ce qui reste encourageant dans la perspective de nouer un lien thérapeutique.

Olivier (18 ans) : test

198Olivier est un jeune homme de 18 ans recherchant le contact, avide de parler de lui-même. Il doit accéder à un baccalauréat professionnel à la fin de l’année scolaire en cours. Depuis son entrée à l’hôpital pour un état délirant aigu, il ne se sent pas compris. Il reste persuadé de posséder des pouvoirs et ce, depuis deux mois environ, et de parvenir à communiquer avec Dieu. Il se sent notamment investi d’une mission, celle d’aider les autres. Tous ses actes lui semblent plus clairs, il comprend tout et tout a un sens. Il dit être sûr que je suis une personne “bien “et investit ma recherche comme une action bénéfique à réaliser parmi d’autres, comme une de ses missions. Olivier se montrera très interprétatif, me demandera plusieurs fois où il en était, et ne se souvient plus de certaines de ses paroles lorsque je le laisse parler un certain temps. Il dira avoir le sentiment que son discours est mal accepté par les autres. Cette remarque rend compte d’une certaine distanciation possible concernant les pensées supposées de l’autre, mais sa propre pensée est toutefois souvent confuse et désorganisée.

199Si le diagnostic semble a priori clair au niveau d’un risque d’entrée dans un fonctionnement psychotique, celui de l’évolution l’est beaucoup moins et, au vu des quelques points théoriques énoncés plus haut, il apparaît souhaitable de tenter de repérer plus avant le type de rapport qu’Olivier entretient avec la croyance et déceler la qualité du clivage dans ses protocoles de Rorschach et de TAT.

Au Rorschach

200Au Rorschach, le protocole est restrictif (14 réponses) mais l’ensemble de la production reste très interprétatif, voire délirant, chaque planche étant traitée comme un “épisode “d’une histoire constituant une fabulation bien hermétique par moment. Cette attitude interprétative, portée par des mouvements persécutoires et des attributions d’intentions, sous-tend une angoisse contre laquelle Olivier tente de se défendre tant bien que mal, et qui se traduit parfois corporellement ou encore par le biais de paroles visant à couper court brusquement à ses associations (“Pis ce sera tout pour celle-là”, “Parce que. Voilà, voilà”).

Le rapport au réel

201La qualité du rapport au réel s’en ressent, autant dans la faible production de réponses formellement correctes (F+%=50%) que dans la facture de réponses sous-tendues par des engrammes perceptifs arbitraires, qui relèvent tous d’une pensée délirante. Les processus de pensée sont ainsi troublés par le processus projectif en ce sens que l’excès de projection se présente comme une conduite visant à donner du sens à tout prix à toute chose, ce qui confère au raisonnement un illogisme certain, comme à la planche III.

202Planche III : Le clown aime bien faire rigoler les enfants... mais il se tape la honte ( ?) Mais les enfants peuvent se servir du rire pour se moquer des camarades. Ça devient un peu plus psychologique là ! (?) Le visage matériel plus dans la pensée, quand on associe les deux ça fait le clown.

203L’effort d’organisation et de construction est bien présent mais révèle des édifications tout à fait arbitraires, aussi bien au niveau des localisations que des contenus, la plupart morbides. On observe une inflation des réponses globales qui restent vagues, imprécises, marquant un défaut de séparation nette entre les objets, Olivier se contentant à l’enquête de préciser les localisations par des gestes flous et circulaires. Par exemple planche IV, la réponse banale du papillon devient à l’enquête le témoin d’un flou identitaire générateur d’angoisse si bien que je me verrai lui proposer un étayage visuel en lui dessinant un papillon.

204Planche IV : v Je revois là mon papillon ! Donc heu je vois que c’est le papillon qui s’est transformé car le milieu ça représente la chenille comme elle était. Y’a plus de sang, y’a du noir, y’a plus de sang, ce sera tout pour celle-là (Par la forme donc là y’a la chenille, les deux ailes de la chenille, pis heu là y’a la tête avec les deux antennes, toujours. Ça a pas de, d’antennes... psychologiquement je veux dire, je sais pas si ça en a en réalité. ah oui. Y’a plus de sang donc c’est que la souffrance commence à partir. La souffrance part parce qu’avant c’était une chauve-souris et maintenant c’est un papillon (?) Une chauve-souris ça représente le mal car c’est que dans la nuit et ça suce le sang, et le papillon c’est quelque chose d’innocent, il est dans son petit printemps, il fait chier personne, ça représente le soleil et tout quoi).

205Les difficultés de concentration semblent renvoyer à une discontinuité psychique, avec des phénomènes de barrages ou de bizarreries, Olivier commentant lui-même ses difficultés à penser (“Ça va trop vite dans ma tête. Qu’est-ce que je vous disais ? Oh je n’arrive plus à penser...”).

206En dépit de ces troubles, une certaine qualité du rapport au réel est préservée (F+% = 50 %) même si elle se trouve affaiblie. On relève dans ce sens des efforts plus ou moins réussis pour circonscrire les objets (Planche I : “La chauve-souris ! Ça a une forme de chauve-souris.les crochets, je les vois vraiment parce que c’est en noir”).

La représentation de soi

207On retrouve la même logique arbitraire au niveau de la représentation de soi, marquée la plupart du temps par des représentations corporelles aberrantes, l intensité de la défaillance du pare excitation, sans compter l attitude interprétative :

208Planche I :

209– La chauve-souris ! Hum... qu’est ce que je peux dire d’autre ben... Elles sont toutes en noir et blanc ? Alors je vais vous dire, sur celle là. Donc heu là je vois une chauve-souris noire sur du blanc, donc noir ça représente ce qui est mal et blanc ben, ben bien donc c est comme ça qu’ on fait la différence. (Ben la forme hein, ça a une forme de chauve-souris) ;

210– Cette chauve-souris elle a eu des problèmes parce que y’a quatre trous donc y’a de l’air qui passe (Oui car une chauve-souris, je sais pas comment elles sont en réalité, mais logiquement y a pas de trous dans les ailes donc c est pour ça qu’ elle peut pas voler, elle a des problèmes) ;

211– Sinon j’essaie de voir un papillon, pour que ce soit plus joyeux ! Voilà v A ok v ? Ouais donc on voit bien que c’est symétrique (La chauve-souris c’est noir. Le papillon c est plein de couleur, ça représente le printemps, le soleil (?) Le papillon il est dans ma tête. (?) Je peux dire les crochets qui représentent les outils de travail de la chauve-souris, pour tuer quelqu’un, pour sucer le sang. Ça je les vois vraiment parce que c est en noir).

212L’atteinte à l’unité du moi fait l’objet d’une lutte qu’il reprend à son propre compte à l enquête planche II (“Le papillon, c est de la couleur, mais ça représente un peu du sang le rouge, il lui est arrivé quelque chose aussi “; “Le sang c est bien sur lui mais c est pour nous montrer qu’ il s en sort”).

Les représentations de relation

213Les représentations de relation sont marquées par une certaine indifférenciation entre sujet et objet. Planche VII par exemple, il décrit une relation d’englobage mutuel qui vient nier la relation et notamment la défusion, le dédoublement venant comme expression de la dissociation :

214Planche VII : Ah deux petits lapins ! Donc heu c est la Saint-Valentin aujourd’ hui donc un est amoureux de l’autre et l’autre amoureux de l’un (Rit). Et ils s’entendent tellement bien qu’ ils font les mêmes choses les deux. C’est pour ça qu’ il y a une histoire de symétrie. Voilà (Les oreilles, la tête, les pattes. Après je connais pas de trop... Ils sont tellement amoureux que ça se relie quoi).

215De même, l’absence de distance face à l’examinateur vient témoigner de la confusion sujet/objet qui opère souvent, et contre laquelle il tentera de se défendre tant bien que mal planche VIII.

216Planche VI : Quand je comprends pas, j’analyse, comme vous.

217Planche VIII : Donc ça c est heu. non. Ça on va dire que c est la nouvelle chose qu’ on connaissait pas qui est arrivée sur terre. Et il vient sur terre parce qu’ il a compris que tout le monde savait aimer et c est pour ça qu’ il y a beaucoup de couleurs, que tout le monde pouvait aimer et c est pour ça que lui s est changé avec beaucoup de couleurs. Ce sera tout. pour celle-là (L extra terrestre qui s est changé. (?) v On va le prendre comme ça, j’ai dû la prendre dans l’autre sens tout à l heure. Il a copié sur le papillon pour montrer qu’ il a compris, pis il est plein de couleurs donc il a montré que grâce à nous il est encore plus heureux donc il peut apporter autre chose (?) Là... De ce que vous me dites par rapport à ce que je pense, ça complète. Là, les deux antennes. Vous, vous l’avez vu là, mais moi je le vois partout. Là je vois deux espèces de caméléons, deux petites bêtes, symétriques. Tout à l’heure j’aurais dû... non j’ai bien fait en fait... Y’a encore une plaquette après ? Alors c est fini pour celle-là).

218Du reste, les relations d objet mettent au jour des mouvements d’identification projective dans l’évocation de personnages plus ou moins persécuteurs, avec une atteinte corollaire de l intégrité du moi :

219Planche III :

220– Là je vois le visage d une personne qui se moque de quelqu’ un. Parce que là y a des yeux qui sont un peu mesquins, qui se moquent quoi. (Là ses yeux, là son nez. Là y a sa bouche pis là les cheveux on va dire. Parce que la forme donne un air mesquin tout en rigolant parce que sa bouche elle rigole, je sais pas comment mais.) ;

221– Hum ben c’est, on va dire que c’est un clown ! Voilà... (Au même endroit mais c’est un clown. Il aime bien faire rigoler les enfants, faire rigoler mais parce c’est un clown, mais il se tape la honte (?) Le clown. mais les enfants peuvent se servir du rire pour faire, se moquer des camarades, ça devient un peu plus psychologique là ! (?) Le visage matériel, plus dans la pensée et quand on associe les deux ça fait le clown).”

222Dans ce protocole, le clivage ne parvient pas à organiser le fonctionnement psychique et, corrélativement, à maintenir la qualité des défenses narcissiques pourtant présentes en filigrane. En effet, si le surinvestissement des contours de l objet et de l enveloppe corporelle est bien présent ponctuellement, tout comme les quelques réponses peaux ou encore les discrètes tentatives d idéalisation de l objet voire les références personnelles, ces derniers mécanismes sont impuissants à maintenir la confusion hors du fonctionnement psychique du fait de l’extrême précarité des assises narcissiques. Le protocole est envahi par la confusion qui rend même parfois le discours hermétique, tandis que le mécanisme du déni des perceptions et de la réalité connue est régulièrement présent.

223Si la couleur rouge peut déclencher des réponses assez morbides, dévoilant la précarité des enveloppes corporelles et psychiques, les couleurs pastels provoquent quant à elles un autre mode de réaction, beaucoup plus positif et à prendre en compte dans une perspective thérapeutique dans le sens où ces réponses sont porteuses d’un désir de vivre évident. Un certain clivage, en termes d’amorce, s’exprime donc dans cette utilisation différenciée de la couleur, comme à la planche VIII :

224Planche VIII : Il vient sur terre parce qu’il a compris que tout le monde savait aimer et c’est pour ça qu’il y a beaucoup de couleurs

225Planche IX : “Il a mûri dans le bien. Il a grossi, y’a plus de couleurs aussi

226Planche X : “Là c’est l’explosion de bonheur sur la terre ! Conclusion : amour !

227Voilà”.

228Cette dernière planche se situe naturellement dans les choix positifs d’Olivier (“Parce qu’il y a beaucoup plus de couleurs, c’est plus, c’est mieux, c’est joyeux, ça donne envie de vivre ! Pis c’est tout”).

229Toutefois, l’ensemble du protocole constitue une suite d’interprétations, de mise en sens évoluant dans une logique tout à fait subjective et souvent arbitraire. Ces conduites sous-tendent des mécanismes de déni de la réalité, en témoignent les nombreuses persévérations malgré les changements de stimuli. Les mécanismes projectifs sont illustrés dans les troubles de la conscience interprétative, notamment dans l’absence de distance vis-à-vis du matériel, les attributions d’intention et les idées de concernement situant l’angoisse à un niveau paranoïde.

230Ainsi planche VI : Il est venu sur terre car il a compris que je pouvais voir des choses par rapport au papillon.

231et à propos des planches I et II : Celles que j’ai le moins aimé c’est celles-là, parce que elles ont commencé avec du mal. Elles l’ont fait exprès d’avoir du mal, du noir, du sang, des trucs comme ça.

232Enfin planche X : C’est fait avec plus d’amour on va dire. Elle a été faite par une personne bien.

233Au niveau du diagnostic psychopathologique, ces éléments peuvent nous faire avancer l’hypothèse d’une possible décompensation psychotique en cours étant donné l’importance de la lutte contre les mouvements persécutifs générateurs d’une angoisse patente bien que combattue par des mouvements d’allure maniaque (idéalisations massives et arbitraires, ne tenant pas compte des caractéristiques objectives du matériel). Néanmoins, les possibilités dont fait preuve Olivier de ne pas se couper de son monde interne, en restant à l’écoute de son ressenti, constituent de réels points d’appuis pour la prise en charge, en maintenant une vie psychique qui l’inscrit dans une activité de penser à préserver, loin d’une inhibition bloquant toute perspective de mouvement et d’évolution.

Au TAT

234Au TAT en revanche, les récits sont pour la plupart assez restrictifs et font l’objet de moins de débordements qu’au Rorschach, Olivier étant foncièrement mal à l’aise devant un matériel sollicitant des scénarii relationnels.

Le rapport au réel

235La plupart des récits sont cependant toujours infiltrés par les processus primaires, rendant compte d’un rapport au réel troublé, à travers les altérations de la perception et la massivité de la projection à certains endroits, avec une désorganisation des repères identitaires et une altération du discours mettant en avant l’attaque des liens de pensée (craquées verbales, flou du discours). Les procédés utilisés sont variés, avec un accent tout particulier porté à ceux favorisant l’inhibition, autant dans le registre rigide que dans celui de l’évitement du conflit (motif des conflits non précisés, anonymat des personnages, silences intra récits, nécessité de poser des questions, tendance au refus). Les procédés marquant l’investissement de la relation, voire la dramatisation sont présents mais pour la plupart infiltrés par les processus primaires.

La représentation de soi

236La problématique se joue essentiellement autour d’une angoisse identitaire perceptible au niveau de la représentation de soi, la majorité des personnages des récits étant perçus comme malades ou malformés. Planche 1 par exemple, la représentation humaine défectueuse révèle la difficulté pour Olivier de se situer comme sujet entier face à un objet entier :

237Planche 1 : Alors. Donc je vois un petit garçon heu. très pensif. Entre parenthèses heu je me vois dedans... il, il comprend pas l’image qu’il y a devant lui. Il a des problèmes avec sa vue... hum... Qu’est-ce qu’il y a d’autre ? Il est fatigué... et pis il attend une réponse. Et là il voit quelque chose. et pis heu il fait que de penser à ce point là, à cette chose là donc. Pis là il se dit ben pourquoi cette chose là se trouve à cet endroit ? . Pis heu après heu trois petits points, et on peut aller très loin comme ça (Rit)... hum... (fin ?) Non c’est infini. Voilà. On pourrait croire qu’il y a une fin mais y’a toujours quelque chose après. Par exemple la fin d’un film mais y’a toujours un deuxième film après. Voilà.

238La confusion sujet/objet présente par endroit comme à la planche 6BM vient confirmer la problématique identitaire (“Il demande pardon à sa mère... qui elle ne le regarde pas pour lui demander pardon”).

239De même planche 3BM, la description d’un personnage malade et la thématique d’autodestruction ne permettent pas le maintien de l’identité dans son intégrité et la tentative d’idéalisation quelque peu conformiste ne permet pas non plus l’émergence de la restauration narcissique malgré la sollicitation du clinicien :

240Planche 3 BM : ... Là je vois un jeune malade, qui a tenté de se suicider... il a voulu se couper les veines... et de fait il s’est fait très peur et il se rend compte que la vie est belle. On peut s arrêter là (?) Hum. non on peut pas imaginer en fait sur celle-là. Non, peut-être sur une autre mais pas sur celle-là.

Les représentations de relation

241La projection reste massive au niveau des représentations de relation. Il est frappant de constater que les personnages sont pour la plupart décrits comme des mauvais objets, comme à la planche 4 (“Un alcoolique... il a les yeux bizarres”) ; planche 6BM (“Un méchant garçon. ses yeux sont tout noirs”) et la menace de destruction pèse toujours sur le moi planche 7BM (“deux drogués... en phase de déprime... dans le noir total... s’ils continuent comme ça ils vont mourir malheureusement”).

242Le clivage est présent dans son protocole mais ce dernier est insuffisant à protéger le moi de la confusion. La fragilité de ce clivage est perceptible autant au niveau du rapport au réel que de la représentation de soi et des représentations de relation. Les dérapages en processus primaires sont en effet nombreux, tant dans l émergence de représentations massives que dans l’évocation du mauvais objet, ce qui entraîne souvent une perte de la distance interprétative et un discours confus. Les quelques défenses narcissiques, si elles sont présentes, sont malgré tout impuissantes à introduire une différenciation suffisante.

243Le recours à des modalités de fonctionnement plus limite (idéalisation et amorce de clivage de l’objet) tempère ces émergences en processus primaires et permet à Olivier de ne pas partir autant dans des fabulations, à l’instar du Rorschach. Ainsi planche 2, le récit n’est pas construit sous l’angle de la triangulation mais de la dépendance très forte du fils par rapport au personnage maternel vécu comme persécuteur. Les liens entre les personnages sont cependant partiellement préservés grâce à la tentative de clivage entre un bon et un mauvais objet :

Planche 2 : Hum, hum, hum... Alors je vois heu un homme qui travaille... heu... on pourrait même dire un esclave... heu... y’a la mère de cet homme qui, qui le surveille. Et heureusement y’a une petite fille qui est sa sœur et qui pourra le sauver... Hum...Voilà. C’est tout. C’est bon pour celle-là.

244Planche 11, la dangerosité de la confrontation à la mère archaïque (sollicitation latente connue de cette planche) l’entraîne sur un versant quasi délirant où les représentations massives sont prégnantes et l’action paraît se dérouler dans le hic et nunc (“ils sont sur une route très dangereuse. Ils sont en train de rechercher Satan”), le tout restant flou et hermétique (“Ça c’est le mal qui part des personnes, en se pardonnant justement”).

245Planche 8BM, le maniement de l’agressivité est peu négociable, s’inscrivant dans un système de fonctionnement prégénital avec un fantasme parricide maladroitement réparé à travers un clivage tout aussi peu opérant du fait de la confusion patente qui émane de son récit.

Planche 8BM : ... Alors là c’est heu... C’est quelqu’un qui est mort, qui est allongé. Ah ouais d’accord ! . Donc le blessé est sur la table d’opération. Les médecins sont juste à côté de cette table. Et là Dieu il envoie son rayon sur les médecins pour que ensuite ils puissent redonner ce rayon à cet homme qui est logiquement mort et qui va ressusciter on va dire, qui va revivre, parce qu’il était dans le coma. Mais y’a le petit démon qui est là pour voir ce que fait Dieu. Donc il faut être très vigilent. Conclusion : le bien est plus fort que le mal. Voilà.

246Planche 16 où la dimension transférentielle est intensifiée, on peut voir apparaître une projection de mouvements agressifs discrets sur le clinicien, devant la confrontation à une planche blanche (“Mais là je vais voir plein de trucs alors ! Ça va faire mal à force d’écrire !”), ce qui renvoie à une sensibilité relationnelle restant présente en certains endroits.

247Dans l’ensemble chez Olivier, le TAT met en avant et confirme les défaillances de la représentation de soi, qui entraînent un risque constant de confusion entre sujet et objet, réalité et fantasme. La présence même discrète du clivage vient tempérer cette confusion de façon toute relative en permettant l’expression de motions pulsionnelles qui, même si elles sont destructrices, marquent le maintien de l’investissement de la relation ainsi que le maintien du danger à l’extérieur tout en exprimant l’angoisse. L’alternance est parfois claire entre des récits qui gardent une cohérence, au prix d une inhibition plus marquée, et ceux qui sont débordés par les émergences en processus primaires - malheureusement trop régulièrement -et où la distance avec le matériel ainsi que la frontière entre fantasme et réalité est abolie. Ainsi les planches 16 et 19 présentent des mouvements d’allure maniaque, le fantasme de toute-puissance étant clairement à l’œuvre. Ces défenses maniaques sont le signe d’une lutte anti-dépressive qui s ébauche et donc d un début de représentation de l absence (“Je vois mon week-end là qui va venir, avec beaucoup de neige, comme je le veux. Pis je vois que je vais bien m’amuser... Fin “; “Je vois le prénom de ma copine... Elle s’appelle Marianne. Je vois un rêve qui se réalise”).

248Planche 13B en revanche, la problématique de perte est massivement déniée dans l absence de reconnaissance de la solitude de l enfant (“Il va vivre loin de ses parents parce qu’ il en a marre”) et viennent en lieu et place des distorsions du rapport à la réalité (“Je le dis parce que je l ai rêvé cette nuit. Je vois un copain, enfin un mec que je connais. J en vois plein !”).

249Olivier reste ainsi à l abri du morcellement réel car, si l on retrouve l expression de la dissociation, les défenses narcissiques mobilisables viennent préserver son fonctionnement psychique, en créant a minima une enveloppe protectrice. De même, la formulation d affects dépressifs à certains moments est le signe du contact possible d Olivier avec ses perceptions internes, ce qui reste favorable par rapport à un processus de désubjectivation.

Olivier (19 ans) : retest

250Comme nous venons de le voir plus haut, le premier bilan psychologique rendait compte de tentatives de clivage impuissantes à opérer une différenciation entre sujet et objet, tandis que l arbitraire prévalait, avec des émergences délirantes parfois franches, sans toutefois envahir l ensemble du fonctionnement psychique, mais cette éventualité nous apparaît tout à fait plausible au niveau de l évolution des troubles. Le clivage ainsi que les défenses narcissiques étaient trop peu présents pour constituer des repères stables afin de maintenir la confusion au dehors du fonctionnement psychique du fait de l extrême précarité des assises narcissiques. Néanmoins, la capacité d’Olivier à rendre compte de son vécu interne ainsi qu’ à exprimer des affects au travers des personnages aux épreuves projectives allait dans le sens du maintien de l investissement de l objet, même s il s effectuait essentiellement dans le cadre d une néo-réalité.

Au Rorschach

251Le Rorschach d’Olivier ne s’apparente plus à la longue fabulation présente lors du premier bilan psychologique. Le registre confusionnel persiste, mais le fonctionnement psychique paraît dans l ensemble mieux compensé. Le sentiment d étrangeté domine sans qu’ il y ait de référence à un objet aux limites claires, ce qui renvoie plutôt à un fonctionnement de type psychotique, toujours menacé par la confusion.

252Planche VII : Alors là y a deux lapins. donc deux lapins qui se regardent là, qui font une chorégraphie de danse ! Je sais pas ! Ouais pis voilà ! (Là on voit bien la tête, les oreilles du lapin, les pattes aussi. Vu qu’ il y a la tête, les deux l’un entre l’autre, ils s orientent quoi. Pis la chorégraphie je sais pas c’est parce qu’ils ont les pattes... Je sais pas si vous avez vu danser la macarena, ils ont les pattes pis ils dansent. je sais pas !

253Planche X : La Tour Eiffel là on dirait, qui est posée sur, qui est en plein milieu d’un. fossé on va dire. heu la terre là donc les pieds seraient posés sur les deux bouts de terre... Pis là ce serait le vide, y’aurait de l’eau pis sous l’eau y’aurait des bestioles je sais pas ce que c est. (Comme si la terre était fendue au milieu, là ce serait de l eau quoi pis. des animals bizarres comme les. ça ressemble un peu à des chevaux de mer).

254Malgré les menaces de confusion, nous notons une amélioration nette de l efficience du clivage, notamment dans la capacité d Olivier à se raccrocher à la réalité externe ainsi qu’ aux caractéristiques manifestes du matériel comme à la planche V. Il ne s agit cependant que d amorces de clivage et non pas d un mode de fonctionnement prédominant comme chez les états-limites.

255Planche V : Papillon encore ! Bizarre la forme en général. un peu comme aux autres planches quoi. J avais pas fait gaffe sur les autres planches, mais on voit bien que c’est un truc qui... La symétrie est parfaite de l’autre... comme si on avait superposé deux paniers pour que ça fasse deux fois la même forme. C est tout.

256En outre, sa remarque à la fin de la passation va bien dans le sens d’une rétention active de mouvements projectifs, et donc d’un clivage également plus efficient lorsque Olivier nous transmet qu’il tentait de se souvenir de ses réponses de l’année précédente et qu’il n’y parvenait pas, alors qu’il s’est interrompu à plusieurs reprises lorsque ses associations devenaient plus projectives... Dans l’ensemble, Olivier s’est montré plus concentré, moins dispersé même si une certaine familiarité persistait dans le rapport au clinicien.

257Certaines réponses mettent au jour, mais de façon moins massive qu’au premier bilan, des mouvements d’identification projective dans l’évocation de personnages quelque peu persécuteurs :

258Planche III : Alors là c’est la tête d’un personnage. Y’a les yeux le nez la bouche, la forme un petit peu du visage, des joues quoi. hum. pis le visage ouais il a un regard un peu mesquin je sais pas. Pis c’est tout (?) Ça me rappelle l’année dernière (Un visage donc heu même chose c’est la forme générale. On voit bien les yeux là, le nez on dirait, la bouche ici. Pis voilà. La forme des yeux pis on dirait qu’il rigole en même temps donc heu... J’aurais tiré ça sûrement d’un dessin animé, le méchant qui rigole souvent d’un air méchant. quand j’étais gosse. (Enquête aux limites : Ah oui ! Deux femmes appuyées sur une table. Après faut voir de loin, de près.).

Au TAT

259Au TAT, Olivier se sent toujours mal à l’aise devant un matériel suscitant des scénarii relationnels, mais il réagit cette fois davantage par l’inhibition. Le raccrochage à la réalité externe est évident mais son incapacité à faire appel à ses objets internes le prive parfois d’échanges avec l’extérieur, donnant des récits inhibés, voire amenant certains refus. Nous pouvons sentir combien la question de la perte d’objet n’est pas élaborable et devient menaçante pour son intégrité si bien que le recours à l’inhibition est fréquent, les récits restant factuels et au plus près du contenu manifeste, avec néanmoins de discrets troubles syntaxiques et temporels.

Planche 12BG : +++ Je vois pas du tout là... (Consigne)... En général quand on raconte des histoires c’est sur des personnes. Enfin je sais pas, y’a pas d’animal y’a rien... Non je vois pas quoi raconter ++ (On passe à la suivante ?) Oui je préfèrerais.
Planche 19 : +++ Comme tout à l’heure je vois pas du tout... Je sais pas, je pense à une maison imaginaire heu. il se passerait des choses incroyables heu je sais pas. Hum je vois pas. Y’a rien qui me vient là ++ Je sais pas ce serait en hiver ou dans

260un pays où y a que de la neige. Pff, je sais pas j’ ai dit ce que je pensais mais j’ai pas d’histoire qui me vient, qui me vient à l’esprit.

261Olivier devient plus pensif aux planches les moins figuratives mais les mouvements projectifs sont alors tempérés par le recours au clivage, avec des tentatives d idéalisation qui mettent fin à tout dérapage possible, Olivier se dégageant par là de toute implication projective.

262Planche 11 : Je l ai déjà vue cette image je sais pas où mais. Pff. je vois pas du tout quoi raconter là-dessus heu. pff... Je sais pas je verrais une espèce de dragon là je sais pas, qui représenterait le mal et les petites bestioles je sais pas ce que c est, qui sont un peu éliminées. éliminées. Elles représenteraient le bien, elles seraient venues dans les ténèbres pour faire partir le mal. Pis le mal on voit le dragon qui prend son envol, prendrait la fuite, voilà. Donc il n’ y aurait plus de mal dans les ténèbres (sourit)..

263Planche 13MF : . C est un jeune garçon qui a découvert heu une fille morte. étranglée ou je ne sais quoi dans son lit... et qui pleure parce qu’il devait la connaître... hum voilà (?) Ben il va engager des, des personnes pour retrouver le meurtrier, et il la retrouvera, il arrivera à faire justice (ton monocorde). Voilà.

264Il s agit néanmoins d une évolution favorable, même si les changements sont subtils en ce sens que le type de fonctionnement psychique reste inchangé. Les processus de pensée sont davantage efficients, tout comme le clivage, qui amène une certaine inhibition synonyme chez lui d une protection contre l angoisse, qui se fait cependant parfois au détriment de l investissement de l objet. Les émergences délirantes qui amenaient lors du premier bilan trop de confusion laissent place à une inhibition qui, si elle permet d un côté une meilleure différenciation, le coupe en contrepoint d échanges nécessaires avec le monde extérieur ainsi qu’ avec lui-même. Ici, la diminution de la croyance va de pair avec un clivage certes plus efficient car protégeant davantage l intégrité psychique, mais risquant de conduire à une coupure d’avec les objets, au sens où P. Roman (2000) l’entend lorsqu’il évoque la déchirure du moi décrite par S. Freud (1938) qui provoque le maintien de la séparation des investissements, avec le déni comme corollaire.

CONCLUSION

265Au regard de notre questionnement de départ, ces deux vignettes cliniques illustrent tout à fait bien, à travers l étude projective, les limites d un abord sémiologique isolé. Le symptôme “état délirant aigu “n’est donc pas nécessairement synonyme de psychose avérée et peut aussi bien représenter un moment psychotique aigu au sein d’une organisation état-limite (Hélène) que psychotique (Olivier). Plus précisément, notre objectif était de rendre compte des mécanismes psychodynamiques qui sous-tendent ces états, notamment des liens entre croyance et clivage. Ces notions se révèlent instructives quant à l’éclairage du fonctionnement psychique dans son ensemble, en se déclinant tant au niveau du rapport au réel que de la représentation de soi ou des représentations de relation.

266Le clivage et la croyance peuvent constituer des indices rendant compte des capacités de différenciation au sens large, lorsque les mécanismes de défense ne sont plus sous l’égide du refoulement. Chez Hélène par exemple (fonctionnement limite), la richesse des protocoles était claire tant au niveau quantitatif que qualitatif, la dimension projective étant très sollicitée et déterminant des mouvements interprétatifs dans l’ensemble de la production. Le défaut de contention des mouvements internes était toutefois davantage tempéré par le clivage au TAT. La perte régulière de distance avec le matériel était certes bien présente mais la reprise défensive apparaissait toujours possible. Le clivage amène dans ce type de configuration des capacités de différenciation accrues, en modulant les percées projectives et en établissant des frontières plus marquées entre le dedans et le dehors. On a vu combien le surinvestissement régulier des limites pouvait être associé chez Hélène à un meilleur contrôle des mouvements projectifs et par là même de la croyance.

267De manière générale, le clivage reste difficile à envisager comme une solution idéale, qu’il soit trop verrouillé voire au contraire trop précaire, à l’état d’ébauche. Ce mécanisme de défense demeure effectivement extrêmement drastique dans la mesure où il induit une coupure ou en tout cas un risque de coupure d’avec les objets []. À l’état d’ébauche, le clivage se montre néanmoins nécessaire voire salutaire dans des organisations constamment menacées par la confusion et l’envahissement pulsionnel. Les protocoles très riches de Rorschach et de TAT d’Olivier nous ont permis de mettre en évidence la croyance délirante comme ayant une fonction de soutien des clivages, ces derniers se révélant insuffisamment efficients devant l’intensité de la confusion. Ce patient est ainsi resté à l’abri du morcellement réel car si l’on retrouvait l’expression de la dissociation, les défenses narcissiques mobilisables venaient préserver son fonctionnement psychique, en créant a minima une enveloppe protectrice. De même, la formulation d’affects dépressifs à certains moments semblait être le signe du contact possible avec ses perceptions internes, ce qui reste favorable par rapport à un processus de désubjectivation. Olivier s’est montré à même, à la faveur des amorces de clivage, de manifester une recherche de différenciation et donc de lutte contre la confusion, ce qui a constitué pour nous un signe d’évolution favorable.

268Nous avons étudié le clivage à la fois constitutionnel de limites positives et le clivage à visée défensive du fait du risque de confusion. Rappelons ici les propos, comme toujours si parlants, de P- C. Racamier (1992) à propos de cette scission qui atteint le cœur du moi : “Si elle pare au morcellement et prélude à la réunification inaugurée par la position dépressive, le clivage devient alors prometteur “(p. 259). Dans son échelle de clivages, il conçoit un au-delà du clivage où sévit l’écartèlement du moi, dans un vécu qui outrepasse les ressources du travail psychique, que l’on observe dans les psychoses évolutives graves. Les clivages sont pour lui irréparables dans la psychose, où il parle de véritables scissions. L’amortissage de cette scission interne, selon ses propres termes, est réalisé par l’entourage thérapeutique qui la reçoit par la voie des identifications projectives. L’en deçà du clivage concerne quant à lui la différenciation fonctionnelle du moi.

269Comme nous l’avons souligné au début de cet article, il serait réellement artificiel de séparer l’ensemble des mécanismes psychiques que nous avons rencontrés, à savoir le déni, la projection, le clivage et la croyance, tant ils sont articulés entre eux. Ils sont d’ailleurs qualifiés de psychotiques uniquement dans la mesure où le moi se trouve menacé dans son intégrité, de par une régression massive. Le déni est ainsi, pour P-C. Racamier, la défense de base dans la psychose mais, du fait que le conflit psychotique est plus ravageur que le névrotique, il présente inévitablement des faiblesses, ce qui entraîne une escalade défensive, c’est-à-dire la mise en œuvre nécessaire de ce qu’il appelle les compléments du déni, dont font partie le clivage, la fragmentation, la projection et l’identification projective.

270Il nous apparaît donc essentiel de pouvoir nous mettre dans l optique de chaque type de fonctionnement psychique, en considérant par exemple un épisode délirant au niveau symptomatique comme étant de meilleur aloi que la rupture des liens dans la psychose versus négatif. Le repérage de la place de la croyance et de celle du clivage au niveau du fonctionnement psychique, dans une lecture psychodynamique, apporte ensuite des éléments diagnostiques et pronostiques non négligeables. Dans tous les cas, un à deux ans d écart entre la première et la deuxième évaluation peut certainement permettre de repérer des aménagements différents au sein du fonctionnement psychique, sans pour autant réellement faire apparaître de modifications plus profondes et plus stables. Les mêmes mécanismes psychopathologiques peuvent ainsi être retrouvés, mais évoluent différemment. Dans ce projet, les techniques projectives se révèlent bien utiles pour mettre en évidence une éventuelle menace dissociative ou un début de désinvestissement objectal. La croyance et le clivage sont apparus comme des repères pertinents dans ce sens, tout en mettant en exergue les potentialités de changement, renvoyant finalement à l essence même de la pensée psychodynamique, autrement dit d une psyché toujours en mouvement et en devenir.

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Mots-clés éditeurs : Adolescence, Adolescencia, Clivage, Creencia, Croyance, Délire, Delirio, Diferenciación psíquica, Différenciation psychique, Escisión, Rorschach, TAT.

Date de mise en ligne : 01/12/2010

https://doi.org/10.3917/pcp.013.0211