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Rêve d'une ombre, l'homme

Pages 29 à 36

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  • León, P.
(2014). Rêve d'une ombre, l'homme. Psychanalyse, 31(3), 29-36. https://doi.org/10.3917/psy.031.0029.

  • León, Patricia.
« Rêve d'une ombre, l'homme ». Psychanalyse, 2014/3 n° 31, 2014. p.29-36. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psychanalyse-2014-3-page-29?lang=fr.

  • LEÓN, Patricia,
2014. Rêve d'une ombre, l'homme. Psychanalyse, 2014/3 n° 31, p.29-36. DOI : 10.3917/psy.031.0029. URL : https://shs.cairn.info/revue-psychanalyse-2014-3-page-29?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/psy.031.0029


Notes

  • [*]
    Patricia León <patricia.leon@wanadoo.fr>
  • [**]
    Titre éponyme de la citation de Jacques Lacan dans Le séminaire, Livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 2001, p. 442.
  • [1]
    Publié dans Psychanalyse, n° 30, Toulouse, érès, 2014, p. 117.
  • [2]
    Cette intervention de Lacan ouvrant la Rencontre internationale de Caracas du 12 juillet 1980 a été publiée dans le numéro 1 de L’âne. Elle fut reprise en 1986 dans L’almanach de la dissolution, Paris, Navarin éditeur, 1986. Elle est désignée dans ces publications sous l’intitulé : « Le séminaire de Caracas ». Dans le cadre des Assises pour la psychanalyse de l’apjl, j’ai travaillé cette conférence et les conséquences cliniques et politiques de son oubli.
    Voir aussi Nancy Barwell, Pierre Bruno et Véronique Sidoit, « De la nostalgie qu’une femme ne soit pas une grenouille », dans Le savoir du psychanalyste, Toulouse, érès, 2013, p. 90.
  • [3]
    Jacques Lacan, « Le séminaire de Caracas ». Dans la suite de l’article, toutes les citations avec un astérisque sont issues de cette conférence.
  • [4]
  • [5]
    Jacques Lacan, « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 750.
  • [6]
    Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, dans Œuvres complètes, t. IV, Paris, puf, 2004, p. 256-257.
  • [7]
    Gérard Wajeman, « Tableau », La part de l’œil, n° 2, Bruxelles, 1990, p. 147-167.
  • [8]
    Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 122-123.
  • [9]
    Claude Dorgueille, « La seconde mort de Jacques Lacan, histoire d’une crise octobre 1980- juin 1981 », Actualité freudienne, 2000.
  • [10]
    Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », dans Écrits, op. cit., p. 244.
  • [11]
    Lire le texte de Pierre Bruno, « La mort pas-toute », Psychanalyse, n° 30, Toulouse, érès, 2014.
  • [12]
    C’est à mon sens la raison de la passe. Ce que la passe sort de l’ombre, c’est le rapport du sujet à l’acte, de ce fait elle laisse à jamais la marque d’un nouveau rapport à celui-ci.
  • [13]
    Je renvoie au livre de Moustapha Safouan, La psychanalyse. Science, thérapie – cause, Paris, Éditions Thierry Marchaisse, 2013, p. 365-366.
    Il parle de deux moments qu’il a vécus avec Lacan qui lui permettent d’affirmer, à propos de la légitimité de l’acte de dissolution, qu’« aucune force au monde ne peut mener un homme de cette trempe [Lacan] à signer un acte non conforme à sa volonté ». Je passe sur le premier moment. Le deuxième est celui de la rencontre à Caracas. L’auteur écrit : « Le moment venu, il [Lacan] s’est levé lentement, s’appuyant avec les deux mains sur le bord de la table. Il a gardé un moment de silence. Toute l’assistance a retenu son souffle. Comme Lacan était une légende, on attendait son discours, mais ce vieillard était-il encore Lacan ? Puis il s’est mis à lire son papier, avec la détermination d’un homme qui lit son testament ; martelant chaque mot, comme s’il savait qu’il parlait pour la dernière fois. Il termina déclarant sa fidélité de toujours : “Je suis freudien, c’est à vous de savoir si vous êtes freudien ou lacanien.” Il aurait mieux fait de nous demander si l’on pouvait être lacanien sans être freudien ou l’inverse. Je l’entends encore évoquer la Sainte Vierge, en l’occurrence celle de Bramantino, qui l’avait frappé parce qu’elle avait l’ombre d’une barbe, moyennant quoi elle ressemblait à son fils tel qu’on le peignait adulte. Si Lacan était devenu sénile, rendons grâce à sa sénilité de l’avoir rendu plus lacanien que jamais. Et notamment dans sa façon de se faire entendre, et d’adresser ses dernières paroles à ses adeptes latino-américains (lui qui pensait que le christianisme était la vraie religion), au moment où il était tout près de regagner la terre-mère. »
    Trois choses sont ici à souligner. L’auteur partage notre idée que cette conférence est un acte de Lacan, authentique. Malheureusement, c’est le deuxième point, il remplace le mot lecteurs par celui d’adeptes. Je le regrette profondément, nombreux sont les témoignages dans le milieu latino-américain de ce que cette rencontre avec la lettre de Lacan nous a, nous simples lecteurs, amenés à la psychanalyse et a changé nos destins. Je le regrette parce que personne ne peut affirmer d’un autre homme qu’il n’a pas eu la fortune de lire une page, un vers, un auteur qui ait bouleversé sa vie. Nul ne peut dire d’un autre qu’il n’était pas destinataire d’une écriture. Lire la rencontre de chacun avec la lettre de Lacan de cette façon va dans le sens de ce que l’auteur prétend dénoncer dans son livre, l’obscurantisme des groupes analytiques. Enfin, le troisième point, dans la version que donne Moustapha Safouan, un paragraphe de la conférence de Lacan a été changé. Je cite la version de M. Safouan : « Je suis freudien, c’est à vous de savoir si vous êtes freudien ou lacanien. » Dans toutes les publications, nous lisons : « C’est à vous d’être lacaniens, si vous voulez. Moi, je suis freudien. » Cependant, dans la version audio, qu’on peut entendre sur ce lien, http://byron1963.free.fr/lacan19.mp3, Lacan dit seulement : « Moi, je suis freudien. »
  • [14]
    Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 89.
  • [15]
    Jacques Lacan, « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », art. cit.
  • [16]
    Pierre Bruno, « L’occulte et le réel. Critique de l’initiation », Psychanalyse, n° 10, Toulouse, érès, 2007, p. 35.

1Le refus est le premier des droits de l’homme. Ces lignes, extraites du poème « The carrying » de Howard Barker [1], ouvrent sur un au-delà du besoin, un au-delà de la continuité entre la consommation et l’appétit. Le désir est impensable sans cette possibilité du refus. C’est par elle que le désir, dans sa dépendance structurale au désir de l’Autre, ne perd pas sa radicalité. C’est ainsi que j’interprète l’acte de Lacan, la dissolution de son école. Cet acte est fondé sur le refus d’accepter que le fil de la transmission de la psychanalyse, son historisation et son avenir ne tiennent pas compte de l’acte qui fut celui de Freud, à savoir l’invention de la psychanalyse : un autre chez soi pour l’homme.

2C’est dans ce sens que je propose une lecture de la conférence de Lacan à Caracas en juillet 1980 [2], dans un au-delà de la dimension historique, de la surdité qu’il reproche à ses analysants et à ses élèves, au-delà du constat qu’il fait d’une école confinée au dogmatisme académique et thérapeutique. Ce voyage de Lacan dans un monde lointain franchit les limites pour nous faire entrevoir une autre logique, non ensembliste, non soumise au régime de l’Un et de la représentation.

3Avec cette conférence, Lacan montre que cette question d’école est marginale : « C’est de l’histoire ancienne [3] », nous dit-il. Le grand pas de Lacan dessine un ailleurs. En nous faisant entrer dans une peinture, en redoublant son voyage par un voyage à l’intérieur du tableau de Bramantino, choisi pour un adieu, il donne à ce rendez-vous un autre sens. Choisi pour un adieu, il nous dit : « Il y a une peinture qui me trotte dans la tête depuis longtemps. J’ai retrouvé le nom propre de son auteur, non sans les difficultés propres à mon âge. Elle est de Bramantino [4]. Eh bien, cette peinture est bien faite pour témoigner de la nostalgie qu’une femme ne soit pas une grenouille, qui est mise là sur le dos, au premier plan du tableau. Ce qui m’a frappé le plus dans ce tableau, c’est que la Vierge, la Vierge à l’enfant, y a quelque chose comme l’ombre d’une barbe. Moyennant quoi, elle ressemble à son fils, tel qu’il se peint adulte *. » Et d’ajouter : « La relation figurée de la Madone est plus complexe qu’on ne pense. Elle est d’ailleurs mal supportée. Ça me tracasse. Mais reste que je m’en situe, mieux que Freud, dans le réel intéressé à ce qu’il en est de l’inconscient *. »

4Que nous montre en acte Lacan en nous faisant entrer dans cette peinture ? Un autre temps, un autre espace, celui de l’ombre, celui du dépassement de l’ombre. Un au-delà où la barre entre le visible et l’invisible est franchie. Et c’est grâce à cet au-delà qu’il peut se situer, mieux que Freud, dans le réel intéressé à ce qu’il en est de l’inconscient. Entrons dans cette peinture : il y a une grenouille sur le dos. C’est dire qu’elle est réduite à l’immobilité complète, dans une position comme pour embrasser quelqu’un – l’image évoque la nostalgie de ce qu’une femme ne soit pas réduite à cette condition ! On peut entendre sur le fond de cette nostalgie le regret de la complexité de la femme, de son mystère : qu’est-ce qu’une femme ? Dans tous les cas ce n’est pas une grenouille ! Et il y a la Vierge à l’enfant. Que nous dit Lacan ? Que la mère et l’enfant se retrouvent par cet espace de l’ombre, que l’invisible est prouvé par le visible. L’ombre de la barbe sur la mère nous introduit à une autre temporalité, inouïe : la mère ressemble à son fils, dans un être à venir. Mais qui fait cette projection ? La mère ? Le fils ? Le peintre ?

5Ce n’est pas que le passé jette sa lumière sur le présent, ou que le présent éclaire le passé, l’ombre sur le visage de la mère est la limite déjà franchie. L’ombre dessine une frontière dépassée, dans le creux de la lumière elle dessine l’horizon sur l’enfant à venir. L’horizon sur ce qui va surgir est tracé non comme anticipation ou projection, mais comme un au-delà de la représentation. C’est donc par cette chose, par ce petit détail, l’ombre, « cette promeneuse redoutable [5] » qui traverse toute son œuvre, de l’introduction de ses Écrits jusqu’à cette conférence de Caracas, que Lacan nous conduit vers ce lieu de l’inconscient.

Sur le chemin de Freud

6Freud, dans la Traumdeutung, énonce que tout rêve comporte dans son contenu manifeste un point de rattachement au vécu récent, tandis que dans son contenu latent il y a un point de rattachement à d’importants fils de pensées qui remontent jusqu’à la toute première enfance et enracinent le matériel du rêve dans l’accomplissement du souhait inconscient [6]. Et pour bien lire un rêve, pour l’articuler, pour bien cerner le désir auquel il nous ouvre, il faut tenir compte de ces deux plans. Pourquoi ne pas penser cette conférence à Caracas en suivant ces chemins de halage tracés par Freud ? Soit à la fois comme la réponse de Lacan à l’actualité de son vécu, au bouleversement, au mouvement qui suit son acte de dissolution, et comme son testament, sa dernière prise de parole, son acte d’adieu pour nous laisser sur le chemin du retour au sens freudien, pour nous rattacher aux fondements de son enseignement, à ce qu’est l’inconscient.

7En ce qui concerne le premier plan de lecture de cette conférence, le contenu manifeste donc, on peut lire que, pour Lacan, il s’agit du refus de laisser une école de psychanalyse, celle qu’il a fondée, se rabattre sur une logique de filiation historiciste qui non seulement tient à ravaler la psychanalyse à un enseignement de techniques et de concepts, mais organise son fonctionnement à travers des hiérarchies épistémiques et des enjeux de prestance et de pouvoir. Il déclare : « À Paris, j’ai coutume de parler à un auditoire où beaucoup de têtes me sont connues, pour être venues me visiter chez moi, […], où est ma pratique. » « Mes élèves […] j’ai l’habitude de les élever moi-même. Ça ne donne pas toujours des résultats merveilleux, vous n’êtes pas sans savoir le problème que j’ai eu avec mon école de Paris. Je l’ai résolu comme il faut – en le prenant à la racine, je veux dire, en déracinant ma pseudo-école *. »

8C’est par cette figure lumineuse du déracinement que nous sommes propulsés dans le contenu latent. Lacan montre que ce qu’il a fait avec sa dissolution c’est ouvrir un autre lieu, un ailleurs, un au-delà de l’intention circonstancielle de son école. Avec cette conférence, son parti pris est celui de faire un signe, par cet événement de la rencontre avec ses lecteurs latino-américains, pour montrer qu’il est possible de s’orienter dans une autre temporalité, par une logique calquée sur celle de l’inconscient. Il s’agit de mettre à l’épreuve, par cette rencontre, la transmission de l’intransmissible de la psychanalyse en lien avec ce qui nous échappe. Ce déracinement de son école, me semble-t-il, n’est pas sans exiger de lui aussi un acte de renonciation, de perte, car il avait engagé dans cette école toutes ses forces, le travail de toute une vie. « Vous, vous êtes, paraît-il, de mes lecteurs. Vous l’êtes d’autant plus que je ne vous ai jamais vus m’entendre. Alors, évidemment, je suis curieux de ce qui peut me venir de vous. […] C’est vous, par votre présence, qui faites que j’ai enseigné quelque chose *. »

9Un hors-champ du tableau permet de montrer la visée de son enseignement. Un au-delà qui cerne à quel point la transmission de la psychanalyse ne peut s’interdire l’accès à l’univers de Freud. L’indestructibilité du désir est inéluctablement liée à une autre façon d’appréhender le sens, la transmission de l’intransmissible passe par un laisser être les destins de la lettre. « Tel le saint Étienne du Carpaccio du Louvre, pointant son doigt vers une trouée du ciel qui est hors champ du tableau, un pur réel [7] », Lacan, dans cette conférence, pointe son doigt sur le véritable enjeu de la psychanalyse ; il ne veut pas laisser l’apport de Freud se réduire à une thérapeutique orthopédique, il ne veut pas laisser son enseignement se transformer en un reste éteint. Sans doute, Lacan prend acte dans cette conférence de ce qu’il a avancé sur le reste et la scorie : « Le reste est toujours, dans la destinée humaine, fécond. La scorie est le reste éteint. […]. La scorie ici c’est les analystes eux-mêmes, rien d’autre, alors que la découverte de l’inconscient est encore jeune, et c’est une occasion sans précédent de subversion [8]. »

10C’est en ce sens que l’au-delà pointé par Lacan dépasse largement la simple réalité de son voyage, d’un franchissement de frontières géographiques, d’une colonisation de nouveaux mondes, d’un coup de théâtre pour assurer la nouvelle organisation institutionnelle [9]. Certes, nombre de lectures sont possibles de ce moment vécu, des lectures subjectives dans la ligne d’une reconstruction de faits de l’histoire de la psychanalyse, ce qui n’est pas sans valeur, notamment testimoniales, mais qui reste enfermé dans les limites du contenu manifeste. Dans le meilleur des cas, ces lectures, quand elles arrivent à surmonter la médiocrité ambiante, nous font penser à ce que dit Lacan du héros moderne, celui qu’illustrent les « exploits dérisoires dans une situation d’égarement [10] ». C’est peut-être la raison pour laquelle Lacan, dans sa conférence, se montre absolument irréconcilié : « Dois-je m’encourager à me souvenir qu’à mon âge, Freud n’était pas mort * ? »

11Il est donc possible de penser cette conférence plutôt comme un acte de Lacan. Il ne veut pas d’une psychanalyse qui fasse obstruction par une récupération leurrante de son histoire à l’abîme que Freud met au cœur de la transmission du rêve : l’oubli fait partie de la transmission du rêve. Dans le rêve, on est persuadé non pas de penser mais de vivre quelque chose ; l’écart entre ce qui a été vécu et ce qui est rapporté est cette discontinuité par laquelle l’inconscient se montre inaccessible à la contradiction, ouvert à l’interprétation et relié à ce mystérieux au-delà qu’est l’ombilic du rêve [11]. Lacan, avec sa conférence à Caracas, fait une sorte de transposition en acte pour nous aider à cerner les voies de l’inconscient, de son message, en souhaitant par ailleurs qu’une séparation avec sa personne soit possible. Par l’entrée dans le tableau, les clefs à la main du débat avec Freud, chacun dissipe l’ombre de son lien avec la psychanalyse, de sa propre histoire analytique par l’éclair de l’acte [12]. Sur ces deux plans qui s’entrelacent par un passage vers l’Autre réel, inconsistant, il faut encore ajouter que Lacan précise sur le moment que cette rencontre dérange : « Vous y avez du mérite, puisque plus d’un s’est mis en travers du chemin de Caracas. Il y a apparence, en effet, que cette rencontre embête beaucoup de gens, et en particulier ceux qui font profession de me représenter sans me demander mon avis. Alors, quand je me présente, forcément, ils en perdent les pédales. *»

12Il faut aussi se demander, vu l’omission, l’oubli auquel cette conférence a été condamnée, exclue de tous les débats sur la dissolution et ses conséquences, sur l’héritage et l’invention d’un savoir, sur le fil de la transmission de la psychanalyse lacanienne, si elle ne dérange pas encore aujourd’hui. Il est évident de penser qu’elle a été délibérément oubliée. Mais on peut aussi nuancer cette analyse. Il y a de l’incompris, de l’inaccompli dans notre façon de concevoir l’acte de dissolution de son école par Lacan, ce qui explique ce qui se joue au niveau de la censure [13]. Mais, en dehors de celle-ci, dans l’oubli tel que le rappelle Freud avec le rêve, il est possible de lire une promesse à venir pour la psychanalyse, un au-delà du champ de l’histoire des associations et de ses avatars, de l’enfermement dans la rigueur de la dette entre les générations. Son oubli fait partie de ce qui reste à déchiffrer, et à inventer.

13Avec cette conférence, la barre est franchie pour parier sur un au-delà du visible. Sans cet au-delà, rien de ce qui est latent ne peut émerger comme forme, comme réel. Sans cet horizon, nous sommes condamnés à la logique du marché. D’où l’effort de Lacan avec les nœuds borroméens : « Remarquez que dans mon nœud, le réel reste constamment figuré de la droite infinie, soit du cercle non fermé qu’elle suppose. C’est ce dont se maintient qu’il ne puisse être admis que comme pas-tout *. »

Le débat avec Freud

14Dans cette conférence, Lacan restitue ce qu’il appelle son débat avec Freud, c’est-à-dire la façon dont il a extrait et résolu les impasses de la construction freudienne. Il explique : « Mes trois ne sont pas les siens. Mes trois sont le réel, le symbolique et l’imaginaire. Je suis venu à les situer d’une topologie, celle du nœud, dit borroméen. Le nœud borroméen met en évidence la fonction de “l’au moins trois”, c’est celui qui noue les deux autres dénoués. J’ai donné ça aux miens. Je leur ai donné ça pour qu’ils se retrouvent dans la pratique *. » Il poursuit sur la deuxième topique freudienne en précisant que ce n’est pas ce que Freud a fait de mieux, notamment quant à l’idée saugrenue du sac des pulsions. Cela contraste, ajoute-t-il, avec l’idée lumineuse des pulsions liées aux orifices du corps. En réponse, il propose une autre figuration, celle de la bouteille de Klein, sans dedans ni dehors, une topologie qui représente une continuité entre extérieur et intérieur. Pour autant, il reconnaît à Freud de ne pas s’être embrouillé dans sa pratique d’analyste, ni de s’être englué dans ses errements théoriques. Notamment quant aux pulsions qui, de n’être pas un sac tel un chaudron bouillonnant, se structurent dans une demande à l’Autre symbolique. Il précise : « Je me contente de noter que le silence attribué au ça comme tel, suppose la parlotte. La parlotte à quoi s’attend l’oreille, celle du désir indestructible à s’en traduire. »

15Le dernier point de débat avec Freud, débat de toujours dit-il, concerne la jouissance et le rapport sexuel qui n’est pas, l’impossible du rapport sexuel. Le langage a perverti à tout jamais la jouissance, qui, de se diffracter en jouissance phallique et jouissance autre et de faire de l’animal humain un parlêtre, l’a banni du zoo paradisiaque. Où nous retrouvons la nostalgie de notre grenouille… « La paix sexuelle veut dire qu’on sait ce qu’il faut faire du corps de l’Autre. » C’est là où Lacan formule ce que je mentionnais plus haut : « Mais qui sait que faire d’un corps de parlêtre ? – hormis le serrer de plus ou moins près ? Qu’est-ce que l’autre trouve à dire, et encore quand il veut bien ? Il dit : “Serre moi fort.” Bête comme chou pour la copulation. N’importe qui sait y faire mieux – une grenouille par exemple *. »

« Qui sait que faire d’un corps de parlêtre ? »

16C’est la résonance de cette question qui amène Lacan au cœur de cet entre-deux qu’il nous montre en évoquant le tableau de Bramantino, entre la nostalgie qu’une femme ne soit pas une grenouille et la Vierge à l’enfant. Le hiatus entre mère et femme dessine ce qui va surgir et qui échappe à la représentation dans l’ombre de la barbe sur le visage de la mère, en ouvrant l’horizon sur cet amour qui donne son lieu au savoir de l’inconscient désigné par Freud. Le désir radical, soutient Lacan, implique de franchir la barrière de l’inconnu, d’aller au-delà du monde des biens ; le véritable inconnu, c’est l’inconscient.

17Lacan, dans le séminaire L’envers de la psychanalyse, parle d’une section entre la libido et la nature, entre l’humain et l’animal, et pour l’expliquer il montre que, pour passer la ligne, il faut se situer par rapport à ce lieu d’intrication du pulsionnel et du vivant : « Il ne s’agit pas seulement de parler des interdits, mais simplement d’une dominance de la femme en tant que mère, et mère qui dit, mère à qui l’on demande, mère qui ordonne, et qui institue du même coup la dépendance du petit homme. La femme donne à la jouissance d’oser le masque de la répétition. Elle se présente ici en ce qu’elle est, comme institution de la mascarade. Elle apprend à son petit à parader. Elle porte vers le plus de jouir, parce qu’elle plonge ses racines, elle, la femme, comme la fleur, dans la jouissance elle-même. Les moyens de la jouissance sont ouverts au principe de ceci, qu’il ait renoncé à la jouissance close, et étrangère, à la mère [14]. » La libido est dans cette intrication mère-femme, dans cet au-delà qu’introduit la nécessité du père, en tant que celui qui unit la loi et le désir. L’ombre de cet hors-loi fonde l’interdit. Voilà comment ce hiatus nous sépare à jamais du règne animal.

18C’est cette intrication qui permet de montrer que « la jouissance du corps fait point à l’encontre de l’inconscient * ». Sans doute, ce hiatus mère-femme est assez vertigineux pour que l’on préfère l’organiser dans un clivage plus ou moins forcé, surtout dans notre temps qui se trouve, je reprends l’expression de Lacan, « prodigieusement tourmenté d’exigences idylliques [15] ».

19Il n’est pas impensable que ce dédoublement entre femme et mère, dédoublement légitime dans un certain sens, se prête dans la psychanalyse à masquer, à abolir l’au-delà qu’il était destiné à atteindre, à révéler, l’univers du pas-tout. La mère en tant qu’Autre primordial, Autre réel de la demande, dont nous attendons qu’elle apaise le désir (son désir), peut se faire ou pas messagère auprès de son enfant de cet au-delà. La limite imposée par le phallus désigne l’impossible de l’écriture du rapport sexuel. Cette limite inclut aussi l’unité mère-enfant, l’entrée de l’enfant dans le vivant en tant qu’objet primordial. Du fait que le sens n’est que suppléance au réel du sexuel, il désigne aussi un au-delà, le sexuel est inaccessible au sens [16]. Cette inaccessibilité à l’analyse du réel du sexe par le sens ouvre l’horizon vers d’autres limites.

20Il y a la logique de l’Un et il y a cet entre-deux dans lequel se nouent le féminin et le maternel, au-delà des faux clivages, pour élargir le champ de la réalité. Pour permettre aussi que, dans les lignes qui dessinent la courbure de l’ombre, l’univers du sens soit ébranlé afin de nous ouvrir au réel. Dans cet au-delà, l’ombre représente ce qui est impossible à représenter, la limite que la lettre impose au sens.

21Le sens de cette conférence se superpose au contenu du tableau, et arrivera le jour où le sens historique de ce qui s’est passé avec la dissolution de l’école s’atténuera. Et enfin le hors-champ du tableau permettra de comprendre que le « chez-soi » auquel Lacan nous conviait est du côté du pas-tout, d’une autre logique, celle par laquelle la pratique de la lettre converge avec celle de l’inconscient.

La barre entre le visible et l’invisible

22Entre la nostalgie qu’une femme ne soit pas une grenouille et la Vierge à l’enfant, l’espace que nous montre Lacan est celui du franchissement de la barre entre le visible et l’invisible. Cette question du visible et de l’invisible que Lacan retrouve et travaille à partir de ce tableau redouble ce qu’il vivait dans l’inattendu de cette rencontre, où il est surpris et accueille ce qui est hors sentiers battus, ce qui échappe au programmé de son enseignement. Il énonce son désir de s’orienter et que d’autres aussi s’orientent par ce qui ne se réalise qu’en dehors du champ de la représentation. L’ombre fait surgir l’invisible par un franchissement, un dépassement des limites, mais, au-delà d’elle, le réel du désir se laisse saisir dans le champ du rêve.

23En attendant que l’ombre se dissipe… inexorablement par le pas de chacun.


Mots-clés éditeurs : conférence de Lacan à Caracas, franchissement, hiatus entre le maternel et le féminin, inconscient, ombre, rêve

Date de mise en ligne : 21/10/2014

https://doi.org/10.3917/psy.031.0029