Article de revue

Eugénie Lemoine-Luccioni

Pages 35 à 37

Citer cet article


  • Harmand, C.
(2006). Eugénie Lemoine-Luccioni. Psychanalyse, no 5(1), 35-37. https://doi.org/10.3917/psy.005.0035.

  • Harmand, Claire.
« Eugénie Lemoine-Luccioni ». Psychanalyse, 2006/1 no 5, 2006. p.35-37. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psychanalyse-2006-1-page-35?lang=fr.

  • HARMAND, Claire,
2006. Eugénie Lemoine-Luccioni. Psychanalyse, 2006/1 no 5, p.35-37. DOI : 10.3917/psy.005.0035. URL : https://shs.cairn.info/revue-psychanalyse-2006-1-page-35?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/psy.005.0035


Notes

  • [1]
    Travail d’amour, Trames, 1998.
  • [2]
    L’entrée dans le temps, Payot, Lausanne, 2001.
  • [3]
    La dialyse, Ornicar digital.
  • [4]
    « Lien social et lien de sociabilité » dans Psychanalyse pour la vie quotidienne, Navarin, 1987, p. 61-95.
  • [5]
    L’histoire à l’envers, Des femmes, 1992.
  • [6]
    Le rêve du cosmonaute, Paris, Le Seuil, 1980, p. 187.
  • [7]
    La robe, Paris, Le Seuil, 1983, p. 109.
  • [8]
    Partage des femmes, Paris, Le Seuil, 1976.
  • [9]
    Voyages de Freud, entretiens avec M. Belilos.

1Psychanalyste, élève de Jacques Lacan, membre de l’École de la cause freudienne, auteur de nombreux livres, Eugénie Lemoine-Luccioni s’est éteinte le 22 juillet à l’âge de 92 ans.

2La psychanalyse, nous disait-elle, c’est la rencontre analytique, c’est un « travail d’amour [1] » avec un analyste qui a le solide désir de mener la cure à son terme. Voilà ce qui fondait avec vivacité sa pratique analytique, ses interventions, son travail d’écriture. Et de ce travail incessant lui venait une certaine liberté.

3 Psychanalyste, elle n’était pas d’accord, d’abord. Elle n’était pas d’accord : il n’y a pas de rapport (sexuel). Ce qu’on lui disait, ce n’était pas ça. Mais voyons, que lui racontait-on ? En un instant, d’une question, d’un mot, ou d’une longue réplique, elle démontait les points d’appui qu’on avait cru solides. C’était systématique. Au plus près de ce qu’on lui disait, toujours elle dérangeait. Ce contre quoi on se cogne, qu’on ne peut imaginer, dont on ne peut parler, était ainsi mis en évidence de manière constante : le point le plus difficile de la théorie freudienne (la castration) et lacanienne (le réel), ce point essentiel, dont on ne veut rien savoir. C’était éprouvant pour l’analysant. Mais c’était simple et évident, tant elle intervenait avec aisance et assurance. Cela permettait de supporter son intransigeance. Car sa position était sans concessions, sans passion dans la relation, mais pas sans amour, autour. Le désir de l’analyste (ainsi nommé par Lacan) était là, dans le style très vivant de sa pratique analytique. Le tranchant de ses interventions provoquait désarroi et désorientation, pour une orientation vers le désir, avec comme horizon la séparation et « l’entrée dans le temps [2] ».

4 « Dialyste », dans sa pratique de contrôle ou de supervision qu’elle tenait à nommer « dialyse [3] » : là aussi la rencontre analytique était au premier plan. Dans ce travail elle mettait en question le travail de l’analysant, la relation analysant – analyste, et la relation analyste – « dialyste ». Il s’agissait de parler d’un patient, toujours le même, semaine après semaine, et de rendre compte d’une cure analytique dans ses détours et ses détails. Elle insistait sur la construction du cas : les noms, les dates, la généalogie, l’arrivée au monde du sujet et ses premières relations, sa petite enfance, la structure… La critique était vive, il n’était pas question de s’enliser dans le registre de la psychologie, ni dans la compréhension. À partir du texte précis d’un rêve, qu’avait dit l’analysant ? Qu’avait-on répondu ? Pourquoi ? Avec quelle idée ? Qu’est-ce qui accrochait ce sujet au travail analytique, à quelle place mettait-il l’analyste, qu’est-ce qui permettait de le dire ? La discussion continuait. À tels dires du patient, elle-même aurait peut-être répondu de telle façon, ou bien de telle autre, et elle disait pourquoi. Lors d’une entorse de l’analysant au cadre analytique, elle évoquait longuement la question de l’argent, du nombre des séances… Elle émettait des hypothèses, du cas elle faisait même tout un roman, mais précisait-elle, il ne s’agissait que de bien se repérer, pour voir où ce sujet situait l’analyste dans le transfert, et où celui-ci pouvait intervenir. Pour étayer les questions qui se présentaient, elle témoignait de sa pratique, donnant des exemples précis : du point de vue d’un diagnostic, du transfert, de sa réaction face aux propos ou à des actes de tel analysant à telle occasion, de ce qu’elle pensait et éprouvait, et de ses interventions, dans le seul but de mettre l’analyste à sa place, de l’amener à débusquer le désir chez l’analysant. Et qu’est-ce qui résistait chez l’analyste, qu’en était-il de sa propre question, où était-il touché dans ce que lui disait l’analysant, quel était son désir ?

5Membre de l’École freudienne de Paris, puis de l’École de la cause freudienne, elle tenait à l’institution analytique. Elle s’interrogeait sur le lien de socialité, après l’analyse qui révèle la faille dans la relation sociale illusoirement nouée. Le discours analytique suffisait-il à fonder une société ? Il était nécessaire de « désacraliser l’institution », avec l’établissement de « lois qui devraient pouvoir se modifier, évoluer ». Il fallait une société ouverte, pour promouvoir la psychanalyse [4].

6 Et la politique de la psychanalyse lui importait au plus haut point [5]. Quoi qu’il arrive, il était indispensable de rester dans l’institution analytique, « lieu de la contradiction la plus flagrante ». L’École était son lieu de travail, elle participait activement aux travaux et aux débats, et surtout au « tourbillon » des cartels, « mise à l’épreuve de l’avancée analytique de chacun en groupe [6] » ; lieu de transmission aussi, car elle suivait Lacan dans son « effort de passer outre cette impossibilité radicale » de transmission.

7Auteur, ses écrits restent présents. Ils sont jalonnés par les parcours de ses analysants, parcours avec ses analysants, qui l’ont toujours étonnée. Elle y témoigne du « travail d’ascèse » qu’est la psychanalyse.

8La vivacité de sa pensée se retrouve dans le style de son écriture, les retours et les détours aussi bien. Ses textes sont parfois difficiles à lire, et en même temps des choses complexes sont formulées avec une grande simplicité. Ainsi pour la visée de l’analyse : « Il ne s’agit de rien de moins dans l’analyse telle que nous la concevons aujourd’hui, à la suite de Lacan, que de détrôner l’objet précisément, de telle sorte qu’il choie, déstabilisant le sujet, libre alors de désirer sans se fixer, fût-ce au fantasme [7]. »

9 Ses questions, ses hypothèses, ses affirmations surgissent de l’écoute de ses analysants. Elle repère par exemple auprès des femmes que « plutôt que l’angoisse de la castration, la femme connaît l’angoisse de la partition », et que pour passer de la partition imaginaire à la castration symbolique, « un autre processus de symbolisation proprement féminin intervient nécessairement […] L’enjeu, c’est l’existence même [8] ».

10Ses multiples lectures alimentent les questions rencontrées dans sa pratique ; la question de la psychose par exemple, à partir du texte de Freud sur un trouble de mémoire à l’Acropole : « Une structure supposée fondamentale de l’être humain serait la structure psychotique, au regard de laquelle les névroses et les perversions ne représenteraient que des défenses […] Lacan est beaucoup plus près de Freud qu’on ne le suppose, car il a remis la psychose à l’ordre du jour dans les recherches, la clinique et la pratique analytiques ; il nous a appris que c’est une référence obligée… [9] » C’est encore avec sa clinique en analyse et en dialyse qu’elle s’explique, discute, explicite la théorie de Lacan : l’apologue des trois prisonniers, la métaphore paternelle, les formules de la sexuation, les quatre discours, le nœud borroméen, etc. Elle cite de nombreux philosophes, des auteurs littéraires, des textes d’actualité.

11Les thèmes de travail qui l’ont passionnée sont si nombreux qu’il n’est pas possible d’en rendre compte. Elle nous laisse une œuvre à lire, à découvrir.

12Avec ces traces inscrites à jamais, avec une transmission qui a eu lieu dès la cure analytique, le vide de sa présence nous laisse à la nécessité du travail et de la rencontre analytique.


Date de mise en ligne : 01/03/2006

https://doi.org/10.3917/psy.005.0035