Caractéristiques cliniques d’homicides commis par des malades mentaux au Sénégal
- Par Aida Sylla,
- Ndeye Dialé Ndiaye Ndongo,
- Lamine Fall,
- Abou Sy,
- Aminata-Ndabir Ndoye
- et Mamadou Habib Thiam
Pages 13 à 19
Citer cet article
- SYLLA, Aida,
- NDONGO, Ndeye Dialé Ndiaye,
- FALL, Lamine,
- SY, Abou,
- NDOYE, Aminata-Ndabir
- et THIAM, Mamadou Habib,
- Sylla, Aida.,
- et al.
- Sylla, A.,
- Ndongo, N.-D.-N.,
- Fall, L.,
- Sy, A.,
- Ndoye, A.-N.
- et Thiam, M.-H.
https://doi.org/10.3917/psca.069.0014
Citer cet article
- Sylla, A.,
- Ndongo, N.-D.-N.,
- Fall, L.,
- Sy, A.,
- Ndoye, A.-N.
- et Thiam, M.-H.
- Sylla, Aida.,
- et al.
- SYLLA, Aida,
- NDONGO, Ndeye Dialé Ndiaye,
- FALL, Lamine,
- SY, Abou,
- NDOYE, Aminata-Ndabir
- et THIAM, Mamadou Habib,
https://doi.org/10.3917/psca.069.0014
Introduction
1 Les troubles mentaux sont souvent associés à la violence (Kottler, Dubreucq, Bénézech). Les actes violents commis par les malades mentaux ont souvent un caractère bizarre, incompréhensible voire extraordinaire. Ceci fait qu’ils sont plus médiatisés, publiés, plus colportés par la rumeur publique et paraissent donc surreprésentés. Cette surmédiatisation des crimes de sang est retrouvée dans plusieurs capitales africaines comme au Cameroun par Mbassa (Mbassa, 2009). L’émergence de journaux à sensation avec une certaine libéralisation de la presse dans les années 90 y a certainement beaucoup contribué.
2 Cet état de fait contribue à accroître la stigmatisation et le rejet des malades mentaux (Arboleda-Florez 1998, Hodgins 2001), d’où la difficulté de leur réintégration dans la communauté (Teplin, 1985).
3 Suivant les pays, des dispositions juridiques particulières organisent la prise en charge des sujets souffrant de pathologies psychiatriques dans le but de les protéger eux-mêmes ainsi que tous les autres membres de la communauté, susceptibles de pâtir de leurs agissements.
4 Au Sénégal. la loi 75-80 du 09 juillet 1975 est relative au traitement des maladies mentales et de certaines catégories d’aliénés. Le principe de cette loi est un traitement des malades mentaux en cure libre et en milieu ouvert. Toutefois, le régime d’internement peut être ordonné par décision de justice lorsque le malade mental a commis une infraction pénale ou que son comportement constitue un danger pour lui-même ou pour la sécurité publique ou qu’il ne suit pas le traitement prescrit. Le décret d’application 75-1092 de cette loi 75-80, crée une unité fermée, la seule encore existante juridiquement au Sénégal, au sein de l’hôpital psychiatrique de Thiaroye devenu depuis 2000 centre hospitalier national psychiatrique de Thiaroye avec un statut d’établissement publique de santé.
5 Par ailleurs, le code pénal sénégalais stipule en son Article 50 que : Il n’y a ni crime ni délir, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action, ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pu résister. Les crimes graves devant être jugés en Cours d’Assises rendent obligatoires une expertise psychiatrique.
Une cour du Centre Hospitaller National Psychatrique de Thiaroye.
Description
Une cour du Centre Hospitaller National Psychatrique de Thiaroye.
6 Nous avons initié ce travail portant sur des patients reçus au centre hospitalier national psychiatrique de Thiaroye à la suite d’un homicide qu’ils ont commis. Il s’agissait d’analyser les circonstances qui ont entouré ces homicides de même que le profil social et clinique des auteurs.
Matériel et méthodes
7 La présente étude s’est intéressée aux patients reçus au Centre Hospitalier National Psychiatrique de Thiaroye entre janvier 2006 et décembre 2012 après qu’une enquête préliminaire de police les ait inculpés d’homicide. Ils sont reçus soit pour expertise psychiatrique avant leur passage devant la Cour d’Assises, soit pour internement provisoire après que l’enquête préliminaire ait noté qu’ils présentaient des troubles du comportement évidents. Parfois, curieusement, ils sont directement conduits à l’hôpital par leur famille après le passage à l’acte.
8 L’hôpital de Thiaroye a été ouvert en 1960 pour accueillir les malades désocialisés qui séjournaient encore dans les lazarets qui étaient en train d’être fermés juste après l’indépendance du pays. L’hôpital, situé dans la banlieue de la capitale Dakar, est la seule structure au Sénégal à être désignée nommément par la loi pour recevoir les malades mentaux en hospitalisation sous contrainte par internement provisoire. Cette diposition est clairement spécifiée par le décret d’application n° 75-1092 du 23 octobre 1975 de la loi 75- 80 créant à Thiaroye un établissement spécialisé de type fermé destiné à l’internement des malades mentaux ayant fait l’objet d’une décision judiciaire. Actuellement, l’hôpital de Thiaroye a changé de statut en devenant établissement public de santé, ce qui a contribué à l’amélioration de ses infrastructures ainsi que ses ressources humaines. Il compte actuellement sept psychiatres en plus des étudiants en formation qui y sont reçus pour leurs stages. Les patients qui y sont reçus ne sont plus uniquement des sujets désocialisés mais aussi des personnes suivies en ambulatoire ou en hospitalisation et qui continuent leurs activités socioprofessionnelles. L’unité fermée est actuellement composée de huit cellules d’internement. Ces cellules recevaient en hospitalisation dans un premier temps les détenus présentant une pathologie mentale de même que les malades mentaux dangereux ou refusant les soins. Depuis plus d’une dizaine d’années, avec la construction d’un pavillon spécial pour les détenus au sein d’un hôpital général, en l’occurrence l’hôpital Aristide Le Dantec, l’unité fermée de Thiaroye ne reçoit que les malades dangereux, troublant l’ordre public ou se soustrayant aux soins.
9 Les patients faisant l’objet d’une décision d’internement ne sont reçus qu’à l’hôpital de Thiaroye conformément à la loi 75-80, ceci quel que soit leur lieu de résidence au Sénégal. Les expertises psychiatriques peuvent être effectuées par tous les psychiatres inscrits à l’Ordre National des Médecins du Sénégal.
10 Nous nous sommes intéressés au profil épidémiologique des sujets, mais aussi aux circonstances de l’homicide telles que relatées par l’enquête préliminaire de police et le patient lui-même, ainsi qu’à la nature des troubles psychiques en cause.
Résultats
Description de l’échantillon
11 20 patients ayant commis des homicides ont été reçus dans la structure entre janvier 2005 et décembre 2010. Il y avait 18 hommes et 2 femmes. 13 étaient des célibataires. La moitié des patients n’était pas scolarisée, et seuls 2 avaient atteint le niveau d’études supérieures. Six étaient sans profession, deux étaient des militaires Les 12 autres évoluaient dans le secteur informel. Dix-sept vivaient en famille au moment de l’acte et 6 parmi eux étaient attachés, isolés. 3 vivaient dans la rue.
12 5 patients sont venus avec un arrêté d’internement provisoire, conduits par leurs familles aidées par les forces de l’ordre, les 15 autres étaient détenus en prison et sont amenés pour une expertise.
13 Des antécédents d’actes médico-légaux ont été retrouvés : violence physique 10, homicide 3, tentative d’homicide 5, vols 1, incendie volontaire 2, destruction de bien 7. conduite addictive 1, attestation antérieure pour raison non retrouvée 1.
Caractéristiques de l’homicide
14 15 homicides ont été commis dans le domicile commun que partageaient la victime et l’auteur.
15 15 auteurs avaient un lien de parenté avec leur victime :
- 2 patients ont tué leurs 2 parents,
- 4 patients leur mère,
- 2 patients leur père,
- 2 patientes ont tué leur enfant,
- 4 patients leur cousin,
- 1 patient a tué son neveu.
17 Dans les 4 cas où il n’y avait pas de lien de parenté, la victime et l’agresseur se connaissaient (ami, enfant d’un ami, voisin).
18 Dans un seul cas, la victime et l’auteur ne se connaissaient pas : il s’agit du meurtre d’un intervenant sapeur-pompier qui devait acheminer le malade à la structure de soin.
19 15patients ont utilisé une arme d’opportunité : bâton, brique, gros caillou : la première chose lourde sur laquelle ils sont tombés. Dans 18 cas, on retrouvait un acharnement sur la ou les victimes.
20 Aucun des auteurs n’a essayé de dissimuler l’acte ou de fuir.
21 Il a été noté des attitudes ou des positions bizarres : prières, acrobaties effectuées à côté du ou des corps dans 13 cas
22 15 ont avoué spontanément l’homicide.
Caractéristiques cliniques des patients
23 16 patients ont eu un diagnostic de psychose chronique :
- 12 cas de schizophrénie paranoïde et
- 4 cas de paranoïa délirante.
25 2 étaient épileptiques et 2 autres diagnostiqués psychopathes.
26 Aucun des 20 auteurs ne prenait de traitement médicamenteux au moment des faits.
27 Dans les 15 cas l’expertise, a conclu une irresponsabilité du sujet et préconisé un suivi et un traitement en milieu spécialisé. Le tribunal a suivi ces conclusions et 13 ont été internés et 2 suivis en ambulatoire. Dans tous les cas, le retour en famille a pu se faire après stabilisation avec une surveillance médicale et administrative.
Vignettes cliniques
28 Habib est âgé de 22 ans, détenu à la maison d’arrêt et de correction d’une ville de l’intérieur du Sénégal, inculpé de meurtre. Il est envoyé au centre hospitalier national psychiatrique de Thiaroye par le juge d’instruction du tribunal régional pour expertise psychiatrique.
29 Selon le rapport de l’enquête préliminaire de police, Habib aurait trouvé son neveu de 4 ans (fils de son grand frère) couché sur une natte dans la cour du domicile familiale. Il lui donna un coup de pied. L’enfant s’est alors mis à rire croyant certainement à un jeu. La mère de l’enfant qui était présente a alors eu peur et a pris son enfant dans ses bras. C’est à ce moment qu’Habib a sorti un couteau de sa poche et s’est rué sur la mère. Cette dernière, dans sa fuite, a laissé tomber l’enfant à terre et Habib s’est alors acharné sur lui avec le couteau.
30 Habib aurait présenté un épisode d’agitation traité dans un centre de santé mental de sa région. Le traitement n’a pas été poursuivi car la famille n’arrivait ni à payer les frais d’hospitalisation, ni à payer le traitement retard prescrit. Il séjournait donc par intermittence au domicile familiale et vivait parfois dans la rue.
31 A l’examen, son discours esc flou. Il répond à côté des questions qui lui sont posées. Il déclare s’appeler Ousmane et habiter à Dakar. Il dit que l’homicide a bien eu lieu mais que les auteurs sont des fétiches à rechercher dans le ciel ou au Fouta (une région du nord du Sénégal).
32 L’expertise a conclu d’une part à un discernement perturbé au moment de l’acte et à une non accessibilité à une sanction pénale, d’autre part à une dangerosité d’Habib du fait de ses troubles. L’expert fait aussi la recommandation suivante : Habib doit, pour vivre de manière acceptable qui ne mettrait en danger ni ses proches, ni lui-même, bénéficier d’un traitement régulier en milieu psychiatrique.
33 Harouna est âgé de 34 ans et originaire d’un village situé à plus de 400 kilomètres de Dakar. Il est placé en internement provisoire par un arrêté du Préfet de son département pour un état dangereux. Il est amené à l’hôpital par un oncle paternel et deux cousins aidés par deux agents de police de sa localité. Selon son entourage, Harouna vivait attaché depuis plus de 5 années car il était agressif malgré les différents traitements qu’il avait reçus chez des guérisseurs. Sa mère souffrait beaucoup de cet isolement de son fils. Un jour, alors que la maison était presque vide, Harouna a supplié sa mère d’ouvrir la porte et de le détacher, ce que cette dernière fit. Harouna s’empara alors d’un pilon qui traînait dans la cour et en asséna plusieurs coups à sa mère qui succomba ainsi. Entre temps, ses cris ont alerté le père de Harouna qui n’était pas loin. A son arrivée,. Harouna s’est rué sur lui avec le même pilon avant que les autres personnes arrivées entre-temps ne le maîtrisent. Son père meurt le lendemain à la suite des coups qu’il a reçu. Harouna est gardé 48 heures au commissariat de police avant que son transfert sur Thiaroye ne soit décidé par un arrêté d’internement du préfet.
34 Pendant son hospitalisation, Harouna a présenté des hallucinations acoustico-verbales et une agressivité aveugle par moments : il s’est mutilé une fois en cassant les barreaux de sa cellule. Il lie après coup cette agressivité à une tentative d’échapper à un danger imprécis, le même danger dit-il qui menaçait aussi ses parents au moment où il les a attaqués.
35 Il a eu un traitement avec de l’halopéridol essentiellement. Au bout de six mois de traitement, son état s’est amélioré. Son retour en famille n’a pas été facile mais finalement, le préfet a été saisi pour surveiller avec les autorités sanitaires locales, l’administration de son traitement retard et ordonner si nécessaire une hospitalisation.
36 Fatou est détenue à la maison d’arrêt pour femmes de Dakar et inculpée d’infanticide. Elle est reçue pour expertise psychiatrique. Voici son récit :
37 « Le jour de mon accouchement, j’étais seule à la maison avec mes 2 filles. Je vis habituellement avec ma tante, ma sœur et le fils de ma tante. Ils étaient tous absents ce jour. Après la prière du crépuscule, j’ai fait manger mes filles et m’apprêtais à les mettre au lit. J’avais mal au ventre mais cela ne m’a pas trop préoccupée vu que j’ai toujours eu mal au ventre durant ma grossesse. J’étais assise sur le bras du fauteuil et je crois que c’est en ce moment que j’ai fait une crise. Je me suis réveillée au centre de santé, au moment où on évacuait le placenta. Je ne me souviens de rien concernant mon accouchement. J’ai appris que le bébé auquel j’ai donné naissance était un garçon et qu’il était mort ». Fatou déclare qu’elle n’avait aucune raison de tuer son enfant. Elle est régulièrement mariée avec le père du bébé avec qui elle a déjà eu 2 filles. En plus cet enfant était son premier garçon qu’elle désirait. Elle a fait régulièrement ses consultations prénatales et tout son entourage était au courant de sa grossesse.
38 Depuis 1998. Fatou est sujette à des crises épileptiques traitées par du phénobarbital à 100 mg le soir au coucher. Comme l’atteste son dossier médical. Elle a arrêté le traitement pendant la grossesse, sur recommandation de l’agent de santé qui assurait ses consultations prénatales.
39 L’examen électroencéphalographique montre : la présence de nombreux signes irritatifs diffus et généralisés notamment au cours de l’HPN. Cet aspect est compatible avec une épilepsie généralisée. Un demi-frère de même père serait aussi épileptique.
40 L’expertise concluait : « À l’issue de l’examen de Fatou nous pouvons affirmer qu’elle présente par moments des crises d’épilepsie. La crise d’épilepsie quand elle survient, altère complètement le discernement de la personne. Fatou était en état de démence au moment d’accoucher, car ayant accouché probablement au cours d’une crise d’épilepsie. »
Discussion
Sexe
41 Les patients reçus après avoir commis un homicide sont surtout des hommes. Certains auteurs lient de manière claire la violence au genre masculin. Il est évident que la force physique peut être un élément déterminant de certains actes violents. Plusieurs auteurs ont d’ailleurs fait le constat que la plupart des homicides, surtout intrafamiliaux, étalent l’œuvre d’hommes (Barnard, 1982 et Boisvert, 1996).
42 Sur la période de 5 ans, seules 2 femmes ont été admises pour homicide. Il s’agit de 2 cas d’infanticide dont les auteures étaient épileptiques. L’une aurait accouché lors d’une crise et le décès du bébé serait accidentel. Pour l’autre, il s’agissait d’une crise d’agitation paroxystique au cours de laquelle elle avait tenté de se jeter dans un puits avec son enfant dans les bras. Elle avait été rattrapée alors que son enfant était déjà tombé dans le puits. L’infanticide constitue selon une étude sur les femmes incarcérées au Sénégal (Sène 2006) 30% et le premier des motifs d’incarcération. Le profil classique de la femme auteure d’infanticide diffère de celui des patientes de notre étude. Il s’agit classiquement de femmes célibataires ou mariées. Lorsqu’elles sont mariées, le mari est absent et n’est pas alors l’auteur de la grossesse. Le motif évoqué est alors la honte de donner naissance à un enfant illégitime, La grossesse est maintenue cachée jusqu’au terme dans ces cas.
Statut matrimonial
43 Notre série est en majorité composée de célibataites. Les pathologies psychotiques chroniques qui sont les plus représentées dans notre échantillon ont un fort potentiel désocialisant, en ce sens qu’elles comportent un désinvestissement progressif de la réalité, entraînant un repli et un appauvrissement relationnel. Les relations notamment matrimoniales sont difficiles voire impossibles pour ce type de patients. Cette majorité de célibataires chez des malades mentaux auteurs d’homicide a été retrouvée par d’autres auteurs (Ochonisky 1963 Stoessel 1988). Il pourrait par ailleurs expliquer l’absence dans notre étude d’uxoricides fréquents dans d’autres études (Millaud).
Niveau d’instruction
44 Le niveau d’études est bas et les activités professionnelles précaires et irrégulières lorsqu’elles existent Le début précoce de la schizophrénie, diagnostic le plus représenté dans notre série, pourrait être à l’origine d’un abandon précoce des études et de l’apprentissage d’un métier. Il est rare de voir chez les schizophrènes un niveau élevé d’études. Nous avons donc plus des métiers informels, dont l’exercice se fait souvent hors de tout cadre professionnel structuré.
Mode de vie
45 Dans notre série, 17 patients vivaient au domicile familial au moment de l’acte. Parmi eux, 6 vivaient isolés, attachés dans une chambre qu’ils ne quittaient jamais. Ces patients ont été privés de liberté à cause d’actes violents qu’ils ont posés. La famille, pour se protéger et rassurer les voisins les a attachés et enfermés arrêtant par la même occasion les soins. Ils se sont alors jetés sur la première personne rencontrée dès qu’ils ont été ou se sont détachés.
46 La contention physique des malades mentaux a toujours existé en Afrique. Collomb montre cependant comment l’entourage l’expliquait au patient et l’amenait même à l’accepter. Collomb nous rapporte le cas d’un patient attaché qui expliquait que c’était pour empêcher que les mauvais esprits se saisissent de lui et le poussent à commettre des actes regrettables (Collomb, 1971).
47 Actuellement, cette contention est plus vécue comme une exclusion, une modalité de protection contre un individu violent. L’exclusion pourrait ici être considérée comme un facteur déterminant dans la violence contre l’entourage. (Maisondieu, 1998).
Antécédents
48 D’autres actes médico-légaux ont précédé le présent homicide : violence physique dans 10 cas, homicide dans 3 cas, tentative d’homicide dans 5 cas, vols dans 1 cas, incendie volontaire dans 2 cas, destruction de biens dans 7 cas, conduites addictives dans 1 cas, arrestation antérieure dans 1 cas.
49 Pour 11 patients, l’acte homicide a été le premier acte violent.
50 Les antécédents de violence, qu’elle soit homicide ou non sont considérés chez le malade mental comme facteur prédictif d’acte homicide (Klassen, 1994).
Moyen utilisé
51 15 patients ont utilisé une arme d’opportunité : bâton, brique, gros caillou : la première chose lourde sur laquelle ils sont tombés. Cette modalité alliant impulsivité et brusquerie concorde avec l’absence de planification qui est une caractéristique constante des homicides pathologiques. L’utilisation d’arme blanche ou d’arme d’opportunité est souvent retrouvée dans les études. Elle témoigne de la brutalité et du contexte émotionnel autour de ces actes (Dubreucq 2005).
Lieu de l’homicide
52 15 homicides ont été commis dans le domicile commun à La victime et à l’auteur. Dans ces différents cas, l’auteur et la victime se connaissaient et vivaient ensemble. Cette caractéristique a été depuis assez longtemps retrouvée par d’autres études qui ont porté sur des homicides commis par les malades mentaux (Cormier 1971, Addad 1977, Steadman 1998).
Lien avec la victime
53 Dans 15 cas, il existait un lien de parenté entre l’auteur et la victime. : 2 patients ont tué leurs 2 parents, 4 patients leur mère, 2 patients leur père. 2 patients ont tué leur enfant, 4 patients leur cousin, 1 patient a tué son neveu. Dans les 4 cas où il n’y avait pas de liens de parenté, la victime et l’agresseur se connaissaient (ami, enfant d’un ami, voisin).
54 Dans un seul cas, la victime et l’auteur ne se connaissaient pas : il s’agit du meurtre d’un intervenant sapeur-pompier qui devait acheminer le malade à la structure de soin.
55 Richard-Devantov montre que 50 à 70% des victimes sont des membres de l’entourage familial. Une grande proximité géographique et affective entre auteur et victime est souvent retrouvée (Richard-Devantoy 2009).
Attitude après l’homicide
56 15 ont avoué spontanément l’homicide. Dans les 20 cas, on retrouvait un acharnement sur la ou les victimes. Aucun des patients n’a essayé de dissimuler l’acte ou de fuir. Il a été noté chez 2 patients des attitudes et des positions bizarres : prières, acrobaties effectuées à côté du ou des corps.
57 Cette attitude tranche avec celle souvent observée lors d’un homicide avec des motifs non pathologiques où l’auteur tente de se soustraire à un éventuel jugement et une condamnation (dissimulation des empreintes, fuite du lieu de l’homicide, (dissimulation de l’arme du crime et du corps) (Bénézech, 2002).
Diagnostic
58 16 patients ont eu un diagnostic de psychose chronique : 12 cas de schizophrénie paranoïde et 4 cas de paranoïa délirante.
59 L’association importante entre schizophrénie et conduites violentes a déjà été décrite. Eronen, en Finlande, à partir d’une population de 1423 hommes incarcérés, montrait que la schizophrénie multiplie par 10 le risque d’un acte violent (Eronen, 1998). Plusieurs autres auteurs se sont intéressés à cette association. La forme paranoïde c’est-à-dire avec un délire est la plus incriminée. (Albernhe, 1997), (Vandamme, 2009), (Bourgeois et coll., 2005).
60 Le diagnostic de paranoïa aussi est souvent retrouvé chez les auteurs d’homicide où l’acte correspondrait à l’épuisement des voies de recours et est dirigé contre le persécuteur désigné (Bouchard, 2005). Pour les auteurs présentant un délire de type paranoïaque, l’homicide paraît plus « motivé » et prémédité. L’auteur a souvent présenté aux enquêteurs un récit apparemment cohérent où il est d’abord victime avant de se défendre. C’est souvent au cours de l’incarcération que la pathologie a été suspectée et l’expertise ordonnée.
61 L’épilepsie présente dans notre échantillon est aussi souvent observée dans le passage à l’acte violent. Ce sont surtout les troubles caractériels qu’elle implique qui expliqueraient la violence (Bénézech 2002).
Traitement au moment de l’homicide
62 Aucun des patients auteurs d’homicide ne prenait de médicaments au moment du passage à l’acte. Pour 11 patients l’acte homicide a été inaugural. Pour 6 autres un acte violent a été le motif d’un arrêt de tout soin et d’un isolement (attachés dans une chambre). Pour le reste il s’agit d’un arrêt volontaire ou de difficultés économiques de la famille pour se procurer les médicaments.
63 L’absence de traitement est un facteur important dans la violence des malades mentaux retrouvé par d’autres auteurs. (Mulvey et Lidz, 1998) le surestiment par rapport aux autres facteurs prédictifs de violence.
64 Le traitement permet une régression des signes entravant la communication avec l’entourage tels que l’agitation, l’agressivité...et constitue ainsi la première étape vers une resocialisation.
Evolution
65 L’ensemble des patients de l’étude a eu à terme un traitement. Ceux qui ont eu une expertise ont par la suite été internés ou suivis en ambulatoire (les 2 patientes souffrant d’épilepsie).
66 Une régression des symptômes a pu être obtenue dans les 18 cas. Le retour en famille a parfois été difficile à cause de la stigmatisation du patient qui a induit une certaine résistance de l’entourage. Un changement de lieu de résidence a été nécessaire dans 3 cas. Le patient est aceueilli par d’autres membres de sa famille vivant dans une localité différente de celle où il a commis l’homicide. Dans 2 cas, la famille a trouvé pour le patient une chambre en location pas très loin de la maison familiale pour pouvoir le surveiller.
67 Le traitement avec des neuroleptiques retard a été institué dans les 18 cas avec une surveillance impliquant la famille, l’autorité administrative, la structure sanitaire de proximité du lieu d’habitation.
68 10 patients ont pu reprendre des activités professionnelles satisfaisantes.
Conclusion
69 Au Sénégal, la prise en charge des malades mentaux, leur protection et celle de leur entourage est organisée par la loi 75-80, de même que l’article 50 du code pénal. Néanmoins, les conduites violentes de malades mentaux faisant des victimes dans leur entourage immédiat sont encore observées et fortement médiatisées. Ces actes répondent à des caractéristiques particulières dans leur exécution : le mode, le lieu, le moyen utilisé, les victimes jusqu’aux attitudes après l’acte. Tous ces éléments sont liés à la psychopathologie. Le traitement reste un facteur potentiellement protecteur contre la survenue de telles conduites. Le contexte de pauvreté, le coût des traitements, de même que la disponibilité des psychotropes peuvent être évoqués comme facteurs favorisant ces comportements violents, pathologiques.
70 La prévention des conduites violentes de malades mentaux passera donc nécessairement par un traitement adapté et un bon suivi des patients, notamment ceux qui sont atteints de psychose. Il importe donc que les structures étatiques puissent parallèlement aux lois, assurer un soutien aux familles pour un traitement efficace des malades mentaux. Une décentralisation des structures de soins de santé mentale serait aussi un élément important dans le dispositif de prise en charge.
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Mots-clés éditeurs : Homicide, malade mental, psychiatrie
Date de mise en ligne : 04/03/2026
https://doi.org/10.3917/psca.069.0014