Alain Cambier, Philosophie de la post-vérité, Hermann, 2019. Quentin Debray
Pages 81b à 85b
Citer cet article
- COFFIN, Jean-Christophe
- et DEBRAY, Quentin,
- Coffin, Jean-Christophe.
- et al.
- Coffin, J.-C.
- et Debray, Q.
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- Coffin, J.-C.
- et Debray, Q.
- Coffin, Jean-Christophe.
- et al.
- COFFIN, Jean-Christophe
- et DEBRAY, Quentin,
1 Le livre d’Alain Cambier expose de façon claire la philosophie de la post-vérité telle qu’elle est apparue dans la période récente, exposée et développée principalement par Michel Foucault. L’auteur en profite pour en rechercher les origines, récentes et lointaines. Il analyse aussi tout ce qui s’y oppose, à savoir la quête de la vérité, telle qu’elle est confortée par la logique, les mathématiques, le progrès scientifique. Mais certains domaines, comme la politique, ne trouvent pas une position aisée entre ces deux extrêmes.
2 Le premier chapitre, « La vulnérabilité de la vérité », expose la démarche constante des scientifiques et des philosophes pour approcher la vérité, cela depuis le Gorgias, dialogue de Platon qui oppose le discours rhétorique et le discours véridique, jusqu’au XIXe siècle qui institue de façon définitive les sciences expérimentales. Plusieurs auteurs sont cités : Montaigne, Peirce, Popper. Il faut alors bien considérer que la découverte scientifique doit tenir compte des paradigmes de son temps, qu’elle défend une hiérarchie de structures, qu’elle pratique la vérisimilitude, approchant la vérité la plus vraisemblable. Elle est soumise en permanence à la critique, se corrige et rectifie.
3 Le deuxième chapitre, « La tentation d’une critique radicale de la vérité », aborde de plein fouet les thèses de Michel Foucault. Le principe défendu par ce philosophe est assez simple : le désir de vérité n’est pas inné ou instinctif, il est conditionné par la société environnante, donc par le pouvoir qui la dirige. Foucault utilise le terme d’aléthurgie, qui signifie : production de vérité. Ce principe assez simple, qui ignore la pensée animale et le comportement exploratoire du tout jeune enfant en condition familiale standard, est décliné par ce professeur selon diverses modalités. L’ontologie, la psychogénèse ne sont pour lui que des illusions. Il s’appuie sur Nietzsche, pour lequel la vérité, construite de façon généalogique, est le résultat et l’objectif de la volonté de puissance. La vérité serait ainsi une projection des désirs internes. Les phénoménologistes qui veulent saisir un vécu antécatégoriel, antéprédicatif, authentique, poursuivraient le même but. Les idées de Rousseau, proche de la nature, du sentiment de la vie, de la langue des poètes, auteur des Confessions, sont aussi évoquées. Alain Cambier réfute ces arguments, en particulier la référence à Nietzsche. Celui-ci insiste dans ses ouvrages consacrés à la critique des religions, L’Antéchrist, Ecce Homo, sur le confort plaisant que nous trouvons dans nos certitudes subjectives. Il écrit que « la foi, c’est ne pas vouloir ce qui est vrai ». Et il insiste : « La preuve par le plaisir est une preuve de plaisir. L’expérience de tous les esprits sérieux et profonds enseigne le contraire. On a dû conquérir par la lutte chaque parcelle de vérité. »
4 Le troisième chapitre, « Les nouveaux réseaux de l’obscurantisme », analyse les attitudes contemporaines qui viennent connoter, sans doute sans le savoir, les prédications de Foucault. Mais il s’agira plus de naïveté et de facilité que d’idéologie. Alain Cambier stigmatise ici les réseaux sociaux internet où confluent des pensées personnelles qui se parent des qualités de sincérité et de spontanéité. Il s’agit de l’ancienne parrhésia, la pensée authentique, qui se heurte à la vérité définie par l’establishment. Mais cette prétendue authenticité est un vouloir et un plaisir. Cette complaisance est un wishful thinking, une pensée souhaitable. Nous arrivons au négationnisme, bien plus grave que le mensonge parce qu’il biaise et dénie les démonstrations.
5 Le quatrième chapitre, « Le déni de reconnaissance de la vérité », sans doute le plus rigoureux, en appelle à la logique, examinant l’objectivisme sémantique et le monde médian du sens tel qu’il fut étudié par Frege. Mais il n’empêche pas l’assertion, laquelle doit aussi chercher la reconnaissance sociale, au risque de s’évaporer. Les vérifications expérimentales, les discussions, les confrontations sont nécessaires. N’oublions pas que Galilée écrivait ses démonstrations en italien. Cette rigueur, toute logique, va se heurter à la discroyance, ou décrédibilisation, laquelle est psychologique, car la vérité fait peur, elle n’est pas toujours agréable. Ce facteur affectif est important.
6 Le dernier chapitre, « Politique et vérité », est plus classique. Il reprend les auteurs habituels, dont Machiavel, Kant, Montesquieu, et doit reconnaître que la démocratie, si elle cherche l’avis des électeurs, est bien obligée d’utiliser la rhétorique. Platon parlait d’épistocratie, le gouvernement par le savoir. Démocratie, et plus encore démagogie, en sont très loin. On se réfugiera donc sur un « processus dialogique de reconnaissance de la vérité en démocratie républicaine ». Il faudrait alors s’entendre sur un arrière-plan commun à ces discussions politiques. Alain Cambier ose proposer cinq éléments définissant cet arrière-plan : « Après tout, la condamnations d’un libre marché totalement déréglementé, d’une étatisation abusive de la société, de la torture, du racisme, de l’exploitation sexuelle des enfants ou des adultes non consentants constituent autant de topoï susceptibles d’être admis par tout citoyen. »
7 La conclusion de cet ouvrage rigoureux célèbre à nouveau « l’apport pragmatique de la pensée rationnelle » et cite à ce sujet le beau texte de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs.
8 Si nous prenons un peu de recul, en soulignant les dimensions psychologiques de cette question, nous pourrions dégager trois constatations. Depuis le Gorgias de Platon, la concurrence entre le discours véridique et le discours rhétorique n’a pas cessé. Au plan individuel, ce qui ressort d’un vécu d’apparence première, authenticité, inconscient, « saisie préconceptuelle », est souvent en désaccord avec la vérité proposée par l’establishment. Enfin, dans le domaine politique, la démocratie, qui suppose l’élection de candidats, implique automatiquement une part de discours rhétorique.
Date de mise en ligne : 27/11/2020