Benoît Majerus et Anne Roekens, Vulnérables. Les patients psychiatriques en Belgique (1914-1918), Presses universitaires de Namur, 2018
Pages 51h à 77h
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1 Alexandre Klein (Université Laval)
2 Que s’est-il passé dans les asiles belges durant la Première Guerre mondiale ? Quels ont été, pour le dire autrement, les effets de ce conflit majeur sur la prise en charge des malades mentaux en Belgique et, plus particulièrement, sur le quotidien des personnes internées ? C’est à ces questions qu’entendent répondre Benoît Majerus et Anne Roekens, respectivement professeurs à l’Université du Luxembourg et à l’Université de Namur, dans le petit ouvrage qu’ils viennent de faire paraître aux Presses universitaires de Namur.
3 Avec minutie et application, les deux historiens s’attachent en effet à déterminer ce que fut le sort des aliéné.e.s belges entre 1914 et 1918. Pour ce faire, ils empruntent, après une courte, mais efficace introduction, deux voies, distinctes, mais complémentaires. La première est celle de l’analyse thématique des conditions historiques de vie dans les asiles à cette période. Elle est réalisée dans les cinq premiers chapitres de l’ouvrage, le sixième en présentant un résumé sous la forme d’une analyse de cas. La seconde voie empruntée, plus vivante et touchante, est celle d’Élise, une malade dont le parcours d’internement dans différentes institutions belges est retracé au fil de six courts intermèdes qui séparent les chapitres. Le discours historien classique est en effet apparu « insuffisant » aux yeux des auteurs pour « rendre pleinement compte de cette détresse humaine » (p. 8) qui fut celle des interné.e.s belges entre 1914 et 1918 (voire même 1919). Cette malade réelle, mais ici anonymisée, et dont le parcours bien que véridique sur le fond a été romancé dans sa forme, donne en effet un visage à ces milliers d’aliéné.e.s qui subirent les manques, les souffrances et les violences conséquentes ou inhérentes à l’intrusion de la guerre dans leur existence.
4 Car le récit que font ici Majerus et Roekens de la vie des psychiatrisé.e.s belges de la Première Guerre mondiale est surtout celui d’un abandon. Vulnérables parmi les vulnérables, les aliéné.e.s ont en effet été abandonné.e.s à leur sort et souvent à leur faim pendant ces quatre années de guerre et d’invasion qu’a subit la Belgique. À l’instar de l’hécatombe des fous qui sévira en France pendant la Deuxième Guerre mondiale, et qu’Isabelle von Bueltzingsloewen a si bien décryptée, Majerus et Roekens démontrent ici l’existence d’une surmortalité importante des personnes internées dans les asiles belges au cours de la Première Guerre mondiale ; surmortalité notamment due à un désintérêt des instances gouvernantes, occupantes comme occupées.
5 Après avoir rappelé la nature et la singularité du système psychiatrique belge, fortement déterminé par le rôle des congrégations religieuses en son sein (chapitre 1), ainsi que la soumission et la faim qui caractérisèrent la Belgique occupée (chapitre 2), les deux historiens décrivent la rapide dégradation des conditions de vie dans les asiles psychiatriques à partir de l’été 1914 (chapitre 3). Déjà engorgées depuis longtemps, ces institutions voient leur population s’accroître encore du fait notamment de la réception de soldats malades ou du transfert d’aliéné.e.s depuis les hôpitaux bombardés ou trop proches des combats. On assiste en outre, dans le même temps, à une raréfaction du personnel soignant qui transforme les conditions d’accueil et les possibilités de soin des malades, mais aussi à une disparition progressive des ressources financières comme matérielles, aggravant de fait la situation des malades les plus fragiles. Partout, le froid, la faim, mais aussi la peur se font ressentir. Élise n’échappe pas à cette dure réalité, même si l’asile de Bruges où elle est, un temps, accueillie possède une ferme et de grands jardins pour aider à subvenir aux besoins de ses pensionnaires. La situation se dégrade tout au long de la guerre, et même après l’armistice du 11 novembre 1918. 1919 reste en effet encore, dans la majorité des institutions, une année difficile. Pourtant, des initiatives locales voient le jour, dès les premiers temps de l’occupation, pour parer aux difficultés engendrées par la guerre et pour résister aux exigences de l’envahisseur (chapitre 4). Ici on cache des matelas ou de la nourriture, là on transforme tous les espaces libres en potager. Mais les directeurs d’hôpitaux ont beau se démener et régulièrement sonner l’alarme, aidés parfois en cela par certains administrateurs conscients des graves difficultés vécues sur le terrain, comme Henry Dom le directeur général de la Bienfaisance, l’autorité de tutelle reste silencieuse et impuissante. Le constat de Majerus et Roekens est clair : la réponse des autorités se résume à du « vide » (p. 56) et de l’« indifférence » (p. 57). Alors même que d’autres populations vulnérables comme les nourrissons ou les enfants « débiles » reçoivent des aides supplémentaires, la population asilaire est, elle, abandonnée à son triste sort. Cette inaction des instances dirigeantes, en particulier du Comité national de secours et d’alimentation (CNSA), aura un « effet mortel » (p. 59). Même si les archives sont peu bavardes à ce sujet, la mortalité des aliéné.e.s pendant le premier conflit mondial a bien été importante en Belgique. C’est une surmortalité presque vingt fois supérieure à celle de la population belge que dévoilent en effet Majerus et Roekens au terme d’un travail minutieux de croisement et d’analyse de rares sources disponibles (chapitre 5). En cause, la malnutrition et le manque de ressources matérielles (dont le chauffage), mais aussi les bombardements, les transferts et l’épidémie de grippe espagnole qui touche l’Europe en 1918. Pourtant, ce sont simplement ces dernières causes que l’on retiendra après-guerre pour expliquer cette surmortalité, ignorant le rôle majeur des carences alimentaires et des privations qu’ont dû subir les patient.e.s psychiatrisé.e.s. Après avoir été ignoré, l’abandon de la population asilaire a ainsi été occulté, puis rapidement oublié. Et c’est donc aussi pour lutter contre cet oubli, particulièrement apparent en cette période de célébration du centenaire de la Grande Guerre, que Majerus et Roekens ont choisi de réaliser cette étude. Car le drame fut important, ainsi que le rappelle le sixième et dernier chapitre de l’ouvrage qui s’attarde sur le cas particulier de la colonie de Merxplas pour mieux mettre en lumière les constats effectués dans les cinq chapitres thématiques précédents. Là aussi, la surpopulation combinée au manque de personnel, de ressources et surtout de nourriture a eu des effets catastrophiques. Là aussi on s’interroge, aujourd’hui encore, sur le rôle des instances dirigeantes, belges comme allemandes, dans cette situation dramatique qui conduit les auteurs à affirmer qu’en Belgique, comme ailleurs en Europe, la folie était alors une « maladie mortelle » (p. 70).
6 Finalement, le travail de Majerus et Roekens, qui lève avec rigueur et précision le voile sur cette funeste situation trop rapidement effacée des mémoires, s’impose comme un apport important pour l’historiographie de la psychiatrie et de la maladie mentale autant que de la Grande Guerre. Le soin apporté à l’analyse des sources, au dépouillement d’une vaste quantité d’archives ainsi que la précision des analyses comme la nuance des conclusions en font un travail historique de grande qualité. De plus, la sensibilité dont témoigne la mise en récit du cas d’Élise et la volonté, qu’il faut saluer, de produire un livre accessible, pas uniquement destiné aux universitaires, assurent à ce volume une portée et un intérêt accrus. Mais surtout, il me semble que ce petit volume ouvre une voie historiographique particulièrement intéressante pour une histoire francophone de la psychiatrie actuellement en pleine ébullition. En s’attachant constamment à réinscrire le sort des populations asilaires étudiées dans le cadre plus vaste des subaltern studies ou de l’analyse de la vulnérabilité, il propose une approche historiographique aussi riche et pleine d’avenir qu’elle apparaît éminemment pertinente.
Date de mise en ligne : 29/03/2019