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Article de revue

Actualité de Gaëtan Gatian de Clérambault

Pages 35 à 38

Citer cet article


  • Entretien avec El Omeiri, A.,
  • Gonnet, L.,
  • Propos recueillis par Granger, B.
(2017). Actualité de Gaëtan Gatian de Clérambault. PSN, 15(4), 35-38. https://doi.org/10.3917/psn.154.0035.

  • Entretien avec El Omeiri, Alexandre.,
  • et al.
« Actualité de Gaëtan Gatian de Clérambault ». PSN, 2017/4 Volume 15, 2017. p.35-38. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psn-2017-4-page-35?lang=fr.

  • Entretien avec EL OMEIRI, Alexandre,
  • GONNET, Léo,
  • Propos recueillis par GRANGER, Bernard,
2017. Actualité de Gaëtan Gatian de Clérambault. PSN, 2017/4 Volume 15, p.35-38. DOI : 10.3917/psn.154.0035. URL : https://shs.cairn.info/revue-psn-2017-4-page-35?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/psn.154.0035


1PSN : Pourriez-vous nous présenter votre cursus et nous dire ce qui vous a amené vers la psychiatrie ?

2Alexandre el Omeiri & Léo Gonnet (AEO & LG) : Nos parcours sont tout ce qu’il y a de plus classique pour des internes. Baccalauréat scientifique, études de médecine à Lyon (LG) et Marseille (AEO) puis internat de psychiatrie à Marseille.

3C’est vrai pour l’un comme pour l’autre, notre intérêt pour le livre a précédé l’intérêt pour la psychiatrie. Il l’a même motivé, tant est qu’il nous est apparu évident de nous orienter, entre toutes les spécialités médicales, vers la plus livresque.

4Notre intérêt pour la psychiatrie s’est fait croissant tout au long de nos études ; sa relation avec l’histoire, la philosophie, la littérature ne pouvait que nous séduire. Si la psychiatrie est une pratique éminemment médicale, elle est aussi – en tout cas comme nous la concevons - une érudition.

5PSN : D’où vient votre intérêt pour Clérambault ?

6AEO & LG : Clérambault est un auteur classique parmi d’autres, son œuvre est à inscrire dans un ensemble plus large, à savoir une littérature médicale et clinique dont la richesse contraste avec l’anonymat relatif dans lequel elle est plongée aujourd’hui.

7Si notre rencontre avec les écrits de Clérambault demeure circonstancielle, son dogme concernant l’automatisme mental est vite rentré en résonance avec nos propres intérêts pour le langage et son rapport avec la pensée. Lors de notre premier stage d’internat, dans le Vaucluse, un des psychiatres du service évoque l’histoire de ce Clérambault, étrange personnage fasciné par les poupées, qui se serait suicidé dans son grand manoir, devant son miroir, de deux (!) balles dans la tête. Il aurait si bien décrit les phénomènes de l’automatisme mental parce que souffrant lui-même de ces troubles. A posteriori, il est probable qu’il confondait avec Victor Kandinsky, le cousin du peintre, un psychiatre russe souffrant de psychose qui a décrit sur lui-même des phénomènes apparentés à l’automatisme mental (on parle dans la nosologie anglo-saxonne de syndrome Kandinsky-Clérambault). Et c’est plutôt les drapés que les poupées qui passionnaient Clérambault, tant est qu’il inaugura et enseigna la discipline aux Beaux-Arts. Quand nous est venu le projet d’édition, Clérambault nous est apparu idéal.

8Au fond, pour la jeune génération à laquelle nous appartenons, redécouvrir ces auteurs classiques, dont Clérambault est l’une des plus grandes figures, c’est se nourrir de savoirs, parfois obsolètes ou naïfs, mais qui enrichissent considérablement notre sens clinique et par là, nécessairement, notre thérapeutique. La clinique psychiatrique est avant tout une clinique du regard, regard qu’il s’agit d’aiguiser.

9PSN : Quel intérêt Clérambault présente-t-il encore aujourd’hui pour les psychiatres en formation et pour les psychiatres chevronnés ?

10AEO & LG : Par de bien nombreux aspects, l’œuvre de Clérambault demeure actuelle.

11Si, bien sûr, ses écrits sont émaillés d’affirmations et de théories physiopathologiques erronées – il écrit au début des années 1900, nous pouvons lui en faire crédit –, ils sont d’une finesse qui ne peut que ravir le clinicien, et par là le faire grandir. Lui apprendre à prendre du recul, à tempérer ses jugements. Les conceptions de l’époque n’étaient pas moins « scientifiques » que ne le sont les nôtres aujourd’hui. Elles ont été démenties comme le seront les nôtres. De plus, un esprit quelque peu soucieux de littérature se doit d’admettre, qu’à l’heure où sévit une sémiologie épurée jusqu’à l’absurde (la formulation idées délirantes +++ en est certainement l’exemple le plus grotesque), lire des présentations de malades tout en subtilité, mesure et élégance fait progresser et aimer la pratique de l’art médical. Aujourd’hui la sémiologie qui nous est enseignée exclut la compréhension des signes au profit de leur exhaustivité. Pour autant, la terminologie qui est la nôtre est vieille, elle charrie tout un corpus théorique qu’il serait judicieux de connaître afin de ne pas en subir aveuglément les a priori. Les symptômes ont leur propre histoire. Les comprendre implique de la connaître.

12PSN : Quels sont les événements de la biographie de Clérambault qui vous paraissent les plus mémorables et les plus significatifs ?

13AEO & LG : Soulignons l’importance de sa nomination à l’Infirmerie spéciale. Il est impossible de dissocier ses écrits de sa pratique quotidienne, l’urgence dans le diagnostic et la froideur affective qu’imposait sa compétence de médecin légiste façonnent le personnage, autant qu’il redéfinira lui-même, par la concision et le laconisme de ses certificats, les canons de la pratique. Examinant quotidiennement un nombre fabuleux de patients, son approche clinique se fera précise, concise et froide.

14Clérambault est un atypique, cela saute aux yeux à l’abord de sa biographie. Dans ce sens, il a vraiment quelque chose d’un classique. Il est tout petit, très coquet, rude, aristocrate, assidu à l’étude, haï, mais fascinant pour son entourage, adoré par ses proches, même si personne ne semble l’avoir jamais approché de si près. Il évolue dans une atmosphère polémique que semble déjà susciter la seule irrégularité de sa posture.

15PSN : Comment avez-vous choisi votre éditeur ?

16AEO & LG : Nous avons créé notre propre maison d’édition, Les Éditions de la Conquête, en 2016, afin de pouvoir travailler le plus librement qu’il soit. Nous pouvons ainsi mettre au second plan les questions pécuniaires de manière à proposer des livres de qualité. Nous sommes une structure associative à but non lucratif, c’est pourquoi tous les bénéfices des ventes serviront à financer les futurs ouvrages. L’un de nos objectifs est de rééditer la plupart des trésors enfouis de la psychiatrie, qui, malheureusement, sont aujourd’hui inaccessibles, chers ou d’une qualité plus que médiocre. En fonction des ventes, nous devrions être en mesure de publier un livre par an, davantage en cas de succès, ce qui permettra à la collection de s’étoffer assez rapidement

17PSN : Les textes que vous proposez ne sont pas les plus confidentiels. Pourquoi ce choix ?

18AEO & LG : Ces Œuvres choisies de Clérambault sont à considérer comme le début d’une longue aventure à venir, c’est le premier numéro de la collection Les classiques de la psychiatrie.

19Ainsi, l’objectif n’était pas de fournir au public l’intégralité des textes, mais de sélectionner les plus pertinents. Nous restons soucieux d’accomplir un travail d’ouverture, notre livre s’adresse tout autant à de jeunes internes qui souhaiteraient découvrir la psychiatrie descriptive classique, qu’à des psychiatres initiés, désirant ornementer leurs bibliothèques d’un bel ouvrage. Mais Clérambault pourrait aussi beaucoup intéresser les linguistes, a fortiori les philosophes. Lui-même très érudit, il s’est appuyé sur des conceptions pour la plupart intuitives du formalisme linguistique et du déterminisme bio-psychologique qui restent à approfondir.

20C’est pourquoi, Clérambault nous avons fait le pari de rééditer ces textes qui sont, en partie, déjà disponibles, car ce sont ceux qui conservent la plus grande importance conceptuelle. Toutefois certains des écrits présents dans le volume étaient encore récemment hors d’atteinte. Je pense ainsi à L’Automatisme mental que nous rééditons pour la toute première fois en son intégralité, et qui était jusque-là uniquement disponible dans des rééditions honteusement tronquées, ou dans le fac-similé des éditions Frénésie.

21 PSN : Quels autres textes envisagez-vous de publier ? Quels sont vos critères de choix ?

22AEO & LG : Il est difficile de se fixer sur un projet, puisque cela implique d’en ajourner tant d’autres. Il y a tellement d’écrits qui mériteraient publication. Bien sûr, nous allons petit à petit éditer les écrits majeurs des principaux psychiatres français classiques, de Pinel à Capgras, en passant par Cotard, Ballet, Ritti, Séglas, Baillarger,Magnan, etc. L’idée est de publier des livres sobres et élégants, sur le modèle du Clérambault, de manière à ce qu’ils forment une vraie collection, qui, on l’espère, fera référence.

23Mais nous voudrions par ailleurs travailler avec nos contemporains. Pour permettre la diffusion de textes de qualités, soit spécifiquement psychiatriques, soit issus de champs intellectuels comme la linguistique, la philosophie ou l’anthropologie que l’on estime avoir une incidence particulière sur la pensée psychiatrique. À cette fin, nous allons être très vraisemblablement amenés à traduire des textes étrangers avant que d’en assurer la publication.

24PSN : Comment les autres internes ou les psychiatres déjà formés réagissent-ils à votre entreprise ?

25AEO & LG : Très favorablement ! Beaucoup de portes s’ouvrent à nous. Évidemment notre tâche de diffusion n’est pas achevée, tant s’en faut. Et la plupart de nos collègues internes n’ont pas encore entendu parler de notre travail. Quand ils y viennent, ils nous encouragent, le plus souvent, en achetant un livre. D’autres désirent même se joindre à nous pour participer à l’aventure. Nous sommes ouverts à toute proposition. Les psychiatres et professeurs que nous sollicitons ou rencontrons nous ont à chaque fois été d’une grande aide, en témoigne cet entretien. Nous pourrions même être amenés à collaborer avec d’autres maisons d’éditions plus établies et aux ambitions concordantes.

26L’aventure, en somme ne fait que commencer.


Date de mise en ligne : 14/12/2017

https://doi.org/10.3917/psn.154.0035