Bernard Forthomme, Une soirée d’hiver en compagnie d’Emmanuel Lévinas, Orizons, 2016, 238 pages
Pages 52d à 54d
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1 Quentin Debray
2 Emmanuel Levinas, né à Kaunas en Lituanie en 1906, mort à Paris en 1995, arriva en France, à Strasbourg, en 1923 après des études accomplies à Kharkov en Ukraine. Il fut naturalisé français en 1931. Sa philosophie, issue de la pensée de Husserl et de Heidegger, met l’accent sur l’importance de l’autre et du visage. Elle aborde les champs de l’éthique, mais se développe aussi vers la justice, la politique, l’amour. Sa méthode est phénoménologique. Ses ouvrages les plus importants sont Totalité et infini (1961) et Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1978).
3 Bernard Forthomme est né à Liège en 1952. Il a consacré sa thèse de philosophie à Emmanuel Lévinas en 1977. Il raconte dans ce livre son parcours, ses relations avec ses maîtres, puis les conversations qu’il eut avec Levinas lui-même. Ce cheminement nous permet de mieux comprendre l’évolution de la phénoménologie à cette époque. Husserl, qui se situait dans la tradition kantienne, voulut élargir ou compléter les conceptions du philosophe allemand en y apportant un retour aux choses mêmes, au vécu, à l’expérience, à l’activité. Ainsi naquit la phénoménologie, qui attachait une importance particulière à l’immanence du vécu, donc à ce qui précède la claire conscience, laquelle n’est pas constituée seulement de concepts et de représentations mais comporte un socle dont il est possible d’apprécier la constitution et la profondeur. La phénoménologie donnera ensuite lieu à plusieurs courants illustrés par Scheler, Edith Stein, et Lévinas parmi d’autres.
4 Les enjeux de ces recherches étaient importants. Le grand rationalisme optimiste qui va de Descartes à Kant et qui fut repris au XIXe siècle, donnant naissance à la psychologie et à d’autres disciplines, ne pouvait plus progresser face à des avancées comme la psychanalyse qui mettait en avant l’affect et les instincts, à l’évidence plus massifs, en tout cas à l’époque. Puis Jean-Paul Sartre allait lui aussi récupérer ces réserves pulsionnelles pour promouvoir l’existentialisme et une liberté qui plairait beaucoup.
5 Très vite intéressé par la pensée de Lévinas, Bernard Forthomme trouva à Louvain, plutôt qu’à Liège, les partenaires et les maîtres qui allaient fortifier son étude. Son livre nous fait cheminer parmi ces personnages et rappelle aussi de grands ancêtres tels Michel de Bay, Jansénius, et Pascal. La Flandre et la France, toute proches, aiment ressentir la pensée dans le corps, et l’émotion vécue est un appoint notable pour les démonstrations. Bernard Forthomme nous raconte alors divers contacts et conversations, en particulier avec Alphonse de Waelhens (1911-1981) qui fut le traducteur en français d’Être et Temps de Heidegger. Les réparties, les plaisanteries, les méditations qui s’échangent alors donnent une belle impression d’ouverture et de fantaisie. Outre qu’il était mélomane, amateur de poésie et de littérature, de Waelhens s’intéressait à la psychiatrie et à Lacan.
6 Le livre se continue par une conversation avec Lévinas. D’emblée le philosophe exprime sa bonne humeur et sa joie de vivre. Cette aventure de l’autre l’enrichit, il apprécie ce ruissellement de l’extériorité, cette gravité de gloire. Sa pensée se déploie dans d’autres champs : demeure, hospitalité, ipséité, altérité féminine, émergence du tiers dans l’autre. À partir de ce noyau de l’autre et de son visage, sa vision du monde s’enrichit. D’autres conversations développent encore cette philosophie, à propos de Kafka, de la menace de l’Etat-loup, du grouillement indistinct, du malaise dans l’autre. Lévinas a sans cesse recours à l’autre car il lui permet d’échapper à la rigidité de l’intentionnalité et de la raison tout comme à la pensée magique. C’est une porte de sortie, vers la polysémie, vers la culture, vers la richesse du monde.
7 Continuant cette recherche, Bernard Forthomme en vient à opposer une philosophie platonicienne assez contente d’elle, extatique, qui vivrait dans l’illusion de la connaissance, et une philosophie présocratique, réaliste et dépressive, qui admet l’indistinction et le grouillement. Lévinas proposerait une troisième voie, à la fois moins rigide et moins défaitiste, où l’effacement de soi devant l’autre apporte un dérangement salutaire. Un grain de folie fait germer la nouveauté. Mais l’essentiel reste préservé, nous ne sommes ni dans l’absurde, ni dans la confusion amorphe. L’autre perturbe mais enrichit. Il nous délivre de la passivité, du repli sur soi, stérile et fermé.
8 Le livre évolue ensuite vers d’autres conversations et anecdotes. Comme on lui propose des crevettes, Lévinas craint ce grouillement de petits crustacés, cette indistinction. Pourtant, sa philosophie peut elle aussi renverser l’équilibre du sujet. L’altérité empiète sur le monde et sur le moi. C’est une forme de folie, un risque, un pari. Ainsi, l’éthique proposée par Lévinas ne doit pas être confondue avec une morale, qui serait tout de règles et de préceptes, prophétique. Cette nouvelle éthique est libre, décisionnelle.
9 Une telle importance accordée à l’autre a pu inquiéter les disciples du philosophe. Débâcle de l’être et du moi, crépitement des paroxysmes de la discontinuité, rupture de la totalité, substitution ineffable ? Le philosophe bon vivant peut être considéré soudain comme assez agressif. Lévinas répond par le style de vie, par l’intégration dans le temps, l’humour, le travail, toutes ces régularités travaillées en douceur qui apportent la sagesse. L’autre ne fait pas irruption, il est accueilli dans la demeure, avec hospitalité.
10 Le livre de Bernard Forthomme rédigé avec clarté nous fait ainsi visiter la philosophie de Lévinas de façon progressive et heureuse. Cette belle réflexion éthique peut apporter beaucoup à ceux qui sont désemparés par certains schématismes contemporains ou par des formules trop courtes.
11 Le psychiatre peut-il y trouver aide et occasions de réflexions ? Sans doute. D’une part, la belle pensée de Lévinas est parfaitement compatible avec les recherches récentes en biologie et anthropologie. Le monde animal n’est plus aujourd’hui synonyme de violence, de férocité, de désir, bien au contraire. L’évolution nous confirme que dès les oiseaux et les mammifères, la progéniture est le souci majeur des parents, puis la famille, puis le groupe social. L’autre proche est fondamental, il oriente toute l’existence. L’autre sexuel est choisi en fonction de sa santé et aussi de sa différence – car le but général est de créer une progéniture variée, alors que les identiques résistent moins bien. L’évolution des hominines a suivi cette grande direction.
12 D’autre part, les phénoménologistes appellent souvent la psychiatrie et même la psychose pour fortifier leurs démonstrations. En effet, le paranoïaque met en action toutes ses stratégies agressives et défensives, les fixant parfois sur un persécuteur désigné. L’halluciné confond les messages qui sortent de lui et ceux qui lui viennent de l’extérieur. Le narcissique n’utilise les autres que pour sa propre gloire. Mais le psychiatre rappellera au philosophe qu’il ne faut pas oublier le sujet souffrant d’une personnalité dépendante, lequel obéit sans réserve à un autre qui le subjugue. Lévinas nous propose de rompre notre totalité, mais ce n’est pas pour nous soumettre à une autre totalité. Il n’y aurait pas de dictateurs s’il n’y avait pas d’esclaves. La fusion dans le même et l’obéissance aveugle sont des formes de péché, de paresse. Quand Lévinas parle d’altérité, elle concerne une acceptation de l’autre, mais aussi une capacité à rester autre.
Date de mise en ligne : 21/06/2017