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Article de revue

Diminuer l’impact des troubles obsessionnels compulsifs par des modifications de l’environnement physique

Une étude de preuve de concept

Pages 43 à 63

Citer cet article


  • Morgiève, M.,
  • Ung, Y.,
  • Gehamy, C.
  • et Briffault, X.
(2016). Diminuer l’impact des troubles obsessionnels compulsifs par des modifications de l’environnement physique Une étude de preuve de concept. PSN, 14(3), 43-63. https://doi.org/10.3917/psn.143.0043.

  • Morgiève, Margot.,
  • et al.
« Diminuer l’impact des troubles obsessionnels compulsifs par des modifications de l’environnement physique : Une étude de preuve de concept ». PSN, 2016/3 Volume 14, 2016. p.43-63. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psn-2016-3-page-43?lang=fr.

  • MORGIÈVE, Margot,
  • UNG, Yannick,
  • GEHAMY, Céline
  • et BRIFFAULT, Xavier,
2016. Diminuer l’impact des troubles obsessionnels compulsifs par des modifications de l’environnement physique Une étude de preuve de concept. PSN, 2016/3 Volume 14, p.43-63. DOI : 10.3917/psn.143.0043. URL : https://shs.cairn.info/revue-psn-2016-3-page-43?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/psn.143.0043


Notes

  • [1]
    Le « Fablab » est une contraction de l’anglais fabrication laboratory, « laboratoire de fabrication ». Il désigne un lieu ouvert à tous où toutes sortes d’outils sont mis à disposition pour la conception et la réalisation d’objets.
  • [2]
    Une traduction française a été proposée avec le terme « empouvoirment », mais elle n’est guère plus satisfaisante que le terme anglophone, qui s’est imposé comme terme technique dans la littérature scientifique et que nous conservons donc.

Introduction

Les troubles obsessionnels compulsifs

1Le trouble obsessionnel compulsif -TOC- est classiquement considéré comme une maladie neuropsychiatrique, qui touche 2 à 3 % de la population [17]. À ce jour, ce sont les thérapies cognitives et comportementales (TCC) et des traitements médicamenteux (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine – ISRS) qui ont montré l’effet thérapeutique le plus important et qui sont donc recommandés par les autorités de santé [12]. Pour les cas les plus sévères et résistants, des protocoles de recherche utilisant la stimulation cérébrale profonde peuvent être proposés. Cette technique consiste à stimuler des zones cérébrales impliquées dans la neurophysiologie du TOC à l’aide d’électrodes [13]. Bien que ces traitements soient efficaces, un pourcentage non négligeable de personnes demeure résistantes et subissent un retentissement qui a des conséquences fonctionnelles majeures [11]. Il est donc nécessaire de développer des approches complémentaires et des thérapeutiques nouvelles.

2Le TOC a la particularité d’avoir une forte composante comportementale en lien avec des éléments réels de l’environnement (vérifier, laver…). Nous faisons l’hypothèse de l’existence d’un couplage spécifique reliant des caractéristiques spécifiques de l’environnement qui acquerraient le statut de « triggers » tocogènes chez des personnes présentant un rapport spécifique au monde que nous pourrions qualifier de tocifié. Conséquemment, nous faisons l’hypothèse qu’en agissant complémentairement aux approches agissant sur le pôle individu (TCC, ISRS), une action sur le pôle relation à l’environnement pourrait être pertinente. C’est l’hypothèse que nous testons dans cet article sur la base de plusieurs études de cas empiriques chez des personnes présentant des TOC sévères résistants et invalidants. Il s’agit dans cette série de cas de tester l’hypothèse qu’il serait possible de diminuer le retentissement des TOC par des modifications dans l’environnement réel. Ces études s’inscrivent dans une recherche validée par le Comité d’évaluation et d’éthique de l’Inserm (CEEI n° 14-161) qui a fait l’objet d’une déclaration normale à la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL n°1761415v0).

Une lecture spécifique du monde

3Des résultats bien établis de psychologie de la perception que la célèbre étude de Chabris [3] sur le gorille invisible a largement contribué à populariser, montrent que ce qui est perçu par un sujet spécifique en situation résulte de l’interaction entre des propriétés du monde réel et les propriétés des canaux perceptifs du sujet mais aussi très largement de ses attentes, besoins, représentations ainsi que de son état émotionnel. Dans l’expérience de Chabris, seuls les sujets dont le rapport au monde a été préalablement organisé par une consigne spécifique leur demandant de compter les échanges de balles réalisés par les membres d’une équipe habillée en blanc demeurent aveugles au gorille noir qui traverse ostensiblement le terrain. Cette cécité « fonctionnelle » résulte de l’attention sélective portée aux seuls stimuli nécessaires à la complétion de la tâche. La cécité au changement résulte non seulement de l’orientation des perceptions mais aussi des caractéristiques de l’environnement perçu. Nous inscrivant dans cette conception dynamique de la perception, nous faisons l’hypothèse que pour les personnes présentant des TOC sévères, ce rapport au monde est organisé par une « consigne tocifiante implicite » qui implique que les éléments en rapport avec les obsessions et les compulsions de la personne sont préférentiellement recherchés et détectés dans l’environnement et déclenchent les compulsions ritualisantes lorsqu’ils sont identifiés. Les éléments de l’environnement contribuent spécifiquement à la manière dont ils peuvent être perçus et manipulés, caractéristique dont la notion d’affordance cherche à rendre compte [8]. L’affordance capture l’idée que la manière dont nous appréhendons les objets avec lesquels nous interagissons est une propriété émergente [18] de la relation entre les caractéristiques spécifiques des objets et celles de nos caractéristiques perceptivo-motrices, elles-mêmes façonnées par nos attentes, motivations et représentations [3] [15]. Ainsi un objet, une situation, un environnement peuvent-ils être tocogènes pour quelqu’un qui a un rapport au monde tocifié, lors même qu’ils demeureront neutres pour quelqu’un qui n’a pas de manifestations obsessionnelles-compulsives. Symétriquement, un rapport au monde tocifié ne trouvera pas matière à s’instancier dans un environnement ne présentant aucune caractéristique tocogène pour le sujet. C’est du moins l’hypothèse que nous cherchons à tester empiriquement dans cette étude en proposant des dispositifs qui viennent modifier l’environnement réel de la personne et en en évaluant l’effet sur la réalisation des activités perturbées par le TOC. Pour cela, comprendre finement le fonctionnement de la personne en situation est une étape indispensable pour identifier les éléments du couplage personne-environnement sur lesquels il serait pertinent d’intervenir pour diminuer la tocogénéicité de la situation. L’analyse situationnelle méthodologiquement instrumentée que nous présentons dans cet article permet de décrire finement les situations tocogènes et leurs mécanismes, préalable à la conception de solutions tocolytiques, dispositifs qui seraient susceptibles d’en diminuer l’impact.

4Les approches thérapeutiques actuellement disponibles agissent sur le pôle personne de la relation personne-environnement en intervenant soit directement au niveau cérébral par 1) une action chimique sur les neuromédiateurs, 2) des interventions mécaniques telles que la stimulation cérébrale profonde, soit au niveau de la réalité psychique ou des mécanismes psychologiques (mécanismes de défense, travail sur les schémas, bais cognitifs, etc.), soit au niveau comportemental en travaillant notamment sur l’exposition, la prévention de la réponse, des stratégies de conditionnement opérant. Si ces approches comportementales se situent bien à l’interface du sujet et de son environnement, elles n’agissent cependant pas sur ce dernier, considérant même, pour des raisons théoriques, qu’une telle action pourrait être délétère en permettant un renforcement positif du rituel. Modifier l’environnement pour modifier l’impact d’un TOC s’apparente dans cette logique à de l’évitement, mécanisme considéré comme délétère et devant être combattu. Cette logique thérapeutique vise la guérison du TOC. Il n’en demeure pas moins que dans le cas de TOC sévères invalidants et résistants, le retentissement fonctionnel est tel qu’il faut impérativement agir dessus directement au risque que s’enclenche une spirale d’aggravation du trouble amenant le sujet dans une situation sans issue de perte du travail, séparation, isolement social, impossibilité d’accéder aux soins, dépression… L’approche thérapeutique ne vise la réduction du handicap que par la réduction de la pathologie, nous ajoutons à cette logique thérapeutique la possibilité d’agir directement sur les conséquences handicapantes des TOC en situation écologique.

Cas cliniques

5Les données des trois cas cliniques présentés se basent sur l’évaluation réalisée lors de leur inclusion dans le présent protocole de recherche.

Charlotte S

6Charlotte S, 40 ans, a un TOC sévère (score de Y-BOCS [9] 32/40) et résistant qui évolue depuis 27 ans. Elle présente principalement des compulsions de symétrie, de vérification et de lavage. Elle a un suivi psychiatrique (traitement : Anafranil). Elle vit seule et travaille à temps plein mais bénéficie d’un aménagement de ses horaires d’arrivée à son bureau mis en place sur les recommandations de son médecin du travail.

Alicia K

7Alicia K, 49 ans a un TOC sévère (score de Y-BOCS : 29) qui évolue depuis 12 ans. Elle a des obsessions en lien avec la saleté, la peur de « ramasser les choses tombées au sol » et de nombreux rituels de lavages. Alicia K présente également un fonctionnement schizotypique. Elle bénéficie actuellement d’une TCC en groupe et d’un suivi psychiatrique (traitements : fluvoxamine et aripiprazole). Elle vit seule et n’a pas d’emploi.

Suzanne B

8Suzanne B, 40 ans, présente un TOC sévère (score de Y-BOCS 23/40) et résistant qui évolue depuis 32 ans. Ces troubles se traduisent par de l’arithmomanie, des compulsions de lavage, de rangement, de vérification et la peur de perdre des objets. Elle bénéficie actuellement d’un suivi en TCC, d’un suivi psychiatrique (traitements : Prozac, Abilify, Rivotril) et de stimulation cérébrale profonde. Elle vit seule, avec sa fille de 13 ans. Son rythme de travail est aménagé en fonction du handicap associé à son trouble évalué à 80 % d’invalidité par la MDPH.

Méthodologie de recherche de solutions

9Nous inscrivant dans le cadre théorique mentionné en introduction nous avons mis en place une méthodologie d’analyse située de l’activité visant à mettre en évidence de façon spécifique à chaque personne les éléments de l’environnement réel sur lesquels il serait possible d’agir afin de diminuer le retentissement du trouble. Une telle analyse est complexe car il faut prendre simultanément en considération les dimensions psychologico-psychiatriques, le contexte social et relationnel de la personne, ses activités et leur instanciation dans son environnement de vie concret, et les possibilités techniques de modifier son environnement. Il s’avère donc indispensable de réunir les compétences d’une équipe pluridisciplinaire, en l’occurrence, des spécialistes du fonctionnement psychique (psychologues cliniciens) ; des spécialistes des troubles psychiatriques (psychiatres) ; des spécialistes du contexte, du système relationnel, des normes et des représentations (sociologues) ; des spécialistes de l’analyse de l’activité, de ses dysfonctionnements et des moyens d’y remédier (ergothérapeutes) ; des spécialistes du développement d’objets techniques/technologiques ergonomiques et adaptés aux usages spécifiques des utilisateurs (ingénieurs et designers) et les personnes présentant les troubles elles-mêmes ainsi que leurs proches. Cette équipe de conception doit être méthodologiquement outillée pour pouvoir identifier, évaluer et développer des dispositifs adaptés aux situations cibles. En l’absence d’approches similaires disponibles dans la littérature, nous avons donc développé une méthodologie participative (Figure 1) et des outils spécifiques adaptés aux objectifs et à la philosophie d’intervention [14].

10La conception participative et personnalisée des dispositifs s’élabore au sein d’une équipe pluri-professionnelle entre le domicile des personnes et le laboratoire de recherche.

1 – Entretien d’analyse approfondi

11Un entretien d’analyse approfondi est mené afin de permettre l’explicitation [19] fine des activités impliquant les TOC in situ. Il nécessite donc d’être mené au domicile, démarche souvent rendue difficile par la sévérité et la nature des TOC qui empêchent parfois à toute personne extérieure d’entrer au domicile. Une première visite à domicile en binôme sociologue (XB) et psychologue-sociologue (MM) permet de réaliser cet entretien (2 à 3 heures). Une importance cruciale est accordée à la dimension expérientielle – c’est-à-dire au vécu subjectif et à sa mise en forme réflexive qui permet la construction d’un idiome « local » utilisable pour co-construire une théorie partagée de la situation.

Figure 1

Méthodologie participative de conception personnalisée

Description de l'image par IA : Illustration de méthodologie participative en trois étapes avec des maisons et des personnes interconnectées.

Méthodologie participative de conception personnalisée

2 – Chrono-cartographie du TOC

12Une deuxième visite à domicile en binôme psychologue-sociologue (MM) et ergothérapeute (YU), permet de spécifier les déterminants situationnels du handicap associé au TOC. Nous avons développé différents outils permettant de cartographier des situations « tocogènes ».

131) Une représentation visuelle de la nature et de la topographie des fonctionnements obsessionnels-compulsifs de la personne permettant une visualisation spatiale des situations tocogènes au sein de l’environnement domiciliaire (Figure 2).

Figure 2

Topographie des TOC

Description de l'image par IA : Plan d'une pièce avec divers objets et symboles représentant des compulsions et obsessions.

Topographie des TOC

142) Une représentation visuelle « chrono-ergomètre » qui facilite la correspondance entre les manifestations des TOC et les activités de la vie quotidienne sur la base d’un cycle nycthéméral habituel pour la personne (Figure 3).

Figure 3

Chrono-ergomètre

Description de l'image par IA : Cercle horaire avec activités et rituels quotidiens, compulsion et obsession symboles, couleurs codées pour différentes activités.

Chrono-ergomètre

15Cette topographie représente en 3D le lieu de vie d’une participante, en précisant les zones « à TOC », la nature de ceux-ci.

16Ce chrono-ergomètre est une évaluation visuelle sous forme d’un diagramme circulaire sur lesquels sont identifiées et répertoriés les habitudes de la personne sur la base d’un cycle nycthéméral (24 heures) et la correspondance entre les situations d’activité et de sommeil par rapport à la manifestation des TOC.

3 – Évaluation de la qualité de vie

17Une troisième visite à domicile permet à l’ergothérapeute (YU) d’apprécier à l’aide d’instruments standardisés le niveau de satisfaction de la qualité de vie de la personne (WHOQOL, SF-36) [10] (Tableau 1) de mesurer ses habitudes de vie (MHAVIE) [6] (Tableau 2) et d’évaluer la qualité de l’environnement (MQE) [5] (Tableau 3). Parallèlement, un entretien ethnographique permet de mesurer plus qualitativement la qualité du soutien social en utilisant notamment une éco-carte comme support de médiation.

Tableau 1

Évaluation de la qualité de vie

Description de l'image par IA : Tableau comparatif de la qualité de vie pour Suzanne, Charlotte et Alicia selon SF-36 et WHOQOL, avec pourcentages et critères déficitaires.

Évaluation de la qualité de vie

Tableau 2

Évaluation des habitudes de vie

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des notes sur 10 pour l'importance des occupations par rapport aux limites d'activités pour Suzanne, Charlotte et Alicia.

Évaluation des habitudes de vie

Tableau 3

Évaluation de qualité de l’environnement

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des obstacles majeurs et moyens pour Suzanne, Charlotte et Alicia dans divers aspects de la qualité de l'environnement.

Évaluation de qualité de l’environnement

4 – Co-conception des dispositifs

18Une quatrième visite à domicile s’effectue en trinôme sociologue (XB), psychologue-sociologue (MM) et ergothérapeute (YU). Il s’agit de permettre dans un premier temps d’identifier et de hiérarchiser les besoins de solutions aux problématiques identifiées (un outil spécifique a été développé pour cela, Figure 4), puis d’imaginer ensemble des solutions technologiques qui permettent de réduire le retentissement du trouble dans les situations tocogènes précédemment définies.

Figure 4

Échelle des besoins

Description de l'image par IA : Échelle des besoins avec 13 objets prioritaires, évaluation de l'absence et du sentiment de besoin, liste des objets avec scores.

Échelle des besoins

5 – Co-construction des dispositifs

19Ces premières rencontres au domicile des participants permettent d’établir un cahier des charges décrivant les situations tocogènes et les dispositifs qui pourraient diminuer leur retentissement. Les participants et l’équipe pluridisciplinaire se réunissent ensuite itérativement au laboratoire et au domicile des personnes pour ajuster finement les dispositifs aux besoins des personnes. C’est à ce stade que le designer a un rôle majeur en ce qu’il contribue à la conception d’un dispositif permettant d’optimiser l’expérience utilisateur, facteur déterminant de son utilisabilité et de son efficacité [7]. Afin d’impliquer au maximum les participants qui le souhaitent les dispositifs peuvent être développés avec eux dans des Fablab [1] lieux de conception participatifs.

6 – Mise en place et évaluation des dispositifs

20Une dernière étape permet d’installer les dispositifs au domicile des personnes et de les évaluer en situation écologique (Figure 5).

Figure 5

Évaluation in situ des dispositifs

Description de l'image par IA : Graphique évaluant des dispositifs techniques pour aides visuelles, avec importance et fréquence d'utilisation.

Évaluation in situ des dispositifs

Étude de cas

21Nous présenterons ici huit dispositifs techniques conçus spécifiquement avec, par et pour les trois personnes dont les cas cliniques ont été présentés.

Charlotte S

1 – Vérification de la boîte aux lettres

22Parmi les différents rituels de vérification qui la handicapent, Charlotte S doit, lors de chacun de ses passages devant sa boîte aux lettres située dans le hall de son immeuble, vérifier son courrier en s’assurant selon un rituel visuel et tactile spécifique que la boîte est bien vide : « Je m’arrête devant ma boîte aux lettres que j’ouvre pour vérifier ou revérifier s’il n’y a pas de courrier. Lorsque je la ferme, je vérifie « en comptant » les parois (1-2-3-4 qui correspond à : gauche-haut-droite-bas) et en me disant « blanc » plusieurs fois pour m’assurer qu’il n’y a rien. ». Bien que le rituel soit relativement peu consommateur de temps (5 minutes le matin et 5 minutes le soir) il est particulièrement anxiogène car il se situe dans un lieu public. Peu accessible à l’inspection visuelle et comprenant de multiples recoins, la boîte aux lettres afforde, de fait à être vérifiée. À l’issue du processus de co-conception la solution finalement retenue consiste à agir sur la dimension « check-affordante » de la boîte en agissant directement sur ses caractéristiques physiques tout en veillant à ce que le dispositif reste invisible dans l’espace social. Après un processus itératif entre le laboratoire de recherche, le Fablab et le domicile de Charlotte S, la tocogénicité de l’espace intérieur de la boîte est diminuée par l’ajout de pièces développées spécifiquement pour la participante (Figure 6) qui viennent modifier les caractéristiques visuo-tactiles de la boîte (cas présenté en détail : [7]). L’évaluation de l’impact de la mise en place du dispositif (de T18 à T30 semaines) montre une réduction pérenne de 60 à 80 % du temps du rituel selon l’état émotionnel de la personne, une réduction significative de la charge anxieuse, une restauration du sentiment de contrôle sur son trouble, un abandon de l’exploration tactile de la boîte au profit de la seule exploration visuelle. Aucune substitution par un autre symptôme n’a été observée.

Figure 6

Boîte aux lettres

Description de l'image par IA : Quatre vues d'une boîte aux lettres, avec des couleurs et des perspectives variées.

Boîte aux lettres

2 – Évitement de l’usage du canapé en raison des plis

23Outre son problème de boîte aux lettres, Charlotte S ne s’assied plus sur son canapé depuis six ans, en raison d’un « TOC du pli » qui a engendré dans le passé de si longs rituels visant à supprimer les plis en question qu’elle refuse désormais de s’y confronter. Ce faisant, elle se prive d’une importante possibilité de détente à son domicile. Possibilité d’autant plus réduite à la portion congrue que l’utilisation des quatre chaises en bois dont elle dispose est elle-même rendue difficile par un TOC d’alignement. Agir sur le « TOC du pli » pourrait restaurer d’importantes possibilités de détente à domicile mais diminuerait également l’impact du TOC d’alignement en diminuant l’utilisation de l’unique chaise dont elle a conservé l’usage. Le remplacement ou la modification du canapé étant inenvisageables pour Charlotte S, le recours à un sur-siège ergonomique à large base répartissant de façon adaptée le poids en réduisant les plis à un niveau non tocogène a rendu possible une réutilisation du canapé (Figure 7). À la différence du processus de conception de la boîte aux lettres qui a nécessité plusieurs semaines, la mise en place et l’utilisation de ce dispositif déjà disponible sur le marché a été facile et rapide. Sa mise en place a provoqué immédiatement un important soulagement et une baisse de charge émotionnelle directement perceptibles, Charlotte S percevant immédiatement l’impact du sur-siège sur sa qualité de vie. Dix-huit mois après installation le dispositif est toujours utilisé quotidiennement avec beaucoup de satisfaction. Aucune substitution par un autre symptôme n’a été observée.

Figure 7

Sur-siège ergonomique

Description de l'image par IA : Canapé moderne avec accoudoirs et table basse en bois.

Sur-siège ergonomique

Alicia K

24Alicia K a de nombreuses obsessions liées à la propagation des microbes, saleté, miasmes d’objets « contaminés » vers elle ou d’autres objets qui se retrouveraient donc transitivement contaminés. Plusieurs dispositifs « anti-propagation des miasmes » ont été co-conçus au décours d’un long processus rendu plus particulièrement difficile par les comorbidités d’Alicia K, en particulier les éléments de pensées magiques dépassant le seul cadre des TOC pour davantage relever de mécanismes schizotypiques, plus égosyntoniques. Loin d’être un cas particulier, la nécessité de prendre en compte l’impact des troubles comorbides est très fréquente, les « TOC purs » étant rarissimes en dehors des études cliniques posant la comorbidité comme critère d’exclusion.

3 – Lavage des manteaux contaminés

25La transmission des miasmes entre vêtements dans la penderie impliquait pour Alicia K des lavages permanents extrêmement coûteux, en particulier de ses manteaux, qui les dégradaient très rapidement. Un mécanisme anti-propagation prenant la forme de cintres intercalaires pleins (Figure 8) a été co-conçu et installé chez la participante. Trois mois après cette installation, elle exprime une vive satisfaction du dispositif et fait même à l’équipe une démonstration de sa nouvelle capacité de sortir et réinstaller ses manteaux sans difficulté. Pour autant des questions se posent sur l’effet qu’a eu ce dispositif : s’il semble avoir diminué, voire supprimé l’anxiété associée au fait d’avoir « un alien dans le placard » sur son lieu de vie, une angoisse de re-contamination venue de l’extérieur persiste. Néanmoins son placard est désormais décontaminé, résultat particulièrement important si on considère que de nombreux autres éléments du domicile restent inaccessibles du fait de leur contamination (une prise électrique qu’elle ne touche qu’avec les pieds, un pot de compote posé au sol, un sac et un caddie stockés depuis plusieurs années dans son entrée…) transformant son domicile en un champ de mines anxiogène. Il semble donc qu’il faille considérer ce dispositif comme une première étape vers la possibilité d’introduire des objets venus de l’extérieur. Des investigations complémentaires sont nécessaires pour comprendre ce que cela produit chez elle.

Figure 8

Intercalaire anti-propagation

Description de l'image par IA : Machine rouge avec une plaque blanche à l'intérieur.

Intercalaire anti-propagation

4 – Ramassage des objets tombés au sol

26Les objets tombés au sol sont contaminés et elle ne peut les ramasser. Le sol de son appartement est ainsi jonché d’objets hétéroclites qui y demeurent durant de longs mois sans qu’elle puisse y toucher ce qui rend le nettoyage difficile, difficulté accrue du fait que l’aspirateur lui-même est soumis à la propagation des miasmes. La solution a consisté en l’utilisation d’une pince ramasse objet à long manche disponible dans le commerce (similaire à celles utilisées par les agents de voirie). Quelques jours après utilisation de la pince, Alicia K envoie un message à l’équipe : « Bonjour à tous ! Pour vous dire que j’ai essayé enfin la pince ! Elle est géniale même pour les petits objets très fins tels une pièce donc très pratique ! Je peux ramasser ce qui était au sol depuis longtemps c’est vraiment une aide !! Les papiers, les ciseaux que je n’arrivais pas à ramasser… ça me change au quotidien. Je gagne beaucoup de temps à ne pas me laver les mains 3 fois de suite.

5 – Nettoyage du sol

27Alicia K possédait un aspirateur avec manche, qu’elle appelait « le serpent » car selon elle les microbes remontaient du sol jusqu’au manche et donc jusqu’à ses mains ce qui la dégoûtait et l’angoissait très fortement. Lorsqu’elle passait l’aspirateur, quinze minutes une fois par mois, il fallait qu’elle mette des gants et se lave les mains avant de déplacer chaque meuble pour que l’ensemble du sol soit nettoyé. Nous avons donc envisagé de le remplacer par un robot aspirateur. Alicia K a mis plusieurs semaines à pouvoir l’utiliser, et l’a d’abord entièrement lavé. Ensuite, elle a pu l’utiliser quinze minutes deux fois par semaine. Alicia K peut désormais consacrer au nettoyage le temps nécessaire à l’hygiène de son logement car elle n’est plus anxieuse, n’est plus obligée de mettre des gants ni de se laver les mains et peut faire d’autres activités pendant que le robot travaille. Après deux mois d’utilisation, elle est très satisfaite.

6 – Enfiler ses chaussettes

28Les objets en contact direct avec le sol sont les plus anxiogènes. C’est malheureusement le cas des pieds. Ses propres pieds sont donc pour Alicia K une source de risque de propagation, pour elle toute la partie du corps située sous le genou est intouchable. Enfiler ses chaussettes et mettre ses chaussures sont donc des opérations anxiogènes et coûteuses en temps. Un dispositif « enfile chaussette » du type de ceux utilisés en gériatrie a donc été proposé. Il s’est avéré inutilisable car les poignées du dispositif, flexibles, étaient amenées à entrer en contact avec le sol, et donc à être contaminées. De nouvelles investigations seront donc nécessaires pour concevoir un dispositif adapté.

7 – Séance de méditation en pleine conscience

29Au décours des multiples rencontres de co-conception, Alicia K a exprimé un intérêt particulier pour les techniques de TCC de troisième génération, en particulier la mindfulness. Cette technique thérapeutique de méditation en pleine conscience a de fait trouvé place dans la thérapie suivie par Alicia avec un psychiatre de l’équipe. Une psychologue spécialiste de mindfulness a donc été sollicitée pour développer d’une part une séance générique d’entraînement à la pleine conscience à faire quotidiennement et d’autre part une séance spécifique à la problématique de contamination à faire lorsqu’émerge une compulsion pressante à la ritualisation. La conception de cette séance a mis en évidence les nécessités de négocier subtilement les solutions envisagées qu’engendre le choix d’une méthodologie de conception participative. La personne présentant des troubles étant positionnée à parité avec les autres membres concepteurs de l’équipe dans la recherche de solutions, ses propositions participent de plein droit à la conception finale. Pour autant il faut faire finement le départ entre les propositions adaptées et celles qui résultent davantage d’un processus morbide. Le problème se pose peu pour les TOC en raison de leur caractère égodystonique, de l’absence de déni, d’un rapport au réel conservé, d’une réflexivité et d’une généralement bonne compréhension par les personnes des mécanismes de leurs troubles. Il est plus saillant pour les problèmes de type psychotique pour lesquels ces caractéristiques sont généralement altérées. Dans le cas présent, Alicia K souhaitait absolument donner à la couleur violette, qui avait pour elle des propriétés curatives magiques, une place démesurée, place qu’il a fallu négocier afin de préserver la part des croyances de la personne contribuant à l’observance sans valider la dimension magique de ses choix et permettre qu’ils envahissent l’ensemble du dispositif. Au final, le dispositif comprenait un système d’audio-diffusion permettant d’écouter les séances à domicile, couplé à plusieurs dispositifs à visée de relaxation grâce à des modifications de l’environnement lumineux, sonore et olfactif (Figure 9). Ce dispositif pilotable par smartphone avait été au préalable développé avec et pour une autre participante.

Figure 9

Dispositif d’aide à la méditation en pleine conscience

Description de l'image par IA : Tableau avec deux plateaux circulaires, un objet circulaire sur le haut, un cylindre sur le bas, et un petit objet à droite.

Dispositif d’aide à la méditation en pleine conscience

Suzanne B

8 – Nettoyage du sol

30Tous les jours, Suzanne B passe quatre heures à passer l’aspirateur. L’origine de ce comportement est liée à un TOC de lavage mais ce qui le rend si chronophage est que s’y ajoute un TOC d’alignement : Il faut que la brosse suive exactement les lames du parquet sinon il faut recommencer. Suzanne B qui a été une source d’inspiration dans notre démarche a par elle-même décidé d’utiliser un aspirateur robot en amont du présent projet. Cette solution lui a permis gagner selon elle 3 h 56, les quatre minutes restantes étant consacrées à changer l’aspirateur de pièce. La mise en place de ce dispositif ne s’est pas accompagnée de vérifications de l’aspirateur. Ce dispositif a permis de sortir du paradigme alignement au sein duquel l’aspirateur était tocogène, pour se placer dans un paradigme nettoyage au sein duquel le problème ne se pose plus.

Discussion et conclusion

31Cette première étude de preuve de concept était destinée, sur la base d’hypothèses théoriques relatives au rôle de l’environnement dans la survenue de manifestations obsessionnelles et compulsives à tester l’hypothèse qu’il était possible de modifier l’impact de TOC sévères par des dispositifs techniques ou technologiques conçus spécifiquement avec par et pour les personnes, en complément des approches thérapeutiques usuelles. Nos premiers résultats montrent qu’effectivement une action concrète sur l’environnement est à même de diminuer, parfois très significativement l’impact des TOC et d’améliorer le fonctionnement et la qualité de vie des personnes. Nous observons lors des évaluations pré/post que nous avons menées des diminutions significatives du temps passé au rituel, de l’anxiété, de la charge cognitive, une amélioration du sentiment de contrôle sur le trouble et sur l’environnement. Pour ce faire, une méthodologie complexe et des outils innovants ont dû être développés pour outiller une équipe pluridisciplinaire intervenant directement dans le milieu de vie de la personne. Cette équipe contribue non seulement à la conception des solutions, mais nous faisons également l’hypothèse que l’inscription de la personne en tant que membre paritaire de cette équipe joue un rôle essentiel dans le processus d’empowerment et dans la modification du rapport qu’elle entretient à son trouble. Processus d’« empowerment » [2] qu’Anderson et Funnel définissent comme « la découverte et le développement de la capacité inhérente de chacun à être responsable de sa propre vie. Les gens sont empowered quand ils ont suffisamment de connaissances pour prendre des décisions raisonnables, un contrôle suffisant et des ressources pour mettre en œuvre leurs décisions, et une expérience suffisante afin d’évaluer l’efficacité de leurs décisions. L’empowerment est plus qu’une intervention ou une stratégie afin d’aider les gens à changer de comportement afin d’adhérer à un plan de traitement. Fondamentalement, l’empowerment du patient est un résultat. Les patients sont empowered quand ils ont des connaissances, des compétences, les attitudes et la conscience de soi nécessaires pour influencer leur propre comportement et celui des autres afin d’améliorer la qualité de leur vie » [2]. Au-delà de l’aspect directement fonctionnel des dispositifs co-conçus, le fait d’être intégré dans un processus où le TOC individuel est un objet de recherche alors qu’habituellement il est un objet de souffrance amène la personne vers un changement de son rapport à « l’objet-TOC ». D’objet/victime du TOC, elle devient actrice/transformatrice de celui-ci, opérant ainsi un renversement hiérarchique du positionnement par rapport à son trouble.

32Ce projet s’inscrit dans une nouvelle logique de conception des troubles mentaux qui ne se limite plus au seul individu et à ses mécanismes physio et psychopathologiques mais considère ce dernier comme une partie d’une situation qui lui est sur-ordonnée et à laquelle il s’articule [4]. Cette logique est d’ailleurs compatible avec les nouvelles logiques du handicap dont le focus n’est plus seulement le fonctionnement de la personne handicapée mais le fonctionnement d’une personne en situation handicapante [16]. Ces nouvelles approches viennent modifier les juridictions professionnelles (monopoles et frontières des territoires de compétences [1]) jusqu’alors prévalentes dans le champ de la santé mentale en les faisant évoluer d’un modèle hiérarchique psychiatro-centré vers un modèle horizontalisé pluri-professionnel dans lequel aucun professionnel ne détient la vérité en dernier ressort sur le patient mais dans lequel les solutions émergent de la mise en commun, éventuellement conflictuelle, des référentiels de chaque acteur du processus de conception. Ce type de modèle plus complexe appelle à repenser les cadres d’intervention et les modalités de coordination des différents intervenants concernés par la réduction des conséquences des troubles mentaux.

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Mots-clés éditeurs : conception participative, e-santé, ergothérapie, handicap psychique, intervention écologique, troubles obsessionnels compulsifs (TOC)

Date de mise en ligne : 22/09/2016

https://doi.org/10.3917/psn.143.0043