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Article de revue

Étincelles d’un cerveau cramé, la drogue dans l’œuvre de Philip K. Dick

Pages 77 à 93

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  • Zucchi, J.
(2015). Étincelles d’un cerveau cramé, la drogue dans l’œuvre de Philip K. Dick. PSN, 13(3), 77-93. https://doi.org/10.3917/psn.133.0077.

  • Zucchi, Jérémy.
« Étincelles d’un cerveau cramé, la drogue dans l’œuvre de Philip K. Dick ». PSN, 2015/3 Volume 13, 2015. p.77-93. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psn-2015-3-page-77?lang=fr.

  • ZUCCHI, Jérémy,
2015. Étincelles d’un cerveau cramé, la drogue dans l’œuvre de Philip K. Dick. PSN, 2015/3 Volume 13, p.77-93. DOI : 10.3917/psn.133.0077. URL : https://shs.cairn.info/revue-psn-2015-3-page-77?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/psn.133.0077


1Qu’est-ce que l’humain ? Qu’est-ce que le réel ? Qu’est-ce que le divin ? L’écrivain américain Philip K. Dick (1928-1982) utilise l’imaginaire de science-fiction afin d’inviter ses lecteurs à réfléchir à ces trois questions essentielles. Parmi les « objets trouvés » qu’il transforme habilement en métaphores se métamorphosant au fil de ses récits, les drogues occupent une place aussi importante dans son œuvre qu’elles l’occupaient dans sa vie. Il faut toutefois tordre le cou à la légende prétendant que Philip K. Dick aurait écrit sous influence de drogues hallucinogènes, en particulier du LSD : « La vérité, déclare l’écrivain en 1977, c’est que je n’en ai pris que deux ou trois fois. Mais ce n’était qu’une idée “promotionnelle”, car dans les années 1960, c’était très à la mode d’en prendre » [12]. Il reconnaissait à demi-mot avoir contribué à cette image, popularisée par la préface de l’anthologie Dangerous Visions (1967) dans laquelle l’éditeur Harlan Ellison écrivait : « J’avais demandé du Phil Dick ; eh bien, j’en ai eu. Une nouvelle sur le L.S.D. (et sous possible, sous L.S.D.). Ce qui va suivre, comme son peu conventionnel mais excellent roman Le Dieu venu du Centaure [The Three Stigmata of Palmer Eldritch, publié en 1964], est le résultat de ce voyage hallucinogène » [16].

Philip K. Dick dans les années 1970, par l’auteur de l’article

Description de l'image par IA : Homme barbu avec une croix sur le visage, fond coloré.

Philip K. Dick dans les années 1970, par l’auteur de l’article

2Paradoxalement, si l’image publique de Dick est liée à cette réputation quelque peu exagérée, la drogue est absente des nombreuses adaptations cinématographiques de ses œuvres, à l’exception des films A Scanner Darkly (Richard Linklater, 2006) qui adapte son roman Substance Mort, et Minority Report (Steven Spielberg, 2002) qui invente une drogue nommée la « Clarté » à l’origine des visions des « precogs » du récit. Dans les romans et nouvelles de Philip K. Dick, les drogues sont aussi variées que son imagination : elles lui permettent de faire basculer ses personnages dans une autre réalité (Le Dieu venu du Centaure), de les faire glisser d’une identité à une autre (Substance Mort [A Scanner Darkly], publié en 1977), ou de leur permettre d’entrevoir le divin sous le voile des apparences (dans sa nouvelle « La foi de nos pères » [« Faith Of Our Fathers »], parue en 1967). Afin de mieux comprendre les implications de ces différentes fonctions, il nous semble important d’évoquer l’évolution de la consommation de drogue par l’écrivain, comme nous le ferons tout au long de cet article.

Les différentes fonctions de la drogue

3Bien que son rapport à la drogue ait évolué en même temps que la fonction de celle-ci, la consommation de médicaments, cocktails de vitamines, haschisch, amphétamines et éventuellement hallucinogènes (sans oublier l’alcool) occupait une place importante dans la vie de Philip K. Dick. Il semble que la drogue avait avant tout une fonction curative au début de sa vie, sa consommation d’amphétamines ayant vraisemblablement débuté par la prise de chlorhydrate de semoxydrine prescrit par son médecin traitant, dont il découvrit qu’il était composé de méthédrine après au moins neuf années de consommation journalière, selon une lettre à Terry et Carol Carr datée d’octobre 1964 [16]. Il est important de noter que Philip K. Dick posséda toute sa vie une pharmacopée lui permettant de pratiquer à sa guise l’automédication (apprise de sa mère Dorothy Kindred), tentant de jongler avec les effets des différents médicaments qu’il prenait. Même lorsqu’il mit fin à sa consommation de speed et autres drogues, il ne cessera jamais de prendre ses petits cocktails de médicaments assortis de vitamines. En ce sens, il était pleinement le produit d’une époque où, à l’aube des années 1950, tout semblait pouvoir être résolu par des pilules : ce rêve d’une science capable de guérir les maux physiques et psychologiques, Dick ne cessera de le mettre en cause au fur et à mesure de son œuvre, comme les autres rêves de la science-fiction. « En fin de compte, les pilules du bonheur sont plutôt des pilules de cauchemar » écrit-il dans son journal en 1970, avant d’ajouter plus loin : « Les pilules du bonheur m’ont fait du bien, finalement. Elles m’ont mis au creux de l’estomac une douce chaleur accompagnée d’une sensation de possession » [16]. Éprouvant depuis son enfance un profond sentiment d’abandon (né du manque d’affection de sa mère et de l’absence de son père), Philip K. Dick avait besoin d’être constamment entouré et aimé : la drogue permettait à l’écrivain de combler en lui, pour un temps trop bref, son besoin de chaleur et d’affection. Doit-on s’étonner que l’écrivain élève l’empathie au rang d’unique valeur distinguant l’être humain de sa reproduction androïde ?

4La seconde fonction de la drogue dans la vie de l’écrivain était purement utilitaire : « À cause de la côte des salaires très basse en SF, je devais écrire énormément. Alors je prenais des amphétamines, pour me donner de l’énergie quand j’écrivais » raconte-t-il en 1977 [12]. De ses débuts dans les années 1950, jusqu’à sa cure de désintoxication en 1972, Philip K. Dick écrivit ainsi à un rythme effréné, le paroxysme étant atteint lors des années 1963-1964 durant lesquelles il écrit pas moins de dix romans. C’est à cette époque que la drogue devient un thème important, dès En attendant l’année dernière (Now Wait for Last Year, publié en 1966). Ce roman met en scène une drogue temporelle nommée JJ-180, conçue comme une arme de guerre, qui permet de voyager dans différentes strates du temps (passés, présents ou futurs alternatifs). La drogue JJ-180 devient la métaphore du temps qui a tué le couple Sweetscent dans ce roman, tout comme fut détruite à cette époque la relation de Philip Dick et d’Anne Rubinstein, sa troisième épouse : en effet, En attendant l’année dernière reflète la psychose qui semblait avoir contaminé la vie de couple de l’écrivain, le roman ayant été écrit tandis qu’Anne venait d’être internée en hôpital psychiatrique au paroxysme d’une série de conflits de plus en plus violents psychologiquement et physiquement.

5Dans En attendant l’année dernière, l’épouse décide de faire ingérer par son mari, à l’insu de ce dernier, un comprimé de JJ-180 afin de lui faire connaître la souffrance de sa dépendance à cette drogue. L’addiction maintient le consommateur de JJ-180 dans son désir mélancolique de retrouver le temps perdu tout en lui offrant à chaque prise la possibilité de le réaliser. Ainsi, malgré une description des symptômes de dépendance parfois terrifiante, le pouvoir du JJ-180 fait de cette drogue une véritable machine mélancolique, à l’image d’autres inventions de science-fiction qui permettent à Philip K. Dick d’entrelacer trois récits : « récit du temps retrouvé/perdu, récit du désir accompli/impossible, récit de la volonté de mettre fin à cette tragédie » [8]. Nous reprenons ici les mots de Philippe Fraisse à propos de trois grands films de science-fiction contemporains, Je t’aime, je t’aime (Alain Resnais, 1968), 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) et Solaris (Andreï Tarkovski, 1972). L’auteur ajoute le genre « fournit un certain nombre de matrices pour raconter ces histoires. Ces matrices sont des machines : machines à explorer et à vaincre le temps, machines à détruire le monde, machines à satisfaire les désirs ».

Anti-hallucinations

6Parmi ces désirs explorés par les récits de science-fiction, il y a le rêve d’une New Frontier, promise par John F. Kennedy, mais une nouvelle frontière s’étendant bien au-delà de la Lune et de l’espace intersidéral, hors de l’impérialisme WASP (White Anglo-Saxon Protestant) et de son complexe militaro-industriel. Préfigurant les lendemains mornes qui suivirent les missions Apollo sur la Lune, les récits de Philip K. Dick décrivent dès le début des années 1960 l’échec des colonisations des autres planètes ou l’impossibilité de s’envoler, mais les personnages dickiens ne renoncent pas à leurs rêves de science-fiction, ils les déplacent seulement sur d’autres plans, ceux de l’image mentale générée par la technologie (« Souvenirs à vendre » [« We Can Remember It for You Wholesale »], 1963) et de la drogue. Vaisseau mental cheap, accessible dès maintenant, la drogue accomplit les prouesses réalisées ordinairement par les machines de la science-fiction : elle permet de voyager dans le temps (En attendant l’année dernière), de se trouver dans un lieu virtuel (Le Dieu venu du Centaure), ou de briser l’illusion (« La foi de nos pères », Substance Mort). La drogue remplace la technologie en tant que véhicule spirituel de la science-fiction, mais à l’instar de la technologie dont dépend l’homme qui veut conquérir l’espace, la drogue ne libère pas l’âme mais accentue au contraire les besoins du corps jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus être satisfaits.

7La dépendance, dans les œuvres de Dick, devient générale, s’étend jusqu’à devenir un emprisonnement dans la réalité elle-même. En termes dickiens, les toxicomanes sont victimes de l’entropie, ils demeurent englués dans un temps qui défile sans actes, dont l’autiste Manfred était victime dans Glissement de temps sur Mars (Martian Time-Slip, publié en 1963) : « Ils sont assis, et ils parlent, sans cesse, de rien. On peut avancer la bande de quatre heures, et ils discutent toujours du même sujet. Aucun progrès. Ils ne font jamais le moindre progrès » [14]. Dans Glissement de temps sur Mars, Philip K. Dick met en scène l’autisme comme une vision accélérée du temps, et la schizophrénie comme vision de plusieurs états d’existence simultanément [17] (mort et vivant, tel le chat de Schrödinger) : la drogue poursuit cette interrogation de l’écrivain sur les perceptions singulières de la réalité qui caractérise son œuvre. Dans les récits de Philip K. Dick, l’autiste, le schizophrène et le toxicomane sont prisonniers d’une perception de l’espace-temps qui le réduit à des surfaces mouvantes, à une projection décrite avec des termes cinématographiques par l’écrivain (en particulier dans Ubik, publié en 1968). Le personnage perçoit dès lors son monde comme une représentation, et est invité à penser que la réalité elle-même a été falsifiée, non sa propre perception de celle-ci, comme le montre ce passage de Glissement de temps sur Mars dans lequel le schizophrène Jack Bohlen s’interroge sur ses hallucinations : « Plutôt qu’une psychose, avait-il pensé bien souvent, cela se situait davantage au niveau de la vision ; un aperçu d’une réalité absolue dont la façade aurait été arrachée. Mais cette idée était si écrasante et radicale qu’elle ne pouvait être intégrée à ses conceptions habituelles des choses. Et le trouble mental [la schizophrénie] était dû à cela » [4]. Autrement dit, Jack Bohlen serait le sujet d’anti-hallucinations.

8La nouvelle « La foi de nos pères » poursuit cette inversion des dénominations et des valeurs, Philip K. Dick imaginant une drogue anti-hallucinogène. Ce récit décrit une société totalitaire dans laquelle la réalité communément admise est le produit de substances hallucinogènes absorbées quotidiennement par les individus, à leur insu. D’abord présentée comme une arme permettant de lutter contre cette dissimulation du réel, la drogue anti-hallucinogène de cette nouvelle se révèle être un moyen d’accéder à une vision de Dieu, ectoplasme absorbant les membres du Parti qu’il dirige. Si « Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part », comme l’écrivait Nicolas de Cues au XVe siècle, alors le seul moyen d’accéder au centre nulle part d’un cercle dont la circonférence est partout est de se placer dans une autre dimension, hors de notre espace-temps. En tant que machine, l’androïde Garson Poole de « La fourmi électrique » (« The Electric Ant », publiée en 1968) a espoir que son « module d’apport de réalité » lui permettra d’atteindre cette dimension hors de notre capacité de représentation du monde. Pour ceux qui ne possèdent pas le pouvoir de Garson Poole, la drogue est comme un raccourci caché qui permet d’aller au centre du labyrinthe infini, pour rejoindre Dieu. À travers la métaphore de la bande aux trous percés ou remplis qui permet à l’androïde de modifier sa perception de la réalité, Philip K. Dick met en récit la théorie inspirée de Bergson reprise par Aldous Huxley dans son essai sur la mescaline Les Portes de la perception (The Doors of Perception, 1954), selon laquelle « chacun de nous est, en puissance, l’Esprit en Général. Mais pour autant que nous sommes des animaux, notre rôle est de survivre à tout prix. Afin de rendre possible la survie biologique, il faut que l’Esprit en général soit creusé d’une tuyauterie passant par la valve de réduction constituée par le cerveau et le système nerveux » [9]. Autrement dit, selon cette théorie, une élimination importante de ce qui est perçu et mémorisé par l’être humain est nécessaire afin de ne pas saturer son système nerveux et son cerveau, mais cela empêche l’être humain de se réaliser pleinement, de « se souvenir de tout ce qui lui est jamais arrivé, et de percevoir tout ce qui se produit partout dans l’univers » selon le Dr C. D. Broad cité par Huxley. Ce dernier écrit plus loin :

9

La plupart des gens, la plupart du temps, ne connaissent que ce qui passe dans la valve de réduction et est consacré comme authentiquement réel par la langue locale. Certaines personnes, toutefois, semblent être nées avec une sorte de conduit de dérivation qui évite la valve de réduction. Chez d’autres, des conduits de dérivation temporaires peuvent s’acquérir, soit spontanément, soit comme résultats d’« exercices spirituels » délibérément voulus, soit par l’hypnose, soit au moyen de drogues.

10Plusieurs années avant sa nouvelle « La Fourmi électrique », l’influence de cette théorie est sensible dans l’essai de Philip K. Dick « Drogues, hallucinations et quête de vérité » paru dans Lighthouse en novembre 1964. L’écrivain y défend l’idée selon laquelle les hallucinations sont « des manifestations de la réalité authentique, ordinairement filtrées par les catégories a priori au sens kantien du terme » telles que l’espace et le temps, résume Lawrence Sutin [16]. L’hallucination, lorsqu’elle se présente, est perçue d’une manière effrayante comme un assaut de « phénomènes sans nom » comme la décrit Philip K. Dick qui poursuit : « Puisqu’on ignore leur nature (c’est-à-dire la dénomination et la signification de ces manifestations), si l’on veut en parler à autrui, on se retrouve incapable de communiquer ses impressions » [16]. Le personnage dickien qui a accédé à ces visions devient une « vivante « monade aveugle » » selon l’expression de Dick, tel Tony Amsterdam qui a entrevu l’Irreprésentable après une prise d’acide, comme le raconte Donna à Robert Arctor dans Substance Mort :

11

Des étincelles. Une pluie d’étincelles colorées, comme quand ta télé se met à déconner. Des étincelles sur les murs, dans l’air. Et le monde entier, où qu’il regarde, était un être vivant. Et sans une fausse note : tout collait ensemble, rien n’arrivait au hasard, tout avait un but – servait un but dans l’avenir. Puis il a aperçu un encadrement de porte. Pendant une semaine, il le voyait partout où il posait son regard – chez lui, dehors, quand il allait faire une course, au volant de sa voiture. Toujours les mêmes proportions. Très étroit. Il a dit que c’était très – agréable. C’est le mot qu’il a utilisé. Il n’a jamais tenté d’en franchir le seuil. Il se contentait de le regarder, tellement c’était agréable. Silhouetté en rouge vif sur une lumière dorée. Comme si des étincelles avaient formé des lignes, comme en géométrie. Après ça, il ne l’a jamais revu de sa vie, et voilà pourquoi il a flippé aussi durement [5].

12C’est une sombre épiphanie, à la fois sidérante et mortelle, telle l’overdose d’infini dont est victime l’androïde Garson Poole dans « La fourmi électrique ». Comme dans la théologie chrétienne, la vision directe de Dieu détruit l’homme : à la fin de « La foi de nos pères », le personnage porte sur sa poitrine des stigmates sanglants là où le démiurge l’a saisi de ses « pseudopodes », des stigmates qui cesseront uniquement de saigner lorsqu’il n’aura plus une seule goutte de sang en lui. Lorsque la vision de la manifestation du divin ne détruit pas le personnage dickien, elle s’imprime indélébilement dans son esprit trop étroit pour la contenir et la penser.

Du bad trip à la Révélation

13Dans Le Dieu venu du Centaure, écrit le mois même de la conversion de l’écrivain à l’Église épiscopale, en mars 1964, des poupées Pat et leurs accessoires servent de support de projection d’un univers virtuel terrestre aux colons martiens adultes, grâce à une drogue hallucinogène nommée D-Liss dans sa traduction française, qui a pour but de suppléer sans effort au manque d’imagination des colons. Tout en étant conscients d’être dans un rêve, leurs projections acquièrent la texture de la réalité, et les colons peuvent ainsi avoir l’impression d’être de retour en un Âge d’Or terrestre sans crainte de demeurer enfermés dans l’illusion. Ils éprouvent la sensation d’y plonger corps et âme, puis en sortent en éprouvant ensuite le désir d’y retourner, par manque et nostalgie de cette expérience. Le réveil est à la fois un garde-fou et une nécessité commerciale, une certitude rassurante pour l’utilisateur qui a peur de l’enfermement dans l’illusion, mais insupportable à ceux qui voudraient y demeurer à jamais. « Dieu promet la vie éternelle, nous la dispensons », tel est au contraire le slogan du K-Priss proposé par Palmer Eldritch, un humain revenu de Proxima du Centaure avec cette drogue qui exclut toute possibilité de réveil. Eldritch acquiert dès lors la stature d’un démiurge régnant sur les mondes mentaux générés par le K-Priss. En résumé, Philip K. Dick propose dans Le Dieu venu du Centaure une version contre-culture sixties du « malin génie » de Descartes, la foi religieuse se fondant sur un objet de la culture populaire des jeunes adultes, le LSD. L’écrivain commence ici son travail de réactualisation du dualisme gnostique, ce dernier naissant de l’impossibilité d’accepter l’existence du mal au sein même de la création divine. Ce refus travaille l’écrivain jusqu’à la fin de sa vie, comme en témoigne sa lettre à l’écrivain de science-fiction et ami Roger Zelazny : « Difficile de croire que la photo de la tentative d’assassinat du [président Ronald Reagan, le 30 mars 1981] et un livre comme Le Vent dans les saules [célèbre conte pour enfants anglo-saxons] appartiennent au même univers ; l’un des deux est forcément irréel » [1]. L’aspiration à une autre réalité aurait pu conduire Philip K. Dick à consommer du LSD ou de la mescaline plus tôt, mais si Le Dieu venu du Centaure ressemble à un bad trip provoqué par une telle substance, il faut noter que l’écrivain a seulement consommé du LSD à deux reprises quelques mois après l’écriture de ce roman.

14Faute de réveil, le K-Priss semble commercialement une affaire à court terme, mais la stratégie de Palmer Eldritch est plus implacable qu’un plan marketing, car elle consiste à rendre chaque être humain dépendant à vie du K-Priss, incapable d’émerger avec certitude du monde cauchemardesque de son pourvoyeur. Le cauchemar sous K-Priss se mêle à la réalité comme un virus, la rendant non seulement effrayante, mais incohérente et donc inhabitable. Leo Bulero, producteur de D-Liss pense au début que cette dernière est nettement supérieure à la drogue de Palmer Eldritch, dans la mesure où « la controverse est toujours ouverte pour déterminer la validité de l’expérience, sa nature authentique ou au contraire purement hallucinatoire » alors qu’avec le K-Priss on sait d’emblée « qu’on est en train de subir une expérience d’une nature purement hallucinatoire » [3]. Mais Leo Bulero ne tarde pas à être interrompu par ses employés, qui lui signalent qu’il y a une créature sous son bureau et qu’il n’a pas quitté le cauchemar provoqué par le K-Priss qu’il a absorbé. Le personnage se rend compte qu’il peut dès lors transformer à volonté son monde, et il commence par exercer cette capacité sur sa secrétaire Roni Fugate, la faisant vieillir et se désagréger jusqu’à ce qu’il ne reste plus d’elle qu’une « flaque vivante où nageaient des débris grisâtres, ébréchés, pointus ». Leo Bulero se rend compte que c’était son désir inconscient « de voir Roni subir le processus évolutif dans toute son horreur qui avait engendré cette monstruosité ». Lors de l’une de ses prises de LSD, Philip K. Dick fit un bad trip au cours duquel il vit le monde autour de lui devenir de glace et de pierre, comme il le décrit dans un entretien daté de 1980 :

15

Le décor s’est gelé, il y avait d’énormes blocs rocheux, un martèlement sourd quelque part, c’était le jour de la colère et Dieu me jugeait pour mes péchés. Et ça durait, ça durait, des milliers d’années, et ça n’allait pas mieux, ça ne faisait qu’empirer. J’étais en proie à une atroce douleur physique et les seules paroles que je pouvais prononcer étaient en latin [13].

16À partir de cet instant de sa vie, la réification n’est plus pour Dick un concept abstrait : elle se ressent viscéralement, elle a été vécue. L’écrivain a transposé dans ses œuvres ultérieures le bad trip qu’il a expérimenté sous LSD, en particulier dans Ubik et Au bout du labyrinthe (A Maze of Death, publié en 1970), le jugement des péchés durant des milliers d’années ayant quant à lui donner naissance à une scène particulièrement tragi-comique de Substance Mort, lorsque Charles Freck rate sa tentative de suicide parce que son dealer lui a vendu une mauvaise came. D’une manière bien plus éprouvante, les sensations d’Al Hammond décrites dans Ubik renvoient à cette expérience terrifiante du LSD par Dick. Surtout, elles expriment l’angoisse de voir le monde disparaître ou, autrement dit, de mourir soi-même :

17

[Al Hammond] prenait maintenant conscience d’une sensation de froid insidieuse, suintante, qui avait commencé à l’envahir auparavant sans qu’il se souvienne à quel moment - à le submerger en même temps que le monde alentour. […] Et, aspiré à travers les trous béants de ces crevaisons, [le froid] s’insinuait jusqu’au cœur des choses, jusqu’au noyau qui leur donnait la vie. Al avait maintenant sous les yeux un désert de glace hérissé de roches dénudées. Un vent soufflait sur cette plaine gelée en quoi s’était transformée la réalité ; le vent accentuait la glaciation, et la plupart des roches se mettaient à disparaître. Et, aux angles de sa vision, s’amassaient des ténèbres qu’il ne faisait qu’entr’apercevoir [6].

18Une sensation glaçante et terrifiante envahit le lecteur lorsqu’il lit la mort des mondes dickiens et de leurs êtres, qui gardent pourtant en eux l’espoir de se réveiller dans le monde réel. Cette confusion de la mort personnelle et de la disparition du monde est clairement perçue par Al Hammond dans Ubik :

19

Ce n’est pas l’univers qui est enseveli sous des linceuls de vent, de froid, de ténèbres et de glace ; […]. Le monde entier est-il contenu en moi ? Quand cela s’est-il produit ? Ce doit être le signe que je vais mourir, se dit-il. […] Si je ferme les yeux, songea-t-il, l’univers dans sa totalité va disparaître. […] Tout ce que je perçois, c’est l’obscurité grandissante et la déperdition complète de la chaleur – une plaine qui se refroidit, abandonnée de son soleil.

20La réification se traduit par l’invasion du froid et de l’obscurité, la transformation en pierre uniquement mue par les lois de la gravité et de l’inertie, et la réduction de l’être à son image. C’est le monde lui-même qui semble en « semi-vie » comme les personnages d’Ubik, l’écrivain déclarant en 1971 que son temps présent est une « période transitoire », comme si « le vieux monde avait fondu pour n’être plus qu’une flaque et que le nouveau n’ait pas encore de forme » [7]. Ses œuvres romanesques reflètent ce temps transitoire, Philip K. Dick ne construisant pas des univers imaginaires indestructibles, pures architectures rationnelles, mais au contraire des miroirs déformés, brisés, où les personnages sont confrontés à la réduction du réel à l’image, le monde devenant un espace de surfaces mouvantes soumises à l’action destructrice du temps. Ses univers imparfaits « tombent en morceaux au bout de deux jours » comme il l’écrit lui-même : « J’aime les voir se désagréger, et j’aime voir ce que font les personnages du roman lorsqu’ils sont confrontés à un tel problème » [2].

21La science-fiction permet à Philip K. Dick d’accélérer la métamorphose du monde, non par la construction imaginaire de solides utopies ou dystopies, mais par la désagrégation de ses mondes de papier, à l’instar des mouvements millénaristes dont les « vagues de sang se sont succédé pour hâter, par le sang répandu des réprouvés, la venue du Royaume », comme l’écrit Jean Servier [15]. Si l’explosion du vestibule marque une nette accélération du processus de désagrégation du monde d’Ubik, et donc met en danger les personnages qui cherchent à survivre malgré tout, ce moment terrifiant apparaît à Joe Chip comme une épiphanie, puisque le voile qui masque le réel est maintenant parfaitement visible. L’aérosol Ubik apporté par la présence fantomatique de Runciter lui permet de ralentir le processus entropique de réification et d’entrevoir un Sauveur jusque dans les tréfonds du monde virtuel des « semi-vivants » qui l’emprisonne. De manière analogue, c’est sur le seuil de son autodestruction par la drogue que Robert Arctor pourra peut-être entrevoir un autre monde dans Substance Mort, tandis que l’irruption de Palmer Eldritch a généré dans les victimes des cauchemars du K-Priss une aspiration au divin grandissante. Dans son bad trip au LSD, Philip K. Dick a lui-même répété sans cesser « libera me, domine » comme un exorcisme mental pour se délivrer de sa gangue glacée : « J’ai su prononcer les paroles qu’il fallait, ce qui m’a permis de m’en sortir. J’ai également vu le Christ s’élever dans le ciel au-dessus de la croix » raconte-t-il en 1977 [16]. La vision de son Salut a émergé du cauchemar. L’épiphanie négative provoquée par Palmer Eldritch dans Le Dieu venu du Centaure est-elle l’annonce d’une Révélation prochaine ? Ou n’est-elle que le produit d’une entité extraterrestre qui veut réduire en esclavage ou exterminer l’espèce humaine en la plongeant dans un cauchemar sans fin ?

Exacerber la vie, et s’en souvenir après

22Après une certaine accalmie au début de sa relation avec sa quatrième épouse, Nancy Hackett, Philip K. Dick replonge dans les méandres de son labyrinthe mental, perd l’inspiration, divorce et se gave de speed pour ne pas dormir trois jours de suite, comme si la drogue pouvait figer son existence en un présent éternel, telle la sculpture Apollon et Daphné (1622-1625) qui saisit pour l’éternité le geste de transformation de Daphné en laurier. Pour combler le manque d’amour atroce que lui laisse le départ de Nancy, il transforme sa maison en refuge pour jeunes junkies bientôt frappés de dépendance, maladie, folie, mort : « Celui qui aime à poursuivre les formes fugaces du plaisir ne trouve que feuilles et fruits amers sous sa main » est-il écrit sur le socle de la statue du Bernin. En ouvrant sa maison à quiconque avait besoin d’un toit, de parler et de se droguer, Philip K. Dick put brièvement vivre en compagnie perpétuelle des autres, sans engagements ni responsabilités, avec la certitude qu’ils ne vivraient pas longtemps à ce rythme dopé au speed. Phil Dick écrit à J’Ann Forgue, le 25 novembre 1970 : « On ne tient pas à vivre plus longtemps que ça, et tant qu’on sera là, on vivra comme on est : stupides, aveugles, toujours à aimer et à parler, ensemble, à faire des farces, à nous soutenir mutuellement et à mettre en valeur ce qu’il y a de bien en l’autre » [16]. Cette vie sans responsabilité n’est pas celle de relations qui se construisent et créent quelque chose de nouveau, mais de coups de cœur et de sang, de fulgurances et d’oublis. Philip K. Dick ajoute à la suite de sa lettre :

23

Aucun autre groupe ne peut être aussi heureux que nous. On sait très bien qu’on ferme les yeux sur certains aspects fondamentaux de la vie, à savoir l’argent par exemple, ou, dans mon cas, le sommeil. Bientôt tout ça nous rattrapera. […] C’est tout ce qu’on peut espérer, en fait : être heureux quelque temps, et puis s’en souvenir après.

24Malgré l’amour que Philip K. Dick pouvait éprouver et porter pour ceux qui vécurent à ses côtés à cette époque, c’était toujours « l’impossible vie à deux » de l’abandonnique qu’il jouait, pour reprendre l’expression de Germaine Guex, au sens qu’il ne s’agissait pas de construire des relations avec ces hommes et femmes qui disparurent dans l’oubli ou dans la mort peu de temps plus tard, mais de lui donner matière à combler son manque d’affection et de recentrer la réalité sur lui-même, loin de ses enfants et ex-épouses. C’est dans ce contexte que Philip K. Dick prend pour la première fois de la mescaline, en mai 1970, qui provoque en lui une forme d’extase le remplissant d’empathie et d’amour, dont le souvenir a pu influencer l’écriture de son roman Coulez mes larmes, dit le policier (Flow my Tears, the Policeman Said, publié en 1974) :

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Sous acide, je n’ai jamais eu de véritables éclairs de lucidité, mais avec la mescaline, j’ai été submergé par un flot sensations – d’émotions, plutôt – extrêmement puissantes. J’éprouvais un amour débordant pour les autres, et c’est cela que j’ai mis dans mon roman [Coulez mes larmes, dit le policier] : celui-ci examine plusieurs formes d’amour et finit avec l’apparition d’une forme d’amour ultime que je n’avais encore jamais connue. Dans ce roman, je dis : « À la question : qu’est-ce qui est réel ?, la réponse est : cette forme-là d’amour débordant » [16].

26« Ce qui rendait Phil tellement sympa, mais par ailleurs tellement difficile, c’est qu’il créait sa réalité à lui », déclare un certain Mike qui quitta la maison au printemps 1971. Il ajoute : « Il lui fallait beaucoup de figurants et de seconds rôles pour mettre en scène ses phobies » [16]. Philip K. Dick écrira et réécrira la chronique de ses années noires, lorsqu’il avait ouvert sa maison à tous les toxicomanes en manque de came, de mots, d’affection, de musique. Dans la bouleversante postface de ce roman, Substance Mort, l’écrivain dresse la liste des fantômes de cette maison, morts ou irréversiblement cramés. Au milieu de cette liste, il y a ces mots : « À Phil, lésion pancréatique permanente. » C’est à la fois pour se souvenir de lui-même et de ses amis qu’il a écrit Substance Mort, dans lequel l’imaginaire de science-fiction permet d’exacerber l’éparpillement de l’individu victime de la drogue, comme nous le montrerons plus loin :

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J’ai écrit ce livre pour conserver ce souvenir et pour dénoncer la drogue, car je l’avais vue tuer tant de gens que je me consacrais désormais à prêcher l’évangile de ses périls. J’avais vu mourir trop de monde… Je crois que j’ai réussi à évoquer ces personnages avant qu’ils ne s’effacent de ma mémoire. C’est le principal. […] La véritable question était : pouvais-je les décrire avant de perdre les modulations de leur voix ? Et je crois y être parvenu. Aujourd’hui, ça me serait impossible. Quand je relis Substance Mort, ils reviennent à la vie sous mes yeux. Je me réjouis d’avoir eu le temps de les évoquer ainsi. Ils sont tous morts, à présent [14].

28Dans un passage bouleversant du roman Substance Mort, le junkie Charles Freck imagine que tous ses amis et idoles victimes de la drogue sont de nouveau vivants. Il lui était venu à l’idée « que peut-être les choses iraient mieux à nouveau, et ça le réconforta. Au point qu’il se projeta un court-métrage tout en manœuvrant pour éviter les voitures invisibles des flics : “ET ILS SE TROUVAIENT TOUS LÀ, RÉUNIS COMME AVANT” ».

29Le terme employé par Dick, traduit ici par « court-métrage » (ou plus souvent dans le reste du roman par « séquence-fiction ») insiste fortement sur la comparaison entre le cinéma et la rêverie, qui prend la forme de la représentation du paradis et de son pendant cinématographique conventionnel, le happy end : « Tous, même ceux qui étaient morts ou complètement cramés, comme Jerry Fabin. Ils se trouvaient tous là, baignés par une belle lumière blanche qui n’était pas celle du jour, mais plus belle encore, comme une mer qui s’étendait sous eux mais qui les recouvrait aussi. » Cet extrait pourrait n’être qu’une caricature de ces fins heureuses, mais Philip K. Dick l’élève jusqu’à un sommet d’émotion du roman grâce au contraste créé entre le bonheur rêvé et l’amère certitude que la mort l’emportera toujours, que le temps ne pourra être inversé :

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Donna et une paire de filles, tellement désirables – elles portaient des corsages à dos nu et des shorts, et pas de soutien-gorge. Il entendait de la musique sans pouvoir reconnaître quelle plage de quel album. Hendrix, peut-être ! Oui, un vieux morceau de Hendrix, et puis soudain ce fut J.J. Tous : Jim Croce et J.J., mais surtout Hendrix. « Avant ma mort, murmurait Hendrix, laissez-moi mener ma vie comme je le veux », et la séquence-fiction creva comme un ballon, car il avait oublié que Hendrix était mort, et aussi comment lui et Joplin étaient morts, sans parler de Jim Croce. Surdose de poudre pour Hendrix et J.J., deux êtres comme ceux-là, deux humains scandaleux […]. Et puis il entendit résonner dans sa tête la clameur de Janis, « All is loneliness » et se mit à pleurer. Et rentra chez lui comme ça.

31Toutes les machines de la science-fiction ne pourront jamais assouvir le désir du mélancolique. Philip K. Dick écrit dans la postface de Substance Mort que l’abus de drogue n’est pas « une maladie, mais une erreur de jugement. Et quand un certain nombre de gens s’y mettent, cela devient un style de vie – dont la devise, dans le cas présent, serait : “Prends du bonheur maintenant parce que demain tu seras mort.” » Ils voudraient que leur extase soit aussi durable que celle de Thérèse d’Avila sculptée par Le Bernin : « Il ne s’agit en somme que d’une accélération, d’une intensification de la vie telle qu’elle est vécue ordinairement » [5]. S’il y a « erreur de jugement », c’est celui de vouloir vivre sa vie comme un film, qui retient de ses personnages que les moments les plus significatifs ou paroxystiques, intensifiant les gestes les plus anodins, les mots les plus inaudibles, les choses entrevues au coin de l’œil. « Seulement la mort commence à vous ronger presque aussitôt, et ce bonheur n’est plus qu’un souvenir », poursuit Phil Dick. En un instant, un seul geste, la gracieuse Daphné s’est métamorphosée en laurier, et les junkies de Dick en chiffres alimentant les statistiques de la lutte anti-drogue.

Des identités éparpillées

32Par une promesse de bonheur facilement ingérée, l’écrivain et ses amis junkies ont cru pouvoir s’envoler hors du labyrinthe de leurs existences, mais ils ont pénétré dans un autre dédale, plus tortueux encore, celui d’un corps souffrant et d’une identité éparpillée qui sera le sujet de son roman Substance Mort. En raison de sa mise en scène de cet éparpillement, il est possible de lire ce roman comme un récit éminemment postmoderne, car il dépasse le cadre des concepts « tels que l’angoisse et l’aliénation (et les expériences auxquelles ils correspondent comme dans Le Cri [le célèbre tableau de Munch]) », selon le philosophe Fredric Jameson, qui poursuit :

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Les grandes figures de Warhol (Marilyn et Edie Sedgewick), les cas célèbres de burn-out et d’autodestruction de la fin des années 1960 et les grandes expériences dominantes de la drogue et de la schizophrénie semblent n’avoir plus grand-chose de commun ni avec les hystériques et les névrotiques de l’époque de Freud ni avec ces expériences canoniques d’isolement radical et de solitude, d’anomie, de révolte privée, de folie à la Van Gogh, qui dominèrent la période du haut modernisme. On peut caractériser ce déplacement dans la dynamique de la pathologie culturelle comme le remplacement de l’aliénation du sujet par sa fragmentation [10].

34Dans le roman Substance Mort, il y a une voix divisée en ses deux fonctions : le protagoniste principal est Bob Arctor le dealer d’un côté, et Fred le policier de la brigade des stupéfiants de l’autre. Au début du roman, les deux fonctions ne correspondent pas à deux personnalités mais, au fur et à mesure, les deux fonctions deviendront deux personnalités : Arctor/Fred se considère de manière mouvante comme dealer ou policier tout en ressentant l’existence d’un point de convergence entre ses deux identités. Cet éparpillement de l’identité est bien connu des toxicomanes, non seulement en raison des effets des drogues sur le psychisme mais aussi à cause des comportements induits par leur addiction : cacher sa dépendance à sa famille, mentir à ses amis pour obtenir l’argent de sa dose, voler parfois, vendre de la came coupée en flippant de voir débouler les flics… La science-fiction a seulement doté l’écrivain des outils lui permettant d’exacerber cet éparpillement de l’existence qui était la seule manière de vivre possible pour la jeune femme qui lui inspira Donna, cette amie qu’il aimait tant qu’il évoque pour Gregg Rickman :

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Je n’ai jamais méprisé son incroyable duplicité. Elle vivait dans une strate de la société, dans un milieu, où la fourberie était nécessaire pour survivre. […] Elle était dealeuse et indic en même temps. Elle avait dû se faire choper et se voir proposer l’option de devenir indic ou d’aller en taule. Et elle avait choisi de devenir indic. Tout ça devait rester secret. Elle se trouvait dans une position très difficile. Elle n’avait que dix-huit ans. Elle possédait trois identités différentes : elle avait un boulot régulier et elle vivait encore chez ses parents. Il lui fallait cacher à tout le monde qu’elle dealait. Elle était sans doute camée aussi, à y repenser, elle devait être accro à l’héroïne. Je ne le saurai jamais [14].

36Invité à Vancouver pour y donner une conférence, en 1972, Philip K. Dick tenta de se suicider dans sa chambre d’hôtel, suite à un nouveau désespoir amoureux. Au lieu de mourir, il s’est réduit à une succession d’actes mécaniques, se satisfaisant de balayer le centre de désintoxication X-Kalay pour héroïnomanes (ce qu’il n’était pas) où il avait demandé à être interné. Dans une lettre du recueil La Fille aux cheveux noir (publié à titre posthume), Philip K. Dick exprime sa reconnaissance envers les membres du centre de désintoxication de lui avoir sauvé la vie, tout en ayant la certitude que cette survie n’était pas sans un prix spirituel à payer : d’une manière analogue au narrateur du Bivouac sur la Lune de Norman Mailer (Of a Fire on the Moon, 1970), il ne sait plus à quelle communauté il appartient. Fait-il partie de celle qui a conquis la Lune et qui est prête à l’hégémonie mondiale, ou aux contestataires éparpillés de la contre-culture, « triste prolifération d’indicateurs, d’agents de police, de militants, de hippies angéliques, de totalitaires de la nouvelle gauche » [11] ? C’est une nuit sans fin que décrivent les deux écrivains, constellée de feux d’artifice lancés par la contre-culture et de fusées de détresse des soldats partis s’embourber, tuer et mourir au Viêt-Nam. Substance Mort se réduirait à une simple évocation de l’existence de junkies, certes bouleversante, si l’éparpillement de l’identité qu’il décrit ne s’étendait pas à la société elle-même.

37« Maintenant que je n’ai plus de soucis avec la drogue, déclare-t-il en 1977, j’ai tendance à faire plus de recherches, à prendre le temps de réécrire mes manuscrits et à apporter plus d’attention et de méthode à ma production littéraire » [12]. Poursuivant toutefois sa consommation de cocktails de médicaments et de vitamines, Philip K. Dick connaît une série d’expériences mystiques en février et mars 1974, qu’il tentera d’expliquer dans son Exégèse, son journal, jusqu’à sa mort. Était-ce un flash-back d’acide, tel celui qui a permis à Tony Amsterdam d’avoir la vision d’un au-delà par-delà une porte divine ? Dans son dernier roman, The Transmigration of Timothy Archer (publié en 1981), Philip K. Dick évoque les recherches de son ami Jim Pike, l’évêque de l’Église épiscopale parti à la recherche de l’anokhi mentionné par les manuscrits gnostiques de Qumrân : le théologien pensait qu’il s’agissait d’un champignon hallucinogène dont le rituel de consommation aurait donné naissance à l’eucharistie. Tout comme son modèle Jim Pike, l’évêque Timothy Archer du roman de Dick va mourir de soif dans le désert de Palestine, sans avoir trouvé l’anokhi dont il s’était mis en quête. Sans réponse, sans certitude, l’individu demeure au seuil de la mort, dans l’attente du divin, comme l’expriment d’une manière bouleversante les mots prononcés par Donna à Robert Arctor, le policier toxicomane au cerveau cramé, sur la route du centre de désintoxication New Path dans Substance Mort :

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Peut-être, tel Tony Amsterdam, as-tu reçu une vision de Dieu qui ne s’est effacée que pour un temps ; elle s’est retirée mais sans se détruire. Peut-être, de ton cerveau horriblement brûlé, des circuits achèvent de se consumer alors même que je te serre dans mes bras, une étincelle a-t-elle jailli, que tu n’as pas reconnue, mais dont le souvenir te guidera au long des années noires que tu vas traverser. Un mot imparfaitement compris, une toute petite chose aperçue mais non interprétée ; un fragment d’étoile mêlé à la boue de ce monde, pour te guider d’instinct jusqu’au jour où… mais c’était si loin. Elle ne parvenait pas elle-même à l’imaginer. Mêlé à la prose de ce monde, quelque chose d’un autre monde était peut-être apparu à Bob Arctor avant la fin. Elle ne pouvait pour l’instant que serrer Bob dans ses bras et espérer.
Mais quand il retrouverait le fil, la reconnaissance du modèle s’effectuerait. […] Et le voyage qui le déchirait, ce voyage si coûteux et si vain, prendrait fin [5].

Références

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    Dick P.K. 1969. Le Dieu venu du Centaure. Paris : J’ai Lu.
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    Dick P.K. 1981. Glissement de temps sur Mars. Paris : Robert Laffont.
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Mots-clés éditeurs : drogue, Le Dieu venu du Centaure, LSD, mort, Philip K. Dick, science-fiction, substance

Date de mise en ligne : 09/10/2015

https://doi.org/10.3917/psn.133.0077