Quatre propositions concrètes pour lutter contre la pauvreté
- Par Olivier Legros
Pages 64 à 69
Citer cet article
- LEGROS, Olivier,
- Legros, Olivier.
- Legros, O.
https://doi.org/10.3917/pro.376.0064
Citer cet article
- Legros, O.
- Legros, Olivier.
- LEGROS, Olivier,
https://doi.org/10.3917/pro.376.0064
Notes
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[1]
Avant 2014, la vente de la ferraille aux déchetteries se faisait avec une simple carte nationale d’identité (CNI). De nombreuses déchetteries ont depuis exigé la possession d’une carte de séjour et le règlement par chèques et non en espèces, imposant la possession d’un compte bancaire (et donc une domiciliation postale). Pour s’adapter aux nouvelles exigences de la mairie ou des déchetteries, il est possible d’opter pour le statut de micro-entrepreneur (nécessitant malgré tout une domiciliation et une CNI). Dans ce cadre, l’aide aux créateurs ou repreneurs d’entreprise (Acre) diminue les taxes pendant deux ans.
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[2]
Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020.
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[3]
Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener, L’empowerment, une pratique d’émancipation, La Découverte, 2013.
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[4]
Serge Paugam, La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, PUF, 2009. Voir aussi les travaux de Pascale Pichon, Édouard Gardella et Nicolas Duvoux, dans ce numéro.
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[5]
Bruno Ducoudré, Pierre Madec, Mathieu Plane et Raul Sampognaro, « Budget 2020 : du pouvoir d’achat au travail », OFCE Policy brief, n° 64, 5 février 2020.
Ce dossier est loin d’épuiser la richesse de l’expérience du terrain de la pauvreté, appréhendée ici comme politique publique et comme pratique sociale. Ni « bonnes pratiques », ni « recettes » : l’enjeu des lignes suivantes est d’éclairer les conditions qui concourent à l’amélioration des conditions de vie des personnes en situation précaire.
1 – Davantage de tolérance à l’égard des activités « informelles »
1Les personnes en situation précaire sont les premiers acteurs de la lutte contre la pauvreté, et pour cause : ces dernières multiplient autant que possible les initiatives pour sortir de la précarité. Ces initiatives peuvent se situer dans le champ politique quand les personnes font pression sur les pouvoirs locaux pour faire valoir leurs droits, mais elles sont aussi économiques. Même si elles ont été peu évoquées dans ce dossier, il faut souligner l’importance des formes, souvent discrètes, de solidarité et d’entraide fondées sur la réciprocité, comme les échanges d’outils ou de service ou encore les dons qui permettent de régler bien des problèmes quotidiens. Bien sûr, les personnes en situation précaire cherchent aussi à gagner de l’argent.
2À cette fin, elles cumulent volontiers les petits boulots et les emplois précaires déclarés, dans des secteurs comme la propreté et la livraison à domicile, ce dernier s’étant rapidement développé ces dernières années avec l’apparition dans les villes françaises de grandes plateformes comme Uber ou Deliveroo. Les personnes en situation précaire peuvent toutefois opter pour le travail non déclaré, en pratiquant par exemple la « biffe », la « ferraille » ou la « mécanique de rue », trois activités que nous avons retenues dans le cadre de ce dossier en raison de leur ajustement remarquable aux réalités locales. En effet, ces trois activités permettent aux personnes en situation précaire de mobiliser leurs compétences et leurs connaissances, qu’il s’agisse de savoirs techniques, parfois très poussés, à l’image de la mécanique qui fait appel à des technologies de plus en plus sophistiquées, ou des compétences relationnelles, indispensables à la négociation commerciale. Ensuite, elles exploitent et valorisent les ressources locales. Ces ressources, ce sont les objets, par exemple les produits recyclables que commercialisent les travailleurs de la ferraille et les biffins, mais aussi les lieux qui se trouvent transformés en espaces de production ou de vente, à l’image, dans le secteur des Puces de Saint-Ouen, des arcades du pont du boulevard périphérique sous lesquelles les biffins s’installent pour vendre leur marchandise. Enfin, la biffe, la ferraille et la mécanique de rue sont pleinement intégrées à l’économie urbaine : d’une part, les prix pratiqués sont toujours bas, d’où l’accessibilité des produits proposés aux ménages faiblement dotés sur le plan financier ; d’autre part, le travail de tri réalisé par les biffins et par les travailleurs de la ferraille procure de belles marges de profit aux brocanteurs et aux ferrailleurs officiels qui achètent leurs marchandises aux collecteurs recycleurs qui, eux, sont toujours mal rémunérés et privés de protection sociale, puisque leur travail n’est pas déclaré.
3Faut-il alors régulariser ces activités non déclarées que l’on qualifie aussi d’« informelles » ? Comment sortir de ces rapports d’exploitation et de domination tout en permettant aux travailleurs d’ouvrir des droits ? La régularisation de l’activité informelle a souvent été envisagée, notamment par les acteurs associatifs et les travailleurs sociaux qui aident bien souvent les personnes en situation précaire à acquérir un statut de micro-entrepreneur. La démarche est d’ailleurs simple et rapide. L’enjeu pour les bénéficiaires est double : il permet de s’adapter aux législations posées par la mairie (dans le cadre de la biffe) ou des déchetteries (pour la ferraille) et d’ouvrir des droits. La régularisation a toutefois ses limites : d’une part, elle n’est accessible qu’à ceux qui disposent d’un domicile et de papiers en règle, ce qui exclut de facto les migrants en situation irrégulière. D’autre part, la taxation, même progressive, entraîne mécaniquement une hausse des prix au détriment des consommateurs faiblement dotés [1]. Bref, la première mesure qui s’impose, quand bien même elle ne règle pas la question primordiale de l’accès aux droits, est peut-être, pour commencer, de tolérer davantage ces pratiques car celles-ci restent l’un des principaux leviers, voire le seul, que les personnes peuvent exploiter quand elles n’ont pas accès à l’emploi ou à d’autres activités que la biffe ou la ferraille.
2 – Investir dans l’intermédiation sociale
4Si les personnes en situation précaire sont bien les premiers acteurs de la lutte contre la pauvreté, dans la majorité des cas la sortie de la précarité implique aussi d’autres agents. En effet, quelle que soit leur position (travailleurs sociaux, médiateurs recrutés par les autorités locales, professionnels de l’insertion sociale et économique, acteurs et militants associatifs ou simples citoyens), les acteurs impliqués dans les parcours d’insertion remplissent des missions très diverses que l’on regroupe sous le terme d’intermédiation sociale. Les acteurs de l’intermédiation sociale accompagnent les personnes dans leurs démarches administratives, s’impliquent souvent personnellement pour que celles-ci aboutissent. Ils exécutent également un travail très important d’explicitation et de reformulation, au service des personnes en situation précaire et des acteurs institutionnels. En agissant de la sorte, les acteurs de l’intermédiation réduisent autant que possible le fossé entre les mondes de la précarité et celui des institutions, contribuant ainsi à concrétiser les politiques de lutte contre la pauvreté. Aussi importante qu’elle puisse paraître, l’intermédiation sociale est aujourd’hui remise en question par l’évolution du contexte professionnel. Les témoignages des cadres et des travailleurs de l’action sociale réunis ici montrent bien que les acteurs officiels de l’intermédiation ont de moins en moins de moyens pour accomplir leur mission (voir l’article de Marion Lièvre), en raison non seulement du nombre toujours plus élevé de personnes à suivre en raison des progrès de la pauvreté, mais aussi des impératifs d’économie budgétaire. À cela s’ajoutent encore des logiques managériales insistant sur les objectifs à atteindre tout en laissant une grande latitude d’action aux acteurs de terrain, lesquels se trouvent en quelque sorte « libres d’obéir », pour reprendre le titre d’un ouvrage récent [2]. Aussi, l’intermédiation sociale se trouve-t-elle aujourd’hui mise en péril.
5Certes, il existe peut-être des dispositifs intéressants, mais la technique ne suffit pas pour construire des politiques de qualité. Celles-ci demandent du temps, de l’écoute et par conséquent des moyens humains. C’est en tout cas ce que montrent les membres d’ATD Quart Monde et l’ancien maire Jean-Paul Alduy, dans leurs articles sur l’expérience de « groupe de concertation permanent » à Lille et sur la politique de la ville de Perpignan. Les moyens humains sont plus importants que la technique !
3 – Développer les compétences politiques des personnes en précarité
6Formulé, il y a longtemps déjà, le constat que l’action publique a des effets imprévisibles vaut assurément pour les politiques de lutte contre la pauvreté. Dans ce dossier, Charlène Charles et Anne Petiau montrent bien comment la mixité résidentielle peut aboutir à de nouveaux clivages sociaux. Ce qui, évidemment, n’était pas l’objectif poursuivi. À quoi tient cette imprévisibilité des effets des politiques publiques ? D’abord, rien ne dit à l’avance comment les publics visés vont non seulement réagir, mais aussi s’emparer de l’action publique et à quelle fin. Ensuite, l’action publique résulte des divers rapports de force entre les acteurs en présence. Or l’issue de ces rapports dépend à la fois du contexte de l’action et des « fenêtres d’opportunités » (pour reprendre un terme de sociologie politique) et du « pouvoir d’agir [3] » effectif des personnes en situation précaire et de leurs soutiens, comme le montre bien l’entretien avec Benoît Kwamou, à propos des mobilisations de biffins. Ce dernier point invite à souligner l’importance des processus d’empowerment ou de développement du « pouvoir d’agir », non pas dans une logique managériale – dont l’enjeu est, rappelons-le, d’atteindre des objectifs fixés au préalable par les acteurs institutionnels –, mais bien politique, avec la formation de collectifs d’action qui soient de véritables contre-pouvoirs, c’est-à-dire capables d’influencer le cours de l’action publique, et ce par des moyens variés : l’affrontement parfois, mais aussi la négociation et la recherche de compromis.
4 – Procéder à une distribution équitable des richesses
7Au terme de cette réflexion rapide, on peut dire que la lutte contre la précarité est un combat au sens littéral du terme puisqu’il faut lutter à la fois pour gagner son pain quotidien, pour construire des parcours d’insertion avec moins de moyens et plus de contraintes institutionnelles et pour peser sur l’action publique. Dans ce combat à multiples facettes, les initiatives personnelles sont primordiales, celles des personnes en situation précaire comme celles des intermédiaires qui s’activent à leurs côtés pour construire des parcours d’insertion. Aussi peut-on penser que, tout autant que des outils ou des moyens matériels, lutter efficacement contre la pauvreté requiert du temps, de l’attention et des personnes impliquées.
8Voilà, brièvement résumés, quelques enseignements tirés de l’expérience du terrain. Mais il y a aussi des aspects qui peuvent sembler fondamentaux sur le plan de la lutte contre la pauvreté et que les acteurs de terrain abordent peu. Par manque de temps peut-être, mais aussi parce que cela ne rentre pas vraiment dans leurs attributions. Parmi ces impensés de l’action de terrain, il y a d’abord l’insertion économique : que veut dire « être inséré » ou encore « insérer des gens sur le marché de l’emploi » dans un système où l’emploi précaire se généralise de plus en plus ?
9En se focalisant sur la pauvreté et les moyens concrets pour en sortir, les acteurs de terrain en viennent souvent à oublier le corollaire de la pauvreté : la richesse. Or il existe un rapport étroit entre les deux : l’augmentation des marges de profit impose par exemple l’automatisation et la délocalisation d’emplois, contribuant à l’émergence de nouvelles formes de pauvreté marquées par le chômage de longue durée et par la « disqualification sociale [4] ». Suivant cette idée, on peut se demander comment penser et agir sur la production des inégalités, lesquelles se sont d’ailleurs accrues ces dernières années avec les mesures fiscales et sociales de l’actuel gouvernement, si l’on en croit une note d’analyse publiée en février 2020 par l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) : « Sur les 17 milliards d’euros de gain de pouvoir d’achat pour les ménages depuis 2018, plus de 4 milliards ont été aux 5 % de ménages les plus aisés. A contrario, l’effet cumulé des mesures prises depuis le début du quinquennat devrait être négatif pour les 10 % de ménages les plus modestes. [5] » Comment, dans ces conditions, lutter contre la pauvreté ? La réponse coule de source : il faut commencer par une distribution équitable des richesses au sein de notre société.
Coronavirus : la pauvreté menace un demi-milliard de personnes
La crise risque par ailleurs d’accroître encore davantage les inégalités existantes partout dans le monde. Les travailleurs et travailleuses les plus pauvres seront les premiers impactés économiquement car ils sont moins susceptibles d’occuper un emploi formel, de bénéficier de protection sociale, de percevoir une indemnité chômage ou maladie ou d’avoir la possibilité de télétravailler. Et les femmes, en première ligne de la mobilisation face au virus, sont susceptibles d’être les plus durement touchées financièrement.