« Tig » : axer le sens de la peine sur la réparation
- Par Stéphane Jacquot
- et Léa Grujon
Pages 53 à 57
Citer cet article
- JACQUOT, Stéphane
- et GRUJON, Léa,
- Jacquot, Stéphane.
- et al.
- Jacquot, S.
- et Grujon, L.
https://doi.org/10.3917/pro.365.0053
Citer cet article
- Jacquot, S.
- et Grujon, L.
- Jacquot, Stéphane.
- et al.
- JACQUOT, Stéphane
- et GRUJON, Léa,
https://doi.org/10.3917/pro.365.0053
Notes
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[1]
Chantiers-Passerelles, « Les actes de la rencontre ‘Donnons un nouveau souffle au travail d’intérêt général’ du 14 juin 2016 ».
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[2]
« Transcription du discours du président de la République à la Cour européenne des droits de l’homme », (prononcé le 30/08/2017), www.elysee.fr, 01/11/2017.
-
[3]
Selon les chiffres du ministère de la Justice.
1Le recours aux travaux d’intérêt général existe depuis plus de trente ans, mais ne semble guère progresser. Est-ce le fait des magistrats ? Des acteurs censés les accueillir ? Bilan et perspectives.
2Pour réduire la surpopulation carcérale et faciliter l’insertion professionnelle des personnes détenues, Robert Badinter s’est inspiré du programme de service communautaire, expérimenté en Californie depuis 1966, pour mettre en place le travail d’intérêt général (Tig), voté à l’unanimité par le Parlement en 1983. En 2015, près de 37 000 Tig ont été pris en charge par l’administration pénitentiaire en France [1], mais ils ne représentent que 7 % des peines prononcées. En cause, selon le président de la République, un manque de coordination des acteurs [2].
Une alternative trop peu usitée
3Le Tig, qui favorise la « désistance » (processus de sortie de la délinquance) et la prévention de la récidive, fait consensus auprès des professionnels pour ses bienfaits en termes d’insertion socio-professionnelle et citoyenne. Souvent prononcée pour des personnes sans emploi ou qualification, cette peine permet de mettre un pied dans le monde du travail, de découvrir un métier, de créer des liens et de reprendre confiance en soi. Quand le Tig se passe bien, il arrive même que les personnes reviennent bénévolement dans la structure ou y trouvent un emploi. Enfin, au lieu de coûter cher à la société (la prison coûte 100 € par jour et par personne détenue), le Tig encourage l’activité au profit de l’intérêt général.
4Pourtant, cette peine a du mal à se développer. Les tribunaux ne la prononcent pas suffisamment, de crainte qu’elle ne soit pas exécutée dans le temps imparti (une personne a dix-huit mois, à compter de sa condamnation, pour effectuer son Tig), par manque de structures d’accueil et de moyens au sein des Spip (où la charge de travail est très importante) : dans 23 % des cas, la peine n’est pas exécutée.
5Le manque d’organismes d’accueil est un problème crucial : 5266 pour toute la France (dont 1466 établissements publics ou associations) [3], c’est trop peu au regard du nombre et de la diversité des structures qui pourraient s’impliquer. En conséquence, la personne condamnée est rarement orientée sur une tâche correspondant à un métier qu’elle connaît ou qui l’intéresse ou sur une mission en lien avec l’acte commis. Mais devenir structure d’accueil nécessite un accompagnement et une préparation. Il faut en connaître les avantages, les conditions et formalités et déconstruire les appréhensions que suscite l’accueil d’un « condamné » (90 % des Tig se déroulent sans incident). La structure doit aussi trouver une mission adaptée et un tuteur (professionnel de la structure qui encadre bénévolement la personne). Autant de problèmes facilement surmontables par des retours d’expériences d’autres organismes et par la mise à disposition de guides, de formations et d’outils pour les tuteurs.
Le fonctionnement du travail d’intérêt général
Accompagner et inciter
6C’est pour stimuler et renforcer l’implication citoyenne que l’association Chantiers-Passerelles, avec de nombreux acteurs institutionnels et associatifs, a impulsé le « Forum du travail d’intérêt général » autour de quatre missions : promouvoir le Tig, connecter ses acteurs, former et outiller les structures, évaluer le dispositif. Un réseau national de 1500 acteurs a ainsi été créé et, depuis décembre 2017, l’association a lancé le premier tour de France du Tig, pour valoriser les initiatives locales, sensibiliser les acteurs politiques et économiques, mobiliser de nouveaux acteurs autour d’ateliers, de témoignages et de tables rondes, rassemblant ainsi plus de 900 participants dont 30 % de nouvelles structures d’accueil.
7Pour autant, cette action ne sera pas suffisante sans une plus forte implication de l’État. L’annonce de la création d’une agence française du Tig trouve ici tout son sens. Un rapport du député Didier Paris et de l’entrepreneur David Layani, remis à la ministre de la Justice le 5 mars 2018, formule de nombreuses propositions : former et valoriser les tuteurs de Tig, articuler l’agence avec les missions et l’expertise des Spip, mettre en lien l’offre et la demande de Tig en s’appuyant sur une plateforme numérique, évaluer et promouvoir le Tig…
8D’autres propositions suscitent bien des débats parmi les professionnels. En tête, celle d’ouvrir l’accueil de Tig au secteur privé marchand. Cet axe est-il une priorité ? Il existe déjà un vivier inexploité de missions au sein des organismes éligibles. Et si les entreprises ont un rôle à jouer dans l’insertion des personnes condamnées, il est nécessaire de veiller à ce que l’objectif lucratif de leur activité reste compatible avec les dimensions réparatrices et d’intérêt général. Le débat a au moins eu le mérite d’ouvrir une réflexion sur la notion d’intérêt général, sur la qualité de l’encadrement et les garanties à apporter par les organismes d’accueil.
9Quant à la proposition d’allonger la durée maximale du Tig de deux cent quatre-vingts heures à cinq cents heures pour crédibiliser la sanction auprès des magistrats et des citoyens, elle a suscité de vives réactions. Les peines de plus de deux cents heures sont déjà peu prononcées, car elles aboutissent souvent à un essoufflement de l’organisme d’accueil et à une démobilisation de la personne condamnée. Et cet allongement pose aussi la question du travail gratuit en remplacement du travail salarié, risquant de susciter un rejet dans certaines structures, notamment de la part des syndicats. Au-delà de deux cent quatre-vingts heures, le Tig dépasserait la durée maximale du stage non indemnisé. Ne faut-il pas plutôt proposer des passerelles vers la formation professionnelle ou l’engagement citoyen, pour favoriser l’insertion, dans la continuité du parcours amorcé par le Tig ? Si la création de cette agence du Tig et les changements qui l’accompagnent génèrent quelques craintes, elle suscite aussi de très fortes attentes. Pour lever les freins à son développement, l’agence devra permettre de le promouvoir et de l’évaluer, de rechercher et d’accompagner les structures d’accueil, d’informer et de rassurer les tribunaux, d’outiller et de valoriser les tuteurs et d’impulser des dispositifs qui favorisent l’insertion et la prévention de la récidive. Aura-t-elle des moyens à la hauteur de ces enjeux ?
Une peine à la ferme, plutôt qu’une peine ferme
« J’ai été condamné pour violence familiale à deux ans de prison, dont six mois fermes. Ces six mois ont été convertis en cent vingt heures de Tig. La semaine, je travaille et le dimanche, je suis à la ferme pour mon Tig. Au début, c’était un peu dur. Le contact avec la nature, je ne connais pas trop. J’avais un peu peur des animaux. Mais j’ai appris à m’habituer à leur comportement. Faire la toilette des animaux, c’est aussi quelque chose que je n’avais jamais fait ! Face aux odeurs, on peut être dégoûté. Je me suis dit : « Qu’est-ce que j’ai mérité pour faire ça ? » Après, on se rend compte que ce sont des êtres vivants, sensibles, que ce qu’on fait, c’est bien. La sensibilité des animaux m’a permis d’être à l’écoute. À l’écoute des encadrants pour suivre les consignes. À l’écoute des animaux, pour être généreux avec eux. Et petit à petit, on s’adapte, surtout grâce à l’encadrement qui est sympathique. Comme on mange ensemble le midi, on apprend aussi quels aliments sont bons pour la santé. Moi qui ne mangeais pas beaucoup de fruits et de légumes, je peux dire que j’étais gâté ! On apprend à découvrir et à savourer certains légumes qu’on cultive et qu’on n’a ni à la maison ni dans les fast-food.
Ces cent vingt heures loin du milieu urbain, ça m’a reposé. Mon énergie négative s’est transformée en énergie positive. Ça m’a fait réfléchir. Je pense que c’est une bonne chose par rapport à la prison, où on peut vite craquer, voire devenir fou si on est un peu fragile. Alors que là, on est entouré de personnes avec des valeurs humaines, au calme, au contact de la nature. » Mazigh, 25 ans
« À la ferme, on apprend le sens de l’humain : le partage et le travail collectif. Je trouve que faire son Tig pour une ferme ou une association pour aider les réfugiés par exemple, c’est important, parce que ça sert à rien de rester enfermé dans une prison et d’en sortir pour faire plus de conneries. La case prison, je l’ai évitée, car la partie ferme de ma peine a été convertie en heures de Tig. Mais j’avais le choix entre ça ou le bracelet électronique. Et la personne qui me suit au Spip [service pénitentiaire d’insertion et de probation] m’a trouvé une place ici. C’est difficile, je pense, de rester avec un bracelet électronique cloué chez soi à tourner en rond. Au moins, ici, vous êtes utile. C’est pas du loisir, c’est du vrai travail, on vous demande de faire quelque chose et vous le faites du début à la fin. Quand je rentre chez moi, j’ai des courbatures. C’est une peine qui a été convertie. Il faut se donner à fond. C’est important. Je pense que le Tig est une bonne solution et devrait être proposé largement.
Je suis ici trois jours par semaine, ce qui me permet de continuer à travailler pour gagner ma vie. Mais un jour ou l’autre, ce qu’il y a sur mon casier judicaire va ressortir. Car dans un domaine où il faut la carte professionnelle, votre casier doit être vierge. Moi, je ne vais plus avoir de travail quand ma carte devra être renouvelée. Après la peine, est-ce que les gens ne pourraient pas avoir un deuxième casier, sur lequel il n’y aurait pas cette saleté-là ? Oui, on paye notre bêtise, mais quand tu trouves pas de travail après ça, qu’est-ce que tu vas faire ? Rester chez toi ? C’est pas le but. D’après la juge, on peut faire une demande pour que ça soit enlevé, mais ça prend du temps… » Bruno, 42 ans