La phronèsis d’Aristote et le macroscope de Joël de Rosnay comme nouvelles boussoles de la RSE ?
Pages 167 à 177
Citer cet article
- BERGER-DOUCE, Sandrine,
- Berger-Douce, Sandrine.
- Berger-Douce, S.
https://doi.org/10.3917/proj.041.0167b
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- Berger-Douce, S.
- Berger-Douce, Sandrine.
- BERGER-DOUCE, Sandrine,
https://doi.org/10.3917/proj.041.0167b
Notes
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[1]
« Une grande bascule vers l’entreprise régénérative » Convention des Entreprises pour le Climat, octobre 2022 : https://cec-impact.org/wp-content/uploads/2022/10/221025_CEC-Rapport-Final.pdf
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[2]
Plateforme nationale RSE. (2018). RSE et environnement – Economie circulaire, gouvernance et responsabilité environnementale https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/184000604.pdf?msclkid=315a3b3dbd5a11ec8a3f65b892cba030
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[3]
Parmi les 63 entreprises répondantes au questionnaire, 59 % étaient des PME.
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[4]
Ménard L., Berger-Douce S., Boël E., La permaindustrie, un modèle pour produire dans le respect des limites planétaires ? (2025) : https://www.eclaira.org/articles/h/la-permaindustrie-un-modele-pour-produire-dans-le-respect-des-limites-planetaires.html
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[5]
EU Strategy for Sustainable and Circular Textiles, European Commission, March 2022
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[6]
Bergson, H. (2011). « Message au Congrès Descartes, juin 1937 » in Écrits philosophiques, PUF.
1. Contexte et objectifs
1 Les multiples crises du XXIe siècle remettent la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) sur le devant de la scène. Les médias, les acteurs politiques, les chercheurs et surtout les entreprises semblent avoir (re)découvert la RSE depuis la crise de la Covid-19 de 2020. Pourtant, la RSE est tout, sauf une nouveauté. Depuis des décennies, des organisations diverses et variées s’emploient à mettre en œuvre des initiatives pour rendre le monde plus responsable. En parallèle, des voix s’élèvent pour expliquer que la RSE est obsolète, dépassée. Il faudrait aller plus loin, être plus ambitieux… Ces appels se traduisent par l’apparition de nouveaux mots pour remplacer une RSE présentée comme désuète comme « entreprise régénérative [1] » ou encore robustesse (Hamant et al., 2025). Au-delà des discours séduisants qui se multiplient à un rythme croissant, quelles sont les leçons à tirer de tous ces mots ? L’essentiel n’est-il pas ailleurs ? Et si ce foisonnement de notions était finalement contre-productif… et qu’au-delà des mots, des actes simples et sincères pouvaient changer la donne ? Comme l’écrivait le philosophe Alain (1868-1951) « Le secret de l’action… c’est de s’y mettre ». Voilà notre pari pour le futur des entreprises ! Car changer les mots ne modifient ni les stratégies ni les pratiques. D’où notre invitation à faire un pas de côté pour voir la RSE autrement… Nos travaux de recherche sur la RSE depuis une vingtaine d’années nous incitent à penser la RSE comme une manière d’agir guidée par des boussoles certes anciennes, mais fécondes, à savoir la phronèsis d’Aristote et le macroscope de De Rosnay. Pour ce faire, cet article porte sur l’une des dimensions de la RSE, en l’occurrence l’économie circulaire pratiquée par une PME engagée, terrain privilégié de plusieurs de nos travaux de recherche.
2 Objet d’une attention accrue des pouvoirs publics français, la renaissance industrielle repose sur l’impératif de transformer la transition écologique en opportunité pour les filières industrielles en investissant dans des procédés innovants et en s’engageant en matière de neutralité carbone et d’économie circulaire (EC). Plus précisément, « l’augmentation de la durée de vie des biens via notamment leur réemploi en fin de vie doit devenir un pilier de la politique industrielle à venir. Le développement d’une filière importante de recyclage permettra à l’industrie d’exploiter le gisement de matières premières que représentent nos déchets » [2]. Même s’il est constitué en très grande majorité de PME, le tissu économique français est encore loin d’être imprégné de l’EC, en dépit de trop rares études sur le sujet. Une enquête d’Opéo & Inec publiée en 2021 révèle qu’un tiers des industriels français [3] ont intégré la circularité dans leur stratégie, allant ainsi au-delà de la dimension environnementale de la RSE. En d’autres termes, un changement d’échelle apparaît comme indispensable pour diffuser plus largement ce modèle de l’EC porteur d’espoir pour le futur. Par ailleurs, l’EC est au cœur de fortes préoccupations comme le souligne la publication en mai 2024 des normes ISO 59000 dédiées à l’EC. Ces normes permettent de clarifier la définition de l’EC, ses principes (ISO 59004), son intégration dans les nouveaux modèles d’affaires (ISO 59010), sans oublier la mesure de la performance de la circularité (ISO 59020), autant de chantiers d’envergure pour les entreprises.
3 « L’industrie textile est emblématique de tous les excès de notre surconsommation. Une des réponses les plus efficaces écologiquement, économiquement et humainement est l’économie circulaire, parce qu’elle préserve les ressources et dope la souveraineté industrielle et l’emploi local. » Ainsi s’exprimait le dirigeant de la PME Les Tissages de Charlieu (LTC) lors de l’inauguration de Nouvelles Fibres Textiles (NFT) fin novembre 2023, fruit d’années de coopération avec des partenaires français et européens, pour proposer un tri automatisé des fibres textiles, dernier chaînon manquant d’une boucle d’EC complète. Cette boucle complète se présente sous la forme d’une permaindustrie [4] textile officiellement lancée fin 2023 à l’initiative de la PME LTC en coopération avec des industriels européens et des organismes publics de R&D. À l’image de la permaculture, la permaindustrie prend pour principe fondateur la coopération entre l’ensemble des parties d’un même écosystème. Ici, ce sont les liens personnels et professionnels patiemment tissés entre individus et entreprises qui rendent possible la circulation et la création de valeur au sein de la filière textile. Pour tous ces acteurs, le recyclage textile est à l’aube d’une véritable révolution à la hauteur des défis du secteur (Aggeri et al., 2023). Dans le monde, moins de 1 % des matériaux utilisés pour produire des vêtements sont recyclés en nouveaux vêtements [5]. Selon l’association Refashion, actuellement, par manque de dispositifs industriels de tri automatisé et de recyclage, 95 % des textiles collectés et triés en France sont réemployés ou recyclés hors de France, principalement dans des pays du Sud.
2. Le macroscope et la phronèsis pour guider l’économie circulaire comme dimension de la RSE
4 L’engouement des entreprises et des acteurs publics pour le concept d’EC est relativement récent selon Aggeri et al. (2023). L’année 2010 est ainsi citée comme moment de bascule en lien avec le lancement de la Fondation Ellen MacArthur véritable incarnation de l’EC qui en fera le succès actuel. Pour autant, des formulations de l’EC se développent dès la fin des années 1960 sans trouver d’écho auprès des acteurs socio-économiques de l’époque. La notion demeure ambigüe et apparaît comme un champ inorganisé en raison de la profusion de contributions issues de disciplines diverses. Pour autant, depuis une quinzaine d’années, l’EC ne cesse faire des émules parmi les entreprises de toute taille, y compris des PME séduites par ses nombreux atouts. En revanche, le bilan global reste bien mitigé (Aggeri et al., 2023). Les secteurs d’activité sont très inégaux sur le sujet. Ainsi, l’industrie textile, deuxième industrie la plus polluante au monde, peine encore à s’engager dans une circularité forte. Quant aux modèles d’affaires circulaires, ils demeurent encore marginaux pour réellement être en capacité de modifier en profondeur les règles du jeu économique (Beulque, 2019). Enfin, des voix comme celle de Berlingen (2021) s’élèvent pour dénoncer les errements du recyclage vivement critiqués, expliquant comment l’EC est devenue l’alibi du jetable. Par ailleurs, une circularité forte implique la mobilisation de collectifs d’acteurs engagés dans cette voie qui, par nature, représentent de la diversité prêtant le flanc à une approche systémique sous-jacente au macroscope de De Rosnay (1975).
5 Le macroscope de De Rosnay (1975) est « un instrument symbolique, fait d’un ensemble de méthodes et de techniques empruntées à des disciplines très différentes » (p.10). Il s’appuie sur l’approche systémique qu’il qualifie de base « de la nouvelle culture : celle de l’honnête homme du 21 ème siècle » (p.21). Si les origines de la systémique remontent aux travaux de Wiener sur la cybernétique en 1948 et à ceux de Forrester au début des années 1960, on doit la popularisation de l’approche systémique à la publication du Rapport Meadows (Halte à la croissance) en 1972 et à l’ouvrage de De Rosnay de 1975 (Durand, 1998). Sous son aspect fonctionnel, un système comporte des flux de natures diverses, des centres de décision qui reçoivent les informations et les transforment en actions, et des boucles de rétroaction permettant d’informer les décideurs de ce qui se passe en aval. A travers le macroscope, De Rosnay étudie la ville, l’organisme, l’entreprise et bien sûr l’écologie. Conscient des dérives possibles des analogies et métaphores, l’auteur soutient néanmoins l’idée d’une approche commune permettant de décrire des réalités par essence complexes. Dans son ouvrage de 1975, De Rosnay insiste déjà sur la question de l’élimination des déchets et du recyclage (p. 29-30). La vision dynamique des systèmes complexes s’appuie sur une causalité circulaire (p.121) inhérente à l’EC telle qu’appréhendée aujourd’hui par les acteurs socio-économiques et politiques. « La note de la croissance […] est lourde. Les ressources naturelles s’épuisent. L’environnement est dégradé. Les inégalités, loin d’être aplanies, sont encore plus marquées. » (p.165). Autant d’indices que le propos de De Rosnay de 1975 était particulièrement avant-gardiste sur la situation complexe que nous vivons actuellement.
6 Issue de la pensée d’Aristote, la phronèsis est un concept souvent traduit par « prudence », un contresens selon Van Offelen (2025) selon laquelle cette traduction est particulièrement réductrice. Selon elle, « C’est une intelligence pratique, avec sa rationalité mais aussi sa part mystérieuse d’intuition, de finesse et de vivacité d’esprit. » (p.12). Dans le Livre VI de l’Ethique à Nicomaque, Aristote définit la phronèsis comme une « disposition, accompagnée de règle vraie, capable d’agir dans la sphère de ce qui est bon ou mauvais pour un être humain. » (Aristote, VI, 5, 1140b). La phronèsis est une vertu pratique ancrée dans les réalités multiples du terrain car « sur le terrain de l’action et de l’utile, il n’y a rien de fixe. » (Aristote, II, 2, 1104a). Selon Van Offelen (2025), « En somme, la phronèsis révèle à la fois la sensibilité de la raison et l’intelligence des émotions. » (p.29), une phrase que pourrait reprendre à son compte le fondateur de la PME Les Tissages de Charlieu, notre terrain d’investigation, pour qualifier sa démarche RSE.
3. Un terrain inspirant
7 S’agissant d’un sujet émergent, cette étude est basée sur une approche exploratoire qualitative et inductive. L’objectif est d’étudier comment se construit une permaindustrie du secteur textile en France en s’inspirant du macroscope proposé en 1975 par Joël de Rosnay dans un contexte éclairé par la phronèsis d’Aristote. Une méthode par étude de cas a été choisie pour approfondir ce questionnement. L’étude de cas ne nécessitant pas un échantillon représentatif de la population, nous optons pour une unique étude de cas de nature longitudinale, méthode permettant de recueillir une grande variété de données depuis 2020. L’étude de cas a été constituée principalement sur la base de données secondaires. Ces données documentaires sont constituées d’articles dans la presse professionnelle, de documents internes, de sites internet (PME, organismes professionnels) et de vidéos du dirigeant sur internet. Ces données sont complétées par des entretiens avec le dirigeant et la participation à l’inauguration de l’entreprise Nouvelles Fibres Textiles (NFT) le 30 novembre 2023 in situ. La collecte des données se poursuit dans le cadre d’une thèse Cifre débutée au printemps 2025 visant à mieux comprendre le modèle permaindustriel.
8 La PME à l’initiative de la permaindustrie textile, Les Tissages de Charlieu (LTC) est située dans la région Auvergne Rhône-Alpes. Créée en 1967, elle produit et commercialise des produits textiles de l’amont (filature, tissage et tricotage) à hauteur d’environ 2,2 millions de mètres de jacquard et uni par an. L’entreprise emploie 140 salariés et a réalisé un chiffre d’affaires annuel de 20 millions d’euros en 2024. Par conviction, le dirigeant de LTC est fortement engagé dans des démarches de RSE et plus largement dans la défense d’un textile responsable, d’où son implication dans de nombreux réseaux professionnels régionaux et nationaux depuis de nombreuses années. Son ambition est de faire bouger les lignes de manière pragmatique et de convaincre ses pairs du bien-fondé d’un engagement sincère (et rentable) en faveur de l’EC encore balbutiante dans le secteur textile (Berger-Douce, 2023 et 2024). La PME est activement présente dans ce domaine depuis 2015, année de la COP 21 à l’occasion de laquelle elle s’est fait connaître pour ses sacs en textile issus de l’EC. Historiquement tisseur de tissus jacquard, LTC se positionne aujourd’hui comme un catalyseur d’EC textile en conjuguant trois métiers : le tissage, la confection automatisée et le recyclage. À ce titre, la PME se présente comme à l’initiative de la permaindustrie textile lancée fin 2023 en France à l’occasion de l’ouverture officielle de NFT, dernier maillon manquant de la boucle d’EC textile, imaginée par le dirigeant de LTC, il y a une dizaine d’années déjà.
4. Des premiers résultats encourageants
9 Nos premiers résultats analysent la permaindustrie textile française telle que représentée en Figure 1 au prisme du macroscope de De Rosnay et de la phronèsis d’Aristote. Cet écosystème répond à trois grands enjeux clés, à savoir la transition écologique, la souveraineté économique et la cohésion sociale, en écho à l’approche systémique chère à De Rosnay (1975). S’agissant de la transition écologique, la permaindustrie permet de recycler 20 000 tonnes de textile et d’économiser 430 000 tonnes de CO2 chaque année. Ce faisant, cet écosystème permet de sécuriser un approvisionnement local, sûr et de qualité. La PME LTC a joué un rôle central dans le développement de cette permaindustrie textile française dans la mesure où elle est à l’origine de la création des deux maillons techniques manquants jusqu’alors dans le système, à savoir l’effilochage et le sur-tri automatisé. En dépit de sa taille modeste, la PME forte de ses convictions en matière d’EC s’est fortement impliquée pour rallier à sa cause des partenaires d’horizons et de tailles très différentes pour créer Renaissance Textile (RT) (en 2022), spécialiste de l’effilochage, puis Nouvelles Fibres Textiles (NFT) (en 2023), spécialiste du sur-tri automatisé. Dans le cas de RT, ses partenaires sont des PME françaises. En revanche, pour NFT, les coopérations établies concernent des acteurs français et européens parmi lesquels le groupe industriel autrichien Andritz fournisseur de machines de tri associant l’automatisation, le recyclage mécanique par effilochage ou broyage, le recyclage chimique et la production de non-tissés ou encore Pellenc ST, une ETI (Entreprise de taille intermédiaire) spécialisée dans les solutions de tri intelligentes et connectées. Le dirigeant de la PME LTC qualifie l’ensemble des acteurs impliqués dans ce projet de « fous joyeux créatifs », une jolie formule pour désigner des organisations, mais avant tout des individus liés par de fortes convictions au service de l’EC et par des relations de confiance patiemment construites au fil des années (il s’agit d’un projet initié une dizaine d’années auparavant). Or, selon la phronèsis, ce qui guide le bon stratège, c’est précisément une double temporalité l’incitant à agir ici et maintenant tout en visant loin pour demain. Ainsi, en pleine crise de la Covid-19, la PME s’est lancée dans la production de masques pour répondre aux besoins d’acteurs qui en avaient besoin de toute urgence, tout en gardant en tête ses projets de plus long terme (Berger-Douce, 2021). Si l’on esquisse une typologie des acteurs impliqués, trois groupes se distinguent : les initiateurs (la PME LTC et les financeurs des premiers projets comme l’Ademe (agence de transition écologique en France)), les transformateurs (Andritz et Pellenc ST, fournisseurs des machines) et les consolidateurs (les clients des produits textiles ainsi recyclés en France et les citoyens qui feront le choix de produits textiles issus de cette filière et non de la « fast-fashion »). En d’autres termes, il s’agit d’un collectif qui dépasse largement les frontières des filières industrielles pour relever un défi planétaire, celui des déchets issus du textile, le signe d’une forme de porosité positive entre filières. Cette prise de distance hors des frontières des organisations renvoie au macroscope de De Rosnay. Par ailleurs, la phronèsis s’incarne dans ce qu’Aristote nomme le phronimos, un individu doté de sagesse. Or, cette sagesse vient avec le temps. « On ne naît pas phronimos, on le devient. » (Van Offelen, 2025, p.87). Une quarantaine d’années d’expérience professionnelle dans des activités variées ont ainsi permis au dirigeant de la PME d’acquérir une forme de phronèsis, faisant de lui un phronimos au sens d’Aristote…
Figure 1 : La permaindustrie textile en France
Figure 1 : La permaindustrie textile en France
10 La permaindustrie textile au sens de Huriez et al. (2024) fait écho aux travaux de De Rosnay (1975) sur le macroscope pour répondre aux nombreux défis du secteur textile (environnementaux, sociaux, mais aussi de souveraineté industrielle). Le dirigeant de LTC évoque ainsi lors de l’inauguration de NFT fin 2023 le terme de « réconciliation » entre acteurs d’horizons très divers (de la PME au grand groupe international, mais aussi des secteurs marchand et non-marchand (de l’économie sociale et solidaire, s’agissant du tri des vêtements)). Cette quête d’une forme d’harmonie entre acteurs impliqués dans un projet aussi ambitieux renvoie aux écrits de De Rosnay prônant des « équilibres de flux » pour permettre une stabilité dynamique globale (p.121), mais également à la phronèsis définie comme un « équilibre » (Van Offelen, p.111). L’ADN de la permaindustrie est clairement un cercle vertueux permettant à chaque acteur d’apporter sa pierre à l’édifice selon ses ressources et compétences, tout en partageant un socle de valeurs communes au service d’un objectif supérieur qui est la soutenabilité de nos modèles de développement. Cette approche pluri-acteurs et circulaire est totalement cohérente avec celle de De Rosnay (1975). En outre, la confiance entre ces acteurs, des « alchimistes de la matière » au sens de Lluansi (2023), joue un rôle clé pour garantir la pérennité du système. Tout comme le macroscope pour De Rosnay en 1975, la permaindustrie se présente comme en rupture avec le modèle dominant issu d’une longue tradition ancrée dans la quête de la performance économique. Quant à la phronèsis, elle permet de revenir aux racines de la RSE, à savoir le bon sens.
5. En guise de conclusion
11 « Symbole d’une nouvelle manière de voir, de comprendre et d’agir » (De Rosnay, 1975, p.10), le macroscope constitue une grille de lecture pertinente pour étudier la permaindustrie textile initiée par la PME LTC dans un contexte empreint de la phronèsis d’Aristote. À ce titre, cet article contribue à enrichir les débats sur l’impérieuse nécessité d’adopter une vision à 360 degrés des situations de gestion marquées par l’incertitude omniprésente induite par un monde en crise permanente. Notre travail pourrait inspirer les acteurs socioéconomiques en quête de modèle pour convaincre les décideurs publics d’opter pour une vision globale, si chère à De Rosnay, au détriment d’une approche en silos pourtant encore dominante dans de nombreuses sphères.
12 Les crises multiples actuelles nous invitent à revoir notre manière d’appréhender les sujets et de relire de toute urgence les travaux visionnaires d’Aristote et de De Rosnay. « Le bon sens serait d’ailleurs une définition possible de la phronèsis. » (Van Offelen, 2025, p.74). Ceci pose la question de la nécessité ou non des règles de droit pour encourager les pratiques de RSE dans les organisations. En 1995, la loi Barnier introduisait le principe de précaution dans le droit français. À l’époque, Michel Barnier était ministre de l’environnement et cette loi visait notamment à agir en faveur de la protection de l’environnement face aux incertitudes scientifiques. Trente ans après, quel bilan tirer de ce principe de précaution pourtant inspiré par le principe de responsabilité d’Hans Jonas ? La réponse demeure délicate. Les vifs débats autour de la RSE ces dernières années émergent dans un contexte réglementaire porteur au regard de la multiplication des textes publiés sur le sujet. Certains experts comme le Professeur Jacques Igalens (2023) y voient même le signe d’un glissement d’un droit souple (ou soft law) vers un droit davantage contraignant (ou hard law) pour les acteurs économiques. Ce glissement serait même la condition sine qua non de survie de la RSE. Depuis quelques années, les dispositifs et outils au service de la RSE font florès. Ainsi, la loi PACTE (Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises) du 22 mai 2019 a-t-elle consacré la RSE en incitant les entreprises à se doter d’une raison d’être, voire en franchissant le cap d’un changement de statut juridique vers celui d’une société à mission. Ceci bouleverse en profondeur la place des entreprises dans la société pour en faire de vrais acteurs politiques de la Cité. Plus récemment, la loi Anti-Gaspillage pour l’Economie Circulaire (AGEC) du 10 février 2020 se structure autour de cinq objectifs : sortir du plastique jetable, mieux informer les consommateurs, lutter contre le gaspillage par le réemploi solidaire, agir contre l’obsolescence programmée et mieux produire. Autrement dit, il s’agit de sortir de notre économie linéaire (produire, consommer, jeter) pour aller vers une économie circulaire.
13 La limite inhérente à cette réflexion renvoie à l’approche par une étude de cas unique, ce qui ne permet pas de généraliser nos résultats à l’ensemble des PME industrielles. Dans la mesure où notre objectif est ici modestement de contribuer à la compréhension des processus de transformation à l’œuvre dans ces entreprises, cette limite constitue une formidable opportunité pour envisager d’autres recherches. En effet, nous poursuivons l’analyse du cas de la PME LTC dans le cadre d’une thèse Cifre débutée au printemps 2025.
14 En termes de perspectives de recherche sur la RSE, elles portent naturellement sur d’autres secteurs industriels comme la construction, voire le numérique où un déploiement de boucles fermées et ouvertes serait envisageable sur le modèle de la permaindustrie textile. Pour terminer, citons Bergson en 1937 lors du Congrès Descartes : « Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action. » [6], ce qui traduit parfaitement l’état d’esprit de la RSE ! Ne jamais oublier la place des Femmes et des Hommes qui font la RSE au quotidien ! Autrement dit, pas d’action sans incarnation ! L’engagement de tous dans les entreprises est fondamental pour donner du sens à la RSE et lui souhaiter encore une longue route… Des dirigeants aux managers, en passant par l’ensemble des salariés, tous ont un rôle clé à jouer pour que vive la RSE bien au-delà des mots !
Références
- Aggeri, F., Beulque, R., & Micheaux, H. (2023). L’économie circulaire, Paris, Éditions La Découverte.
- Aristote, (2004). Ethique à Nicomaque, Paris, Éditions Flammarion.
- Berger-Douce, S. (2021). Capacité dynamique de résilience et RSE, l’alchimie gagnante face à la Covid-19 ?, Revue Internationale PME, 34 (2), 100-120.
- Berger-Douce, S. (2023). L’engagement dans l’économie circulaire d’une petite et moyenne entreprise textile française à la lumière de la notion de convivialité d’Illich, RIMHE, 12 (51), 84-94.
- Berger-Douce, S. (2024). Les Tissages de Charlieu : Quand l’humanisme devient un levier de résilience au service de la souveraineté industrielle in L’entrepreneuriat humaniste, principes et pratiques, coordonné par Annabelle Jaouen, EMS Éditions, chapitre 3, 71-84.
- Berlingen, F. (2021). Recyclage : le grand enfumage. Paris, Éditions Rue de l’Échiquier.
- Beulque, R. (2019). Business models circulaires: vers des création et captation de valeur pérennes ? Processus et instrumentation : les enseignements du recyclage et de la réutilisation automobiles. Thèse de doctorat de l’Ecole des Mines de Paris.
- Durand, D. (1998). La systémique. Paris, Presses Universitaires de France.
- Hamant, O., Charbonnier, O., & Enlart, S. (2025). L’entreprise robuste – Pour une alternative à la performance, Paris, Éditions Odile Jacob.
- Huriez, T., Boël, E., Prat, A., & Bouillon, J.M. (2024). La permaindustrie – Comment le développement d’écosystèmes inspires de la nature est en train de changer le monde, Paris, Éditions Eyrolles.
- Igalens, J. (2023). Splendeurs et misères de la RSE, Caen, Éditions EMS.
- Lluansi, O. (2023). Les néo-industriels – l’avènement de notre renaissance industrielle, Paris, Éditions Les Déviations.
- Opéo., & Inec. (2021). Pivoter vers l’industrie circulaire : https://institut-economie-circulaire.fr/wp-content/uploads/2021/10/pivoter-vers-lindustrie-circulaire_INEC_OPEO.pdf.
- Rosnay, (de) J. (1975). Le macroscope – Vers une vision globale, Paris, Éditions du Seuil.
- Van Offelen, C. (2025). Risquer la prudence – Une pratique de la sagesse antique, Paris, Gallimard.
Mots-clés éditeurs : économie circulaire, macroscope, permaindustrie, phronèsis, RSE, systémique
Date de mise en ligne : 17/10/2025
https://doi.org/10.3917/proj.041.0167b