Compte rendu

Théories de la dégénérescence, D’un mythe psychiatrique au déclinisme contemporain. Jacques Hochmann, Paris, Ed. Odile Jacob, 2018, 283 pages

Pages 67a à 71a

Citer cet article


  • Durand, B.
(2019). Théories de la dégénérescence, D’un mythe psychiatrique au déclinisme contemporain. Jacques Hochmann, Paris, Ed. Odile Jacob, 2018, 283 pages. Pratiques en santé mentale, 65e année(4), 67a-71a. https://doi.org/10.3917/psm.194.0067a.

  • Durand, Bernard.
« Théories de la dégénérescence, D’un mythe psychiatrique au déclinisme contemporain. Jacques Hochmann, Paris, Ed. Odile Jacob, 2018, 283 pages ». Pratiques en santé mentale, 2019/4 65e année, 2019. p.67a-71a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-pratique-en-sante-mentale-2019-4-page-67a?lang=fr.

  • DURAND, Bernard,
2019. Théories de la dégénérescence, D’un mythe psychiatrique au déclinisme contemporain. Jacques Hochmann, Paris, Ed. Odile Jacob, 2018, 283 pages. Pratiques en santé mentale, 2019/4 65e année, p.67a-71a. DOI : 10.3917/psm.194.0067a. URL : https://shs.cairn.info/revue-pratique-en-sante-mentale-2019-4-page-67a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/psm.194.0067a


Ouvrage

Théories de la dégénérescence

D'un mythe psychiatrique au déclinisme contemporain

Odile Jacob (2018)
Description de l'image par IA : Couverture de livre avec titre en français, nom d'auteur et image en noir et blanc.

1 La théorie de la dégénérescence qui a marqué la psychiatrie de la fin du 19ème siècle et des premières décennies du 20ème nous apparaît totalement obsolète, du fait, d’une part, des horreurs du nazisme qui a mis en œuvre une extermination de populations considérées comme inférieures ou dégénérées, et d’autre part, de la complexité induite par la génétique moderne et l’émergence de l’épigénétique.

2 Et pourtant dans cet ouvrage sur les théories de la dégénérescence, Jacques Hochmann fait le constat qu’aujourd’hui encore « la mythologie de la tare héréditaire et de la dégénérescence reste profondément ancrée dans l’imaginaire et semble même retrouver une certaine vivacité ».

3 L’auteur qui a déjà montré avec ses ouvrages précédents (Histoire de l’autisme, Les Antipsychiatries) que psychanalyste, il n’en n’était pas moins aussi historien, nous explique comment ce concept de dégénérescence s’inscrit dans une longue tradition qui prend ses racines dans le mythe du péché originel et de la faute qui retombe sur toutes les générations suivantes. Il déroule ainsi les formes successives que va prendre cet imaginaire au cours des siècles, nous faisant partager le plaisir évident qu’il a pris dans ses recherches et ses lectures où nous croisons moult philosophes, théologiens, hommes politiques et bien sûr psychiatres.

4 Pour l’auteur, les travaux de l’aliéniste Bénédict-Augustin Morel, à qui l’on doit cette théorie de la dégénérescence, s’inscrivent dans un courant de « laïcisation du péché originel » et d’affirmation du pouvoir médical qui relègue au second plan l’influence du clergé. Morel s’attache surtout aux causes des maladies mentales, avec l’élément essentiel que « constitue la transmissibilité héréditaire fatale pour les générations qui suivent ». Ses écrits qui dépassent le seul domaine de la médecine ouvrent la voie à l’hygiénisme qui vise à prévenir les maladies « bien au-delà des tristes spécimens qu’il est chargé de traiter à l’asile ». Ils vont contribuer selon Hochmann « à une théorie générale de l’organisation sociale » et « devenir une anthropologie pathologique, une théorie générale du mal dans l’homme et dans la société ». A partir de là, Morel appelle ses contemporains à une action de régénération qui commence par le dépistage et l’isolement des porteurs de tare pour éviter la transmission (ce sera l’eugénisme) pour aller jusqu’à des préconisations de type écologique. Ces considérations sur l’avenir des sociétés conduisent Hochmann à s’attarder quelque peu sur un auteur comme Arthur de Gobineau avec son « Essai sur l’inégalité des races » qui constitue un paradigme des discours réactionnaires.

5 Dans les dernières années du 19ème siècle Valentin Magnan va remanier cette théorie de la dégénérescence pour la rendre compatible avec la théorie de l’évolution et le positivisme. Bien qu’il ne se libère pas totalement d’une idéologie totalisatrice qui mêle dégénérescence individuelle et dégénérescence sociétale, « Magnan reproche à Morel d’avoir assimilé la dégénérescence avec l’hérédité morbide » ; s’il continue à rattacher toute la pathologie mentale à une prédisposition héréditaire, « il distingue sous le nom de dégénérés une classe particulière de malades psychiatriques, qui sont le plus souvent porteurs de stigmates de dégénérescence qu’il oppose au délire chronique progressif ».

6 Cette théorie de la dégénérescence, revisitée par l’évolution, sera en arrière-plan de l’utopie eugéniste qui veut perfectionner la race et se garder des mélanges. L’auteur dresse un tableau des principaux acteurs de cette idéologie dont certains vivaient dans le culte de la science tout en défendant des idées eugéniques et raciales ; le paradigme en est Alexis Carrel dont on n’a découvert que tardivement le côté sulfureux. La littérature de la fin du 19ème est elle-même imprégnée de cet imaginaire comme Hochmann l’illustre avec Zola dont la saga des Rougon-Macquart est « une vulgarisation de la théorie de la dégénérescence » mais aussi avec Paul Bourget, Huysmans et Villiers de l’Isle-Adam.

7 L’auteur explore ensuite comment on retrouve des traces de cette pensée là-même où ne l’attendrait pas comme chez certains psychanalystes qui ont substitué à la tare héréditaire le transgénérationnel ou le retour des fantômes du passé dans les cryptes de l’inconscient. Mais en s’appuyant sur une solide érudition, il s’attache surtout à déconstruire la pensée décliniste et réactionnaire de certains contemporains où dégénérescence individuelle et décadence sociale vont de pair. Il analyse les fondements des positions intégristes que sont l’identité ethnique menacée par le métissage, la désorganisation de la famille du fait de l’effacement des pères, la dissolution des valeurs viriles. Il montre l’analogie que l’on peut trouver entre les héritiers de l’intégrisme catholique et la pensée islamiste où l’on peut retrouver un point commun que constitue l’angoisse devant le sexe féminin dont l’émergence dans nos sociétés modernes représente une menace majeure d’effondrement.

8 Bernard Durand


Date de mise en ligne : 10/02/2020

https://doi.org/10.3917/psm.194.0067a