La viticulture en Lorraine : à l’Est, du nouveau
- Par Stéphane Angles
- et Denis Mathis
Pages 165 à 175
Citer cet article
- ANGLES, Stéphane
- et MATHIS, Denis,
- Angles, Stéphane.
- et al.
- Angles, S.
- et Mathis, D.
https://doi.org/10.3917/pour.237.0165
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- Angles, S.
- et Mathis, D.
- Angles, Stéphane.
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- ANGLES, Stéphane
- et MATHIS, Denis,
https://doi.org/10.3917/pour.237.0165
1 Cultivée dans ses confins septentrionaux, la vigne a longtemps été très présente en terres lorraines, mais contrairement aux vignobles voisins de Champagne ou d’Alsace, elle ne représente plus qu’une surface infime de 170 hectares (données du recensement général agricole de 2010). Toutefois, après avoir failli disparaître, la viticulture lorraine connaît aujourd’hui un véritable renouveau ; bien que modeste, ce dernier illustre parfaitement la renaissance d’anciens vignobles et l’émergence de nouvelles figures et tendances au sein d’une activité en pleine reconfiguration (Chapuis, 2016).
Un vignoble en voie de disparition
La place historique de la culture de la vigne en Lorraine
2 La présence de la vigne en Lorraine est attestée dès l’époque romaine au cours de laquelle les vignobles lorrains, chantés par Ausone au IVe siècle, alimentaient d’importants flux de vins au fil de l’axe mosellan en direction des grandes cités de Metz et de Trèves ou des provinces rhénanes. Cette tradition viticole se poursuivit, sans trop d’interruptions, au cours des périodes mérovingiennes et carolingiennes durant lesquelles la Lorraine se plaçait à proximité des principaux foyers politiques et commerciaux de l’époque. Plus tard au Moyen-Âge, ce sont les installations monastiques et l’évêché de Metz ou de Toul qui contribuèrent au développement de la viticulture qui s’étendit largement sur les coteaux du Pays Messin. En outre, les ventes de vins en direction des Pays-Bas et l’action des principaux seigneurs, en particulier les ducs de Lorraine, participèrent à l’extension de la culture de la vigne à l’Époque Moderne (Maguin, 1982). Certains vins lorrains bénéficiaient d’une bonne réputation, mais existait déjà une opposition entre les tenants d’une production massive de piètre qualité pour répondre à une consommation urbaine et paysanne locale et pour approvisionner les troupes stationnées à Metz, et quelques producteurs enclins à une meilleure qualité destinée à des débouchés plus rémunérateurs. La rivalité entre les cépages nobles, tel le pinot, et les cépages productifs, comme le gouais, illustrait parfaitement les choix qualitatifs des viticulteurs lorrains.
Une extension maximale du vignoble lorrain au milieu du XIXe siècle
3 Des bouleversements majeurs se produisent après la Révolution avec la libéralisation de la culture de la vigne, la disparition des contraintes seigneuriales, une restructuration foncière suite à la vente des biens nationaux (vignobles de la noblesse et du clergé) et une reconfiguration commerciale au profit des producteurs paysans et bourgeois. Stimulée par une demande en forte croissance, la culture de la vigne se développe considérablement aux abords des principales villes et sur les versants les mieux exposés et abrités, et elle s’oriente vers une production massive de vins courants grâce à l’extension d’un cépage productif, le gamay. Ainsi les quatre cantons nancéiens comptent, à eux seuls, plus de 2 200 hectares de vigne en 1822 (Husson, 2004). Vers 1840-1850, le vignoble lorrain atteint sa superficie maximale avec près de 40 000 hectares (tableau 1) ; les vignes couvrent largement les versants des cuestas lorraines (Côte de Meuse, Côte de Moselle, côte infra-liasique) au point d’apparaître en situation de quasi-monoculture sur ces terroirs linéaires (figure 1).
Tableau 1 : La viticulture en Lorraine en 1850
| Département | Superficies viticoles en 1850 (en hectares) |
|---|---|
| Total Lorraine | 39 200 |
| Meuse | 13 000 |
| Meurthe | 16 000 |
| Moselle | 5 200 |
| Vosges | 5 000 |
Tableau 1 : La viticulture en Lorraine en 1850
Figure 1 : Les surfaces viticoles au centre de la Lorraine au cours de la première moitié du XIXe siècle d’après les relevés du cadastre napoléonien.
Figure 1 : Les surfaces viticoles au centre de la Lorraine au cours de la première moitié du XIXe siècle d’après les relevés du cadastre napoléonien.
4 Les vastes surfaces viticoles vont perdurer quelques décennies en Lorraine, mais une légère régression commence à poindre (36 000 hectares en 1870) en raison de la concurrence des vins languedociens qui arrivent par le chemin de fer et à l’attrait de la main-d’œuvre vigneronne vers des secteurs plus rémunérateurs (industrie, activité ferroviaire). Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, la viticulture lorraine, hormis dans le département de la Moselle, entame une nouvelle phase qui va la précipiter dans un profond et brutal déclin.
Une profonde crise plurifactorielle
5 Durant près d’un siècle, le vignoble lorrain enregistre une très forte réduction de ses surfaces : ainsi les départements de la Meurthe-et-Moselle et de la Meuse perdent respectivement 65 % et 85 % de leurs surfaces viticoles entre 1870-79 et 1910-19. L’intensité de cette régression est due à la conjonction de multiples causes qui accentuent le déclin. Outre la crise structurelle générale qui caractérise la viticulture française depuis 1907 touchée par une surproduction chronique et son lot d’arrachages, la production viticole lorraine subit de plein fouet la concurrence des vins de la France méridionale qui arrivent à bas prix et bénéficient d’une meilleure qualité et d’une image « patriotique ». À partir de 1908 et la fixation de l’aire d’appellation pour le champagne, les viticulteurs lorrains perdent également le débouché que leur offraient les négociants champenois. En 1919, c’est le marché allemand qui échappe aux viticulteurs mosellans.
6 Les vignerons lorrains ne disposant que de toutes petites exploitations se détournent de la viticulture, peu rémunératrice, vers des emplois de plus en plus nombreux dans le chemin de fer ou dans les usines. C’est le cas notamment dans le secteur de Thionville, où l’activité sidérurgique est jugée plus rémunératrice, et le processus d’urbanisation accélère le déclin viticole. En outre, la qualité médiocre des vins lorrains procure peu de revenus, réduit les débouchés et n’offre guère de possibilités de se réorienter vers des productions qualitatives. Le milieu vigneron lorrain apparaît bien fragile avec des exploitations minuscules, un parcellaire très émietté et la carence d’un négoce structuré et puissant (les marchés de l’armée lui échappent). Face à une telle fragilité, les crises dues aux maladies cryptogamiques (oïdium, mildiou) et au phylloxéra vont précipiter la viticulture lorraine dans une crise intense qui se prolonge durant le XXe siècle.
7 Malgré tout, quelques actions sont menées au début du XXe siècle pour tenter d’enrayer le déclin viticole : Léon Millot, ardent défenseur de la viticulture vosgienne, favorise la modernisation des techniques de production et diffuse un nouveau cépage hybride ; des agronomes allemands de la station de Laquenexy (Moselle) mettent au point un nouveau cépage qualitatif, l’auxerrois. Rien n’y fait : la viticulture lorraine semble se diriger tout droit vers une disparition inéluctable ; la Meurthe-et-Moselle et la Meuse perdent encore 74 % et 79 % de leurs surfaces viticoles entre 1910-2019 et 1940-1949.
Un vignoble actuel renaissant
Des initiatives qualitatives
8 Tout en poursuivant sa forte réduction en raison de l’abandon de la viticulture paysanne destinée à la consommation familiale ou locale, l’activité viticole lorraine va s’orienter vers une nouvelle voie qualitative fondée sur des zones de production de taille beaucoup plus modeste. Le grand vignoble lorrain largement étalé sur les principaux coteaux n’est plus ; lui succèdent quelques rares petits secteurs viticoles maintenus sur des terroirs favorables grâce à la pugnacité de ses vignerons et à la réputation locale de leurs vins.
9 Ce processus s’initie dès la fin de la Seconde Guerre mondiale ; dès 1946, les vins de Moselle sont classés en Vins Délimités de Qualité Supérieure (VDQS) et en 1951, les vins des Côtes de Toul (Meurthe-et-Moselle) bénéficient du même statut. La renommée du « petit gris » de Toul et des vins blancs de la Moselle est ainsi reconnue et offre de nouvelles perspectives commerciales vers un marché local fidèle à ces produits. Une marche vers la qualité est entamée avec la disparition des cépages hybrides et une réduction des surfaces en gamay remplacées par des cépages plus nobles comme le pinot noir ou l’auxerrois (Mathy, 1998). Ainsi la part des vins gris, bien connus mais de qualité aléatoire, dans la production touloise s’effrite au profit des vins blancs de meilleure qualité.
10 Pour asseoir cette nouvelle dynamique, des opérations foncières sont menées par la Société d’Aménagement des Friches et Taillis de l’Est (SAFE) afin de résoudre le problème de l’émiettement du parcellaire viticole qui entrave la modernisation des exploitations. L’action de quelques vignerons résolus à relancer une activité moribonde porte ses fruits ; c’est dans le Toulois que le renouveau viticole semble le plus visible avec une reprise des plantations (95 hectares en 1990, 108 hectares en 1997) concentrées dans quelques communes dans lesquelles la viticulture a retrouvé une place de choix sur les versants de la Côte de Meuse (Lucey et Bruley au nord de Toul, Bulligny au sud).
La mise en place d’indications géographiques pour la viticulture lorraine
11 Portés par cet élan, les viticulteurs du Toulois obtiennent en 1998 une reconnaissance officielle avec l’obtention de l’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) « Côtes de Toul » pour leurs vins gris, rouges et blancs. Celle-ci occupe 600 hectares disposés sur un mince liseré longeant la cuesta de la Côte de Meuse sur huit communes de Meurthe-et-Moselle (figure 2).
Figure 2 : Les aires des indications géographiques viticoles en Lorraine
Figure 2 : Les aires des indications géographiques viticoles en Lorraine
12 Le cahier des charges de l’AOC « Côtes de Toul » reflète bien l’orientation qualitative de la viticulture lorraine : les rendements sont limités (rendements maximums de 74 hl/ha pour les vins gris et blancs, de 54 hl/ha pour les rouges) et les cépages nobles sont privilégiés (l’auxerrois pour les blancs, le pinot noir pour les rouges, le gamay et le pinot noir pour les gris). La typicité des vins gris du Toulois est aussi reconnue avec son mode d’élaboration original par pressurage direct de la vendange fraîche. Aujourd’hui l’appellation « Côtes de Toul » compte 120 hectares répartis sur plus d’une vingtaine d’exploitations avec une douzaine de caves particulières, un grand propriétaire négociant et une coopérative située à Mont-le-Vignoble. Chaque année, deux à trois hectares de vignes supplémentaires sont plantés ce qui témoigne du dynamisme actuel de l’appellation.
13 La viticulture mosellane s’est orientée plus tardivement vers la voie qualitative, mais en 2011, elle obtient l’AOC « Moselle » pour ses vins blancs, rouges et rosés. À la différence des Côtes de Toul où prédomine le vin gris, la production porte majoritairement sur des vins blancs (75 % de la production), suivis par les rouges. L’encépagement montre une influence germanique bien affirmée : l’auxerrois, cépage local, domine (au moins 50 % de l’encépagement pour les vins blancs), mais sont également bien présents le gewurtztraminer, le riesling et le müller-thurgau ainsi que les pinots (noirs, blancs et gris). Comme le montre la figure 2, l’aire d’appellation est assez singulière puisque les 570 ha s’égrènent sur plus de 80 km avec trois noyaux : le Val de Sierck, en quasi-continuité avec le vignoble luxembourgeois (qui compte plus de 1 200 ha), la Côte de Moselle au sud de Metz (la partie principale) et un petit îlot sur la cuesta infraliasique de la vallée de la Seille à Vic-sur-Seille. Le dynamisme de l’AOC « Moselle » est remarquable : si en 1984, ne subsistaient que 3 hectares de vigne ce sont aujourd’hui 65 ha avec 18 producteurs.
14 La viticulture lorraine compte un troisième signe d’identification de la qualité et de l’origine (SIQO) avec l’Indication Géographique Protégée « Côtes de Meuse » pour ses vins blancs, rouges et rosés. Cette dernière, acquise en 2011, regroupe quinze communes du département de la Meuse situées sur le talus des Côtes de Meuse qui porte près de 40 hectares de vignes (figure 2). La mise en place de SIQO viticoles contribue très largement au renouveau de la tradition viticole en Lorraine (Fassier-Boulanger, 2012) et le dossier en projet pour une IGP « Crémant de Lorraine » qui couvrirait un vaste territoire, en est une illustration.
Le nouveau visage des vignobles lorrains : la transition viticole en cours ?
De nouveaux itinéraires et figures chez les viticulteurs lorrains
15 La renaissance des vignobles lorrains repose sur l’apparition de nouveaux profils parmi les viticulteurs. La figure du vigneron-ouvrier travaillant dans les usines toutes proches tend peu à peu à disparaître au profit de personnes aux itinéraires professionnels de plus en plus variés. Des enfants ont repris les domaines viticoles familiaux, mais en optant pour une modernisation et une extension des exploitations ; bénéficiant d’un foncier difficilement accessible car très émietté et de leur connaissance des réseaux locaux, ils ont largement contribué au dynamisme des vignobles toulois, puis mosellans. Toutefois, ces derniers ont aussi profité de l’installation de nouveaux venus. En se fondant sur l’exemple de l’AOC « Moselle », ces néo-viticulteurs proviennent d’autres régions viticoles : le Beaujolais, pour les propriétaires du principal domaine de l’appellation, la Champagne pour un domaine près de Metz. Ils sont aussi issus de divers milieux professionnels : infirmière, éducateurs spécialisés, agent immobilier, ingénieur… Les femmes sont désormais bien présentes dans le milieu viticole lorrain qu’elles contribuent à dynamiser et à diversifier.
16 Ce milieu viticole renouvelé opte pour des pratiques plus respectueuses de l’environnement et les domaines en agriculture biologique ou biodynamiques sont aujourd’hui très bien représentés : plus de la moitié des vignes de l’appellation « Moselle » sont ainsi travaillées selon les critères de l’agriculture biologique.
17 La viticulture lorraine s’oriente également vers l’œnotourisme et l’accueil au caveau. En raison de la faiblesse des volumes produits et d’une forte demande locale, les viticulteurs s’intègrent majoritairement dans des circuits courts en direction du secteur de la restauration et d’une clientèle fidèle. En outre, les voisins luxembourgeois et allemands offrent des perspectives très prometteuses pour les ventes et les activités de loisirs ou touristiques en lien avec la viticulture. Des routes des vins ont été mises en place en Moselle et dans le Toulois et l’accueil au caveau se généralise.
Portrait d’une nouvelle viticultrice de l’AOC Moselle :
Son exploitation accueille de nombreux visiteurs provenant des régions voisines (Lorraine, Luxembourg, Allemagne) dans les locaux devenus trop exigus si bien qu’elle a un projet de construction d’un nouveau chai et d’une structure d’accueil en restauration et hébergement. Elle tient à ancrer son activité de viticultrice dans le tissu local ; ainsi, elle participe à l’élaboration d’un plan de paysage dans son intercommunalité, elle n’emploie que de la main-d’œuvre locale ou fait appel à un propriétaire de chevaux du village pour labourer son vignoble.
Un contexte territorial très favorable pour la viticulture
18 La viticulture lorraine, malgré la petitesse des superficies, bénéficie d’un soutien solide et constant de la part des collectivités territoriales (Région, conseils départementaux…) : elle est associée aux projets et politiques événementiels et touristiques et la création d’une « route des vins de Moselle » en 2013 prolonge l’obtention de l’AOC Moselle et cherche à construire une démarche de découverte et d’œnotourisme. De nombreux viticulteurs récemment installés ont pu profiter d’une aide substantielle des collectivités. Ainsi le dernier vigneron installé à Vic-sur-Seille a reçu un soutien du Conseil Départemental de la Moselle pour acquérir un local transformé en chai. La Chambre Régionale d’Agriculture du Grand-Est est également un partenaire pour la viticulture lorraine en participant à de multiples manifestations et actions en sa faveur ou en accompagnant les milieux viticoles dans leur développement. Ces derniers ont également su tisser des liens avec les viticulteurs voisins du Luxembourg et de l’Allemagne mosellane en développant une structure de coopération « Terroir Moselle ». Cette démarche transnationale, unique en Europe, regroupe les producteurs de quatre appellations (« Côtes de Toul » et « Moselle » pour la France, « Moselle luxembourgeoise » pour le Grand-Duché et « Mosel » pour les länder de Rhénanie-Palatinat et de Sarre) ainsi que les acteurs institutionnels du tourisme afin de faire découvrir les vins et les terroirs mosellans
19 La culture de la vigne occupe une place bien particulière dans les représentations régionales : elle y symbolise une méridionalité dans la situation viticole la plus septentrionale de France et elle témoigne d’un passé agraire révolu. Le positionnement géographique explique ainsi les destins opposés des vignobles dans l’axe mosellan : situé au Nord d’un territoire national plus méridional, le vignoble lorrain ne bénéficie pas de l’avantage relatif que possède la viticulture en Rhénanie-Palatinat, placée au Sud de l’espace allemand. La dimension patrimoniale et identitaire joue un rôle fondamental dans la forte valorisation accordée aux rares mais précieux paysages de la vigne ou aux nombreux vestiges de l’héritage viticole comme le bâti en pierres sèches ou murgers, les « pierres vignottes » ou les innombrables sentes. Des projets de territoire mobilisent les paysages et les héritages viticoles considérés comme des leviers hautement appréciés par les sociétés locales. Ainsi la communauté de communes de Mad-et-Moselle (Meurthe-et-Moselle) a mis en place un plan de paysage dans lequel la viticulture joue un rôle majeur pour ses promoteurs. Dans le même esprit, la requalification du plateau militarisé du Mont Saint-Quentin par la communauté d’agglomération de Metz Métropole inclut un volet de développement des activités agricoles et viticoles sur 75 hectares (sur les 700 ha que compte le site) au cœur de la « route des vins de Moselle ». De manière plus réduite, la commune de Laneuveville-sous-Monfort (Vosges), avec l’aide d’une petite coopérative viticole, tente de relancer la viticulture locale que l’on croyait défunte avec la production d’un « vin bleu » bien singulier. La mobilisation du patrimoine paysager et du cépage local (le « Léon-Millot ») constitue le fondement de cette action territoriale.
Des limites difficiles à surmonter
20 Cependant, la viticulture lorraine rencontre des difficultés qui entravent sérieusement son renouveau. En premier lieu, l’accès au foncier demeure un problème majeur. Certes, les terres disponibles et susceptibles de porter des vignes en aire d’appellation ne manquent pas, mais les parcelles ont des surfaces très réduites (bien souvent quelques dizaines d’ares) et appartiennent à de multiples propriétaires, très réticents à les vendre ou à les louer. Cette rétention foncière et l’émiettement parcellaire constituent un obstacle considérable pour le développement des exploitations viticoles ou l’installation de nouveaux producteurs.
21 En raison de la faiblesse de l’activité, la filière viticole lorraine est très réduite et offre moins de services destinés aux vignerons que dans les régions voisines d’Alsace ou de Champagne. Ainsi les viticulteurs locaux doivent s’approvisionner auprès de pépiniéristes ou de prestataires de services en Alsace, en Bourgogne ou au Luxembourg.
22 Pour finir, l’urbanisation représente un sérieux problème puisque les principaux vignobles lorrains s’intègrent dans les aires urbaines de Nancy-Toul et de Metz dans lesquelles les villages viticoles correspondent souvent à des secteurs très attractifs. Ce contexte périurbain accentue les obstacles à l’accès au foncier.
Conclusion
23 Après un déclin brutal et quasi total, la viticulture lorraine présente un net renouveau, fruit d’une volonté farouche de préserver une activité et des paysages considérés comme un patrimoine remarquable. Cette renaissance s’appuie sur de multiples initiatives dont la mise en place de SIQO constitue une reconnaissance incontestable et un levier de développement efficace. La viticulture lorraine dispose de sérieux atouts : la demande locale pour ses vins est forte, ses paysages sont largement valorisés, les surfaces des aires d’appellation offrent de belles perspectives pour une extension du vignoble et l’activité viticole bénéficie du soutien des acteurs locaux dans des projets de territoire. En outre, le changement climatique contemporain permet des conditions plus favorables pour la culture de la vigne en Lorraine et la qualité de ses vins. L’amélioration qualitative repose aussi sur de nouvelles pratiques viticoles développées au sein d’un milieu professionnel renouvelé. La viticulture lorraine se positionne ainsi dans des processus en lien étroit avec différents axes de la transition : des méthodes plus respectueuses de l’environnement, une orientation vers les circuits courts et la demande locale, l’intégration dans des politiques paysagères et des projets de territoires pour contenir la périurbanisation… Cependant, ce nouvel essor viticole rencontre quelques difficultés à ne pas négliger. Le grand vignoble lorrain a bien disparu ; il faut désormais concevoir une viticulture lorraine plus modeste, mais plus qualitative qui peut participer à la valorisation d’une région dont le déficit en termes d’image demeure problématique.
Bibliographie
- Robert Chapuis, La renaissance d’anciens vignobles français disparus, L’Harmattan, 2016.
- Sylvaine Fassier-Boulanger, Le rôle des AOC dans le renouveau du vignoble lorrain. Amorce d’une valorisation délicate à mettre en œuvre, in Bernard Bodinier, Stéphanie Lachaud et Corinne Marache (éd.), L’univers du vin, Presses universitaires de Rennes, pp. 107-122, 2015.
- Jean-Pierre Husson, La vigne dans l’agglomération de Nancy, de l’objet relique au projet de naturation, Revue Géographique de l’Est, vol. 44, 2004.
- Martine Maguin, La vigne et le vin en Lorraine, XIVe-XVe siècles, Presses Universitaires de Nancy, 1982.
- Arnaud Mathy, Les paysages du vignoble des Côtes de Toul, expression des mutations récentes, Revue Géographique de l’Est, vol. 38, 1998.
- Denis Mathis, Géohistoire du vignoble du Saulnois – Héritage ou renaissance d’un terroir viticole, Territoires du vin, n° 4, 2012.
- Xavier Rochel et al., Quelles sources cartographiques pour la définition des forêts anciennes ?, Revue Forestière Française, n° 64-1, 2018.