Article de revue

La Haute-Marne, dynamiques industrielles et industrie en milieu rural

Pages 135 à 141

Citer cet article


  • Ricard, D.
(2016). La Haute-Marne, dynamiques industrielles et industrie en milieu rural. Pour, 229(1), 135-141. https://doi.org/10.3917/pour.229.0135.

  • Ricard, Daniel.
« La Haute-Marne, dynamiques industrielles et industrie en milieu rural ». Pour, 2016/1 N° 229, 2016. p.135-141. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-pour-2016-1-page-135?lang=fr.

  • RICARD, Daniel,
2016. La Haute-Marne, dynamiques industrielles et industrie en milieu rural. Pour, 2016/1 N° 229, p.135-141. DOI : 10.3917/pour.229.0135. URL : https://shs.cairn.info/revue-pour-2016-1-page-135?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pour.229.0135


Notes

  • [1]
    Départements les plus industriels en 2013 : Ain (1er avec 22,4 % des actifs dans l’industrie, hors BTP), Jura (21,7 %), Vendée (21,6 %), Haute-Saône et Mayenne (21 %), Doubs (20,7 %), Drôme, Eure et Ardennes (20,5 %), Vosges (20,4 %), Haute-Loire (20,3 %), Orne (19,5 %), Sarthe (19,3 %) et donc, au 14ème rang, la Haute-Marne, avec 19,2 %.
  • [2]
    5 827 emplois pour les trois communes centres.
  • [3]
    La coutellerie cisellerie nogentaise n’a pas su prendre le virage de l’industrialisation et est passée de 1 750 emplois en 1975 à une bonne centaine aujourd’hui (Ricard, 2015).

1La Haute-Marne s’inscrit dans la « diagonale du vide » surtout connue pour ses faibles densités, le recul démographique et une forte emprise de l’agriculture. C’est aussi un département industriel au regard de la part des emplois considérés dans l’emploi total. Fortement rurale, cette industrie est riche d’enseignement car elle renvoie à la fois à un passé industriel de premier plan, à la crise structurelle frappant l’industrie française contemporaine, mais aussi à des dynamiques récentes révélatrices de la capacité d’adaptation de certains secteurs d’activités et de certains territoires à l’heure de la globalisation de l’économie.

L’état des lieux : une vraie présence industrielle

2Déterminer le caractère industriel d’un territoire passe, au moins pour partie, par l’approche statistique, avec cependant un biais majeur : presque partout en France, cet emploi recule depuis quarante ans. Tel est le cas en Haute-Marne où les effectifs industriels sont passés de 22 144 début 1990 à 13 664 début 2015 : 38,3 % de perte en un quart de siècle (INSEE) ! Comment parler alors de dynamique industrielle ? Toutefois, le recul est grossièrement comparable à celui que l’on observe au niveau national et la Haute-Marne a ainsi maintenu ses positions dans le concert français : c’est le quatorzième département le plus industriel selon la part des effectifs relevant de ce secteur d’activité (19,2 % en 2013), au sein d’un classement totalement renouvelé depuis l’après-guerre [1]. Au-delà des chiffres, la Haute-Marne présente une double spécialisation très affirmée, à la fois territoriale et productive, héritée de l’histoire et consolidée avec le temps.

3Saint-Dizier (30 000 habitants) et les vallées de la Marne et de la Blaise sont le domaine de la métallurgie, surtout de la fonderie, même si l’on y trouve d’autres activités importantes comme la construction mécanique (tracteurs, pelles mécaniques…). C’est une région en crise où l’emploi a fondu depuis trente ans, à tel point qu’à Saint-Dizier même, ville de grande tradition industrielle, cette activité n’occupe plus que 17,9 % des actifs (INSEE, 2012).

4Le centre de la Haute-Marne est quant à lui le domaine de la forge, héritage d’une importante tradition coutelière née à Langres au XVIIe siècle (Savouret, 1983). Cette coutellerie cisellerie a largement périclité de nos jours, laissant la place à d’autres secteurs industriels souvent très dynamiques : prothèses orthopédiques, instruments de chirurgie, forge d’aluminium… Si Chaumont demeure une ville administrative (8,6 % d’actifs dans l’industrie), Nogent est le prototype de la petite cité industrielle (52,1 % d’actifs !), à mi-chemin entre ville et campagne.

5Au Sud, le Bassigny, dépourvu de vraie tradition industrielle, ne s’est développé qu’à partir des années 1960. Le mouvement y a toutefois été si fort que la commune de Langres compte 27,3 % d’actifs industriels en 2012, une fois et demi plus qu’à Saint-Dizier (INSEE) !

Une industrie à la dimension rurale affirmée

6Comment analyser la localisation des emplois industriels en Haute-Marne ? D’un côté, Saint-Dizier, Chaumont et Langres concentrent 6 097 emplois [2], auxquels s’ajoutent 2 922 postes dans les six autres unités urbaines du département : 59,1 % de l’emploi industriel est donc en ville. Autre lecture : le milieu rural en abrite 40,9 %… Ajoutons que plusieurs communes classées urbaines apparaissent souvent, aux yeux du géographe, comme de gros bourgs ruraux où l’usine permet certes de rapidement dépasser les 2 000 habitants, mais sans que le caractère urbain ne soit réellement affirmé, comme à Wassy/Brousseval (827 emplois industriels pour 3 763 habitants), Montier-en-Der (131 emplois pour 2 808 habitants), Chalindrey (154 emplois pour les 3 635 habitants de cet important nœud ferroviaire), ou Bourbonne-les-Bains (2 225 habitants), voire à Nogent, d’autant plus que ses 3 957 habitants se partagent entre deux bourgs distincts (Nogent et Nogent-le-Bas) et trois villages fusionnés en 1972. On rejoint là toute la question des limites entre le rural et l’urbain ! Considérons au final qu’au moins un emploi sur deux relève de l’industrie rurale.

Carte n° 1

Localisation de l’emploi industriel en Haute-Marne en 2012

Description de l'image par IA : Carte régionale avec cercles rouges indiquant emplois industriels.

Localisation de l’emploi industriel en Haute-Marne en 2012

7Cette industrie s’appuie sur une grande profondeur historique, diverses strates successives d’activités et d’implantations localisées ayant forgé la géographie actuelle.

8La première strate, décisive, renvoie à la métallurgie, sous l’impulsion des ordres religieux (XIIe siècle), de l’aristocratie, d’artisans spécialisés porteurs de savoir-faire (coutellerie…) et enfin, à partir du XVIIIe siècle, de maîtres de forges (Collectif, 1997). Cette métallurgie se développa au sein d’économies traditionnelles très soumises aux potentialités du milieu naturel, avec donc une bonne dose de déterminisme géographique et des implantations largement rurales. Elle profitait de gisements de fer abondants, faciles à exploiter et souvent qualitatifs (Poissons…), de l’eau des rivières donnant la force motrice et de vastes forêts fournissant le charbon de bois. Une métallurgie rudimentaire s’installa ainsi le long des cours d’eau puis se modernisa progressivement, surtout au XIXe siècle, en passant peu à peu au charbon de terre. Elle dut cependant faire face, à partir de 1880, à la concurrence de la sidérurgie lorraine, qui va rapidement l’évincer du marché national.

9Cette métallurgie était orientée au Nord vers la fonderie et s’installa à la fois en ville, (Saint-Dizier) et à la campagne, dans les vallées de la Marne et de la Blaise. Plus au Sud, on misa davantage sur les savoir-faire associés au forgeage, grâce aux artisans couteliers qui, expulsés de Langres au XVIIe siècle car jugés trop bruyants, essaimèrent dans tout le Bassigny, surtout à Nogent où ils se spécialisèrent dans la cisellerie (Savouret, 1983).

10Une seconde strate renvoie à la transformation des produits agricoles, avec un ancrage rural souvent affirmé, mais des parcours très différenciés selon que l’on s’appuie sur les céréales ou sur le lait, les deux grandes productions locales. On vit ainsi émerger, après la dernière guerre, quelques fromageries industrielles (emmental, pâtes molles), sans oublier la fabrication de glaces, à Saint-Dizier. L’évolution fut différente dans le secteur céréalier, puisque le département, au potentiel agronomique et climatique assez limité, passa rapidement sous la domination des Marnais, bien plus avantagés par la nature (sols de craie, faible altitude…) et qui investirent avec force dans l’agro-alimentaire. Dès lors, la Haute-Marne n’abrite aucun outil de transformation et est devenue un réservoir de matières premières (blé, orge, colza…), stockées dans d’énormes silos (Bologne…) avant d’être valorisées dans la Marne (Pomacle, Bazancourt…) ou en Meuse (Bras-sur-Meuse).

11La troisième strate ne remonte qu’aux années 1960 et résulte des investissements réalisés à Langres dans un contexte de décentralisation industrielle. On développe alors plus particulièrement l’injection plastique, le travail du caoutchouc et les technologies liées à l’étanchéité, le tout au service du marché de l’automobile. C’est le domaine des équipementiers automobiles.

12L’industrie du département s’appuie donc sur des racines anciennes, avec une dimension rurale souvent très marquée.

Dynamiques locales et capacité d’adaptation

13Caractériser l’industrie haut-marnaise contemporaine demeure délicat au vu d’indicateurs souvent contradictoires.

14D’un côté, les effectifs baissent, structurellement, fortement, avec parfois des accélérations dans le repli, comme suite à la crise récente quand on passe de 16 089 emplois industriels fin 2008 à 14 471 deux ans plus tard, soit un recul de 10 % en deux ans ! 15,7 % des emplois avaient déjà disparu entre fin 1990 et fin 1993… Ce déclin s’explique d’abord par les gains de productivité propres à l’industrie. Il renvoie aussi aux difficultés structurelles de cette activité en France et a été accentué par les difficultés spécifiques de la coutellerie [3] et de la construction mécanique. Ainsi, l’usine de tracteurs International Harvester de Saint-Dizier, qui eut jusqu’à 2 000 salariés dans les années 1980, a changé maintes fois de propriétaires avant d’être reprise par le chinois Yto en 2011. Elle n’a plus que 186 emplois et une activité limitées aux seules transmissions, le montage des tracteurs ayant cessé en 1997.

15En parallèle, la Haute-Marne abrite de vraies dynamiques, positives, qui mêlent souvent ancrage territorial, forte dimension rurale et spécialisations réussies.

Tab. 1

Les grosses fonderies de la Haute-Marne

Tableau comparatif des entreprises avec localisation, origines, effectifs et activités principales.
Entreprise Localisation Origines Emploi Activités principales Aciérie Hachette et Driout Saint-Dizier Entreprise familiale, 1869 500 salariés 4 usines et 650 salariés dans la région Fonderie d’acier : énergie, pompes, robinetterie, ferroviaire, mines … Fonderie de Saint-Dizier Saint-Dizier Entreprise familiale (1860) aujourd’hui aux mains d’actionnaires individuels 55 salariés Pièces de fonderie FOCAST Saint-Dizier Créée en 1937, autonome de IH depuis 1995, groupe belge Ogepar 180 salariés Pièces de tracteurs, de moteurs… Ferry Capitain (Forges de Bussy) Vecqueville Entreprise familiale, 1831 430 salariés Groupe CIF (1 200 salariés, 6 usines en France, 1 en Allemagne) Pièces de grande taille (couronnes, engrenages, mécanique lourde…) GHM Sommevoire et Wassy Entreprise familiale, 1840 (fonderie d’art à l’origine) 800 salariés 3 usines : Wassy, Sommevoire et Mirecourt (54) Éclairage public et mobilier urbain Fonderie de Brousseval et Montreuil Brousseval Entreprise familiale, 1830 Éléments d’adduction d’eau (SOVAL), pièces pour le ferroviaire, l’agricole, la mécanique générale…

Les grosses fonderies de la Haute-Marne

Sources : Enquêtes personnelles, sites Internet des sociétés.

16En aval de Joinville, la vieille métallurgie traditionnelle a laissé quelques grosses PME qui ont résisté à la crise en misant sur l’expression de savoir-faire particuliers et l’innovation/modernisation (Gilardot, 2014). Ces affaires, encore contrôlées par des descendants des maîtres de forge, sont presque toutes liées par des relations familiales, mais agissent de manière très individuelle. Historiquement spécialisées dans la fonderie, elles développèrent souvent des savoir-faire de haut niveau, dont la fonte d’art fut la plus belle expression (fontaines Wallace de GHM, statues du Val d’Osne…). Majoritairement rurales, elles ont évolué en s’orientant souvent vers la fabrication de pièces techniques à forte valeur ajoutée, comme Ferry Capitain, un des leaders mondiaux sur le créneau des couronnes dentées de grand diamètre (marché minier, cimenteries…) ou la fonderie d’acier Hachette et Driout.

17À Chaumont et Nogent, la dynamique est à la fois individuelle et collective. Elle s’appuie sur les savoir-faire forgerons (Gilardot, 2013) et a été stimulée par l’action de quelques entrepreneurs novateurs ayant recherché de nouveaux créneaux qui se sont avérés très porteurs (Berton, 2002). Landanger aborde ainsi, dès 1948, la fabrication d’instruments médicaux qu’il propose directement aux chirurgiens en court-circuitant les revendeurs qui contrôlaient alors ce commerce, puis se lance, vers 1970, dans la fabrication de prothèses articulaires. Ce créneau est également investi à partir de 1980 par B. Marle, fils d’un artisan coutelier d’Odival. Résultat : la région est devenue un pôle mondial de référence pour la fabrication d’implants articulaires ! D’autres affaires ont misé avec succès sur le forgeage de l’aluminium pour l’aéronautique (Forges de Bologne, Forgeavia…) (Ricard, 2015). Ces forgerons chaumontais et surtout nogentais se sont engagés dans une dynamique collective, inconnue vers Saint-Dizier, qui a abouti à la création du cluster Nogentech, devenu le pôle européen des implants orthopédiques et d’instrumentation médicale Prothésis Valley Sud-Champagne, qui regroupe une dizaine d’entreprises œuvrant dans ce secteur d’activité.

18L’industrie langroise doit aussi beaucoup à l’action de quelques familles : les Burelle, fondateurs de Plastic Omnium, qui construisirent ici deux usines dès les années 1960 et les Elring, des Allemands qui accompagnèrent le développement de PROCAL, société revendue en 1993 à Freudenberg, une autre grosse PME rhénane. L’essaimage industriel a été limité mais réel, toujours centré sur l’équipement automobile et/ou la plasturgie, avec 3 P (Produits Plastiques Performants), également créée dans les années 1960 sous l’impulsion des Burelle (150 salariés), et Magna, un gros équipementier spécialisé dans l’étanchéité des pare-brises et installé à Heumes en 1995 (150 salariés).

19L’agro-alimentaire a aussi enfanté plusieurs affaires importantes, majoritairement situées à la campagne, et qui doivent là aussi beaucoup à quelques entrepreneurs locaux. À Saint-Dizier, les Ortiz développèrent une importante unité de fabrication de glaces vendues sous la marque Miko, cédée à Unilever en 1994. Aux marges du Bassigny, Illoud est le village d’origine de la famille Bongrain, aujourd’hui l’un des géants mondiaux de l’industrie fromagère. Près de quatre cents salariés y fabriquent le Caprice des Dieux. La coopérative SODIAAL exploite de son côté une grosse fromagerie à emmental à Peigney (Nord de Langres) et un important site de découpe et préemballage à Montigny-le-Roi, créé par les frères Dubuy, des novateurs en la matière. Les deux sites emploient respectivement deux cents et deux cent cinquante personnes et valorisent aujourd’hui la marque Entremont.

Conclusion

20L’industrie haut marnaise, si elle demeure en proie à la crise et au recul des effectifs, affiche donc une vraie dynamique, dans le cadre d’une activité où la dimension rurale est importante.

21Elle s’appuyait jadis très largement sur les ressources locales (minerai, eau, lait…) mais, l’accès aux matières premières n’étant plus aussi discriminant de nos jours, c’est plutôt le facteur humain qui joue une place centrale, à travers la main d’œuvre locale, détentrice de vrais savoir-faire (forge, fonderie…), d’une certaine culture ouvrière et des entrepreneurs qui ont souvent montré de grandes capacités d’adaptation. Tout cela a permis à cette industrie d’aborder de nouveaux marchés : prothèses, instruments de chirurgie, engrenages XXL, pièces forgées en aluminium, fromages à marque commerciale… Cette dynamique d’ensemble est assez souvent de nature individuelle, propre à chaque entreprise, mais elle a pu intégrer une vraie dimension collective, au centre du département où a émergé le cluster Nogentech.

22Dans l’ensemble, la montée en gamme, la recherche de valeur ajoutée et l’innovation ont permis de compenser tout ou partie des handicaps structurels de ces territoires en bonne partie ruraux : des milieux de faible densité aux aménités très relatives, l’éloignement des métropoles, un évident déficit d’image, la rareté de la main-d’œuvre qualifiée dans un territoire qui perd des habitants.

Bibliographie

  • Berton J. (Ed.), 2002 – 101 figures haut-marnaises, 190 p.
  • CERAMAC, 2015 – Évaluation ex post de la politique de développement local 2003-2013 du Pays de Chaumont et prospective territoriale pour la définition des axes de la future charte de développement du territoire, 304 p.
  • Collectif, 1997 – La métallurgie en Haute-Marne du Moyen Âge au XXe siècle, Association pour la valorisation des atouts culturels de Champagne-Ardenne, 310 p.
  • Gilardot E. (Ed.), 2013 – Fonderies en Haute-Marne, une aventure humaine, 152 p.
  • Gilardot E. (Ed.), 2014 – Cœur de forge, 174 p.
  • Région Champagne-Ardenne, 2013 – Champagne-Ardenne industries, sous-traitance & cotraitance 2013/2014, 296 p.
  • Ricard D., 2015, Les dynamiques industrielles en Pays de Chaumont (Haute-Marne). De la tradition artisanale coutelière aux implants chirurgicaux et au Cluster Nogentech, Revue Géographique de l’Est (en ligne), vol. 55/n° 3-4.
  • Savouret Ph., 1983 – La coutellerie nogentaise au XIXe siècle, Guéniot éd., Langres, 222 p.

Date de mise en ligne : 08/12/2016

https://doi.org/10.3917/pour.229.0135