Article de revue

Égalité de genre en agriculture et logiques familiales

Pages 101 à 106

Citer cet article


  • Ramseyer, M.
  • et Guétat-Bernard, H.
(2014). Égalité de genre en agriculture et logiques familiales. Pour, 222(2), 101-106. https://doi.org/10.3917/pour.222.0101.

  • Ramseyer, Mickaël.
  • et al.
« Égalité de genre en agriculture et logiques familiales ». Pour, 2014/2 N° 222, 2014. p.101-106. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-pour-2014-2-page-101?lang=fr.

  • RAMSEYER, Mickaël
  • et GUÉTAT-BERNARD, Hélène,
2014. Égalité de genre en agriculture et logiques familiales. Pour, 2014/2 N° 222, p.101-106. DOI : 10.3917/pour.222.0101. URL : https://shs.cairn.info/revue-pour-2014-2-page-101?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pour.222.0101


Notes

  • [1]
    Mickaël Ramseyer, 2012, Mémoire master EGALITES « Des processus agro-socio-économiques genrés à l’égalité réelle d’accès des femmes et des hommes à la production viti-vinicole.- cas du Beaujolais viticole », Lyon 2, sous la direction de Mme Hélène Guétat-Bernard.
  • [2]
    « L’égalité formelle » entre les femmes et les hommes répondant au problème principal du « handicap » des femmes et avec pour objectif l’adaptation des femmes au marché économique libéral ; « l’égalité dans la différence » avec comme problème principal « la masculinisation de la sphère professionnelle » et une forme d’intervention visant à la revalorisation du féminin ; « l’égalité substantielle » ou réelle qui, constatant un partage inégal du pouvoir, œuvre pour un changement des règles du jeu (S. Blanchard, 2011).

L’égalité formelle des femmes et des hommes en milieu agricole : rendre le travail des aides familiaux visibles pour le modèle économique libéral

1Trois conceptions de l’égalité (Blanchard, 2011 d’après Giraud 2002) cohabitent aujourd’hui [2].

2« Depuis les années 1950, le milieu agricole a renforcé le pouvoir de contrôle de la gestion des itinéraires techniques agricoles par deux principaux moyens : l’affermage des terres et la moto-mécanisation de son outil de production. » Cela a favorisé un phénomène d’aspiration verticale des terres disponibles, transférables aisément par fermage, et une disparition progressive des exploitations agricoles les moins rentables (Cochet, 2008).

3Dans ces mouvements de logiques d’agrandissement, l’exploitation agricole est le pilier central. Or en France, l’exploitation agricole est majoritairement familiale. En son sein, des mouvements sociaux et sociétaux ont petit à petit promu l’égalité formelle entre les femmes et les hommes. Le modèle familial français depuis les années 1950, avec la notion de « chef de famille » renvoyant au modèle du « male-breadwinner » a été revisité dans le monde agricole avec la notion de « chef d’exploitation ». Ce modèle a une connotation particulière puisqu’il réunit à la fois l’idée du chef de famille (domaine de la vie privée) et du chef d’entreprise (domaine de la vie professionnelle). Cette notion de chef d’exploitation est instaurée par la loi d’orientation agricole de 1960-1962, qui insère dans le Code Rural le modèle de l’exploitation agricole à 2 actifs « l’agriculteur et sa femme ». On considère alors les femmes et épouses, au même titre que leurs enfants, comme des « aides familiaux », par rapport à leur conjoint « chef d’exploitation » (Barthez, 2005). Les femmes étaient ainsi « sans profession », en situation de handicap par rapport à leurs homologues masculins (Blanchard, 2011), et reléguées au monde domestique. On constatait même une relation de dépendance forte à la lignée, avec des belles-mères demandant à leur bru de respecter les codes familiaux dans lesquels la jeune épouse s’immisçait. La complémentarité des sexes dans la division des tâches agricoles était alors de mise, avec des espaces délimités dans les villages et la maisonnée (Barthez, 2005). Cependant, et contre les idées reçues, les femmes participaient aux tâches agricoles, notamment lors de pics d’activités comme les labours et semis, les moissons ou l’entretien des parcelles cultivées par le désherbage, ou encore, dans le contexte du vignoble beaujolais, le liage ou encore l’agrafage des vignes. Suite à la moto-mécanisation des techniques de production dans le but d’augmenter la productivité de leur travail, et en lien avec la politique de vulgarisation d’une agriculture rentable fondée sur une logique familiale de production, les exploitations familiales agricoles ont peu à peu transféré aux engins agricoles les tâches traditionnellement destinées aux enfants et aux femmes. Les épouses se sont alors souvent retrouvées reléguées exclusivement à l’environnement domestique.

4Les premières contestations du modèle de l’exploitation familiale comme « l’exploitation de la famille », c’est-à-dire celle des aides familiaux par le chef d’exploitation, sont émises par les jeunes fils d’agriculteurs (Barthez, 2005). Ils souhaitent une rémunération de leur travail et un pouvoir de « responsabilité dans les décisions de production en prévision de leur futur rôle de chef d’exploitation » (Barthez, 2005). Le statut « d’associé d’exploitation » est ainsi créé en 1973, mais n’a que peu de retentissement. En revanche, c’est le développement des groupements agricoles d’exploitations en commun (GAEC) qui s’impose à partir des années 1970, (Barthez, 2005). Ces structures ne sont envisagées que dans une logique de transmission du patrimoine « père-fils ou mère-fils » (Cochet, 2008). Les épouses sont maintenues dans leur condition d’aides familiaux et en pratique, les filles étant socialisées en priorité pour la gestion de la vie domestique, les GAEC père-fille ou mère-fille ne se développent guère (Barthez, 2005). Dans le contexte viticole, l’enjeu d’obtentions de subventions de la Politique agricole commune (PAC) n’ayant pas lieu d’être, ces GAEC ne sont pas développés.

5Beaucoup de jeunes femmes, refusant la vie domestique agricole que leurs parents leur assignent, quittent alors le monde agricole, rejoignent les villes et épousent des non-agriculteurs ; c’est ce qu’on appelle l’exode rural féminin. En France en 1970, pour 368 000 aides familiaux masculins, il n’y a que 179 000 aides familiaux féminins. On peut aussi le comprendre en termes de coût d’opportunité du travail. La moto-mécanisation aidant, la main-d’œuvre féminine devient de moins en moins « rentabilisable ». Invalidant ainsi la « stratégie de perpétuation de la lignée et la consolidation du patrimoine », elles créent par leur absence un phénomène de célibat masculin en agriculture important dans les campagnes françaises (Barthez, 2005).

6Les femmes en agriculture encore présentes sur les exploitations, encouragées par le développement des mouvements féministes des années 1970, se mettent en quête d’une reconnaissance professionnelle égale. Étant donné que leur main-d’œuvre est de moins en moins requise dans le monde agricole, elles décident soit de se diriger vers le salariat extérieur à l’exploitation familiale (Cochet, 2008), en devenant ainsi « épouse d’agriculteur active » (Barthez, 2005) ; soit de lutter pour leur droit à exploiter la terre au même titre que leur mari chef d’exploitation et à avoir un regard sur les comptes de l’exploitation. Elles dénoncent alors la soi-disant complémentarité, et révèlent les relations de domination entre époux. Elles revendiquent ainsi l’accès à des « compétences techniques » pour sortir de leur simple statut marital (Barthez, 2005).

7Allant en ce sens, la loi d’orientation agricole de 1980, qui établit le statut de l’agricultrice « co-exploitante », reconnaît ainsi le statut de l’épouse d’exploitant, avec l’assise d’une identité professionnelle égale à celle de son mari. Mais l’acquisition de ces droits est toujours fondée sur le postulat du mariage, et sur l’entente au sein du couple : « l’épouse agricultrice » ou « métier de couple » (Barthez, 2005). Plus récemment, la loi d’orientation agricole de 1999 instaurant le statut de « conjoint collaborateur », assurant à l’épouse une reconnaissance professionnelle et une protection sociale, reste dans le même registre.

8Il faut attendre la création en 1985 de l’entreprise agricole à responsabilité limitée (EARL), autorisant juridiquement les époux à être les seuls associés de l’exploitation (à la différence des GAEC jusqu’à récemment). À l’origine, ces sociétés servaient « à limiter la responsabilité financière des associés en cas de faillite de l’entreprise » (Barthez, 2005). Mais une autre conséquence importante de cette mesure est la possibilité pour les épouses de s’associer à leur mari en tant qu’actionnaire à parts égales, et non plus en tant qu’épouses. Les EARL permettent aux femmes de devenir « épouse chef d’exploitation, coassociée à leur mari » (Barthez, 2005). La dernière possibilité en date est de créer des GAEC entre époux qui permet à deux conjoints d’être co-exploitants et de reconnaître à part entière la qualité professionnelle de l’épouse dans une exploitation agricole. Ce système favorise la « transparence » c’est-à-dire la reconnaissance d’une double part pour les aides de la PAC, contrairement à l’EARL, qui n’associe qu’une part d’aides quel que soit le nombre de personnes travaillant sur l’exploitation agricole.

L’égalité dans la différence pour les femmes et les hommes en agriculture: revaloriser les savoirs « féminins »

9Dans un contexte de prix élevés, avec une hausse du coût des intrants pétrochimiques, émergent des formes alternatives au modèle du « tout chimique » : agriculture raisonnée, agriculture biologique, biodynamie, circuits courts,… En plus de raisons éthiques et environnementales, ces logiques ont pour objectif de récupérer le maximum de valeur ajoutée dans un contexte de diminution constante des prix à la production. On constate le même phénomène avec le développement des stratégies de création d’un atelier de transformation-vente directe, de l’accueil à la ferme, de la création d’un gîte.

10Dans ce contexte, et face à la « masculinisation de la profession agricole », des politiques de développement ont été mises en place pour promouvoir « l’égalité dans la différence », dans le prolongement de l’idée du « métier de couple ». Des groupes de conjointes d’exploitants voient le jour et ont pour but de revaloriser les savoir-faire dits « féminins » (pour reprendre l’expression de S. Blanchard) avec la création des activités de comptabilité, d’unités de transformation, de vente directe, d’accueil en gîte, ou de toute autre activité permettant aux femmes de trouver leur place sur les exploitations et d’articuler leurs différents temps de vie (Rieu, 2008). Sur le secteur viticole beaujolais, ces groupements de conjointes d’exploitants viticoles ont été portés par la Chambre d’Agriculture du Rhône via la formation de groupements féminins de vulgarisation agricole (GFVA) qui axaient d’abord les réunions sur la gestion du ménage, de la cuisine… Avec les mouvements de reconnaissance juridique du statut des conjointes sur les exploitations dans les années 1980, le GFVA devient le groupement de développement agricole féminin (GEDAF). Ce groupement a perdu son caractère non mixte à la fin des années 1980. La création d’une Commission des Viticultrices au début des années 1990 n’a duré que quelques années faute de soutien, peut-être aussi à cause d’une faible présence des femmes.

Égalité réelle entre les femmes et les hommes en milieu agricole ?

11Aujourd’hui, le modèle du « métier de couple » est remis en cause par l’évolution des attentes sociétales, et par la difficulté de vivre uniquement du revenu de l’exploitation agricole. Nombre de conjoint.e.s ne travaillent plus uniquement sur l’exploitation ou ont tout simplement trouvé un travail à l’extérieur. De plus, peu de femmes s’installent seules sur une exploitation agricole et elles sont toujours aussi peu cheffes d’exploitations, comme dans le cas concret du Beaujolais viticole.

Comparaison du taux de féminisation Beaujolais viticole/national des chef.fe.s d’exploitation de moins de 40 ans par grand système de production

Description de l'image par IA : Comparaison taux féminisation chefs d'exploitation Beaujolais viticole/national par système de production.

Comparaison du taux de féminisation Beaujolais viticole/national des chef.fe.s d’exploitation de moins de 40 ans par grand système de production

(Source : RA 2010)

12L’accession au métier de production agricole ne semble ainsi pas encore totalement possible pour les femmes. Pour comprendre les modes d’accession à l’égalité réelle, il semble nécessaire de revenir sur les logiques d’action qui guident les exploitations agricoles familiales françaises depuis les années 1950.

Bibliographie

  • Barthez Alice (2005) « Devenir agricultrice : à la frontière de la vie domestique et de la profession », Économie rurale n° 289-290, pp. 30-43.
  • Blanchard Soline (2011) - Thèse de doctorat en cours depuis 2006 sous la direction de Nicky Le Feuvre : De la cause des femmes au marché de l’égalité : l’émergence de l’espace professionnel de l’accompagnement à l’égalité professionnelle (1983-2010), Université Toulouse II – Le Mirail.
  • Cochet Hubert (2008) « Vers une nouvelle relation entre la terre, le capital et le travail » Terre agricole n° 134, pp. 24-29.
  • Rieu Annie et Dahache Sabrina (2008) « S’installer comme agricultrice : sur la socialisation et la formation sexuée en agriculture », Revue d’Études en Agriculture et Environnement 88, pp. 71-94.

Date de mise en ligne : 21/10/2014

https://doi.org/10.3917/pour.222.0101