Compte rendu

Seth M. Holmes. 2024. Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis. Traduction française de Fresh Fruit, Broken Bodies : Migrant Farmworkers in the United States par Frédéric Joly, préface de Philippe Bourgois. CNRS Éditions, 403 pages.

Pages 104 à 106

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  • Haddad, M.
(2025). Seth M. Holmes. 2024. Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis. Traduction française de Fresh Fruit, Broken Bodies : Migrant Farmworkers in the United States par Frédéric Joly, préface de Philippe Bourgois. CNRS Éditions, 403 pages. Population, . 80(1), 104-106. https://doi.org/10.3917/e.popu.2501.0098.

  • Haddad, Marine.
« Seth M. Holmes. 2024. Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis. Traduction française de Fresh Fruit, Broken Bodies : Migrant Farmworkers in the United States par Frédéric Joly, préface de Philippe Bourgois. CNRS Éditions, 403 pages. ». Population, 2025/1 Vol. 80, 2025. p.104-106. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-population-2025-1-page-104?lang=fr.

  • HADDAD, Marine,
2025. Seth M. Holmes. 2024. Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis. Traduction française de Fresh Fruit, Broken Bodies : Migrant Farmworkers in the United States par Frédéric Joly, préface de Philippe Bourgois. CNRS Éditions, 403 pages. Population, 2025/1 Vol. 80, p.104-106. DOI : 10.3917/e.popu.2501.0098. URL : https://shs.cairn.info/revue-population-2025-1-page-104?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/e.popu.2501.0098


1 Fruits frais, corps brisés est la traduction française de la deuxième édition (2023) de l’ouvrage de Seth M. Holmes, Fresh fruit, broken bodies. Initialement publié en 2013, le livre porte sur la condition des migrant·es venus de la région d’Oaxaca pour travailler dans les exploitations fruitières de la côte ouest des États-Unis. Il a pour ambition de « comprendre l’immigration, la hiérarchie sociale et la santé » (p. 19). Pour cela, l’ouvrage s’appuie sur un terrain ethnographique multisitué de plusieurs années, entamé au printemps 2003, avec pour approche principale l’observation participante. Holmes a accompagné, travaillé et vécu avec des migrant·es du peuple Triqui, originaires de San Miguel, dont la migration de travail vers les États-Unis s’est développée au cours des années 1980 et est aujourd’hui très importante. L’auteur a suivi un itinéraire partant de l’État de Washington jusqu’à San Miguel en passant par la Californie, puis a fait le trajet de retour. Dans cette étude des mécanismes qui relèguent les migrant·es à des positions dominées et qui naturalisent ces positions, le corps est à la fois objet d’étude et prisme d’analyse.

2 Le livre s’ouvre sur les notes de terrain tirées d’une traversée de la frontière avec le concours d’un coyote. Cette introduction met en perspective la matérialité et corporéité de cette expérience (marquée par ses dangers mortels, mais aussi par l’endurance à la privation et la douleur que demande la traversée), dans le contexte de la régulation des frontières aux échelles nationale et supranationale. Holmes met ainsi en pratique son programme analytique dès ce premier chapitre : s’intéresser à la souffrance comme focale d’analyse heuristique, remettre les structures sociales, politiques et économiques au cœur des analyses, en considérant l’ethnicité comme un facteur somatique et social. Il s’oppose aux perspectives théoriques et politiques qui masquent le fait que les migrant·es Triqui ne considèrent pas leur migration comme volontaire (par exemple la dichotomisation des migrations entre réfugié·es et migrant·es économiques), ces perspectives contribuant à rendre les migrant·es responsables de leur mort, en individualisant la prise de risque que représente le passage de la frontière.

3 Le chapitre 2 détaille la position adoptée par Holmes, en tant qu’observateur participant. Chercher à « savoir par lui-même comment les pauvres souffrent » (explication donnée aux Triquis rencontré·es au cours de l’ethnographie et expression qui apparaît de nombreuses fois au fil du livre) a rendu sa présence légitime et appréciable. Cela constitue surtout une perspective clef de sa recherche qui met l’expérience charnelle au cœur des analyses : « les facteurs sociaux sont comme inscrits sur les corps » (p. 73).

4 Le chapitre 3 revient sur les conditions de vie et de travail dans les exploitations agricoles où sont employé·es les migrant·es Triqui. L’auteur y analyse les ressorts d’une hiérarchie au bas de laquelle se tiennent les Triqui, travailleur·euses qui subissent le plus de maux physiques liés au travail, pour une rémunération faible et incertaine. Il montre comment la direction n’est pas (seule) responsable de ces conditions, mais qu’elle n’est pas exempte de mauvaise foi et contribue à normaliser la situation des Triqui. La hiérarchie à l’œuvre à la ferme superpose plusieurs vecteurs de stratification : citoyenneté, blanchité, origine mexicaine, ascendance indigène ou hispanique. S’y ajoutent des facteurs de vulnérabilité qui se renforcent, tels que la pauvreté, qui empêche de poursuivre les études qui auraient permis d’acquérir un niveau d’anglais suffisant pour prétendre à de meilleures positions d’emploi et améliorer sa vie aux États-Unis de manière générale, mais aussi le genre, qui assigne les femmes à la sphère domestique, accentuant ces phénomènes d’exclusion.

5 Le chapitre 4 expose comment « le contexte social entier du travail agricole réalisé par les migrants » (p. 154) affecte leurs corps, souffrance physique et psychique dont les douleurs aux genoux, dos, hanches ne sont qu’une manifestation parmi d’autres. Pour analyser ce contexte de production de la souffrance, Holmes s’appuie sur les concepts de violences structurelle, symbolique et quotidienne, mobilisés au fil de trois portraits de migrants et de leurs maux : les genoux d’Abelino, les maux de tête de Crescencio, les maux de ventre de Bernardo. Ces portraits sont complétés par un tour d’horizon détaillé de la littérature qui montre les risques de santé plus élevés auxquels sont exposé·es les travailleur·euses venu·es du Mexique aux États-Unis, ainsi que leur faible accès aux droits sociaux liés à la santé.

6 Le chapitre 5 prolonge les trois portraits en analysant la confrontation de ces hommes au système de santé, entre suivi trop superficiel pour obtenir un diagnostic pertinent, indemnités mal calculées et négation de la souffrance. Même les approches médicales irriguées par une certaine « compétence culturelle » y apparaissent sans pertinence, car dépolitisées. Ici aussi, Holmes mobilise une vision nuancée mais sans complaisance du comportement des médecins, en soulignant les effets du système capitaliste néolibéral.

7 Le chapitre 6 étudie les procédés de naturalisation de la souffrance chez les personnes qui croisent la route des Triqui (encadrant·es et travailleur·euses à différents niveaux de la hiérarchie, médecins, riverain·es). Il analyse l’invisibilisation de la présence migrante, les comportements racistes, la production de frontières ethniques dans les registres de la saleté ou de l’impureté, les discours qui rendent finalement les migrant·es Triqui responsables de leur situation. Ces discours sont en contradiction avec l’expérience du chercheur, mais aussi avec ce que rapportent les personnes concernées elles-mêmes. Il met aussi en valeur les résistances des migrant·es Triqui, dont une grève en fin de saison a eu des effets significatifs mais temporaires.

8 Enfin, la conclusion pose la question du changement social quand les structures sociales paraissent aussi structurantes. Ces changements doivent avoir lieu au niveau des structures sociales et symboliques, et sont obtenus grâce à une « guerre de position ». Si leurs effets peuvent être durables, c’est à condition que la solidarité envers les migrants ne soit pas que pragmatique.

9 Comme le souligne l’auteur de la préface de Fruits frais, corps brisés, qui met en regard les migrations de travail européennes ainsi que la montée des mouvements conservateurs et de l’extrême droite en Europe avec le contexte états-unien, ce livre est d’une grande actualité. Une de ses qualités est la manière dont il articule les grandes théories macrosociales liant capitalisme et migration à l’analyse de l’expérience microsociale des mécanismes d’exploitation, en gardant une vision nuancée du rôle et des intentions des acteur·ices à chaque niveau de ces systèmes. Il parvient aussi à saisir avec finesse les processus de domination, de production de frontières et de naturalisation de ces structures au prisme du corps. Enfin, la manière dont la question de la positionnalité de l’anthropologue irrigue l’ensemble du récit contribue à en faire une lecture indispensable, en montrant comment l’engagement sur le terrain peut faire de la recherche une expérience transformatrice. Ainsi, Fruits frais, corps brisés constitue une contribution importante aux sociologies de la santé et des migrations, mais il offre finalement aux chercheur·euses des outils d’une pertinence bien plus large pour saisir les structures sociales, voire pour participer à les transformer.


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Date de mise en ligne : 27/10/2025

https://doi.org/10.3917/e.popu.2501.0098